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La doctrine et son enseignement.
On aura lu plus haut'^ comment les hésitations venant de notre propre mouvement ont été surmontées. Mais, au dehors, les calomniateurs d'Israël l'accusaient de ne pas vouloir publier une traduction du Talmud, sous prétexte que nous éprouvions la crainte de dévoiler certains mystères à l'usage de notre communion, et que nous n'avions pas le courage de faire connaître au pubhc les passages répréhensibles de ce vaste recueil. Pour nous défendre contre ce reproche, laissons la parole à un avocat israélite*, qui s'est déjà exprimé à ce sujet en des termes concluants, et dont nous reproduisons ici toute l'argumentation :
* Pour la si^rie Babli on a indiqué le folio et le côté, invariables dans chaque édition, et pour la série de Jérusalem, le chapitre et le paragraphe. — * S ni, p. xv. — ^ Vèriié, etc. t. VI, p. ()o3 el suiv.
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ffUn livre qui pose en principe que tous les justes, à quelque religion qu'ils appartiennent, ont droit aux récompenses du monde à venir, à l'égal des Israélites*; qui déclare que les œuvres sont, partout et pour tous, au-dessus de la foi ^; qui rappelle aux hommes leur origine commune, et leur ordonne, dès lors, de s aimer comme des frères^; qui fait du dogme de l'unité de Dieu la base et la loi de l'unité du genre humain et de la réunion future de tous les hommes dans une même croyance; qui proclame que, ce monde n'étant que Vantichambre du monde futur, il faut se préparer en ce lieu de passage , avant de pénétrer dans le palais éternel * ; qui ne cesse de prescrire le dévouement, l'abnégation, l'humihté, le dégagement des intérêts égoïstes , qui exhorte sans cesse l'homme au travail , à la recherche du progrès, à l'amélioration de l'âme et du corps, à la patience dans le malheur, à l'espérance dans la souffrance physique OU' morale; un livre où se trouvent presque à chaque page ces beaux principes de vertu peut être cité avec orgueil par ceux qui le possèdent et honore ceux dont il exprime et conserve l'enseignement.
fr Maintenant , qu'il y ait dans le Talmud quelques passages où l'indignation d^s opprimés et des vaincus pendant une lutte de près de deux siècles contre les peuples païens éclate avec violence, qui pourra s'en étonner? Est-ce que, chrétiens et juifs, nous admirons moins la morale de la Bible, parce qu'en certains endroits le livre saint prononce contre les ennemis des Hébreux des paroles de vengeance , de haine et d'extermination ? Est-ce que l'expression furieuse qui termine le beau chant patriotique des Juifs captifs auprès des fleuves de Babylone a empêché l'Eglise chrétienne d'en faire un des morceaux les plus solennels de sa liturgie^? Il faut comprendre et excuser les faiblesses humaines. Les Hébreux, en. face
' Traité Sanhédrin, M. io5. ^ On sait que ce magnifique psaume se
^ Kiddousckim, fol. Sg**. termine par cette imprécation : (r Heureux
' Midrasch. Bereschith Rabba, sec- qui saisira tes enfants et les brisera contre
lion \xiv. la pierre. ^ * Traité Pirké Ahoth , iv, .S ai.
