MATTES
viens de caractériser, savoir : le premier, renfermant les Poteries grossières, et le second les Poteries fines.
Je décrirai les unes et les autres dans l’ordre géographique des peuples et des lieux, c est-à-dire que les Poteries grecques seront ensemble, de quelque colonie grecque qu’elles viennent. Les Poteries romaines seront réunies par le môme lien en suivant pour chaque peuple l’ordre chronologique.
Ainsi, la première subdivision ou groupe A renferme les grandes pièces dont la pâte est généralement plus grossière et dont la fabrication et la cuisson diffèrent de celles du second groupe B qui renfermera toutes les petites pièees d’ornement ou d’usage, tant anciennes que modernes, qui sont faites avec une pâte plus fine et avec plus de délicatesse.
Observations sur les Poteries tendres mattes.
S’il est permis dans un ouvrage du genre de celui-ci, d’aborder une question métaphysique, parce qu’elle y trouve une de ses plus remarquables applications , aussi bien dans la sous-division des Poteries grossières, que dans celle des Poteries fines, de l’ordre des Poteries mattes à pâte tendre, je parlerai du luxe de l’ornementation. Il y a deux sortes de jouissances la négative, qui est l’absence de la douleur, telle que celle qui résulte de l’éloignement de la faim, du froid, de la fatigue, etc. 5 la positive, qui est une jouissance ajoutée, mais qui est si peu nécessaire , que si nous ne l’avions pas connue une fois, nous n’en remarquerions pas l’absence. Le luxe, et surtout celui des ornementations, est une des jouissances positives les plus générales. Je ne parle pas de celui que le Créateur a donné à ses créations en les couvrant d’ornements si variés et si brillants, non pour elles-mêmes, car elles ne peuvent en jouir, mais pour les êtres susceptibles comme l’homme de les apprécier; mais je parle de la jouissance de luxe que les hommes les moins avancés en civilisation cherchent à se procurer, en ajoutant toujours sur leurs productions les plus grossières, les plus altérables, sur celles même qui doivent être faites aux prix les plus bas pour être consacrées aux derniers usages, quelques parties inutiles à l’emploi de
POTERIES TENDRES MATTES
cet objet, uniquement dans la pensée de l’orner. Ainsi, il n’y a pas une P o t erie sur cinquante, parmi celles qu’on va décrire, et qui appartiennent presque toutes à la classe des Poteries, les plus grossières et les plus communes , qui ne présente quelques ornements, barbares si l’on veut, mais ce sont toujours des inutilités uniquement ajoutées pour les jouissances de l’œil.
Tantôt ce sont des lignes blanches plus ou moins senties, comme des bandes de papier, placées dans toutes sortes de sens ; tantôt des lignes ou rayures disposées avec une sorte de régularité; tantôt enfin, quand le Potier n’a pas même su tracer les plus simples ornements linéaires, ce sont des taches de couleur, de petites parcelles ou relèvements de pâtes tirées ou placées de diverses manières et répandues sur la surface du vase ; enfin ce ne sont quelquefois que quelques piqûres, quelques coupures faites avec le couteau ou le poinson sur les anses ou sur , toute autre partie de la pièce.
On voit des exemples de ces diverses dispositions dans les figures de Poterie du catalogue du musée céramique de Sèvres, J et je ne puis m’empêcher de citer comme un exemple frappant j de ce sentiment de l’ornement, sorte d’instinct de j l’espèce humaine, des piqûres régulièrement faites à coups de | poinçon sur des anses larges de pots des plus communs, comme pour leur ôter leur nudité.
1er Groupe ou A. — Poteries à pâte tendre, mattes,
Grossières.
Les produits les plus étonnants de la fabrication de la Poterie à pâte tendre sans glaçure , ce sont ces Jarres et Cuviers énormes qu’on fabrique , on peut dire , sur toute j la terre depuis un temps qui remonte à peut-être bien des siècles avant l’ère chrétienne. Les fabriques de ces pièces remarquables par leur dimension toujours très-grande, quelquelois gigantesques, sont peu nombreuses, mais il y en a dans tous I
Jarres, cuviers, etc. 391
les pays, comme on va le voir : en Afrique ; en Asie -, dans l’Europe, en Italie, en Espagne, en France*, en Amérique.
On les appelle Amphores ( Pithos chez les anciens Grecs), Jarres et Cuviers, en France. — T i n a j a s , qu’on prononce tinacas, en Espagne. — Or ci a, en Toscane, et aussi cziro et coppo. — Koup chines, en Arménie. — Camucis, au Brésil.
Le mode de façonnage et de cuisson de pièces aussi immenses est intéressant et presque le même partout ; je ne sache pas cependant qu’il ait encore été décrit, au moins dans aucun ouvrage de technologie.
Je donnerai l’énumération des lieux où je sais qu’on fabrique ces grandes pièces, et je choisirai comme exemples ceux que j’ai visités ou sur lesquels j’ai eu des renseignements exacts.
Modernes.
France. — Dans les départements du Puy-de-Dôme et de l’Ailier, il y a plusieurs fabriques de ces Poteries.
C’est aux environs de Lezous et au sud-ouest de Thiers, à Bourzy, commune de Saint-Pourçain-de-Bore, dans les hameaux dits chez Chaudet, chez Gagnat et à la Garde, etc., que se font, et par le même procédé, les grands Cuviers à lessive dont un est figuré dans ce traité PI. xviii, /%. 8 A.
Leur pâte est assez grossière, composée, dans des proportions variables, d’une argile figuline grisâtre, marbrée d’ocre jaunâtre et d’un sable argileux très-micacé.
Cette pâte, bien maniée et marchée, est mise en colombins, et c’est avec ces colombins qu’on fabrique à la main les plus grands Cuviers.
j L’ouvrier prend un petit trépied d’environ 5 décimètres de j haut (*); il met dessus une planche (/>), dont la largeur est un peu supérieure au fond du Cuvier. Il place en cercle, mais à vue seulement, un premier colombin (a) qui doit faire le fond du Cuvier.
Vers le bord de ce fond circulaire, il monte un second colombin (b) qui commence la partie montante du Cuvier. Sur ce
0) PI. xvm, fig. 8, B et C>
POTERIES TENDRES MATTËS.
deuxième colombin, il en place un troisième (c), et ainsi de suite jusqu’au bord terminal du Cuvier. Il unit avec ses mains, tant l’intérieur que l’extérieur du Cuvier.
Le façonnage du plus grand Cuvier ne prend que deux ou trois jours.
Lorsque les Cuviers terminés sont suffisamment secs et même fermes, on les place dans le four.
