PHÉNOMÈNES ET ACCIDENTS CONSÉCUTIFS
Si dans la majorité des cas les corps étrangers séjournent dans la vessie, il existe un petit nombre d’exceptions qui méritent d être étudiées et qui expliquent la division de ce chapitre en deux paragraphes, suivant que le corps est expulsé spontanément ou suivant qu il séjourne longtemps dans la vessie.
r I x pulsion spontanée. — L’expulsion spontanée sans intervention
f.OKI'S ÉTRANGERS DE LA VESSIE DE I/IIUMME. 355
est une teiminaison rare, puisque sur trois-cent quatre-vingt-onze cas réunis par Denucé, il n’a pu en trouver que quatorze exemples. Cela s’explique bien par la nature des corps étrangers, qui pour la plupart
sont longs, plus ou moins irréguliers, et partant mal disposés pour enfiler la voie des urines.
De plus, ces corps sont peu propices à l’expulsion spontanée, parce qu ils n ollrent pas a 1 action de l’urine une surface de pression convenable qui permette de les faire cheminer sous l’influence des contractions vésicales. Enfin, au bout de peu de temps la présence des concrétions autour d’eux rend leur passage beaucoup plus difficile, soit en accroissant leur diamètre, soit en rendant leur surface plus rugueuse. Ainsi, quelquefois des corps étrangers se sont engagés dans l’urètre; mais ils oui etc arrêtés tout de suite par un renflement calculeux vésical qui s opposait a 1 issue de la portion entière.
Presque tous les cas d’expulsion cités par Denucé sont relatifs à dns corps petits, réguliers, comme des noyaux de fruits, des pépins de raisi . des graines d’anis, etc. L’engagement de pareils corps étrangers dans le canal de I urètre se comprend facilement, et la pression du Ilot d’urine les fait cheminer rapidement. J’aurai l’occasion, en traitant des plaies par armes à feu, de citer plusieurs cas curieux de corps étrangers éliminés par cette voie, tels que des fragments de drap, d’os, etc. Déjà en parlant de ceux qui de l’intestin passent dans la vessie, j’ai reproduit quelques faits singuliers démontrant en même temps la possibilité d’une dilatation assez considérable du canal, et d’autre part la tendance heureuse que possèdent ccs corps migrateurs à s’éliminer par celte voie.
Mais, malgré les conditions défavorables des organes génito-urinaires
(le ! homme, bien inférieurs en cela à ceux de la femme, les exemples d expulsion de corps étrangers longs ne font pas défaut, et depHs le mémoire de Denucé, il m’a été possible d’en réunir un certain nombre. Les uns se rapportent à des fragments de sonde, ce sont les plus communs; d’autres à des corps plus irréguliers, tels que des parcelles osseuses, des débris d’instruments et même une chaîne de montre.
fricltre d“,f?'l7 E:rpulsion fwu\ ai<luille osselm.- - « l'n jeune garçon avait eu une r 0 ü en lue aient '"' 7 , T®' ‘lc"1 H S”™1' » ^ semaines après
( ce"‘im6lrcs fut rendue »
bourdo,' rapporte un cas encore plus curieux qui aurait été observé 11 lo/U dans le service de Demarquay :
Observation. — Expulsion spontanée d'un porte-plume . — « L’extrémité d’un porteplume se casse dans la vessie; le chirurgien se décide à faire la taille, quand le lendemain matin on trouve dans les urines le corps du délit qui avait été expulsé spontanément. » (Bourdon, Thèse de Paris, 1871.)
L'exemple suivant fort intéressant montre que cette expulsion peut avoir lieu pour des corps assez irréguliers et flexibles , par l’effet du hasard, quand l’une de leurs extrémités se présente convenablement au col vésical.
