‹ Traité des corps étrangers en chirurgieChapitre 247 sur 304 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

PHÉNOPÆÈNES ET ACCIDENTS PRIMITIFS

Dans ce chapitre je passerai en revue les troubles de la sensibilité, et les troubles fonctionnels qui apparaissent immédiatement ou peu de temps après l’introduction des corps étrangers dans l’oreille. Avant de m engager dans cette étude, je dois faire remarquer que très souvent I accident ne s’accompagne d’aucun trouble apparent, parce que les malades ne s’aperçoivent pas toujours d’une légère diminution de l’acuité auditive bornée à un seul côté. Or, c’est dans beaucoup de cas le seul phénomène qui se produise, et quel que soit le corps, qu’il soit gros ou petit, superficiel ou profond, régulier ou non, son interposition sur le trajet des ondes sonores amène un trouble de la fonction. Quand l’action se bo? ne là, ou a coutume de dire qu il y a tolérance, car les malades

ne s’en aperçoivent souvent pas ; mais en réalité il n’y a qu'une tolérance relative, une indolence prolongée. Dans un paragraphe spécial, je ferai l’histoire de celte tolérance.

Les corps étrangers animés ou inanimés agissent tous par action de présence, et par action mécanique ; par leur présence, ils engendrent des troubles fonctionnels, ils irritent les parois du conduit auditif ; par action mécanique, ils compriment ces mêmes parois ou la membrane du tympan et provoquent de cette façon des accidents plus graves.

1° Troubles fonctionnels. — J’ai dit un peu plus haut que la présence d'un corps interposé entre le milieu extérieur cl le tympan entraînait des modifications dans la perception des sons. Ce fait trop vulgaire n'a pas besoin d’explication; il s’en faut de beaucoup que tous les corps produisent ces troubles fonctionnels au même degré, et il est facile de comprendre que plus les objets sont volumineux, denses, plus la surdité sera accentuée. Au contraire, un grain d’avoine, une aiguille, etc. qui s’implantent dans les parois du conduit par leurs extrémités, laissent pénétrer la plus grande .partie des ondes sonores et n’entraînent qu’une gêne assez minime de l’audition. Entre le pois qui se gonfle, osbtrue la lumière du conduit et les corps effilés placés de champ, on peut se figurer toute une série de corps intermédiaires qui correspondent aux variétés infinies de la pratique. Assez souvent, surtout au début, il reste audessus et au-dessous de l’obstacle un petit passage qui met en communication les deux parties du conduit ; enfin, dans quelques cas, des corps percés à leur centre ne causaient que des troubles fonctionnels très

légers.

En dehors de cette diminution de l’acuité auditive on a encore eu plusieurs fois l’occasion d’observer une perversion des sensations, et la production de sensations anormales. Les accidents de ce genre les plus communs sont les bourdonnements qui fatiguent beaucoup les malades par leur intensité. Non seulement ils existent quand les ondes sonores arrivent au conduit auditif, mais encore ils se produisent spontanément et alors affectent les formes les plus bizarres. Le bourdonnement simple est beaucoup plus fréquent, surtout à la première période parce que le corps étranger n’est pas encore toléré par le conduit et que le malade • n’a pas 1 habitude de suppléera la diminution de l'acuité auditive. Malgré la tolérance relative de l’oreille, ces sensations peuvent persister comme dans l’exemple suivant :

Observation. — Fragment de crayon resté pendant sept ans dans une oreille , — Surdité, intermittente. — Une jeune fille avait depuis sept ans dans l’oreille droite un

morceau de crayon cl ardoise qu’on avait vainement tenté de retirer à l’époque de son introduction. Depuis lors, elle avait été sujette au retour périodique d’une surdité pendant laquelle elle entendait incessamment un bourdonnement, qu’elle comparait au bruit dcîs leu i lies agitées par une tempête. Merlins ayant été consulté, réitéra les tentatives d extraction et parvint à saisir avec une pince oculaire de Bossemer le fragment qu il ramena au dehors de 1 oreille. Ce fragment long de 12 à 15 millimètres était incrusté de cerumen endurci. A partir de ce moment la surdité et le bourdonnement cessèrent. (Merlins de Wongraviée. Médizinisch Zeit., 1842, n° 52.)