Le four (PI. i, A, B, C) est ovale, il a des murs
épais et droits sans voûte ni courbure.
Le foyer (F ,/%•. A et B) est inférieur, divisé par deux rangées d’arceaux (a) séparés par une épine ( d ).
La bouche ( b ) s’ouvre dans une chambre (F) qu’on appelle bombarde dans les fours à briques et qui précède les arches (a) du foyer, c’est là que commence le feu. Sur le côté gauche, et vers le haut du four est une grande porte P par où se fait l’enfournement et le défournement des Cuviers.
Les murs du four M, vont en retraite depuis la première assise des grands Cuviers jusqu’à la troisième.
C’est dans le laboratoire L, vu en coupe transversale fig. i, A, et en coupe longitudinale en B, que se placent les Cuviers à cuire lorsqu’ils sont parfaitement secs.
On les met les uns sur les autres à bouchetons : les moyens et les petits sont mis dans les grands ( ooo ) qui sont généralement placés dans la partie inférieure du laboratoire.
Il y a trois ou quatre rangées dans le sens horizontal et quatre assises seulement dans le sens vertical. Il en tient en tout soixante tant grands que petits ; les grands ont un mètre de diamètre sur o,85 centimètres de hauteur.
Le feu dure douze heures. On cuit d’abord avec du bois de corde et on finit avec des bourrées de genêt. On consume trois ou quatre cordes de bois (environ 20 stères).
La flamme circule à travers les Cuviers et sort par la partie supérieure du four. Tantôt il n’y a point de cheminée spéciale ; ni de couvertures ou toit au bâtiment qui renferme le four, c’est le cas de celui que j’ai vu, et qui est figuré PI. xvm. Les pièces sont simplement couvertes par de grands fragments de Cuviers (f t) qu’on met en imbrication à côté les uns des autres I
pour les garantir de la pluie et concentrer un peu de chaleur. Tantôt le four est terminé ou surmonté d’une voûte en bri-
ques très-mince, par conséquent légère et s’appuyant sur les parois confondues alors avec le mur d’enceinte ; le tout est couvert d’un toit plat en tuiles, c’est le cas du four de Bourzy près Saint-Pourçain de bord, figuré ici, n° i5.
Les Cuviers deviennent généralement d’un rougeâtre brun; beaucoup présentent de grandes parties noires irrégulièrement disposées; on remarque que ce sont ordinairement les Jarres qui sont placés le plus bas qui sont ainsi bigarrées.
Les plus grands Cuviers se vendent surplace i5 fr. — Les moyens 10 fr. — La troisième grandeur 6 fr.
Les terrines, cruches et autres Poteries grossières noires de Bourzy, commune de Saint-Pourçain de bord, Puy-de-Dôme, sont faites avec une pâte assez plastique, rougeâtre, micacée, qui est composée de trois parties d’argile figuline grise, marbrée de rougeâtre et micacée , elle vient de Clair-Matin , près Ravel , et d’une partie d’argile sableuse , micacée , gris
verdâtre, qui vient de Ravel même (1).
Les Potiers attribuent à la première, la propriété que possède la pâte de devenir noire par enfumage, et à la seconde qui est
(») C’est de M. Marnat de Lezoux, élève de l’école centrale des arts et manufactures, que je tiens ces notes et le croquis de four ci-dessus. Il pense que l’argue sableuse et micacée résulte du lavage des arkoses désagrégées qui forment la base du terrain alluvial de Ravel.
POTERIES TENDRES MATTES
très-siliceuse, la propriété qu’a cette Poterie de résister au feu sans se briser.
Ces Poteries se font comme celles de la Péchadoire et se cuisent dans des fours trop semblables aux précédents pour qu’il soit nécessaire d’en donner une autre figure que le croquis ci-dessus; mais ces fours ont deux ouvertures; l’une est celle du foyer ou la bouche, l’autre, qui est pratiquée vers le haut du mur opposé P, donne issue à la fumée et représente la cheminée.
Pour rendre ces Poteries noires, lorsqu’on les juge assez cuites, on ôte la braise du foyer, et on y jette du bois vert; on bouche alors les deux ouvertures de manière à ce qu’il n’y ait plus de courant d’air. La fumée du bois vert rend ces Poteries assez également noires jusqu’à 5 à 6 millimètres de leur surface. S’il se trouvait quelque ouverture par laquelle l’air pût entrer et les produits de la combustion sortir, la i Poterie sortirait rougeâtre.
On fait également à Magnac-Laval , département de la Haute- Vienne, de grandes cuves ou Jarres destinées aux lessives, elles ont quelquefois i mètre de diamètre sur 7 à 8 décimètres de profondeur. Cette Poterie est d’un noir brillant, mais sans vernis ; elle résiste bien au choc et aux changements de température , et contient sans transsudation la lessive bouillante.
On suit, pour lui donner cette couleur noire, le procédé qu’on vient d’indiquer en décrivant les Cuviers à lessive de Bourzy; la Poterie sortant du four est d’un noir mat ; on lui donne le brillant en frottant la surface avec une poignée de foin (Alluand).
On cite (Boïer) des Poteries noires de Saint-Eutrope , dans la Charente (*), qui sont noircies par un procédé semblable au précédent.
Enfin , il paraît que les Poteries noires , à texture trèsgrossière, qu’on fait à Moulin et à Ussel, département de l’Ailier, doivent leur couleur noire charbonneuse à un semblable enfumage.
(') Je ne puis assurer que ce que M. Boyer dit de ces Poteries noires sc rapporte à celles de la Charente, dont il parle dans l'alinéa précédent. Manuel du porcc lajnier , etc., I. JJ, p. 177.
Il y a à Giat , arrondissement de Bellac , Haute-Vienne , une fabrique des mêmes grands Cuviers à lessive. Le Musée céramique de Sèvres en possède un acheté à Limoges, qui a i mètre , 25 centimètres de diamètre à l’ouverture , sur 65 centimètres de hauteur verticale. Il est noir , avec des | ornements en relief (1). Ces Cuviers sont, fabriqués au colombin, par des femmes , sur une espèce de tournette. La terre employée est rougeâtre, elle devient noire par enfumage.
On connaît aussi ce genre de Poteries dans le nord-ouest de la France. C’est dans le département de la Sarthe que se trouvent
les fabriques de grands Cuviers à lessive.
Tout à fait dans le sud de la France, à Thuir près Perpignan , Py rénées-Orienlales , M. Marco, Potier dans cette résidence, fait aussi de grands Cuviers à lessive, de formes à peu près semblables aux précédents, de même nature et probablement fabriqués par les mêmes procédés. Le Musée de Sèvres en possède un qui lui a été donné par ce fabricant; il est figuré dans le catalogue de ce Musée, MPI. xi ,fig. 2. Il a i mètre de diamètre, sur
om,95 de hauteur.