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d'enneaûs acharnés qui profanaient le temple de l'Éternel, qui les poursuivaient avec une rage croissante, qui se liguaient sans cesse pour les anéantir, ont répondu souvent à la violence par la violence; ils ont maudit leurs bourreaux; ils ont crié vengeance contre leurs oppresseurs. Le Talmud, qui a eu pour but de recueillir indistinctement tout ce qui a été écrit, tout ce qui a été pensé, tout ce qui a été exprimé en Israël pendant la période du second temple, jusqu'à la chute définitive de Jérusalem, le Talmud nous a conservé ces cris de colère et de désespoir, au milieu des paroles de charité et de pardon que prononçaient en même temps les vrais sages du judaïsme; de même il nous a conservé une foule de discussions puériles, d'erreurs manifestes ou sujettes à caution, dont ses compilateurs appréciaient certainement l'inanité, mais qu'ils ont recueillies avec soin comme un tableau fidèle de la vie morale et matérielle
d'Israël pendant cette époque de lutte suprême. Etait-ce là l'enseignement des docteurs talmudistes, des pères éminents de la Synagogue, des sages du judaïsme? Non, sans doute; ceux-là s'appelaient le fds de Sirach, Philon, Josèphe, Hillel,Schammaï, etc. Ils restaient, même au milieu des calamités du peuple élu, dans les régions sereines de la vérité, de la justice, du droit, ne troublant jamais par les passions de la rue la pureté de la loi morale ^
ff Que dirait-on de critiques qui prétendraient juger la morale du peuple et des législateurs français sur les furibondes invectives, sur les violences sanguinaires de la Marseillaise ou du Chant du Départ? Et cependant, ces chants de haine et de vengeance ont été pendant longtemps l'hymne national de la France. Les Hébreux de fépoque talmudique avaient trop de motifs pour détester les dévastateurs du temple et de la cité sainte , les envahisseurs de la Judée , pour qu'on ne pardonne pas les colères violentes que la tyrannie païenne a pu leur inspirer. Ce n'était pas là de la haine religieuse; c'était une haine politique, et nous ne connaissons pas de peuple, pas de société qui, malgré les pieux enseignements de ses moralistes, ait échappé à ces sentiments instinctifs du patriotisme irrité,
' Voir ci-dessus, p. \x et siiiv.
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dans des circonstances analogues à celles où se sont trouvés les Hébreux sous la domination grecque et romaine.
(fLe mouvement intellectuel né de l'impulsion talmudique, déjà si remarquable dans Tordre moral et au point de vue littéraire, Test bien plus encore dans Tordre théologique. Les questions dogmatiques, les difficultés psychologiques que les écoles de Palestine ont soulevées et résolues, sont innombrables. Toutes les grandes questions de théologie abstraite qui, depuis des siècles, agitent et divisent les philosophes et les penseurs, ont été abordées par les docteurs juifs et discutées avec une liberté d'interprétation vraiment extraordinaire. Tout ce qui se rapporte à la nature, à la créalion et aux facultés de Tâme , tout ce qui concerne la vie future , la doctrine de l'immortalité, de la métempsycose, de la résurrection, du jugement dernier, de la rémunération ou du châtiment au delà du tombeau, de l'éternité des peines, de Tenfer et du paradis, des anges et des démons, est Tobjet d'innombrables discussions de la part des maîtres talmudistes. C'est surtout sur Tépoque messianique que portent leurs études et leurs controverses , et c'est là qu'éclate le caractère d'universelle tolérance qui distingue leur doctrine générale. C'est par eux que le messianisme a pris cette largeur, ce caractère humanitaire qu'avaient exprimé les prophètes et que les docteurs talmudistes établissent avec une hauteur de vues et un sentiment admirable de l'unité et de la fraternité des hommes. En un mot, pour tout ce que la Bible n'avait pas formellement consacré ou n'avait que vaguement défini, le talmudisme supplée à Tinsufiisance du texte par une philosophie aussi riche que puissante; on peut dire qu'il n'existe pas une question intéressant Texistence présente, l'avenir terrestre et céleste de Thomme, pris comme individu ou comme être social, qui n'ait été élucidée par les importantes discussions des sages de la Synagogue.
ff Chose curieuse, ce n'est pas à la seule raison qu'ils ont recours pour résoudre tous les grands problèmes. Leur respect pour les saintes Ecritures est si profond, qu'ils s'épuiseîit en formules et même en stratagèmes pour rattacher leur enseignement aux prin-
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cipes du livre révélé. Ils ne reculent pour cela devant aucun moyen; ils altèrent le texte; ils font des jeux de mots incroyables; leur étrange exégèse descend jusqu'aux calemboui;s les plus approximatifs, pour faire dériver d'un verset biblique une nouvelle pensée philosophique ou morale. Le raisonnement est presque toujours d'une puérilité excessive ; mais que de généreuses pensées , que de grandes inspirations, que de sublimes maximes sortent de ce bizarre système ! et si l'instrument de la liberté excite les risées de ceux qui l'observent, combien sont belles et fécondes les œuvres qu'il enfante! Par ce système bizarre, les talmudistes ont fait une nouvelle société, moralement, religieusement et politiquement parlant; ils ont été des réformateurs, des novateurs bien autrement hardis et puissants que les évangélistes et les apôtres du christianisme, et ils ont eu sur eux l'avantage de maintenir dans son inaltérable pureté et dans sa simplicité divine la foi d'Israël, au lieu de faire, comme les apôtres , de redoutables concessions aux erreurs du paganisme.
