‹ Traité des Berakhoth du Talmud de Jérusalem et du Talmud de BabyloneChapitre 6 sur 266 · S VII · texte numérisé non relu

S VII

Commentaires et résumés.

Dans cette esquisse rapide nous ne pouvons qu'effleurer les questions en quelques paragraphes , tandis que chacune d'elles formerait seule un travail , si nous pouvions approfondir les sujets et les épuiser. Ainsi nous avons à peine mentionné en passant les divers abrégés du Talmud, et il nous a été encore moins permis d'aborder ici la vaste nomenclature des travaux qui constituent la littérature talmudique; ils sont innombrables, et l'on n'a jamais pu, par cette raison , en dresser une liste bien complète. Ce sont , en dehors des traités d'exégèse biblique, des œuvres de casuistique sans bornes , dont nous voudrions au moins donner une idée.

cr On ne se rend peut-être pas assez compte de l'œuvre gigantesque suscitée par le Talmud , et de l'immensité du travail auquel se sont livrés les rabbins, malgré toutes les cruelles incertitudes qui enveloppaient leur existence. Après qu'il eut dit le dernier mot sur l'interprétation de la Tôrâ, après qu'il eut exposé toutes les discussions auxquelles le texte sacré avait donné lieu, ainsi que toutes les lois traditionnelles et les règles établies par les rabbins de la Palestine et de la Babylonie jusqu'au v^ siècle de l'ère chrétienne , le Talmud à son tour fut mis sur le métier, et devint le sujet d'une nouvelle série de commentaires, où la finesse de l'observation, la justesse de l'analyse ne laissent rien à désirera

(rLes rabbins du moyen âge eurent une ambition très-belle et très-noble , c'était de ne pas laisser subsister d'incertitude sur aucun des points de la partie halachique du Talmud. Ils se mirent courageusement à l'œuvre, et nous doutons fortement que la patience si vantée des bénédictins puisse se comparer à celle que durent déployer quelques-uns de nos rabbins, qui seuls et isolés ont essayé de codifier le corps entier du Talmud.

(T Pour ne citer que les principaux et les plus connus, nous avons

* Archives, L c, p. 696,

INTRODUCTION. u

d'abord Al-Fazi^ qui le premier a fait un résumé du Talmud et a eu le courage d'élaguer du texte tout ce qui ne se lie pas étroitement à la discussion. Puis vient Maïmonides, qui, avec son Yod ha-hazakay nous donne un véritable code embrassant toutes les matières, la morale, le culte et la jurisprudence : esprit élevé dont il est inutile de faire Téloge, mais qui, en raison même de son élévation, s'occupe peu des contradictions où il tombe en traitant les détails infinis d'une législation très -compliquée. Puis vient Aschéri y dialecticien très-puissant, qui sait habilement fondre dans l'argumentation talmudique les interprétations de Raschi et les observations des tossaphistes. Son fils lui succède et fait un nouvel essai de codification, dans lequel les opinions d'Ascheri occupent naturellement une grande place. Enfin Jos. Karo , après avoir analysé et résumé les opinions émises par tous ses prédécesseurs, nous donne le SchoulchatirAroukhj adopté par l'universalité des Israélites comme code de religion, n

Pendant ces périodes successives de codification, d'autres œuvres sont rédigées ; elles retracent sous forme de questions et réponses les études auxquelles se sont livrés les successeurs du Talmud pendant un long espace de temps. On traite les matières les pkis compliquées et les plus bizarres, et l'on résout des problèmes servant à répondre à des hypothèses qui ne se présenteront peut-être jamais K Les auteurs s'inquiètent à peine de l'admissibilité de leurs suppositions, et ils s'évertuent à discuter très-profondément les détails les plus minutieux d'une cérémonie quelconque. Us échangent , par exemple , leurs idées sur la possibilité d'admettre , à titre régulier, un sacrifice accompli dans une circonstance donnée et contrairement aux règles prescrites , et ils agitent la question de savoir si ce sacrifice peut être considéré comme valable, quoique depuis la ruine de Jérusalem cette étude n'offre plus qu'un intérêt théorique. Antre exemple : si l'on transgresse involontairement telle ou telle défense biblique, que faire? Est-on passible de la verge ou des coups

' Voir notre Introduction au Maasêé Nissim (édition hëbr. arabe de la Casuistique d*Abr. Maîmonides), p. ii.