J’ai dit que cette remarquable fabrication était répandue sur toute la terre. Je vais en donner quelques exemples.
Il existe plusieurs fabriques de ces Jarres en Italie, notamment en Toscane , dans les environs de Livourne , où on les appelle c 0 p p o. On les nomme c z i r o dans le Siennois, et 0 r c 1 o i dans la province florentine. On cite plusieurs fabriques dans cette province, notamment celles de Montelupo et d’imprunetta.
Cette dernière, située à sept milles à l’est de Florence, est la plus estimée. On a fait de ces Jarres qui ont jusqu’à 3 métrés de diamètre? Le Musée de Sèvres en possède une qui n’a pas cette dimension, mais qui est cependant d’une grandeur remarquable, i Elle est représentée, M PI. v, fig. 1 de son catalogue raisonne.
! Une semblable est figurée dans ce traité, PL xvm ,fig. 7-
L’argile avec laquelle on fait ces grands vases est, d apres ' M. Bianchetti, un silicate d’alumine magnésien-ferrugineux ave*
P) Mus. ccr., M PI. v, fig. 3.
POTERIES TENDRES MATTES
excès d’alumine. L’échantillon qui accompagnait la Jarre du Musée de Sèvres est une marne argileuse d’un gris tirant un peu sur le verdâtre; elle est très-plastique. On prétend qu’elle est due à la désagrégation d’un calcaire argileux brun, compacte, de cette partie des Appennins.
On brise cette argile, on la crible et on la fait détremper de maniéré à la réduire en une pâte homogène. (On ne dit pas qu’on y fasse aucune addition.)
Pour façonner les Jarres, l’ouvrier après avoir formé le plateau qui doit servir de fond et l’avoir laissé se raffermir, élève les parois par le moyen ordinaire de colombins (*) qu’il courbe en cercle et qu’il applique successivement les uns au-dessus des autres jusqu à ce qu’il ait atteint l’ouverture; il les comprime avec les mains extérieurement et intérieurement en donnant aux parois une épaisseur parfaitement égale. L’ouvrier travaille toujours en dehors ; mais pour atteindre dans l’intérieur et faire la partie supérieure, il s’élève sur une sorte d’échafaud à mesure qu’il élève la Jarre. Il attend ordinairement que la partie qu’il a élevée dans la journée soit assez raffermie pour supporter, sans s’affaisser, le poids d’une autre zone.
Pour que les Jarres de grandeur ordinaire soient assez sèches pour être portées au four, il faut attendre environ un mois et beaucoup plus longtemps pour les Jarres de dimension extraordinaire. Quand elles sont bien sèches , et avant de passer au four celles qui sont destinées à contenir du vin ou de l’huile, on les enduit intérieurement d’une glaçure ou vernis composé de sable et d’oxyde de plomb ; on l’y applique au moyen d’une peau d’agneau imprégnée de cette glaçure.
On les laisse de nouveau sécher et on passe la pièce au four.
Le four dont je donne la figure, PL xviii, /%. a. ABC, n'a pas la forme des fours de l’Auvergne et paraît beaucoup plus parfait. Il y en avait trois accolés latéralement dans la fabrique de l’Imprunetta d’où cette figure a été tirée.
On place sur l’extrados des arches plusieurs lits de matériaux de terre non encore cuits, tels que des briques, des tuiles, des
(b Ces rouleaux d’argile s’appellent ici lucignoli , mèches.
j carreaux qui doivent former une couche d’environ i mètre,
: destinée à recevoir la première impression du feu. Sur cette
; couche on pose les Jarres et autres vases ou ustensiles plus i délicats.
Le combustible, qui est du bois, se place pendant les premières vingt-quatre heures dans les foyers qui sont inférieurs ; jc’est du bois de chêne de dix ans ; le jour suivant on emploie jdu bois blanc beaucoup plus fin. La cuisson dure en tout ! quarante-huit heures, et le refroidissement trois ou quatre jours.
La dimension ordinaire ou plutôt la contenance ordinaire de ces Jarres est de ioà i3 barriques pesant chacune 3oo hectogr., parconséquent 3,ooo à 3, 600 hectogr. On en fait qui contiennent jusqu’à 35 barriques ou 9,5oo hect.
Les Jarres ordinaires coûtent en fabrique environ 1 fr. 25 cent, par barrique, par conséquent 12 à i5 fr.
Ces vases sont principalement destinés à contenir de l’huile, et dans ce cas on les recouvre avec un couvercle en bois; mais quand elles doivent recevoir du vin, on leur donne un col allongé fermé par un couvercle en terre cuite luté. On tire le vin avec an robinet.
Celles dont la cuisson est imparfaite servent à conserver des grains.
C’est en Espagne , et dans un grand nombre de lieux , que >e font les plus grandes Jarres de terre cuite que je connaisse , j)n les nomme Tinajas
On en fabrique dans le royaume de Murcie à Lorca, celles-ci ont d’une qualité inférieure et plus petites; dans la Manche, à oboso ; en Andalousie à Lucena ; près de Madrid , à Colmenar le Oréja ; à Castello de los Jarrès, à 6 kilomètres de Valence.
On extrait ordinairement les argiles et le sable dont on com- •ose les pâtes très-près des lieux de fabrication; quoique ces
{') Les notions que je vais donner sur la fabrication de ces pièces de Poteries r>nt tirées des renseignements écrits que je dois à M. Dauzat, à M. le comte de otova, à feu M. Guttiérez, professeur de mathématiques à Madrid, et enfin ù un assage très-détaillé, rédigé autrefois par Percy, et inséré dans le recueil de ses uvres.
POTERIES TENDRES MA.TTES
terres soient en général des argiles figulines assez sableuses, elles ; présentent quelques différences entre elles suivant les lieux -, celle j de Castello de los Jarrès est une argile figuline assez plastique, ; marbrée de bleuâtre et de jaunâtre.
La pâte se fait ou avec une seule de ces argiles et la pro- j portion de sable que demande sa plasticité ou avec le mélange j de plusieurs argiles de qualités différentes ; celles qui ne sont composées que d’argiles sont plus estimées, plus imperméables, mais plus chères, parce qu’elles sont plus sujettes que les autrès à se fendre à la cuisson.
On concasse, on pile même ces matières, on les humecte et on les laisse prendre la plasticité convenable au façonnage en abandonnant pendant plus d’un an la pâte préparée, à l’influence des matières atmosphériques (Guttiérez ciDauzat).