(T L'élan que le Talniud a imprimé à l'esprit humain pendant la période du second temple , en créant en Israël un mouvement littéraire, philosophique et théologique, tout nouveau dans l'histoire du judaïsme, a donné naissance à un certain nombre de sectes, qui ont fortement caractérisé cette époque. Autrefois, sous le premier temple, il n'y avait en Judée ni partis, ni écoles. La voix de Dieu parlait au peuple par l'intermédiaire des prophètes; elle ordonnait, elle imposait des lois. Souvent ses ordres étaient méconnus, et le peuple élu tombait dans les égarements de IHdolâtrie. Mais il n'existait pas alors de terme moyen entre la foi et l'impiété. On était pour Dieu ou pour Baal ; on était tout entier à la loi du Sinaï ou au culte des idoles. Mais, parmi les fidèles d'Israël, on n'aperçoit pas de traces soit d'opinions divergentes sur les principes et les conséquences de la loi révélée, soit de schisme sur un dogme quelconque. La liberté d'interprétation proclamée et si largement mise en pratique par les docteurs talmudistes devait nécessairement changer celte situation, en donnant des ailes à la pensée et en in-
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troduisaiit Texamen et la discussion dans le champ des croyances religieuses. Aussi voit-on partout en Israël les docteurs succéder aux prophètes, les libres penseurs aux hommes inspirés, parlant au nom de Dieu.
«rLes chefs des écoles juive^n'aspirent pas d'ailleurs à cette autorité absolue qu'avait autrefois le prophète; ils ne se présentent point au peuple comme les mandataires et les organes de la divinité; ils n'attribuent pas à leurs opinions une valeur surnaturelle; ils n'imposent pas aux Israélites l'obligation de s'y conformer, et c'est même pour laisser à chacun le droit de rechercher ce qui lui paraît le plus vrai dans les sentiments contradictoires des docteurs que le Talmud rapporte avec soin les opinions particulières qui se sont produites , et qui ont été repoussées par la majorité ^ C'est dans cet esprit que, selon les talmudistes, tous les avis sincères doivent être accueillis avec respect, comme étant cries paroles du Dieu vid vaut *. -n
cr Les talmudistes accordent une si grande suprématie à la raison, qu'ils n'admettent pas même que l'on puisse, par un miracle, lui imposer silence ; un passage talmudique extrêmement caractéristique, sur les idées de cette intéressante époque, prouve à quelle hauteur les talmudistes plaçaient la puissance souveraine de la raison. ffUn miracle, disent-ils, ne suffit pas pour démontrer même ffune vérité, n Voici, à l'appui, la légende suivante* :
cf Une grave question de doctrine s'était soulevée dans un bethrdin entre R. Eliézer et ses collègues; elle concernait l'application de la loi aux choses pures«et impures. Tous les arguments présentés par R. Eliézer en faveur de son opinion avaient été combattus et repoussés : (c Si la raison est de mon côté , s'écrie enfin le docteur rr avec indignation , que cette plante de caroubier qui est là près de er nous en soit la preuve, n Aussitôt la plante s'arrache à ses racines et se transporte du côté opposé, cr Qu'importe ce prodige? s'écrient er ensemble les autres docteurs, et que prouve ce caroubier dans la
* Eddouyoth, i, SS 5 et 6. ' Elle se trouve au traite BabaMetsia,
» Tr. ErùMn, foi. i3''. fol. .^^9.