Observation. — Chaîne de montre dans la vessie. Expulsion spontanée. — « Un jeune homme s’amusait à attacher une chaîne de montre en métal galvanisé avec un fil, et à l’introduire dans son urètre; par suite de l’absorption du canal et peut-être aussi des manœuvres du jeune homme, celle chaîne passa dans la vessie. Le fil sortait en dehors par l’urètre; malheureusement, celui-ci était attaché au milieu de la chaîne, de sorte que tous les efforts faits pour la retirer n’avaient d’autre résultat que de la plier en deux parties. Au milieu des tractions le fil vint à casser; on pensait à la lithotomie; auparavant, on lui fit boire abondamment et garder son urine. Il eut le bonheur de rendre la chaîne avec l’urine : elle avait enfilé le canal en le pénétrant par une de ses extrémités. » (Philadelphia medic. Times, 1872.)
Enfin, les bougies usées et dépolies ont pu être rejetées de la vessie, Comme le montre le fait suivant :
Observation. — Expulsion spontanée d'une bougie usée tombée dans la vessie. — « Une bougie usée, dont se servait un homme de trente-quatre ans pour se traiter d’un rétrécissement, tomba dans la vessie. Une sonde, introduite dans la vessie deux jours après, ne fit rien découvrir d’anormal. Six jours après le malade ne pouvait plus uriner, et le médecin appelé, essayant d introduire une sonde, rencontra à un demi-pouce du méat un obstacle. Il introduisit des pinces et retira la bougie qui était dépolie. Ainsi le seul fait des contractions vésicales a suffi pour rejeter ce corps étranger. » ( Arch . de Langenbeck , t. X, p. 537.)
2° Séjour prolongé des corps étrangers dans la vessie. — I. De l'incrustation des corps étrangers. — Un fait pathologique domine loute l’histoire des corps étrangers qui séjournent pendant assez longtemps dans la vessie : c’est la formation d incrustations calculeuses qui se déposent insensiblement sur eux et donnent lieu a toute une séné de symptômes presque de tous points identiques à ceux des calculs oïdinaiies. Cette modification lente mérite une étude spéciale, inteiessante au point de vue de son mode de production, de ses causes, de ses variétés et de l intluence qu elle exerce sur la marche de 1 affection.
Dès qu’un corps solide est abandonné dans la vessie, il devient, au bout d’un temps variable, le siège d’un dépôt de matières terreuses, ciétacées, calcaires, qui forment à sa surface une couche en général uniforme. Déjà l’ablation de sondes à demeure laissées en place depuis peu
de jours démontrait ce fait; mais il a encore été confirmé par l’extraction de corps qui avaient séjourné quelque temps. Ainsi, dans quelques cas, le corps étranger resté pendant quarante-huit heures dans la vessie piésentait déjà des traces manifestes de concrétions urinaires. D’autres fois, au bout de quelques jours, l’extraction pratiquée soit par la taille, soit par les voies naturelles, ne permettait de reconnaître aucune concrétion. Évidemment l’état de la vessie avant l’accident, les qualités de l’urine elle-même, peuvent sensiblement modifier l’époque à laquelle apparaissent tout d’abord les premières couches du dépôt. Or, cette circonstance est loin d être rare dans les cas d’origine thérapeutique, puisqu’on se trouve en présence d’un individu qui était traité pour affection des voies urinaires au moment de l’accident. Il est certain que chez les personnes dont les urines naturellement très-chargées' déposent facilement, les concrétions se forment plus vite que chez d’autres.