On rend la pâte très-homogène en tamisant les matériaux, les laissant parfaitement s’humecter et les pétrissant avec le plus grand soin à l’aide des mains, des pieds, et même de battes de bois. C’est de ces préparations préliminaires, non moins que du mélange bier approprié de différentes sortes d’argile et du sable, que dépend le : succès très-important de ces différentes Jarres, d’abord à 1< dessiccation sans fissure, puis à la cuisson sans avarie.
Le façonnage se fait à peu près comme celui de toutes ce; grandes pièces -, c’est ordinairement en hiver qu’on le comment sous de grands hangars où les pièces sont à l’abri de la gelé<i et d’une dessiccation trop prompte.
On fait d’abord un grand plateau rond en plâtre qui doi servir de base à toutes les pièces. On place sig* cette base circu laire un premier colombin, puis successivement tous les autres ayant soin de les mettre de même épaisseur et de les compri mer fortement avec les mains pour les lier intimement entr*, eux.
Quand on arrive vers le milieu de la Jarre, partie où elle es renflée, il faut soutenir cette partie pour lui donner la force d porter, sans s’écarter ni s’affaisser, les colombins aplatis en zon qu’on va mettre dessus. Tantôt (comme à Colmenar de Oréja) on l’entoure de paillassons que l’on soutient avec des étais e
bois qui portent obliquement sur le sol , ou bien avec une corde de sparterie dont on l’entoure. On conduit ainsi la plus grande Jarre depuis son fond jusqu’à son ouverture sans le secours d’aucun autre instrument que des mains , et quelquefois d’une petite batte en bois pour réunir plus solidement les colombins en dedans.
On mène ordinairement le façonnage de 6 à 8 Jarres ensemble afin de laisser se raffermir les zones de colombins qu’on a placées dans la journée avant de les charger du poids d’une autre zone; on a soin seulement d’entretenir frais les bords supérieurs de ces zones en les couvrant de linges mouillés.
L’épaisseur est proportionnée à la dimension et aux parties de la Jarre ; ainsi, vers le bas, les parois sont plus épaisses et vont en s’amincissant à mesure qu’ils approchent de l’ouverture ou bouche de la Jarre.
On dit qu’on fait sur le tour les petites Jarres de 5 à a 5 arrobes et quelquefois le culot des moyennes Jarres (O deRorovA).
La pièce étant terminée et suffisamment sèche on la retourne en mettant la bouche en bas et la posant sur deux bâtons, afin que la partie inférieure devenue supérieure , puisse sécher aussi bien.
Lorsque ces Jarres sont parfaitement sèches on peut les manier avec la plus grande facilité; on les retourne de nouveau, 'puis on les transporte en les roulant, on leur fait même descendre Iles escaliers lorsqu’ils sont en pente douce et qu’on peut conduire doucement ces pièces fragiles.
'Les Jarres commencées en octobre, restent dans les ateliers pour se sécher jusqu’en mai, c’est-à-dire environ sept mois; on le les porte au four qu’en juin.
Je ne possède point de figures des fours où l’on cuit les Jarres îspagnoles, ni même de descriptions suffisamment claires ou létaillées pour qu’on puisse s’en faire une idée exacte. On voit «pendant que ce sont des fours dont le laboratoire très-grand est m parallélipipède , dont la paroi supérieure est voûtée, dont le oyer est inférieur et la bouche d’un seul côté ; que le foyer est nfoncé dans le sol , que le laboratoire a alors son plancher au iveau du sol de manière que les Jarres peuvent y être conduites
POTERIES TENDRES MATTES
de plain-pied ; les murs sont renforcés par des contre-murs en saillie, le mur antérieur du laboratoire est complètement ouvert et n’est fermé en maçonnerie que quand le laboratoire est rempli des pièces à cuire.
Le plancher du laboratoire étant de niveau avec le sol, l’enfournement se fait assez facilement et néanmoins, avec précaution et à l’aide de beaucoup d’ouvriers.
Un grand four reçoit ordinairement 4° Jarres depuis celles qui contiennent (‘) environ 4,200 kil. jusqu’à celles qui ne contiennent que 60 à 70 kil.
On occupe pour placer une grande Jarre vingt hommes , dix se placent à l’entour, l’ouverture étant en bas; ces ouvriers lui tournent le dos et se baissant tous en même temps, ils la saisissent par le rebord et l’enlèvent. D’autres ouvriers placés plus haut la soutiennent et la dirigent avec les cuisses et les genoux et donnent à ceux d’en bas le temps de la retourner. On place à mesure du remplissage du four les petites Jarres entre les grandes. Il faut beaucoup d’intelligence et d’expérience pour arriver malgré la différence des hauteurs à faire ces sortes de lits de Jarres à surface supérieure à peu près horizontale, ce qui est une condition nécessaire pour éviter les chutes pendant l’enfournement et pendant la cuisson. On emploie au moins un jour pour placer les quarante Jarres.
Le four est chauffé d’abord très-modérément pendant huit et douze heures ; puis deux hommes le poussent avec activité pendant quarante-huit heures.
On le laisse refroidir pendant huit jours, mais au bout de ce temps il est encore assez chaud pour que la nouvelle fournée qu’on fait après celle-ci puisse profiter de ce reste de chaleur.
Le combustible employé est du genêt, du romarin, du sarment de vigne , des branches d’olivier et tout autre bois qui produit beaucoup de flamme.
Pour cuire une fournée de quarante Jarres, pouvant contenir environ quatre mille arrobes, on consume quinze cents arrobes de ce bois, valant a5o fr.
(*) 300 arrobes. L’arrobe est une mesure de poids qui équivaut à 12 kilog. 5 hectog.
JARRES, CUVIERS, RTC.
11 y a à peu près io p. o/o d’avarie par fêlure.
Les Jarres d’Espagne, comme celles d’Italie, servent aux usages déjà indiqués, c’est-à-dire à contenir du vin, du vinaigre, de l’eau et de l’huile. Pour que ce liquide si pénétrant ne les traverse pas , on imbibe les Jarres d’eau avant d’y mettre de l’huile, et cette préparation suffit pour qu’il se forme une espèce d’enduit qui retient l’huile lors même que l’eau semble être entièrement évaporée.
Dans les Jarres trop peu cuites ou simplement fêlées , on y met du grain et de la farine.
La valeur d’une Jarre de dimension ordinaire ( deux cents arrobes) , est de i franc par arrobe , c’est-à-dire environ 200 fr.
Il paraît qu’autrefois on faisait des Tinajas encore plus volumineuses que les plus grandes qu’on fasse actuellement à Colmenar. Des Espagnols instruits (‘) m’ont assuré en connaître et en avoir vu qui avaient une contenance presque double de celle du Musée de Sèvres (*) , et que les citernes de Grenade ne sont composées que de ces immenses Jarres.
