HISTORIQUE DES APPAREILS DE FRACTURE
Parmi les livres hippocratiques, il n’en est pas qui donne une plus hante idée de Ja chirurgie des Grecs, que le Traité
des fractures. On y acquiert aussi la conviction que la doctrine de ce livre n’est point particulière à son auteur, Je doute même qu’elle appartienne aux Hippocrates. Le voici, au reste, l’analyse. |
Dans la fracture de l’avant-bras, on commence par appliquer une première bande, en montant, à partir de la fracture ; ensuite une seconde, en descendant, à partir du même point; puis des compresses enduites de cérat et d’autres bandes (1). Si le bandage est bien appliqué , il ÿ aura le lendemain une petite enflure à la main , oidnuériov. Si le bandage allait bien les jours précédens, on doit le serrer un peu plus le troisième , au moyen d’une nouvelle bande, en commencant toujours par l'endroit malade, afin d'en - éloigner les humeurs ichoreuses. Au septième jour, tout se trouvant dans le relâchement, on met les éclisses ou attelles par dessus le bandage, et on les entoure avec d’autres bandes. Ces éclisses doivent être un peu plus épaisses vis-à-vis l'endroit de la fracture. Lorsque les os sont bien contenus, qu'il n’y a pas lieu à soupconner quelque ulcération, on ne touche au bandage qu'après le vingtième jour (2). On doit enfin fléchir et suspendre, très-ègalement, lamain et tout l’avant-bras avec une largeécharpe (5), parce que la flexion est la position naturelle de ce membre (4). L'auteur trace les mêmes règles pour les fractures de l’humérus (5) ; et ensuite, par un vice de méthode commun chez les anciens, il passe à l'histoire d’un certain nombre de luxations, pour revenir, quelques pages ps bas, aux fractures. n
Dans celles de la jambe, le bandage doit être ph | sur le membre étendu, parce que l'extension lus est naturelle.
(4) Hippocrate, Z'raité des Fractures, $ v, p. 304. — (2) Ia. S VI (5) 1d., $ xrrr. — (4) Id, , $ xv. — (5) Id.,S xur. |
On applique les bandes comme à l'avant-bras, et l'on place la jambe sur un coussin de toile ou de peau. Les boîtes pour pla cer la jambe cassée ne sont pas nécessaires ; mais, quand on y a recours, elles doivent être matelassées ; au septième, au neuvième ou au onzième jour, on emploicra les éclisses (1).
Dans les fractures du fémur , on applique les bandes suivant les mêmes principes qu’à l’âvant-bras. En outre , on comprend l'articulation du fémur avec le bassin dans le bandage, on évite que les éclisses ne portent sur la peau ou sur les saillies des os (2), et on doit empêcher toute flexion du genou : on doit toujours tenir le jarret tendu ; c’est à quoi peut servir une boîle qui va depuis la cuisse jusque sous le “pied, surtout si l’on assujettit le genou par une bande (3). Si le talon n’est pas soutenu dans les fractures de la jambe, la crête du tibia deviendra convexe; et concave, s’il est trop élevé (4). à |
Dans les fractures avec plaie, on | peut appliquer, comme le font quelques uns, d’abord des compresses, ou de la laine grasse, trempée dans du vin , pour raccommoder ensuite le membre et mettre plus tard le bandage (5). Il‘ y en a qui appliquent les bandes au dessus et au dessous , laissant. un espace libre à l’endroit de la plaie, pour qu’elle. puese se rafraîchir. Gette manière est mauvaise (6). Lorsqu'on s’attend à voir un fragment d'os se séparer, on prend des compresses assez ue) pour faire à peu près deux fois le tour du membre; on les applique par le milieu de leur longueur, pour en conduire séparément les bouts de chaque côté de la plaie, vers l'endroit opposé (7). Ge bandage est manifestement analogue à celui de Scultet.