Comment se lait cette incrustation si curieuse et si générale sur tous les corps introduits dans la vessie? Ferguson, frappé par ce phénomène bizarre, pensait que « la formation si ordinaire d’un dépôt calcaire à la surface d’un corps qui a séjourné dans la vessie ne peut s’expliquer par des qualités particulières qu’acquerrait alors la sécrétion rénale; car
I urine continue de couler avec les mêmes propriétés chimiques qu’aupai avant. » Malheureusement le fondement sur lequel reposent les idées de Feiguson n est pas exact, et de tout temps le changement de la composition de l’urine, après le séjour d’un corps étranger, est admis parles auteurs les plus compétents dans les maladies des voies urinaires. «L’un des phénomènes les plus constants et les plus variables, dit Civiale, est un changement dans la composition de l’urine. On y voit presque aussitôt prédominer l’élément phosphatique avecune grande abondance. »
II faut ne pas vouloir observer pour nier cette curieuse altération qui, très peu marquée dans les premiers jours, va sans cesse croissant au point d’altérer non seulement sa composition intime, mais encore ses propriétés physiques ; elle devient trouble et abandonne au fond du vase une couchede dépôts quia un aspect caractéristique. Peut-on préciser en quoi elle consiste et par quel mécanisme elle se produit? Dans l’état, actuel de la science, il est impossible de trancher la question, parce qu’on ne possède aucune expérience sur ce point intéressant de physiologie pathologique, et que l’expérimentation est assez difficile. Maintenant, OÙ se fait l’altération? Existe-t-elle déjà au moment où l’urine arrive dans la vessie, rou bien se produit-elle dans ce réservoir, qui ne se trouve plus dans les conditions ordinaires, qui est irrité et souvent le
siège d’une inflammation aiguë ou chronique dont les produits muqueux, sanguins ou purulents se mêlent à l’urine?
Je me suis déjà expliqué ailleurs maintes et maintes Ibis sur le processus qui me paraît rationnel pour la vessie plus que pour tout autre
Fig. üO. — Porte-plume tombe dans la vessie et qui a subi un commencement d’incrustation.
(D’après la Gazette hebdomadaire, 1847.)
canal glandulaire; l’altération antérieure de l’urine doit exister. En d’autres termes, ce n’est pas dans la vessie qu’elle se charge d’une quantité de phosphates hors de proportion avec celle qui existe naturellement. Il est impossible que des décompositions chimiques puissent donner lieu à cette quantité de sels à base de phosphore, et il n’y a qu’une perturbation dans les propriétés si mystérieuses du filtre rénal qui puisse expliquer ce phénomène singulier. J’ignore si les deux reins participent en même temps et au même degré à la production de cette altération; pour expliquer ce processus phosphaturique, il faut admettre la loi des altérations de sécrétions sympathiques. Ici, comme pour l’urètre, le contact prolongé avec la vessie produirait une irritation réflexe du rein, irritation inconnue dans son essence, dont les expériences physiologiques sur les nerfs des glandes donnent l’idée, et qui amènerait V élimination d’une quantité de phosphates et d autres sels
calcaires dans une proportion bien supérieure à la normale. C est encore un point dont l’étude reste à faire. Ce qui tend à prouver que cette altération est bien d’origine rénale et sympathique, c’est qu’elle cesse dès que le corps étranger a été éliminé, et que, même dans les cas où, par suite de son séjour, la vessie est le siège d une altération chronique, au bout de peu de temps les phophates disparaissent en même temps que la cause qui produisait la cystite. Enfin, dans quelques cas, la moi t a été la conséquence du séjour prolongé des corps étrangers dans la vessie, et presque toujours on a constate une alteration renale bois de pioportion avec la simple transmission de l’inflammation vésicale par propagation.
Si maintenant je quitte le processus formateur pour étudier son mode de dépôt, les singularités ne font pas défaut. Il faut encore expliquer cette sélection toute spéciale de ces sels dont l’urine est chargée pour le
coips étranger de la \essie, eai* cette attraction de nature spéciale existe et on la constate avant même que l’urine dépose. Tout le monde sait que l’extrémité d’une sonde à demeure laissée pendant plusieurs jours se recouvre de dépôts qu’on 11e trouve pas ordinairement dans l’urine. De plus, certaines substances 11e semblent passe comporter comme les autres par rapport à ces dépôts, et il y a là un ensemble de phénomènes très curieux, fondis que les couches se forment uniformément sur les uns, au contraire ils se portent de préférence sur certains points des autres. Cette disposition singulière a été observée à toutes les périodes aussi bien au début que sur d’anciens calculs qui séjournaient depuis plusieurs années dans la vessie.