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(T question qui nous divise? — Eh bien, reprend R. Eliézer, que ce ff ruisseau qui coule près de nous démontre la vérité de mon opifrnionÎTî Et soudain, ô merveille 1 les eaux du ruisseau remontent vers leur source, cr Qu'importe, s'écrient de nouveau les autres doc- (r teurs, que les eaux de ce ruisseau s'écoulent en bas ou en haut? il an'en résulte aucune preuve pour notre discussion. — Que les murs (rde cette salle, dit R. Eliézer, soient donc mes témoins et mes (r preuves! ^ Et aussitôt les colonnes se courbent et menacent ruine. (tO murailles, s'écrie alors R. Josué, lorsque les sages discutent sur ff l'interprétation de la loi, qu'avez-vous à faire là-dedans??) Et les murailles s'arrêtent dans leur chute, contenues par la voix austère du docteur respecté, cr Que la voix de Dieu prononce donc entre (rnous!^ dit R. Eliézer. Et, en eiTet, une voix surnaturelle se fait entendre dans les hauteurs, disant : tr Cessez de contredire R. Ëlié- (f zer; la raison est de son côté, -n Mais R. Josué se lève, et protestant contre la voix mystérieuse, il s'écrie : «r Non, la raison n'est plus ca- (T chée dans le ciel ; elle a été donnée à la terre , et c'est à la raison cr humaine qu'il appartient delà comprendre et de l'interpréter; ce (T ne sont plus des voix mystérieuses, c'est la majorité des sages qui, fr seule, doit [décider désormais les questions de doctrine.*» Ainsi, pour le talmudisme, la période miraculeuse est close; les discussions des docteurs dominent les paroles des prophètes; le raisonnement remplace l'inspiration divine; le commentaire, livré à la libre interprétation des majorités, supplée à la loi révélée, désormais complète et donnée à la terre.
ff Aussi le mouvement des écoles et des sectes est-il prodigieux pendant la durée du second temple. L'histoire nous a conservé le nom et les doctrines des plus importantes. Qui ne connaît, du moins sous leur dénomination générale, les Pharisiens, les Sadducéens, les Esséniens, ces trois gi'andes divisions du judaïsme depuis le retour de la captivité de Rabylone ? De nombreuses écoles existaient, en outre, sous ces appellations générales. Nous connaissons moins les conditions intérieures des Sadducéens et des Esséniens que celles des Pharisiens, dont le Talmud nous a con-
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serve avec tant d'attention les doctrines diverses; mais à la multitude d'écoles que nous révèle ce monument du talmudisme, on doit penser que les autres grandes sectes n'étaient pas moins divisées que le pharisaïsme sur leurs doctrines générales.
(T II est inutile que nous étudiions ici les caractères particuliers à chacune de ces grandes sectes. On sait que les Sadducéens, qui étaient d'ailleurs , en réalité , plutôt un parti politique qu'une secte religieuse et qui disputaient aux Pharisiens le pouvoir populaire, s'en tenaient rigoureusement au texte biblique, n'admettant pas l'autorité de la loi orale et traditionnelle, et renfermant obstinément tous les progrès de l'esprit humain dans la lettre de la loi écrite. Tout ce qui n'était pas clairement et positivement écrit dans les livres sacrés, était impitoyablement repoussé par eux. Il n'y avait à leurs yeux d'autre esprit, d'autre être immatériel que Dieu; ils n'admettaient ni la doctrine des anges, ni l'immortalité de l'âme ^ ni les peines et les récompenses de la vie future.
tr Au point de vue social et pratique c'étaient, si l'on peut parler ainsi, des conservateurs opiniâtres, tandis que les Pharisiens étaient les libéraux et les progressistes du judaïsme , viviGant la lettre par Tesprit, proclamant la liberté de la pensée , donnant aux décisions de la majorité une puissance obligatoire , et marchant , suivant les mœurs et les époques, dans une voie indéfiniment progressive qui a sauvé le judaïsme de l'immobilité et de la mort. A côté d'eux les Ësséniens étaient des espèces d'ascètes, des mystiques, qui faisaient de la pureté absolue, de la vertu sans tache, le but de la vie humaine.