(2) Hippocrate, Traité des fractures, $ var. — (2) S-XYHL, 23 (3) Id., $ x1x. — (4) Id, , xx. — (5) Id. , $ xx. — Dors Id. , $ xxur. — (7) Id., $ xxrv. | ILE
GENRE VII. APPAREILS DE FRACTURES. 445 Attacher le piéd du malade aux pieds du lit n’est pas un moyen de tenir la jambe dans l'extension : cela n'empêche point le reste du corps de s’approcher du lacs extensif. Il vaut mieux employer deux bourrelets disposés en cerceaux, que l’on applique immédiatement au dessous du genou et au dessus des malléoles, et que l’on tient écartés.avec des bâtons (1).
Lorsque les os cassés font saillie par la plaie, on doit tenter de les repousser au moyen de leviers de fer (2). Si l’on pe parvient à repousser les fragmens de la plaie , il faut les scier ; sinon, on peut les laisser se séparer d'eux-mêmes (3). Je ne citerai rien de plus des livres hippocratiques sur les fractures, Ce que je viens d’en extraire me semble suffisant pour donner une idée de la doctrine qu’ils renferment. J’aurais craint, d’ailleurs, de manquer mon but en cherchant à être plus court , et d’avoir trop à citer des auteurs postérieurs qui s’en sont tenus trop long-temps à redire-ce que je viens de rappeler, | Celse n'apporte pas de modifications importantes aux appareils hippocratiques, et reste beaucoup au dessous de son modèle. Il applique d’abord quatre bandes autour de la fracture, avec des compresses, et une cinquième bande. au troisième jour (4). Il fait placer une semelle au bout inférieur de la boîte destinée aux fractures de la cuisse, et prolonge cette boîte, par en haut, jusque sous la hanche (5). Outre les moyens d'Hippocrate, Guy de Chauliac parle encore de berceaux ou de suspensoires pour tenir les membres plus fermement; de canons liés d’une cordelette (6) ; de soustenemens où appuyemens de paille ; d’attelles employées jusqu’au nombre de six ou sept dans les (4) Hippocrate, Traite des fractures, $ xxv.— (2)$ xxvIr. — (3) 4},
$ xxvirr. — (4) Lib. vx, c. vint, 8 1. — (5) Id,, $ v.— - (6). Traité v, doet. x, ch. 1.
4h44 CLASSE IL BANDAGES MÉCANIQUES.
fractures de la cuisse (1). Dans cette fracture, en particulier , l’auteur faisait l'extension continuelle du membre,
au moyen d’un poids qui tirait sur le pied, par le moyen d’un cordon réfléchi sur une poulie. Du temps de Paré, on commençait toujours par appliquer les bandes d'Hippo-
crate, puis de petites attelles d’un demi-pied, par exem-
ple, pour la jambe, ensuite des fanons, ou torches de paille, dans lesquelles on mettait un petit bâton, que l'on
enveloppait dans un linceal; enfin on fixait le. tout avec
des rubans. Tel fut l'appareil que maistre Richard Hubert:
appliqua sur la jambe fracturée du célèbre Paré (2). Fabrice d'Acquapendente explique avec admiration les effets . des bandes d’Hippocrate,.et suit de point en point sa doc-
trine. Quelques chirurgiens de son temps se servaient de. cartons; il les rejette : d’autres employaient de petits ais
tout nus, qu’on nomme astelles: il vaut mieux les envelopper d'étoupes : d’autres avaient recours à des lames sou-
ples et minces (3). On trouve dans Scultet la description et.
la figure des bandes d’Hippocrate; mais elles y sont perfées de trous qui doivent correspondre à la plaie, afin que
l’on puisse la panser sans rien déranger (4). 11 a aussi dé crit et figuré l’appareil (5) à bandelettes séparées , dont il
a réellement enrichi la chirurgie ; car si les Grecs s’en sont
servis autrefois, il faut convenir qu'il était oublié. Vers ce. temps- -Rà, on nommait hypodesmides ou sous-bandes , celles
qui s’appliquaient d’abord sur la peau , et épidésmides ou
sus-bandes, celles que l’on mettait par dessus les com.
presses (6). | On reconnaît encore les principes 1e livres Los ques dans les appareils de fractures décrits par L. Heister.