LU INTRODUCTION

de lanière, ou de raccomplissemeut d'un sacrifice de péché, ou de l'amende, ou delà mise en anathème, etc.? Nous nous contenterions d'imposer à ce pécheur peu coupable l'obligation de manifester le regret, le repentir, la contrition sincère. C'est là la solution pratique. Mais nos docteurs du moyen âge ne s'en contentent pas, et se plaçant au point de vue scolastique, ils déploient dans la discussion de ces sujets un concours d'érudition et de perspicacité [pilpoul) dont on ne se fait pas une idée si on ne l'a pas examinée de près, et qui dérouterait un savant de premier ordre, s'il n'avait été habitué à ce genre de travaux dès son enfance, comme le sont la plupart des talmudistes polonais. De bonne heure on les accoutume à ces études spéciales, qui enrichissent la mémoire sans la surcharger; mais elles agrandissent le cercle de l'imagination jusqu'à autoriser l'admission des cas les plus méticuleux, et fortifient largement l'intelligence sagace, au risque de la rendre aiguë. En revanche, l'esprit, une fois appliqué et attaché à ces études, s'y plaît et s'y délecte avec une joie ineffable, au point que l'homme oublie la vie matérielle avec ses heures de désespoir ; que l'adversité vienne , elle ne l'inquiète guère 1 Un asile est ouvert devant lui et l'accapare à un tel point, que le malheur semble ne pas pouvoir pénétrer jusque-là. On s'élance dans une controverse qui, pour nous autres gens aussi indifférents qu'ignorants, peut paraître puérile, mais qui , pour ces hommes initiés aux moindres secrets de la déduction et de l'intuition, représente la vie dans ce qu'elle a de plus noble : la supériorité de l'intelligence.

Aussi bien n'est-ce pas à cette insouciance des choses terrestres qu'Israël doit son existence miraculeuse ? N'est-ce pas grâce à elle que nous avons pu subsister pendant les siècles de la persécution, et que nous avons pu nous maintenir intacts, nous et notre croyance , au milieu des barbares?

Mais si les uns ont résumé la partie législative que leurs successeurs ont discutée et développée, d'autres se sont appliqués à faire connaître la partie légendaire et exégétique qu'ils ont expliquée par des commentaires étendus et à l'aide des procédés d'herméneutique.

INTRODUCTION. lih

Sous le sens littéral et emblématique des légendes talmudiques se trouvent cachées des doctrines mystérieuses, et l'on peut dire qu'il n'est aucun procédé kabbalistique dont le Talmud ne fasse pas usage ou au moins mention. R. Ëléazar fixa trente-deux règles agadiques, que l'on peut réduire à treize , savoir :

1® Le NotarikoUy ou procédé de décomposition à l'aide duquel on forme des mots par chaque lettre d'un mot^ Par la même règle on divise un mot en deux.

2** Transposition des lettres pour former d'autres mots.

3® Addition de la valeur numérique des lettres d'un ou de plusieurs mots («niDDa, appellation empruntée au mot grec yeùjfi^ rpia) pour y substituer un ou plusieurs autres mots, dont la valeur numérique est la même.

U^ La forme des lettres. Par exemple, le Pentateuque commence par 3, lettre formée de 3 traits, ce qui équivaut à 3 i. Or le caractère ^ , écrit en toutes lettres wi , vaut 1 3 , valeur du mot inK, un; donc 3 X i3 = 39, valeur des mots mn niiT» Jehova un.

5^ Combinaison entre le commencement, le milieu et la fin des mots. Par ce procédé , on combine ensemble ou les initiales de plusieurs mots, ou les médiales, ou les finales, pour en former des mots nouveaux; ce procédé ressort naturellement du premier; il recompose les mots comme le premier les décompose.

6*^ Substitution d'une lettre à une autre , au moyen d'alphabets composts par l'ordre inverse ou transposés : p-jc^n ou t?3 dk. Il en résultait que les lettres perdaient par transmutation leur valeur propre pour en adopter une étrangère, de même que les mots perdaient leur signification primitive pour en prendre une autre qui n'était connue qu'aux adeptes. Déjà l'interprète chaldéen de la Bible, Jonathan, fils d'Uziel, a fait usage de ce procédé*.

7** Présence de la voyelle pleine ou son absence. Un mot comme celui de Dieu, Eloah^ s'écrit tantôt avec la voyelle mère {matre lec-

^ Babli, traite Schabbath, fol. loâ' et Soucca, fol. 57\ et Midrasch Rabba sur 1 o5\ les Nombres , xvii.

' Babil, tr. Synkédrtn, fol. aa'; tr.