On va voir que le procédé que je viens de décrire et qui est suivi dans le royaume de Valence est assez notablement modifié dans 1 d’autres parties de l’Espagne , pour que je doive en donner la description; j’y suis d’autant plus disposé que la fabrication de pièces de Poteries aussi immenses, aussi répandues, est peu connue ; je ne l’ai trouvée décrite que dans peu d’ouvrages de voyages, et encore d’une manière très-incomplète, j’en excepte telle qui a été faite par un homme de beaucoup d’esprit et d’érudition, que j’ai déjà eu occasion de nommer.
C’est dans les œuvres chirurgicales de M. Percy (3), chirurgien
P) MM. Barda et Buevesino, négodants.
(*) La grande Jarre que possède le Musée céramique de la Manufacture de Sèvres, et qui est représentée M, PI. v, fig. 2 de son catalogue, a été rapportée de Séville par M. le baron Taylor. Elle a 3 mètres 8 centimètres de hauteur, sur 1 mètres 6 centimètres de diamètre à la pànse. Sa contenance est de 4197 litres, ce qui répond à 333 arrobes espagnoles. Elle vaudrait donc à Séville 335 francs, à raison de 1 fr. par arrobe.
(3) Histoire de la vie et des ouvrages du baron Percy , chirurgien en chef des armées impériales , membre de V Académie royale des sciences , publiée par M. Laurent, son neveu. 1 vol. in-8°, Versailles, 1827.
POTERIES TENDRES MATTES
en chef des armées impériales, que je prends la description de ce procédé céramique, que certes on ne s’attendrait pas à y trouver.
Les Jarres nommées, comme je l’ai dit, Tinacas (*) en Espagne , sont énormes et en grand nombre dans les caves royales de Cortéjo , à trois quarts de lieue du château d’Aranjuez ; elles sont destinées à recevoir le vin , le vinaigre , l’eau-de-vie et l’huile , ces dernières sont toujours enterrées ; dans d’autres circonstances , elles servent de citernes , de caisses pour des orangers. C’est des fabrications de Colmenar de Oréja , à six lieues d’Aranjuez, que Percy a tiré la description dont je donne l’extrait.
Parmi les Jarres ou Amphores, dont Percy a mesuré les dimensions, il en a trouvé qui avaient 4 mètres de hauteur sur environ
2 mètres de diamètre, et 35 millim. d’épaisseur.
Elles sont fabriquées avec une argile grasse que les Espagnols nomment creda.
L’argile est délayée et passée au tamis ; on la met dans une fosse où elle doit rester quarante jours avant d’être employée.
Au bout de ce temps, on la pétrit en la marchant et en y ajoutant environ un sixième de sable très-fin : sans cela la pâte se fend. On fait avec cette pâte des plaques carrées qui ont
3 décimètres de longueur, 22 centimètres de largeur, 8 à 1 1 centimètres d’épaisseur ; on les conserve entassées dans un caveau humide.
Pour faire une T i n a j a s , l’ouvrier a un cylindre de bois de 65 centimètres de hauteur sur 45 de diamètre et placé verticalement de manière que sa base supérieure soit bien horizontale 5 il pose sur cette base une masse de pâte d’environ 5 kilogrammes, l’y arrondit et lui donne une forme cylindrique de 16 centimètres de haut. Il perce cette masse avec les doigts, le pouce restant en dehors et il forme en tournant autour une cavité et des rebords de 16 centimètres-, ce culot n’a d’épaisseur que 7 centimètres, l’ouvrier polit ensuite le dedans et le dehors avec une estèque.
fi) Ce nom, dit Percy, est africain ; il a remplacé, au xm* siècle , celui d’ampbore.
On laisse sécher cette base sept à huit jours; elle est encore assez molle pour que l’ouvrier puisse faire déverser au dehors le rebord de 16 centim. , il le coupe en biseau incliné en dehors : il prend un colombin de pâte, le place sur ce bord en l’élevant seulement de 8 centim., avec les deux mains, l’une en dedans, l’autre en dehors. Au bout de quelques jours , la Jarre croît tout à coup de 22 centim. , au moyen des plaques rectangulaires conservées dans le caveau et entées sur le bord taillé en biseau. On donne à la T in a j as une forme parfaitement circulaire au moyen du C h a b 1 o n ou règle graduée , placée transversalement sur une tringle qui fait l’axe de la Jarre.
Lorsque la Jarre est assez élevée pour que ses parois molles ne puissent plus se soutenir d’elles-mêmes, on les entoure de tresses de jonc un peu serrées jusqu’à ce que la Tin aj as ait atteint son plus grand diamètre. Car, passé ce point, les zones, diminuant et rentrant, peuvent se soutenir d’elles-mêmes.
Arrivée à une certaine hauteur . plusieurs hommes l’enlèvent de dessus son cylindre de bois, et la posent à terre ; pour l’emporter ils s’élèvent successivement sur des barres , des tréteaux , enfin sur un échafaud qui sert en même temps à soutenir la Jarre.
Le rebord de l’ouverture fait avec la main se pose d’un seul morceau. Percy dit avoir vu faire ce travail qui, suivant l’habileté de l’ouvrier, est plus ou moins soigné.
Le poids d’une T i n a j a s , des moyennes aux plus grandes, est v de i oo à 200 kilogr. A peine achevées on peut les mouvoir, et les déranger de leur place sans les briser.
On en mène toujours plusieurs à la fois ; leur construction dure de quinze jours à un mois selon leur volume. On les fait ensuite
sécher au soleil, puis on les passe au feu.
Le four est d’une forme circulaire de 5 mètres environ de diamètre sur 2 mètres 6 décim. de profondeur. Il est revêtu intérieurement d’un mur qui sert de soutien à une grille composée de grosses barres de fer enduites d’une couche épaisse d argile. En dessus est une enveloppe de maçonnerie en forme de dôme ayant 8 mètres de hauteur avec une large ouverture qui sert de porte. Dix à douze hommes habitués à ce travail portent dans un filet
POTERIES TENDRES MATTES
de jonc, et tour à tour, les Jarres à cuire; ils placent celles du premier rang debout, l’orifice en bas sur les barres de fer, celles du deuxième rang l’orifice en haut, le fond sur celui des Jarres du rang inférieur et ayant le ventre appuyé contre les parois du four. On bouche la porte, et pendant trente à trentesix heures, on fait un feu d’abord modéré et ensuite très-ardent avec du bois d’olivier et de chêne vert.