(4) Traité v. doct. r, ch, VII. Liv. xv, chap, xxnr. — (3) PL. XXVIT. . — (4) PL. xxx. — (5) Verduc, 7#aité des Bandages, t.1, 5 588.
Le £ | A] A : Ilemploie à peu près le même nombre de bandes , les ap-
plique à peu près de la même manière. Il place le long du membre des compresses pliées longitudinalement , et par dessus , des attelles qu’il maintient avec des liens. Dans les fractures du membre inférieur, il ajoute à cet appareil deux fanons avéc une pièce de linge dans les bords de laquelle ils sont enroulés comme nos attelles dans les bords du porte-attelle. Lorsqu'il s’agit d’une fracture oblique de la cuisse, il pratique l’extension au moyen d’une serviette passée dans le pli de la cuisse, fixée en haut et en dehors de l’aine , au bord du lit, tandis que le pied reste lui-même attaché au pied du lit au moyen d’un lacs que l’on applique alternativement au dessus du genou et des malléoles, pour moins fatiguer le malade (1). Sue suit en partie Heister, en partie J.-L Petit; il conseille de placer des coussins entre les fanons, comme nous en placons actuellement sous nos attelles. ‘ Ce serait ici le cas de parler des appareils de Pott, si je ne les avais décrits dans la partie dogmatique. Je me bornerai à faire observer que, généralement employés, en Angleterre, à la fin du dix-huitième et au commencement du dix-neuvième siècle, on a commencé à leur préférer les appareils de Desault et de son école, tandis que Dupuytren abandonnait ceux-ci et s’efforçait de préconiser les appareils de Pott et de ses élèves. Benjamin Bell, qui suit aussi la méthode de son illustre compatriote, nous à fait connaître les larges et minces fanons de certains chirurgiens anglais, ceux de Sharp; une machine à extension , imaginée dr Goock pour les fractures de, la cuisse; l’espèce de hamac inventé par James Rae © *Édimbours et
(4) Partie x, livre 1, chap. 1, $ XXXI, XXXVI, et partie ur, chap. vi et vit. À
perfectionné par son fils, pour soutenir la jambe suspendue, fléchie à angle droit à peu près, sur la cuisse (1). La planchette de Sauter (2), employée par M. Mayor avec le plus grand succès, n’en est qu’une modification. à La planchette plus simple dont je fais usage en diffère surtout, parce qu'elle n’est pas suspendue. : 4h Les appareils inamovibles en usage chez les Africains du petit Atlas (3), empruntés aux Espagnols par M. Larrey, préconisés outre mesure par luiet perfectionnésparM, Seutin, ne doivent pas m’arrêter dans cet arlicle. Après ce que j'en ai dit, il suffit de les mentionner. {
REMARQUES générales et jugement sur tous les appareils de fracture,
Je n’ai point exposé en détail les modifications successives apportées par les chirurgiens français, surtout par Desault et ses disciples , à nos appareils de fracture, parce: que les modifications les mieux calculées n’aboutissent à rien de réel quand elles sont fondées sur des supposilions. Il nous arrive trop souvent d’en imaginer de ce genre, de les défendre avec chaleur, d’en faire d’immuables principes , lorsqu’en réalité elles ne l'emportent en rien ou lemportent à peine sur celles que l’on veut remplacer. Ainsi, pour prendre quelques exemples dans les appareils dont nous venons de nous occuper, les uns veulent que dans les fractures de la cuisse on tienne le membre droit étendu, d’autres qu'on le tienne fléchi, d’autres qu’on le tienne en même temps suspendu , et tous guérissent leurs malades à peu près également bien qind ils y apportent les soins nécessaires, Parmi les premiers , les uns
(1) Ch. xxxix, et pl. Lxx, 1xxE, LXXII, LXXINI, t. VI. — (2) Thèse de
a faculté de Paris, n° 46, 4849. — (3) Baudouin, dans Bulletin de l’Académie royale de Médecine , n° 4, 4838, p. 20.
