QUATORZIÈME OBSERVATION
Un homme de trente ans me consulte au mois de novembre 1817. Il a des plaques opalines en voie de guérison sur les amygdales, et des papules humides végétantes autour de l’anus. Il est atteint de ces symptômes depuis cinq mois environ : ils se sont développés deux mois après un coït suspect qui n’a été suivi ni de chancre, ni de blennorrhagie , au rapport du malade.
Ces observations, prises à la lettre, feraient supposer que la syphilis ne débute pas seulement par le chancre, mais qu’elle peut avoir pour point de départ un bubon d’emblée, une blennorrhagie, ou une papule humide. Et la papule humide étant ellemême, de l’aveu de tous les syphilographes, un accident le plus souvent consécutif au chancre, et par conséquent un symptôme de syphilis généralisée dans l’économie, il s’ensuivrait que cette papule humide serait un symptôme bizarre, tantôt contagieux, devenant comme le chancre le principe propagateur de la syphilis, tantôt non contagieux, et étant alors un accident consécutif au chancre comme toutes les papules sèches et les diverses autres syphilides. D’ailleurs, les observations où la syphilis a paru commencer, soit par un bubon d’emblée, soit
par des papules humides, sont susceptibles d’interprétations différentes. Au lieu de considérer le bubon d’emblée, par exemple, comme le résultat de l’absorption du pus syphilitique, sans lésion de la surface absorbante, explication hypothétique dont nous avons déjà parlé, et les papules humides comme le symptôme transmis par contagion, ne pourrait-on pas supposer, dans ces cas, la naissance spontanée de la syphilis, autre mode d’évolution admis par quelques syphilographes anciens et modernes?
Mais je ne pense pas qu’il soit nécessaire d'avoir recours ici à ces systèmes variés, de génésie syphilitique, adoptés avec une trop grande facilité par divers auteurs, qui, en cela, ont donné moins la preuve d'un rigoureux esprit d’observation, que celle du désir d’expliquer d’une manière plus ou moins satisfaisante les renseignements erronés fournis par les malades. En effet, en examinant de près les quatorze observations qui précèdent, on rencontre dans toutes, sans exception, des circonstances qui doivent laisser les plus grands doutes sur tout ce qui a rapport au symptôme primitif, ou sur le mode par lequel ont été infectés les malades dont il s’agit. Ainsi on remarque que dix de ces malades, lorsqu’ils furent soumis à mon examen, se trouvaient déjà à une époque éloignée de la contagion, qui datait de cinq mois chez les plus récemment infectés, et de sept mois, huit mois et môme une année, dans quelques cas. Or, un tel laps de temps écoulé entre la
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contagion et le moment où le malade fut examiné, sont plus que suffisants, pour que des chancres assez bénins pour n’avoir pas été aperçus par les malades, aient eu le temps de se transformer en papules humides ou de guérir sans laisser de traces.
Le malade de la quatrième observation, qui ne déclarait pour antécédent syphilitique, qu'une blennorrhagie , présentait une induration persistante du prépuce, qui, malgré son petit volume, avait une consistance caractéristique, et démontrait la préexistence d’un chancre.
Le malade de la cinquième observation, qui affirmait n’avoir eu, cinq mois avant son entrée ci l’hôpital, qu’une blennorrhagie, avait le gland et leprépuce couverts de papules humides qui pouvaient être considérées rationnellement comme des chancres transformés, ou comme des accidents secondaires avant succédé à des chancres; car trois jeunes hommes infectés par la môme femme, étaient atteints de syphilis constitutionnelle, et la maladie avait débuté chez tous par des chancres, unis, chez l’un d’eux, à une blennorrhagie.
Le malade de la sixième observation portait sous la mâchoire, une tumeur qui avait tous les caractères d’un bubon induré, symptomatique d’un chancre.
La femme qui avait communiqué la syphilis au malade de la septième observation, avait eu des chancres, et n avait pas de papules humides des
organes génitaux. Enfin, l’on ne pouvait ajouter foi
aux renseignements donnés par le malade de la neuvième observation, sur qui planait fortement le soupçon d’habitudes contre nature.