<r II est impossible de passer ici sous silence une. autre grande secte que l'on peut appeler l'hellénisme, et qui avait tenté jusqu'à un certain point la conciliation du mosaîsme avec la philosophie; école puissante, dont Philon a été l'expression et Alexandrie le foyer, et qui a frayé évidemment la voie au triomphe des apôtres chrétiens. Alexandrie avait un temple à l'exemple de Jérusalem; mais la langue grecque et les mœurs grecques avaient envahi la population juive de ce grand centre intellectuel, et le judaïsme pur y avait beaucoup dévié de sa rigidité primitive.
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cr Ce qui frappe et étonne surtout dans ce gigantesque mouvement d'idées, d'opinions, de principes, de sectes et départis, c'est que la contradiction y est sans colère , la lutte sans haine , les dissentiments sans discorde ^ Il n'y a là ni schisme, ni hérésie, ni persécution , ni fanatisme. Toutes ces écoles divergentes vivent côte à côte paisiblement, en bonne intelligence. Pharisiens, Sadducéens, Esséniens, tous se rendent ensemble, aux jours consacrés, dans le temple du Dieu vivapt, et nul anathème ne s'y formule contre ceux qui n'adoptent pas la décision de la majorité. Jamais , dans aucune société politique ni religieuse , le droit sacré des minorités ne fut aussi largement reconnu et respecté qu'en Israël, à l'époque talmudique. Le Talmud rapporte toutes les opinions, toutes les erreurs, simplement, sans parti pris, sans exprimer la moindre parole de blâme contre les dissidents. Et, en effet, l'histoire du talmudisme ne nous révèle pas un seul fait duquel il, résulte que cet immense amas de contradictions et de controverses religieuses ait été l'occasion d'une lutte civile. Il y avait là des dissidents nombreux ; on n y trouvait pas des ennemis. Pourvu que chacun reconnût Tunité du Dieu d'Israël, pourvu qu'on ne portât point atteinte aux dogmes fondamentaux de la loi, pourvu qu'on ne tentât pas d'introduire en Judée le culte des idoles , toutes les opinions étaient tolérées et tous les partis étaient libres, v
Tels sont, en somme , les éléments épars que contient le Talmud , et dont l'examen direct deviendra possible par une traduction. Si nous étions arrivé à rendre ce seul service au public, de lui permettre de juger directement le contenu du Talmud et sa valeur, nous serions satisfait. Nous savons bien que nous sommes loin d'être parvenu à la perfection, et nous recevrons avec plaisir les recti6cations, corrections ou additions que l'on voudra bien nous adresser. Cependant cette conscience de notre imperfection ne nous a pas détourné de notre tâche. Nous avons été persuadé que les critiques
' Voir toutefois Vie de HHlel V Ancien, par M. le grand rabbin Trënel, p. 55.
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les plus compétents nous tiendront compte des diflScultés que comporte un tel travail , pare^ qu ils savent qu il n est pas toujours aisé de vaincre ces difficultés. Sans cette conviction, nous eussions plus d'une fois perdu courage, non pas à cause du travail de traduction , mais à cause des minuties fastidieuses qu'il renferme et qui sont un modèle du genre. Nous ne saurions trop le répéter, ce n'est nullement une lecture anmsante que nous prétendons offrir au public. Nous ne formons qu'un vœu : que le lecteur ait la patience de suivre ces pages, comme nous l'avons eue pour arriver à les mettre sous ses yeux; il finira, nous en avons l'espoir, par prendre goût à cette lecture, il éprouvera quelque satisfaction à trouver luimême les passages historiques, les légendes, les discussions, en un mot, tout ce qui l'intéressera selon ses études spéciales, et ce jourlà (s-a arrive jamais) , nous serons aihplement dédommagé de notre peine.
Il nous reste, en terminant, un devoir agréable à remplir: à remercier MM. les membres de la Commission des impressions gratuites de la bienveillance avec laquelle ils ont accueilli la traduction des Berakhéth. Leur décision nous permet d'espérer que le public sera non moins indulgent.
