CHAPITRE PREMIER
TBIKCIPES DE POLYBE SUR LES DIFFERENTES SORTES DE GOUVERNEMENTS, ET EN PARTICULIER SUR CELUI DES BOMAINS.
On réduit ordinairement les différentes sortes de gouvernements à trois espèces : ruWe,où c'est le roi qui gouverne, et Polybe l'appelle f^xolUixi , domination royale; l'autre, où les grands, les puissants ont l'autorité, et on l'appelle aristocratie ; une troisième enfin, nommée démocratie ^ où le peuple a tout le pouvoir.
Chacun de ces gouvernements en a un autre qui lui ressemble fort, qui en est tout voisin , et dans lequel souvent il dégé* nère. Il en sera fait mention dans la suite.
• Herod. I, 3, nip. 80.
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Un gouvernement parfait serait celui qui réunirait en lui tous les avantages des trois premiers , et qui eu éviterait les dangers (^t les inconvénients.
Tel était celui de Sparte. Lycurgue , sachant que les trois sortes de gouvernements dont nous avons parlé avaient chacune de grands inconvénients presque inévitables ; que la royauté dégénérait quelquefois en pouvoirarbitraireettyrannique, l'aristocratie en un gouvernement injuste de quelques particuliers, et le pouvoir du peuple en une domination aveugle et sans règle: Lycurgue , dis-je , crut devoir faire entrer ces trois gouvernements dans celui de Sparte, et comme les fondre en un seul, de sorte que l'autorité royale fût balancée par le pouvoir du peuple, et qu'un troisième ordre , composé des anciens et des plus sages de la république, servît comme de contre-poids aux deux premiers , pour les tenir toujours dans une espèce d'équilibre, et empêcher l'un de s'élever trop au-dessus de l'autre. Ce sage législateur ne se trompa point dans ses vues; et nulle république n'a conservé si longtemps ses lois , ses usages et sa liberté , que celle de Sparte. Il est vrai que les établissements de Lycurgue n'étaient pas propres pour un État qui aurait songé à faire des conquêtes et à s'agrandir. Aussi n'avait-ce pas été là son plan ni son dessein , parce que ce n'était point en cela que ce sage législateur faisait consister le solide bonheur d'un peuple. Il voulait que les Spartiates , se renfermant dans les bornes naturelles de leur pays , sans songer jamais à envahir les terres d'autrui, devinssent , par leur justice et parleur modération , encore plus que par leur pouvoir, les maîtres et les arbitres du sort de tous les autres peuples de la Grèce; ce qui, selon lui, n'était pas moins glorieux que de faire des conquêtes au dehors. Ils ne déchurent de leur gloire que pour s'être écartés des sages vues de leur législateur. Car, quand il fallut trouver des vivres hors de leur territoire, équiper des flottes, payer des matelots, et fournir à tous les frais d'une longue guerre, leur monnaie de fer ne leur était plus d'aucun usage. Et ce fut ce qui les obligea , tout fiers qu'ils étaient , de faire servilement la cour aux satrapes des rpis de Perse pour tirer d'eux une monnaie qui fut partout de mise, et de devenir esclaves volontaires de ceux qu'ils avaient vaincus.
Si Ton fait consister, dit Polybe, la gloire d'un État à s'agrandir, à s'étendre, à faire des conquêtes, à dominer sur beaucoup de peuples, et à attirer sur soi les yeux de toute la terre, il faut avouer que jamais gouvernement n'a eu tant d'avantages, et n'a été si propre pour arriver à ce but , que celui des Romains. Il réunissait, comme celui de Sparte, les trois espèces d'autorité dont nous avons parlé. Les consuls tenaient la place des rois; le sénat formait le conseil; et le peuple avait beaucoup de part dans l'administration des affaires. Il y a seulement cette différence , que ce ne fut point par un plan et par un dessein concerté dès les commencements , comme à Sparte, mais parla suite même des événements , qufi Rome fut amenée à cette sorte de gouvernement. Chacune de ces trois parties , qui composaient le corps de l'État, avait un pouvoir distingué. On ne sera pas fâché d'en voir ici la description , qui peut beaucoup contribuer à l'intelligence de l'histoire romaine. Polybe entre, sur ce sujet, dans un grand détail.
Pouvoir des consuls.
Tant que les consuls résidaient à Rome , ils avaient l'administration de toutes les affaires publiques. Tous les autres magistrats, excepté les tribuns du peuple, leur étaient soumis, et obligés de leur obéir. C'était sur eux que roulait tout ce qui regarde les délibérations du sénat. Ils y admettaient les ambassadeurs; ils proposaient les affaires; ils formaient et faisaient rédiger par écrit les résolutions. C'étaient eux qui les portaient au peuple; qui , pour cet effet, convoquaient ses assemblées où l'on devait délibérer des affaires communes de la république ; qui lui présentaient les décrets du sénat pour les examiner, et qui, selon l'importance des choses, après un examen qui demandait encore beaucoup de formalités, concluaient à la pluralité des suffrages. Ils présidaient à la création des magistrats de la république. C'est pour cela qu'on les rappelait si souvent de l'armée , et qu'on ne permettait pas ordinairement qu'ils sortissent tous deux de Tltalio.