Voilà donc l’importance des quatorze observations qui précèdent, notablement réduite. Si l’on examine un peu attentivement les observations analogues citées par divers syphilogra plies, on verra qu’elles ne prouvent rien de plus que les nôtres. Les unes contiennent des détails qui font immédiatement soupçonner un autre mode de contagion que celui qui est indiqué par les malades; les autres sont dépourvues des renseignements les plus importants, faute desquels elles ne sauraient avoir aucune valeur. Je vais prendre pour exemple , l’observation rapportée par M. Baumès ( Précis sur les Maladies vénériennes , première partie, page 11), parce que c’est une de celles qu’on cite le plus souvent, comme la preuve irréfragable de la transmission de la papule humide par contagion.
« Un ouvrier de la Guillotière (dit M. Baumès), qui avait contracté une affection de ce genre ( papules humides) sur le scrotum, dans une maison publique, la communiqua aux grandes lèvres de sa femme par le coït. Consulté, je les examinai l’un et l’autre, le premier jour que la femme s’en aperçut. L’homme entra aussitôt, d’après mon avis, à l’hospice de l’Antiquaille, où il fut placé n° 8 de la lre salle, juin 1858. Les pustules humides n’avaient fait aucun progrès: elles suppuraient assez abondamment, et offraient le même aspect que lorsqu’il avait exercé le coït avec sa femme. L’inoculation du pus sur plusieurs points de sa cuisse n’amena aucun résultat, etc. »
Cette observation, qui a paru si concluante aux yeux de quelques médecins, ne l’est nullement pour moi, car M. Baumes a négligé de s’enquérir, ou du moins de nous instruire d’une circonstance qui pouvait décider si la papule humide est ou non contagieuse.
En effet, M. Baumès ne dit pas quel laps de temps s’était écoulé entre le jour où cet homme se livra au coït avec une fille publique et le jour où il vint consulter. Or c’est là qu’est toute la question. Le coït impur datait-il de huit jours, de quinze jours, ou bien datait-il de trois ou quatre mois? Le coït, datant de un à deux septénaires, démontrait la contagion de la papule humide ; car il n'était pas possible, dans ce cas, de supposer qu’elle eut succédé à un chancre même transformé in situ; ce phénomène de transformation n’aurait pu s’opérer dans un espace de temps si court chez le malade, et à plus forte raison chez sa femme. Si le coït, au contraire, remontait à deux ou trois mois, les papules humides étaient, selon toute probabilité, consécutives à des chancres passés inaperçus, ou confondus par le malade avec les papules humides qui lui avaient succédé. M. Baumès dit, à la vérité, que la femme vint se faire examiner le premier jour qu’elle s’aperçut des papules; mais cette circonstance n’augmente pas la valeur de l’observation; car le jour où les malades s’aperçoivent d’un symptôme syphilitique, est loin d être toujours celui où ce symptôme s’est,
en réalité, développé. D’ailleurs, l’époque et le mode de contagion étant inconnus chez le mari, l’époque et même le mode de contagion restent, par cette raison, très-obscurs chez la femme.