On laisse refroidir les vases pendant huit jours avant de les sortir du four.
Le prix courant des Tinajas est de deux réaux ( 5o centim.) par arrobe à la fabrique. Ainsi, une Tinajas contenant deux cents arrobes revient à 100 fr. sur les lieux (*). On a des moyens de les transporter de manière à ce qu’il n’arrive que très-rarement des accidents.
xLoupchmes de l’Asie. — La seule description qui , à ma connaissance, ait été publiée sur le mode de fabrication des grandes Jarres de l’Arménie, est celle qu’ont donnée d’une part M. Paçrot et de l’autre M. Frédéric Dubois de Montperreux, dans son voyage autour du Caucase (2).
Ces Jarres sont faites à Cakbesli, en Arménie. On les nomme koupchines. Elles ont 2 mètres 3 décimètres de haut sur
I mètre 3 décimètres de diamètre et 1 5 millimètres d’épaisseur.
II y en a qui ont jusqu’à 3 mètres de haut et jusqu’à 2 mètres au moins de diamètre.
La pâte est préparée avec soin par un lavage préliminaire de l’argile, et ensuite par le battage et le coupage répétés, avec une lame de bois
On modèle à la main sur un petit banc très-bas le fond ou base de la Jarre, puis on l’élève en lui appliquant successivement des colombins jusqu’à la hauteur où la pâte étant molle pourrait s’affaisser. On recouvre alors le bord de feuilles fraîches pour qu’il ne se sèche pas , et on va porter plusieurs autres Jarres au
même degré d’élévation.
"««fi-
P) On remarquera une variété dans les prix qui inspirera quelques méfiances sur les renscigments donnés, ou bien tiendrait-elle aux localités?
(*) T. IV, p. 208, IV* sér., PI. vu, fig. 8, et PI. ix, fig. 16.
Pendant ce temps la première s’est assez raffermie pour qu’on puisse y ajouter une nouvelle zone de pâte composée de colombins qu’on lie bien entre eux avec les mains , tant au dehors qu’au dedans.
Lorsque le Potier arrive au ventre du vase, les précautions précédentes ne suffisent pas pour l’empêcher de s’affaisser sur lui-même. Alors il l’étaye avec des pierres ou des petites pièces de bois.
Ces vases faits, ils se cuisent deux à deux dans des fours enfoncés en terre.
On n’y applique aucun vernis.
Les Koupchines sont sans anses, à col beaucoup plus ouvert que les Amphores grecques, parce qu’on y puise le vin avec un gobelet à longue queue nommé p u i s o i r. Lorsqu’elles sont pleines de vin, on les enfonce dans le sable. (Voir PL xix, fig. i . Cette Koupchine a près de 3 mètres de hauteur sur au moins 2 de diamètre. )
En Afrique, dans le pays des Hottentots Boschîman, on fait des Jarres semblables, pour les dimensions, les formes et les usages, à celles qu’on vient de décrire.
Les renseignements que nous a donnés Daniell sur leur fabrication, et surtout les figures qui font partie de son grand atlas, font voir la remarquable analogie qui se trouve entre cette fabrication de l’Afrique encore sauvage et celle des Européens les 'plus civilisés.
Ce sont les femmes, comme le fait voir la fig. 5 de la PI. xix, qui fabriquent et élèvent jusqu’à près de 2 mètres 1/2 ces énormes vases. Ils sont faits avec de l’argile, ne sont que fortement séchés au soleil ardent de l’Afrique méridionale, puis recouverts d’une peinture rouge composée de l’ocre dont ces peuples font un si fréquent usage. Ils sont élevés sur un pied de bois pour empêcher l’humidité du sol de les pénétrer. Ces vaisseaux leur servent à conserver leurs grains.
O11 fabrique à Java des Cuviers au moins de la grandeur de
ceux d’Auvergne, qui ne servent qu’à mettre de l’eau dans la
POTERIES TENDRES MATTES
maison et à y conserver des poissons rouges vivants. Ils sont en terre rouge et cuits seuls à basse température (Diard, isû3).
Anciennes ou Amphores.
Les Jarres que je viens de citer ou décrire appartiennent toutes aux temps modernes et se font encore. Mais, comme je l’ai annoncé au commencement de cet ouvrage, on faisait dans les anciens temps des vaisseaux en terre cuite de cette nature , qui approchaient plus ou moins des dimensions des grands Cuviers d’Auvergne.
Nous avons connaissance de ce genre de fabrication par celles de ces Jarres qu’on a découvertes, soit entières ou presque entières, dans différentes parties de l’Italie, soit par les fragments trouvés sur un grand nombre de lieux de l’ancien et du nouveau monde. On juge des dimensions de celles-ci, qu’on n’a jamais vues entières , par la nature de leur pâte analogue aux grands Cuviers modernes, par l’épaisseur et par la courbure très-faible des fragments qu’on en a recueillis.
Je vais faire connaître quelques-uns de ces faits.
D’abord en présentant dans l’introduction l’histoire générale des Poteries et l’état de l’art céramique chez les anciens, j’ai déjà dit quelques mots des grandes Jarres et Cuviers comme exemple du talent des Potiers de l’antiquité.
En effet, on connaît par les récits des auteurs grecs et latins que j’ai cités à cet article, et par des débris plus ou moins volumineux, les formes et la capacité que les anciens avaient données à ces grands vases ayant chez eux les mêmes usages que chez les modernes.
Les plus grands connus sont des Jarres rondes généralement à large ouverture, de 2 mètres de hauteur sur 7 décimètres de diamètre, trouvées dans diverses parties de l’Italie, et notamment aux environs d’Anzio, autrefois Antium , dans le territoire de Cumes. Je les ai citées au § 3 de l’art. 1 1 du premier chapitre, pag. 24.
La Jarre ou Cuvier dans lequel habitait Diogène (‘) et que nous
(‘) PI. xix, fig. 4. On a douté autrefois que l’habitation de Diogène fût un grand ■vase de terre cuite. Les objeclions portaient sur la grandeur et surtout sur la fragi-
AMPHORES
avons nommé tonneau, était bien une Jarre en terre cuite ayant par sa forme beaucoup d’analogie avec celles de Florence et même avec quelques Cuviers des Pyrénées, notamment avec celle dont je donne la figure (*) , et qui fait partie du Musée céramique de Sèvres.
On voit sur d’autres Jarres également des sillons transversaux qui indiquent la place des liens destinés à les maintenir.