GENRE VII. APPAREILS DE FAACTURES: 447 veulent une extension directe sur le pied ;, d’autres tirent obliquement en bas et en dehors, et l'expérience n'a pas constaté que les derniers fussent moins heureux que les premiers. Parmi les partisans de la flexion, les uns couchent le membre sur sen côté externe, d’autres ne l’y.couchent pas, d’autres même le suspendent , et les résultats diffèrent beaucoup moins qu’on ne serait tenté de le croire après l'emploi de moyens aussi divers. Il y a plus, j'ai entendu dire à Béclard qu’une vieille femme de son hôpital, qui ne voulut souffrir aucun appareil, n’en guérit pas moins bien d’une fracture du col du fémur. Qu'on se persuade donc bien que les méthodes ét les procédés les mieux calculés, les mieux fondés en apparence, ne le sont pas toujours ; que des expériences comparatives dans des cas aussi SEMblables que possible et bien comptés, peuvent seules faire connaître leur valeur respective‘ |
Les divers appareils de fracture décrits plus hant, dans la partie dogmatique de cet article , sont si différens les uns des autres dans chaque sous-genre , et un chirurgien habile, prudent et attentif tire, en général, des uns et des autres de tels avantages , que le lecteur doit être frappé de la justesse des réflexions précédentes.
Ces observations sénérales n’empêchent pas, néanmoins, que les reproches adressés plus haut à quelques uns de ces appareils ne soient fondés, et qu’ils ne puissent être la cause des accidens signalés, si on les emploie, dans les circonstances méntionnées, comme défavorables à leur usage. On peut recourir à ces divers appareils dans beaucoup de cas sans au-
cun risque, parce que les cas où ils peuvent être utiles sont
les plus communs. Il en résulte qu'on les emploie, én général avec avantage, et qu'ils ne peuvent être que rarement , chacun en particulier, insuflisans ou nuisibles.
Je n’ai fait que mentionner dans l'historique les appareils
en boite ou en caisse, cités dans les livres hippocratiques ,
et depuis préconisés à diverses époques par différens au« teurs. Ge n’est pas qu'ils n’aient aucun avantage, ils en ont dans beaucoup de cas, et ils sont en général simples et commodes à appliquer ; les membres y sont très-bien défendus, dans leur gouttière, contre les frottemens extérieurs
des couvertures, tandis que la plupart des autres appareils
exigent le secours d’un cerceau pour tenir les couvertures soulevées et éloignées du membre fracturé. At Enfin je dois avouer qu'il est des cas compliqués et des circonstances difficiles, à l’armée par exemple, qui rendent l’amputation nécessaire, parce que tous les précédens appareils sont insuflisans, et qu'on n’a ni le temps ni les moyens matériels de répondre par des appareils particuliers aux indi- : cations spéciales que l’on pourrait presque toujours remplir dans les circonstances de la vie civile. Un appareil qui m’a toujours paru devoir répondre à des indications très-difficiles à remplir , dans des fractures éomminutives fort graves ét compliquées de plaie , serait une sorte de cage quadrilatère d’un diamètre double du membre fracturé, et d’une longueur un peu plus considérable que celle du membre. Elle serait composée, 1° de quatre morceaux de bois arrondis, sans être lisses, d’un pouce et demi de diamètre; 2° de deux châssis quadrilatères recevant l’un et l’autre les extrémités opposées de chacun de ces bâtons, de manière à former la cage dont j'ai parlé. On pourrait placer un membre dans cet appareil, et l’y fixer tendu et suspendu avec des bandes étroites qu’on arréteraient aux diverses parties de la cage ,
Comme ies anatomistes fixent des pièces à dessécher, comme les emballeurs fixent les bonnets et les chiffons des femmes
dans leur caisse de voyage, sans craindre que les secousses des voitures ne les déforment. Avec cet appareil, le membre reslant continuellement nu , on pourrait le visiter sans rien
déranger , et il serait aussi aisé de remplir une indication.
nouvelle que de remédier à une indication mal saisie. Je
n’ai pas besoin de dire qu’on emploierait toutes les précau-
tions nécessaires pour éviter de blesser la peau par les moyens extensifs que l’on mettrait en usage.
GENRE VIIL..