Consultez les observations analogues qui ont toutes été rédigées dans le but de démontrer que les papules humides peuvent se transmettre par contagion , elles vous laisseront les mêmes doutes que celle de M. Baumès. La transmission de la grande papule humide, par contagion, ne sera démontrée que quand on aura observé son développement, dans le cours du premier septénaire qui suivra un coït suspect, chez un individu vierge, jusqu’alors d’accidents syphilitiques, et n’ayant eu, dans les mois précédents, aucuns rapports suspects, qu’on pourrait supposer avoir été suivis de chancres passés inaperçus. On ne trouve dans les syphilographes aucun fait présentant les conditions et les garanties que j’indique, et les propriétés contagieuses de la papule humide ont été admises, jusqu'à présent, sur les récits des malades, plutôt que sur de rigoureuses observations. Cette doctrine de la transmission de la papule humide par contagion, malgré l’insuffisance des faits sur lesquels elle est fondée, compte cependant beaucoup d’adhérents. Il y a même un certain nombre de médecins qui se sont ralliés aux doctrines huntériennes, sauf ce qui concerne la papule humide. Ils ont encore, avec la vieille école, ce point de contact. Us voient une étroite parenté entre le clian-
cpc et la papule humide qu'ils croient contagieuse. En déclarant que la papule humide est transmissible par contagion, ils admettent cependant qu’elle n’est pas inoculable ; contradiction frappante que M. Baumes a voulu éviter en disant que tout ce qui est contagieux ncst pas inoculable. Mais cette proposition, qui est vraie, appliquée à certaines maladies réputées contagieuses par l’air seulement, comme la peste, par exemple, dans laquelle on n’a pas encore trouvé de matière inoculable, cette proposition, dis-je, n’est qu’un sophisme lorsqu’on veut l'appliquer aux affections qui ne se communiquent que par le contact seul. Car l’inoculation est-elle autre chose qu’une expérience instituée de manière à ce que le contact de l'agent morbifique avec un corps sain ait lieu dans les conditions les plus favorables à la transmission de la maladie contagieuse? Or, avancer que ce qui est contagieux au contact, ne l’est pas à l' inoculation, équivaut à dire que certaines sécrétions morbides sont contagieuses lorsqu'elles se trouvent, par hasard, mises en contact avec les tissus sains, et qu’elles ne le sont plus si elles sont appliquées sur ces tissus avec les précautions propres à favoriser l’action immédiate de l’agent morbifique sur l’appareil absorbant ; hypothèse inadmissible, raisonnement absurde, et en opposition avec ce que l’on sait de plus positif sur les principales sécrétions contagieuses, comme celles du chancre, du vaccin, de la rage, qui peuvent être appliquées, à peu près impu-
nément, sur la peau revêtue de son épiderme, et qui communiquent presqueinfailliblement la contagion lorsqu’elles sont mises en contact avec des membranes dépourvues de leur enveloppe protectrice. En vain l’on voudrait opposer à ce que je viens de dire, l’exemple de la gale, qui est contagieuse sans être inoculable. Des travail* récents ont suffisamment prouvé qu’elle ne pouvait être assimilée aux maladies virulentes, puisque c’est par un insecte que se propage le mal, et qu’il suffit de placer un acarus scabici sous un verre de montre exactement appliqué sur la peau, pour voir des vésicules acuminées, prurigineuses, se manifester, dans l’espace de quelques jours, sur ce point isolé du derme, sans quelles puissent dépasser les limites assignées aux excursions de l’insecte.
§ III. — Des cas ou la grande papule humide a été précédée d’un chancre et d’une blennorrhagie.
Il s’est trouvé douze cas, sur cent trente, où l’éruption de papules humides a été précédée d’un chancre et d’une blennorrhagie contractés l'un et l’autre dans le même coït. La blennorrhagie a débuté huit fois avant le chancre et quatre fois après lui. Elle s’est déclarée, dans un de ces quatre cas, six semaines après le chancre, sous mes yeux, et sans que le malade se fût exposé de nouveau au coït. Le fait mérite d’être cité , parce qu’il montre l’influence que
peut avoir le pus du chancre sur le développement de quelques blennorrhagies.
Un jeune homme âgé de dix-neuf ans, me consulte six jours après avoir eu des rapports avec une ülle entretenue, pour une érosion prurigineuse du prépuce, qui prit en quelques jours, tous les caractères d’un chancre phagédénique. La suppuration était abondante, le prépuce très-long. Je recommandai au malade six pansements par jour avec de la charpie imbibée de vin aromatique.