Pour ce qui regarde la unrrv et les expéditions militaires , Iws
consuls avaient un pouvoir presque souverain. Ils étaient chargés du soin de lever les armées , de faire la répartition des troupes que chacun des peuples alliés devait fournir, et de nommer les principaux officiers qui devaient servir sous eux. Lorsqu'ils étaient en campagne , ils avaient droit de condamner et de punir sans appel. Ils disposaient des deniers publics à leur gré , et faisaient telle dépense qu'ils jugeaient à propos, le questeur les accompagnant partout, et leur fournissant , sur le fonds qui lui avait été mis entre les mains, les sommes qu'ils demandaient. De sorte qu'en considérant la république romaine par cet endroit, on aurait presque cru qu'elle était gouvernée par une autorité royale et monarchique.
Pouvoir du sénat.
Le sénat disposait presque absolument des finances et du trésor public. On lui rendait compte de tous Les revenus et de toutes les dépenses de l'État; et les questeurs ne pouvaient délivrer aucune somme, excepté aux consuls, sans un décret du sénat. Il en était de même de toutes les dépenses que les censeurs étaient obligés de faire pour l'entretien et la réparation des édifices publics.
Le sénat nommait dés commissaires pour connaître et juger de tous les crimes extraordinaires qui se commettaient à Rome et dans l'Italie , et qui demandaient l'attention de l'autorité publique: trahison , conjuration , empoisonnement, meurtre. Les affaires et les causes des particuliers, ou des villes, qui avaient rapport à l'État, lui étaient aussi réservées. C'était le sénat qui envoyait des ambassades , qui faisait déclarer la guerre aux ennemis de l'État , qui accordait audience et donnait réponse aux députés et aux ambassadeurs des peuples et des princes. C'était lui aussi qui envoyait des commissaires sur les lieux pour écouter les plaintes des peuples alliés , pour régler les limites et les frontières , pour mettre le bon ordre dans les provinces , pour juger des querelles des États et des rois. Ainsi un étranger qui serait venu à Rome dans l'absence des consuls aurait cru que le gouvernement de la république était entièrement aristocratique, c'est-à-dire dans la main des anciens et des sages.
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Pouvoir du peuple.
Cependant le pouvoir du peuple était considérable. Il était seul maître et arbitre des récompenses et des cbâtiments , ce qui fait la partie essentielle du gouvernement. 11 condamnait souvent à des amendes pécuniaires ceux même qui avaient été dans les plus grandes charges ; et il avait seul le droit de condamner à mort les citoyens romains. Et , dans ce dernier cas , on observait à Rome une coutume fort louable , selon Polybe , et digne d'être remarquée, qui était de laisser à celui qui étaitaccusé d'un crime capital le pouvoir de prévenir le jugement, et de se retirer dans quelque ville voisine , où il passait le reste de sa vie en paix et en liberté dans un exil volontaire. C'était le peuple qui, par ses suffrages, conférait toutes les charges et toutes les dignités, qui sont, dans une république, la plus belle récompense du mérite et de la probité. Il avait seul le droit d'établir et d'abroger des lois; et, ce qui est encore plus considérable, c'était lui qui délibérait de la paix et de la guerre , qui décidait des alliances , des traités de paix , des conventions avec les peuples et les princes étrangers. Qui n'aurait pensé qu'un tel gouvernement était absolument populaire et démocratique?
Mutuelle dépendance des consuls, du sénat et du peuple.
C'est cette dépendance mutuelle des différentes parties d'une république qui en fait la sûreté, la force et la beauté. De ce besoin réciproque résulte une espèce d'harmonie entre les différents membres, et un concours unanime qui, les tenant tous étroitement unis entre eux par le lien de l'intérêt commun, rend le corps de l'État invulnérable et invincible à toute force étrangère.
Nous avons dit que le pouvoir des consuls en temps de guerre était presque souverain. Il dépendait néanmoins absolument, eu plusieurs choses, et du sénat et du peuple. Car, d'un côté, ce n'était que sur l'ordre du sénat qu'on délivrait les sommes nécessaires pour les vivres , pour les habits , pour la paye des soldats ; et le refus ou le délai de ces secours mettait le général hors d'état de rien entreprendre, ou de pousser ses entreprises aussi loin qu'il l'aurait désiré. Le môme sénat, au bout de l'année, pou-
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vait nommer un successeur au consul, ou lui continuer h commandement des armées; et par là il était maître de lui laisser ou de lui enlever la gloire d'avoir terminé la guerre. Enlin il dépendait du sénat de ternir les exploits des généraux, ou d'en relever l'éclat ; car c'était lui qui décernait l'honneur du triomphe, et qui réglait les dépenses nécessaires pour c«tte auguste pompe. D'un autre côté, comme c'était le peuple qui ordonnait les guerres , qui confirmait ou cassait les traités avec les princes et les peuples étrangers , et qui , au retour de la campagne , faisait rendre compte aux généraux de leur conduite, il est aisé de voir combien ils devaient être attentifs à se concilier les bonnes grâces du peuple.