A cet égard, la forme joue un rôle prépondérant, et on peut rapporter toutes les concrétions formées autour des corps étrangers de toutes provenances à cinq types principaux :
1° Calcul sphérique ou ovoïde englobant le corps étranger;
2°o Calcul ^siforme au milieu d’un corps étranger (porte-plume, etc.);
o Calcul en casse-tête, avec deux renflements terminaux;
4° Calcul en massue à Tune des extrémités du corps étranger , l’autre étant libre ;
ou Calcul en chapelet ou en grappe.
Ces cinq variétés sont, comme on le ^oit, en rapport avec la forme du corps étranger, et pour tous ceux qui sont réguliers, plus ou moins sphériques et ovoïdes, la concrétion prend une figure analogue. Au contraire, ceux qui sont longs, flexibles ou rigides, affectent des dispositions très variées, utiles a connaître, parce qu’elles peuvent dans une certaine mesure donner la raison des difficultés que le chirurgien Fig. Î>J. — Calcul ovoïde formé autour. l’i inBnilI1 , , . TA ° . haricot (d’après Morand).
epiouve pour les extraire. Pour les
corps rigides, comme les porte-plumes en bois, en métal, les crayons, les fragments desonde métalliques, la disposition en fuseau est de beaucoup la plus commune. Le dépôt commence par le centre, s’accroît en ce
point et finit par prendre une forme ovoïde. Les planches donnent une idée de ce type.
A quoi attribuer l’immunité des extrémités? Faut-il
voir là l’effet
d’une sélection naturelle des phosphates pour la partie moyenne, ou bien faut-il en chercher la raison d’ctre dans un phénomène mécanique? C’est à cette dernière manière de voir que je me rattacherais plus volontiers: je pense que pour ces corps la vessie en se contractant sur leurs extrémités empêche leur incrustation s’ils sont longs, et que les frottements de leurs bouts, s’ils sont courts, s’opposent encore à leur encroûtement. Il n’est pas nécessaire que le corps étranger ait un diamètre très considérable pour que ce dépôt se forme, prenne de la consistance, et l’exemple suivant le prouve suffisamment :
Observation. — Calcul fusiforme formé sur une aiguille. — « Un jeune paysan s’introduisit dans l’urètre, d’après le conseil d'un berger, une grosse aiguille à coudre qui appartenait à une fille dont il désirait se faire aimer. Ayant les symptômes de la pierre, il fut conduit en 1758 à l’IIôtel-Dieu de Chartres et on lui ôta de la vessie, par l’opération de la taille, une pierre du volume et de la forme d'une grosse noix qui était traversée par l’aiguille dont les deux extrémités rouillées la débordaient de quelques lignes. Le malade guérit. » (Deschamps, cité par Chopart, Traité des malad. des voies urin ., t. 11, p. 5.)
Mais si lo corps n’a pas une très grande longueur, comme une aiguille, un petit fragment de bois, le dépôt continuant à se faire envahit de plus en plus les extrémités, et devient fusiforme à tel point qu après un temps assez long tout le corps peut être englobé dans le calcul, qui prend alors la forme d’un petit citron. Paré a vu ce genre d incrustation autour d’une aiguille dont « costumièrement les couturiers cousent1. » Bouisson en a également figuré un bel exemple formé autour d’un morceau de bois (fig. 52).
A Guy’s hospital existe un vaste calcul au centre duquel se trouve un tuyau de pipe. A. Cooper avait vu une de ces concrétions au centre de laquelle se trouvait un cure-dents d’argent, etc.
Le troisième type, concrétion oblongue avec renflement aux deux extrémités, est beaucoup plus rare, et on n en connaît que quelques exemples. Ainsi, Vick d’Azyr a présenté à la Société médicale de Paris un calcul formé sur un morceau de bois qui était oblong et rétréci dans son milieu. Sans doute la concrétion s était loimeo sui les deux exticmités et peu à peu elle avait envahi le centre en se icjoignant. Mais de toutes les variétés- celle-ci est la plus rare ; il esl dillicile d explique!
mécaniquement cette particularité.
Le quatrième type, assez fréquent, s’observe principalement sur les