Le chancre datait de six semaines ; la suppuration, arrivée à son plus haut degré, mouillait en quelques heures la charpie, lorsque le malade, étant allé à la campagne, passa une journée entière sans faire de pansement. Le pus du chancre baigna pendant douze heures la face interne du prépuce, et s’échappa par son orifice. Le lendemain, toute la surface du gland était rouge et comme érodée, et deux jours après, se manifesta un écoulement urétral douloureux qui devint trèsabondant, ne fournit rien à l’inoculation, dura vingt jours, et fut guéri, un mois avant le chancre, par huit doses de cubèbe.
§ IV. — Siège do chascrf. qci a précédé la grande papole humide.
J’ai pris note exacte du siège du chancre chez quatre vingt-quatre malades atteints de papules humides. Ce symptôme primitif siégeait :
Sur le feuillet interne du prépuce
Sur le frein
Sur le feuillet rulnnédu prépuce
Sur la peau recouvrant les corps caverneux
Sur le gland
Sur les lèvres du méat urinaire
Sur la pointe de la langue
Sur la lèvre inférieure:
Sur la joue
Sur la fesse gauche
54 fois.
AFFECTIONS SYPHILITIQUES DK LA l’LAU.
Ce relevé montre, comme ceux qui ont été mis sous les yeux du lecteur, dans le quatrième paragraphe des deux chapitres précédents , que si le chancre a pour siège ordinaire les organes génitaux, il se développe aussi, dans quelques cas, très-loin de ces organes, ce qui peut le faire passer inaperçu, ou rendre son diagnostic très-difficile. D’ailleurs la plupart des réflexions que j’ai faites dans les deux paragraphes indiqués , relativement au siège des chancres, sont applicables ici.
La seule chose particulière que j’aie à faire observer, c’est que les chancres qui se développent sur des parties de la peau éloignées des organes génitaux, ont presque toujours été inoculés sur des lésions accidentelles. Le malade de notre relevé, qui avait un chancre au-devant de l’oreille, s’était fait une petite plaie à la joue, avec un rasoir, la veille du jour où il passa la nuit avec une fille publique, nuit de débauche, qui fut suivie de près par l’apparition d'un chancre sur la joue blessée. Ce malade, atteint d’un chancre à la fesse gauche, eut d’abord dans ce point un furoncle qui fut ouvert avec la lancette. Pendant la suppuration de ce furoncle, il vit une fille suspecte, et commença à porter un pantalon d’occasion ; de sorte qu’il est assez difficile de décider si le pus ehancreux fut porté sur ce furoncle par la lancette du médecin, par les attouchements qui accompagnèrent un coït suspect, ou par le pantalon de hasard acheté d’un soldat.
g V. — Formes diverses do chancre qoi a précédé la syphilide
PAPÜLEl'SE HOMIDE.
J’ai noté soixante-dix-sept fois la forme du chancre qui précéda la grande papule humide. Ces chancres pouvaient se diviser ainsi :
Chancres indurés 73
Chancres pas manifestement indurés \ ... 4
Les chancres indurés appartenaient aux variétés
suivantes :
Érosions chancreuses 59
Ulcérations nedépassanl pas l’épaisseurde la membrane muqueuse 10
Ulcérations légèrement phagédéniques.' i
Parmi les chancres non indurés il y avait :
Ulcérations de toute l’épaisseur de la muqueuse. 3 Ulcérations légèrement phagédéniques |
Il existe une grande analogie entre ce relevé et ceux qu’ont fournis, relativement à In forme des chancres, les syphilides érythémateuse et papuleuse. Les neuf dixièmes des chancres qui ont précédé la grande papule humide, étaient indurés, et consistaient eri érosions ou en ulcérations superficielles.
Ainsi la corrélation étroite qui existe entre l’induration du chancre et la diffusion des symptômes syphilitiques dans l’économie, devient de plus en plus manifeste, à mesure que nous avançons dans l’histoire des syphilides. Si donc cette corréla-
tion est encore niée aujourd'hui par quelques auteurs, cela tient probablement à ce que les diverses époques du développement de l'induration, ses différents degrés et les causes qui peuvent retarder ou empêcher son apparition, n’ont pas été suffisamment étudiés par ces auteurs.
§ VI. — De l’état des canglions et des vaisseaux lymphatiques, au