Les Amphores à fonds plus ou moins pointus sont des vases du même ordre, les uns grecs, les autres romains, employés à contenir du vin. Ils étaient enfermés dans le sable des caves. On sait qu’on en a trouvé un grand nombre dans une cave d’une maison de Pompéïa, par conséquent leur usage n’est pas douteux. Il n’y a pas de voyageur qui n’en cite dans diverses parties de l’Italie. A Acri, en Sicile, un grand nombre de ces Cuviers servant de citerne , se trouvent enterrés près des théâtres antiques. A Catane , dans le palais du prince Biscari, on voit de ces grandes Jarres de près de 2 mètres de hauteur.
La pâte de ces pièces, quoique entamable par le couteau, est cependant plus dense que celle de la plupart des grandes Jarres, et surtout des Cuviers dont il va être question.
Le bey de Tunis a envoyé au Musée britannique une de ces Jarres ou Amphores de grande dimension destinées à mettre le vin. Elle avait été trouvée dans le territoire de Carthage. Les antiquaires anglais ont déterminé , par les noms des consuls Longinus et Marius inscrits sur ces vases, qu’ils avaient dû être fabiiqués en l’année io5 avant l’ère chrétienne.
' On faisait du temps des Romains en Auvergne, outre les Poteries rouges dont il sera question plus loin, des Cuviers
lité d’une telle demeure. Les exemples de Jarres et de Cuviers tant antiques que modernes, dont je donne la description et la figure, ne peuvent laisser de doute ni sur la dimension ni sur la forme, car l’analogie de formes est frappante entre le Cuvier de Diogène, représenté PI. xix, fig. é, et les Cuviers ou Jarres de l’Imprunetta et de l’Auvergne, dont je viens de citer les figures. Quant à la fragilité, les Cuviers anciens et modernes ont une épaisseur et une ténacité qui les rendent assez solides pour que , même crus, on puisse les rouler sur un escalier à pente douce de l’atelier où on les fait dans le four où on doit les cuire, comme on vient de le voir à l’article des Tinajas d’Espagne. (Voir Encycl. method. Antiquités, vol. II,. au mot Diocèse.)
0) Musée céramique, M, PI. v, fig. 1 et 3, et PL xi, fig. 2.
rOTERIES TENDRES MATTES.
au moins égaux en dimension à ceux que je viens de décrire. Le Musée de Sèvres possède un fragment d’un de ces Cuviers gigantesques qui vient des fouilles de Gergovia près Clermont; la pâte en est noire-grisâtre à l’extérieur avec une croûte rougeâtre à sa partie extérieure sur laquelle le feu a agi plus directement; cette pâte est grossière, remplie de grains blancs de sable quarzeux et de mica. Elle ne fait aucune effervescence avec l’acide nitrique. Le fragment qui indique des moulures saillantes, a une épaisseur de 3 centimètres et demi.
Le Musée possède le fragment d’un autre Cuvier qui, à en juger par son épaisseur (près de 35 millimètres) devait avoir une très-grande dimension; on a trouvé des parties qui indiquent un diamètre d’un mètre 25 centimètres; il vient d’Apt dans le département de Vaucluse (*); la pâte est d’un rouge rosâtre, très-solide , très-bien cuite ; elle renferme pour tenir lieu de c^ que nous appelons ciment, de nombreux grains blancs, larges de 3 à 5 millimètres qui ne sont point en quarz, mais en calcaire spathique très-laminaire, qui n’a éprouvé par la cuisson d’autre altération que de devenir blanchâtre, et il n’a point perdu son acide carbonique; ces grains en se désagrégeant par l’action de l’air ont laissé à la surface du vase de nombreuses cavités dont la forme rhomboïdale ne laisse aucun doute sur la matière
que ces cavités renfermaient.
On a découvert, il y a peu de temps (i838) , sur les plaines de Selles, près d’Aspres, village situé à peu de distance de Gap , quatorze Jarres ou Amphores de plus de 2 mètres 3 décimètres de hauteur. C’est dans le territoire de la ville gallo-romaine nommee mous Seleucus , ou Labatie Monsaleon , que ces Jarres étaient enfouies; quelques-unes étaient racommodées avec des liens de plomb, comme celles d’Antium , de Diogène, etc. (2).
Des fragments de Poteries à peu près de même nature
(*) Il a été envoyé comme débris d’une amphore romaine par M. Bonnet, faïencier très-instruit ù Apt.
(*) Le Musée de Sèvres a reçu, par les soins éclairés et obligeants de M. Grille de Beuzelin, un dessin d’une de ces Jarres, qui avait 1 mètre 60 centimètres de hauteur, sur 1 mètre 30 centimètres de diamètre , et était à large ouverture , et un fragment exactement de la même pâte et avec les mêmes grains de calcaire spathique que celle d’Apt , que je viens de décrire.
AMPHORES
ayant probablement fait partie de grands Cuviers, ce qu’indique leur faible courbure et leur épaisseur, mais d’une pâte moins grossière et beaucoup plus noire, ont été trouvés dans les environs de Dieppe , à la cité de Limes dans des tranchées et ont été recueillis, les uns, par M. Ant. Passy et les autres par M. Féret, bibliothécaire de cette ville.
Nous avons reçu en i83a de feu M. Brard, homme très-instruit en minéralogie, en géologie et en industrie, des fragments de Cuviers venant de la grotte à ossements fossiles de Miallet , près d’Anduze dans le département du Gard; ces fragments indiquent par leur peu de courbure un grand Cuvier avec une petite gorge vers ses bords supérieurs où son épaisseur est d’environ 1 7 à 1 8 millimètres ; la pâte est noire intérieurement , rougeâtre-sale extérieurement ; elle est très-grossière et remplie de gros sable blanc et un peu micacé ; elle ne fait pas effervescence.
Les fragments de ces Cuviers, qu’on regarde comme gaulois et d’une très-ancienne fabrication , placés dans le fond d’une grotte naturelle d’une formation antédiluvienne, pêle-mêle avec des ossements d’animaux de race perdue, ont soulevé de grandes questions
géologiques pour savoir s’ils avaient été amenés dans cette place par la même catastrophe que les ossements , et si ces produits de l’industrie humaine et par conséquent si les hommes qui les avaient faits , étaient contemporains de ces races éteintes. La solution d’une telle question est étrangère à l’objet de ce livre; néan¬
moins elle nous fait toucher à l’un des points où la céramique peut venir prêter aide à cette solution si intéressante pour une autre science; elle nous montre à quelles importantes questions se rattache cet art dont les produits sont plus indestructibles sous tous les rapports , qu’aucun autre indice de la présence de l’homme sur la terre.