Liv INTRODUCTION.

twnis) j tantôt sans elle; le Talmud prévient à cet égard que le texte et la lecture traditionnelle ont chacun leur raison ^

8^ Alinéas. Parfois on trouve dans la Bible des passages séparés (alinéa), quand le sens les voudrait réunis, ou à l'inverse, comme il y a parfois des lettres finales au milieu des mots et des non-finales lorsqu'il en faudrait^.

9° Une lecture en désaccord avec le texte. Il y a des mots qui sont dans le texte et qui disparaissent à la lecture; il y en a d'autres qui né se trouvent pas dans le texte et qu'on ajoute dans la lecture; par exemple , II Samuel, vui , 3 , et II Rois, v, 1 8. (Voy. Nedarmy 37^)

1 o® Grandes et petites lettres. Parfois on trouve des lettres dont la dimension est trop grande ou trop petite par rapport à celles qui les accompagnent ( Genèse , n , 2 ; Deutéronome , vi , 5 ) ; d'autres fois on trouve des lettres suspendues, comme Juges, ivni, 3o. (Voy. Tal. Jérus. traité Berakhâth, p. iBa; tr. Meghillâ, i, S 9, et Babli, tr. Kidouschiny fol. 3o'.)

1 1° La permutation des lettres. (Voy. MoëâKatoUy fol. a**.)

1 2^ La ponctuation proprement dite. Ainsi le nom ineffable quadrilitère nin^ est ponctué ordinairement de façon à être lu Jehova^ et quelquefois de façon à être lu Elohim (Deutéronome, m, aU). On trouve aussi, comme dans la Genèse (xvni, 9), des points d'attention qui ne sont pas des voyelles. (Voy. Nedarimy 3']^; Pesahim^

âi

1 3® Les accents toniques. Parfois on trouve des accents disjonctifs où le sens exigerait des conjonctifs, et vice versa. (Voir ibid. et Haghigâ, 6^)

On voit donc que , si le champ de l'interprétation est vaste , il a sa raison d'être, et qu'il se fonde sur des règles fixes. Elles forment le pendant des treize règles de logique et de déduction établies par R. Ismaël pour la législation : elles servent à expliquer et à justifier des passages midraschiques dont le sens nous échapperait

' Tr. kiddouscfùn, toi i5^ Peêahim, * Tr.Sckabbâth,tolioy;iT,MeghiUa,

fol. 36'; Soucca, fol. 6\ fol. 9^ et Synhédrin, fol. 9/1'.

INTRODUCTION. lv

sans elles, et ceux qui ne les ont pas consultées, par ignorance ou par malveillance, ont porté de faux jugements contre le Talmud. Grâce à ces règles, Texplication devient possible.

Premier projet de traduction en France.

S'il est vrai, comme le dit la légende singulière du Siffri\ que la Tôrâ, loi écrite ou orale, a été promulguée sur le Sinaï en quatre langues : en hébreu , en chaldéen , en arabe et en latin , pourquoi ne pourrions-nous pas la lire ea français ? C'est une vérité qui a été maintes fois admise et sur le point d'être exécutée. Ainsi, bien avant que Buxtorf en eût formulé le vœu, le khalife de Gordoue, Haschem II, chargea le rabbin Joseph, Espagnol du X* siècle, d'en donner une traduction arabe; cette version est malheureusement perdue.

Depuis lors la Mischnâ a été traduite en latin ^ par Surenhusius, et en allemand par le chapelain J. J. Rabe '. Mais doit-on s'en tenir là? (c Combien de fois, disait dernièrement le pasteur Réville^, les théologiens chrétiens n'ont-iis pas demandé aux savants jui& un ouvrage spécial résumant le Talmud dans tout ce qu'il a d'essentiel I La réponse est d'ordinaire qu'une telle œuvre est inexécutable , et les rares essais tentés pour satisfaire à ce vœu si simple sont plutôt de nature à confirmer qu'à affaiblir cette opinion ^. D'ailleurs ridée d'essentiel n'est pas talmudique. Au point de vue de ses au-

' Commentaire midraschique -sur le prudence, et le docteur Pinner a fait une

DeutéroQome , xixiii , â ( ëdit. Friedmann , traduction allemande ( qui laisse beaucoup

fol. i&3^). l\ désirer) du premier volume de la série

* Amsterdam, 3 vol. in-&*, 1698-1703. du Talmud Babli, qui est la seconde par ^ Onolzbach et Ansbach, 1" à 6* par- ordre chronologique; malgré le patronage

tie ,• in-&% 1760-1763. de Tempereur Nicolas I*', il n est pas allé

* Revue des Deux-Mandes, 1*' novembre plus loin et il n*a pu commencer par le 1867, p. i3i. Talmud de Jérusalem, faute dun bon

^ En dehors de la Mischnâ, part mi> concours littéraire dont nous parlons plus nime et très-facile, on n'a traduit en latin loin. que quelques traités for( courts de juris-

Lvi INTRODUCTION.

teurs, rien n est accessoire, f) Il faut donc essayer de donner une traduction textuelle.