Plusieurs lois, ces bruits ont été comparés au bruissement des feuilles, au bourdonnement que perçoit une oreille saine appliquée sur l’ouverture d’un gros coquillage. Enfin, il n’est pas rare de voir les malades comparer ce bourdonnement à celui que produit un essaim d’abeilles. Deleau en a rapporté un curieux exemple :

Observation. — Grain d'avoine dans l'oreille. — Troubles fonctionnels divers. — En mai 1821, François Parisot passant près d’un cheval qui toussait, ressentit sur-lech«mp une douleur vive qui continua malgré l’extraction qu'il fit lui-même de plusieurs grains d’avoine qui venaient de pénétrer dans l’oreille. Pendant trois jours il ne put manger ni se moucher. Quand il éternuait, le sentiment douloureux redoublait avec une telle violence qu’il en était momentanément troublé. Pendant le jour son état nerveux l'empêchait de se livrer au travail ; pendant la nuit il lui était impossible de goûter une heure de repos. Il comparait les bruits qui se passaient dans sa tête à celui d’un essaim d abeilles qui s’échappent de la ruche. Tous ces accidents cessèrent par l’extraction d un grain d'avoine pubescente (vulgairement folle avoine), qui était resté au fond du conduit, et dont l’extrémité la plus aiguë garnie de poils frottait sur la surface du tympan, un peu au-dessous de l’insertion du manche du marteau. (Deleau jeune. Gaz. méd. de Paris, 1854, p. 102.) ,

Le même auteur a encore observé des phénomènes identiques produits par une puce qui, en sautillant sur le tympan, engendrait des bourdonnements analogues à ceux d’un essaim d’abeilles.

2° Trouilles subjectifs. — Le contact d'une substance étrangère avec la muqueuse du conduit produit presque toujours une irritation très désagréable, une sensation pénible, indéfinissable, qui varie beaucoup d’ailleurs suivant les personnes. Dès que le contacl persiste, la douleur apparaît, toujours très aiguë, tantôt limitée au conduit, mais assez souvent irradiée dans les autres parties de l’oreille et dans la tête. Plus le corps introduit est volumineux, aigu, irrégulier, plus les douleurs sont intenses ; il en est encore de même de la profondeur, et les tentatives infructueuses faites pour soulager les malades n’aboutissent très souvent qu’à produire l’effet inverse. La substance étrangère vient-elle toucher directement le tympan, la douleur augmente encore, devient excruciante et intolérable, surtout si le corps vivant ou mobile se déplace à la surlace de cet organe. Aussi, les auteurs qui ont écrit sur la matière, signalent-

ils avec insistance, l’excessive acuité de la souffrance qu’éprouvent les personnes qui ont quelque insecte dans l’oreille, (Colin \ Bourgeois®).

Mais les différences sont très grandes suivant les cas, à tel point que des personnes n’ont aucun souvenir de l’époque de l’introduction. N’est-il pas évident qu’un tampon d’ouate, une boulette de papier n’irritent pas sensiblement les parois du canal? Il est assez rare de voir la douleur persister bien longtemps, car au bout de quelques heures ou de quelques jours quand il n’y a pas d’accidents plus graves, elle disparaît presque complètement, pour ne reparaître qu’au moment de certains actes physiologiques tels que l’éternuement, la toux, l’action de se moucher et même la mastication.

,)0 Troubles réflexes. — A côté de ces troubles subjectifs, il faut placer toute la série des réflexes lort curieux qui apparaissent quelquefois après l’introduction des corps étrangers. Tantôt ils sont légers, se bornant à l’excitation d’un nerf voisin (corde du tympan). Tantôt ils sont très graves, agissent à une plus grande distance, sur les filets anastomotiques du pneumo-gaslrique par exemple ; enfin l’irritation des nerfs de la muqueuse du conduit peut devenir le point de départ de troubles convulsifs et de véritables attaques d’épilepsie. Les annales de la chirurgie renferment un petit nombre de faits bien observés et fort curieux qui démontrent l’existence de ces réflexes. Le plus simple est assurément un chatouillement que les malades perçoivent dans l’arrièregorge ou dans la région sous-maxillaire. Mais l’action réflexe ne se borne pas toujours à une vulgaire sensation, et les glandes salivaires, surtout la sous-maxillaire du côté correspondant, sécrètent une quantité de salive beaucoup plus grande qu’à l'état normal. Power cité par Itard aurait vu une malade chez qui la quantité de salive sécrétée dans les vingtquatre heures s’élevait à deux pintes et demie ; dans un autre cas, des tampons de coton incrustés de cérumen produisirent des effets analogues pendant deux ans. Latour a vu un malade guéri de cette incommodité par l’extraction d’un corps étranger de l’oreille.

Observation. — Perce-oreille dans le conduit auditif. — Accidents salivaires. — Extraction par les injections. — En 1854, un garçon de ferme de dix-huit ans vint me pl ier de le débarrasser d’un irisecle qui avait profilé de son sommeil pour s’introduire dans son oreille gauche. Gel animal lui causait d’atroces douleurs; car, disait-il, il le mordait, il le piquait sans cesse. Lejeune homme versait d’abondantes larmes, des flots de salive filante s’écoulaient de sa bouche, il poussait des cris déchirants. La

Page 1