M. Marcel de Serres cite des fragments semblables à la Poterie
grossière des Cuviers dans les cavernes à ossements de Bize, département de l’Aude.
j’ai parlé au § 3 , p. 3i de l’histoire générale de l’art céramique, des secours que cette industrie prête aux sciences et de ses relations avec la géologie , et j’ai cité et développé l’observation faite par M. Reynaud , ingénieur des mines, sur la présence,
POTERIES TENDRES MATTES
dans l’île de Breha , de gros fragments de Poterie avec un diluvium granitique. Je rappelle ce fait, j’en relate ici un autre qui a quelque analogie avec lui.
M. Boucher de Perthes m’a envoyé un grand nombre de petits fragments d’une Poterie analogue , toujours par sa nature , sa couleur et la forme des vases que ces fragments indiquent , à la fabrication gauloise et qu’il a recueillis dans la sablière de Machecœur, près d’Abbeville , au-dessous, dit-il, des ossements de rhinocéros et d’éléphants que cette carrière renferme.
La réunion très-fréquente de ces produits dans les dépôts meubles des grottes , des fentes , etc. , avec des ossements d’animaux antédiluviens, avec des pierres dures taillées en forme de hache , de fer de lance ou de flèche , permettent d’attribuer à ces Poteries et à l’industrie qui les a produites, une haute antiquité, une antiquité qui en reporte certainement l’origine aux temps si anciens des premiers efforts de l’intelligence humaine.
On trouve en Allemagne quelques exemples de ces grandes Jarres, que j’attribue à la fabrication gallo-germaine.
J’ai reçu de M. Hausmann un fragment d’une Jarre qui devait avoir la dimension des Cuviers (Mus. Cér. M, PI. xvm ,fig. 8), mais avec une ouverture moins évasée. Sa pâte est grossière, noire en dedans, rouge dans les parties où elle doit avoir éprouvé une plus vive action de feu. On y voit les grains quarzeux signalés dans tous les exemples précédents. Elle ne fait pas effervescence, son façonnage très-grossier a cependant la prétention d’une sorte d’ornementation. Cette Jarre a été trouvée à Broirsches , près Bautzen, en Lusace.
J’ai dit qu’on avait fabriqué de ces grandes Jarres sur toute la terre , et que ces pièces que nous considérons comme des chefsd’œuvre de l’art céramique , paraissent cependant avoir été faites par les premières sociétés humaines , par les peuples les moins avancés en industrie. J’en ai donné un exemple , pris chez les Cafres, en Afrique, j’en présenterai deux pour l’Amérique.
Sur les bords de l’Ohio, à Chawnes-Town, on trouve des fragments de Cuviers qui devaient avoir la dimension de ceux do
AMPHORES
l’Auvergne , ils sont faits avec de l’argile grise , très-plastique, mêlée comme matière dégraissante d’une grande quantité de petits débris de coquilles fluviatiles qui jouent ici le rôle du quarz , du sable , du felspath , du mica et du calcaire spathique dans les Jarres précédentes. La pâte est d’ailleurs assez fine, solide, à peine cuite 5 la pièce à l’extérieur est couverte de rides , les unes irrégulières , les autres plus petites , parallèles , croisant les premières, comme si elles étaient dues à l’empreinte d’une toile grossière. (Musée cér. M. PI. 1 v,j%. 4-6"7)*
Au Brésil, ces grandes Jarres se présentent encore, mais avec un tout autre usage, ce sont des urnes funéraires (Traité , PI. xix, fig. 6). On y place un peu recourbés, les corps réduits en momies, des chefs de tribus ou des guerriers renommés , revêtus de leurs ornements et accompagnés de leurs armes. On nomme ces urnes Camucis; on les trouve enfouies au pied des grands arbres dans la tribu duGuaytokarès, maintenant civilisée et nommée Coroados dans l’A ldea de san fidelis, village sur les rives duParaïba, à six lieues de Campos (‘).
2e Groupe ou B. — Poteries à pâte tendre matte Fines, tant anciennes que modernes.
L’examen technologique de toutes les Poteries de l’antiquité, les unes si connues, si célèbres même, et depuis longtemps, sous les noms de Poteries étrusques, grecques, samiennes, romaines, les autres moins célèbres, peut-être moins anciennes, toujours moins belles, qui seront désignées sous les noms de Poteries gauloises ou celtiques, Scandinaves, germaines, etc. , nous conduit nécessairement à conclure que toutes ces Poteries appartiennent à la classe première , celle des Poteries à pâte tendre, d’après l’ensemble de tous leurs caractères exposés à la tête de cette classe; je ne les îappelleiai pas, mais on pourra remarquer qu’ils conviennent , à bien peu de chose près, aux Poteries antiques, quel que soit d’ailleurs le
(») Dcbret, Voyage au Brésil, t. H» P* Bb ^ *'
POTERIES TENDRES MATTES
mérite de ces dernières sous le rapport de l’art , e’est-à-dire des | formes, des compositions et des dessins.
Je subdiviserai cette grande série de Poteries en deux groupes.
Le premier réunira celles qui sont de fabrication européenne ; le second, celles qui appartiennent à la fabrication extra-européenne, et je les examinerai successivement, autant qu’il est possible, dans l’ordre géographique, en commençant, dans chaque pays, par les plus anciennes pour arriver aux modernes.
Les généralités différentielles de ces deux groupes ressortent facilement , et comme d’elles-mêmes , des caractères qui appartiennent à chacun d’eux.
Fabrication européenne.
Poteries mattes italiennes et grecques antiques.
La connaissance du lustre coloré donné à certaines Poteries, connaissance qui a devancé de plus de vingt siècles celle du vernissage, paraît appartenir si complètement à la Grèce et à l’Italie, qu’il est difficile de citer parmi les Poteries antiques faites chez ces peuples et dans leurs colonies, des séries de Poteries mattes qui ne soient mêlées de Poteries lustrées.
Dans les Poteries grecques, qui paraissent être les plus anciennes, les Poteries mattes sont en minorité. On les regarde, en général, comme les premières de cette grande série. Elles sont trop semblables par leur forme, la couleur de leur pâte, le mode de fabrication aux poteries lustrées du même peuple pour en être séparées. L’absence de l’espèce de glaçure que j’ai appelée lustre, paraît être plutôt due à une exception volontaire qu’à l’impuissance de la faire. Je renverrai donc ce que j’ai à dire de ces Poteries cà l’article des P o te ries lustrées grecques.
Mais il. n’en est pas ainsi des Poteries étrusques. Celles-ci, par le grand nombre des pièces non lustrées, par la forme, la pâte, le mode de fabrication de ces pièces, tous caractères qui indiquent, si ce n’est un temps différent, au moins des ouvriers différents, bien moins savants dans leur art que les Grecs puisqu’ils ne possèdent ni le lustrage de la surface par fusion,