Dès 1882, le célèbre traducteur de la Bible, feu M. S. Gahen, annonçait un tel projet dans sa préface au Lévitique (t. III); il se proposait «de donner en entier le texte de la Mischnâ, écrit dans un idiome aussi beau, aussi simple, mais plus flexible et plus riche que la langue hébraïque. Quant au Talmud proprement dit, ou la Guemarâ, il avait Imtention d'en publier seulement par extraits ce qu'elle offre de plus intéressant, et, en substance, ces épineuses discussions, débattues dans un style serré, obscur, difficultueux, sous des formes verbaies qui échappent à toute loi de la syntaxe, de l'orthographe, etc. enfin avec cette anarchie grammaticale qui est un cachet si particulier à l'idiome né dans la religion babylonienne, et parlé par les Asché et les Rebina, ces derniers anneaux de la chaîne traditionnelle talmudique. •« On verra jusqu'à quel point nous avons adopté cette méthode , et en quoi la nôtre diffère de celle-ci. Ce qu'il importe seulement de constater de suite , c'est que l'idée a été émise et qu'elle a failli réussir. Gela ne nous étonne pas. A titre de Français, nous devons au Talmud, plus que tous les autres peuples, des témoignages de respect et de sympathie. D'abord c'est à Paris qu'il fut, pour la première fois, jeté dans les flammes par ordre du pape Innocent IV, en i^Utx. G'est un titre de noblesse irrécusable. Puis la plupart des tossafistes ou glossateurs sont de l'Ile-de-France, et l'on possède encore un monument qui atteste la vivacité des études talmudiques dans ce pays au XIV* siècle. G'est de Paris qu'est daté le plus beau manuscrit du Talmud, le seul complet, qui se trouve maintenant conservé à Munich*. Il a été écrit l'an 5io3 du monde (i3/i3), pour un parent de Simon de Sens. Ne sont-ce pas là des droits légitimes et incontestables à notre attention spéciale ?

Un peu plus tard, en 1 8/ii, ce même projet, sur lequel on avait mûrement réfléchi, est sur le point d'entrer de nouveau dans une

' Voir ci-dessus le paragraphe VI relatif aux manuscrits. ,

INTRODUCTION. lvii

voie pratique , celle de TeKécution immédiate. Un comité de rédaction , composé de six membres , avait été formé , et leurs noms font autorité en notre faveur, puisqu'ils ont admis la possibilité d'exécuter un tel projet. Ce furent : MM. S. Gahen, directeur des Archives ùraéliiesy Albert Cohn, J. Derenbourg, S. Munk, Ph. Sander et 0. Terquem. Sur ces six membres, trois ne sont plus. Les survivants ont, d ailleurs, enrichi la littérature hébraïque par d'autres œuvres. En outre, il y avait eu un fondateur ou patron de Tœuvre, feu M. Singer, qui fît imprimer à ses frais un prospectus ; par cette publication il s'engageait pour une assez forte somme, et il faisait connaître son projet au public, qu'il invitait à prendre une part active à son entreprise littéraire. Ce prospectus, tiré à mille exemplaires, devait être distribué dans toute la France; il montrait le plan de l'œuvre , les conditions de publication, le format (in-/i^) et le mode de distribution du travail de traduction. Le spécimen qui y était joint en donnait une idée très-exacte et en même temps trèssatisfaisante. Il survint malheureusement un désaccord entre l'homme de finance et l'homme de lettres, entre celui qui devait avancer les fonds nécessaires à l'impression du travail et ceux qui étaient chargés de le rédiger. Faute d'entente sur l'interprétation d'un mot, la portée et les attributions d'un* fondateur, le projet resta à l'état de projet, et il n'y fut plus donné suite pour une cause pécuniaire. Il appartenait à nos jours d'éloigner un tel obstacle, qui n'a plus lieu d'être , dès que les autres difficultés peuvent être surmontées. Cet obstacle étant écarté, il est juste de voir une à une quelles objections sont faites à notre tentative et de les examiner de près, afin de les réduire à leur juste valeur.

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