Pendant le cours de l'impression du présent volume, plusieurs notes d'ouvrages généralement corrects, plusieurs faits qui nous avaient échappé au premier abord, et qui depuis lors nous ont, par hasard, passé sous les yeux, sont venus confirmer notre opinion , que l'on ne connaît pas bien la distinction qu'il faut établir entre le Talmud de Jérusalem et celui de Babylone; la comparaison n'a pu se faire de visu, faute d'un texte complet, rendu abordable par une version moderne.
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Ainsi Graesse, dans son Dictionnaire des livres rares ^^ va jusqu'à dire du Talmud (d'après Bartholocci et "Woif)* : (t H faut savoir cpie
les Juifs ont un double Talmud : le Tsrfmud Bahli. recueilli à Tibé-
rias, en Babylonie, et renfermant les lois que les Juifs doivent observer en pays étrangers , et le Talmud lerouschalmiy composé en Palestine, et relatif uniquement aux Juifs habitant la Terre-Sainte, t) Division singulière! Nous n avons retrouvé nulle part ailleurs une semblable appréciation , qui , il va sans dire , repose sur des erreurs d'interprétation ; nous espérons que les lecteurs de notre Introduction éviteront ces sortes de confusion.
Les deux Talmuds, on le sait déjà, se basent sur la Mischnâ, c'est-à-dire sur les sentences dogmatiques et morales des docteurs de la Loi depuis le temps de la grande synagogue (au temps d'Ëzra) jusqu'au commencement du ni^ siècle après Jésus ^; tous deux ont le même but, et l'école de chaque contrée poursuit l'étude de la Loi dans le même esprit. Cependant, il y a en même temps des différences importantes entre eux, qui tiennent moins au fond du débat qu'à la forme, au mode de composition; les docteurs du Talmud de Jérusalem se contentent de donner les opinions de leurs prédécesseurs et leurs propres avis, sans les discussions qui les ont amenés à adopter cet avis, tandis que le Talmud de Babylone a des foHos entiers de questions et de réponses puériles, montrant comment des passages bibliques peuvent être torturés au point d'atteindre un résultat tout particulier auquel le rédacteur du verset était certes loin de penser. Mais, en tout cas, il n'a jamais été question d'une distinction aussi profonde, aussi méthodique que celle énoncée par Graesse, d'après lequel il s'agirait d'appHquer le Talmud de Jérusalem uniquement aux Juifs habitant la Terre- Sainte , et le Talmud de Babylone à tous les autres pays étrangers. Celte différence , il est vrai, existe bien dans la législation rabbinique à l'égard de certains cas (yîN^ns^n); mais les deux écoles s'en occupent également, au même titre et avec le même intérêt.
* T. II, p. ûk, Academyj, Londoii, 1870, in-A", numéro
^ Ad. Neubaiier, dans le journal The de mai*s.
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En présence de ces considérations et de la possibilité des confusions, malgré les explications les plus détaillées et les plus précisées, nous avons vu grandir et se fortifier notre conviction qu'il importe de publier concurremment, côte à côte et dans le même volume, les deux versions talmudiques, les deux commentaires parallèles de la Mischnâ, tout en maintenant nos préférences en faveur du lerouschalmi par les raisons que nous avons déjà exprimées (S X, p. Lxni-LXiv).
Nous avons eu occasion de relever les inexactitudes d'orthographe auxquelles sont sujets les écrits rabbiniques, dont les titres ont été transcrits par des copistes ignorants du moyen âge. Voici à ce propos une curieuse remarque faite par le célèbre FaurieP. En exposant l'influence des Arabes et principalement des Juifs sur la poésie provençale, il dit qu'à Narbonne crie recueil des lois municipales, le code de la liberté et des franchises communales, se nommait Talamuz ou la Talamus^ légère altération du nom de Talmud. t) Il est bien bon de traiter cette altération de légère.
* Histoire de la poésie provençale, (. III, p. 116.