Pour le sénat, quoique sa puissance d'ailleurs fût si grande, elle ne laissait pas , en plusieurs chefs , d'être assujettie et soumise à celle du peuple. Dans les grandes affaires , et dans celles surtout où il s'agissait de la vie des citoyens, il fallait que son autorité intervînt. Quand on proposait quelques lois , même celles qui allaient à diminuer les droits , les honneurs , les prérogatives du sénat et les biens des sénateurs , le peuple était maître de les recevoir ou non. Mais ce qui marquait le plus son pouvoir , c'est qu'il suffisait qu'un seul de ses tribuns s'opposât aux résolutions et aux entreprises du sénat , pour les arrêter tout court , en sorte qu'après cette opposition le sénat ne pouvais passer outre.
Enfin le peuple aussi , de son côté , avait grand intérêt de ménager les sénateurs , soit en général , soit en particulier. Les receveurs des impôts, des tributs, des entrées, en un mot, de tous les droits et de tous les revenus de l'État ; les entrepreneurs qui se chargeaient de fournir les vivres à l'armée , de faire les réparations des temples et des autres édifices publics , d'entretenir les grands chemins : ces personnes formaient de nombreuses sociétés, qui toutes étaient tirées du peuple, et faisaient subsister un grand nombre de citoyens , les uns étant employés à faire les recettes , les autres servant de cautions aux fermiers , d'autres prêtant leur argent pour faire les avances, et le mettant ainsi à profit. Or c'étaient les censeurs qui adjugeaient ces fermes aux compagnies qui se présentaient pour cet effet, et qui
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adjugeaient aussi aux entrepreneurs les différents ouvrages qu'il y avait à faire; et c'était le sénat qui, soit par lui-même, soit perdes commissaires nommés , jugeait , sans appel, des contestations qui pouvaient naître sur toutes ces matières , soit qu'il s'agît de casser quelquefois des marchés qui devenaient impraticables , et d'accorder des délais pour lepayement, ou qu'il fallût diminuer le prix des baux à cause de quelque fâcheux accident. Et ce qui était le plus capable d'inspirer au peuple de la retenue et du respect pour les décrets du sénat, c'est qu'on tirait de ce corps les juges pour la pli;part des affaires publiques et particulières qui étaient de quelque importance*. Les citoyens étaient de même obligés de ménager les consuls , de qui ils dépendaient tous, principalement en temps de guerre et lorsqu'ils servaient sous eux à l'armée.
C'est ce rapport mutuel et ce concert de tous les ordres de la république , qui a rendu le gouvernement de Rome le plus accompli qu'on ait jamais vu.
Quand on lit, dans les commencements de la république naissante , et dans les années qui suivirent , ces séditions presque continuelles qui divisèrent si longtemps le sénat et le peuple , et cette espèce de guerre intestine entre les tribuns et les consuls , on est étonné , et avec raison , comment un État agité par de si fréquentes et de si violentes secousses , non-seulement a pu subsister, mais a vaincu dans ce temps-là même tous les peuples voisins , et bientôt après a porté ses conquêtes dans des pays fort éloignés. Polybe en rapporte une raison bien solide , et qui fait beaucoup d'honneur au peuple romain. C'est que , lorsque la république était attaquée par un ennemi du dehors , la crainte du danger commun et le motif du bien public suspendaient les querelles particulières et réunissaient tous les esprits. Alors l'amour de la patrie était comme l'âme qui mettait en mouvement toutes les parties et tous les membres de l'État , chacun se piquant à l'envi de remplir ses fonctions et de faire son devoir, soit qu'il s'agît de prendre des résolutions avec maturité et sagesse, soit qu'il fallût les mettre à exécution avec
* Daim U •oile U forma de* jugnnrols clmugea
promptitude et vivacité. Et c'est cette bonne intelligence et cette unanimité qui rendirent toujours la républi(|ue invincible , et qui firent que toutes ses entreprises furent toujours suivies d'un heureux succès.
C'est cette même constitution du gouvernement romain qui maintint encore pendant quelque temps et fit subsister la république, lors même que les citoyens, délivrés de la crainte des ennemis étrangers , devenus fiers et insolents par leurs victoires , amollis par les délices et par les richesses , corrompus par les louanges et les flatteries, commencèrent à abuser de leur pouvoir, et à commettre mille injustices et mille violences. Car, dans cet état , l'autorité du sénat et celle du peuple étant toujours contre-balancées l'une par l'autre , quand l'un des deux partis songeait à s'élever, l'autre aussitôt réunissait ses forces pour le rabaisser et le tenir dans l'ordre. Ainsi, par cette égalité réciproque, et par ce balancement de pouvoir et de crédit, la république se maintenait toujours dans sa liberté et dans son indépendance.
- Causes du changement (Tvne république en monarchie.
Il en est, dit Polybe , d'un État et d'une république comme du corps humain, qui a ses progrès et ses accroissements , son point de force et de maturité, sa décadence et sa fin; et pour l'ordinaire , quand un État est parvenu au comble de la grandeur et de la puissance , il dégénère ensuite par des déclins plus ou moins sensibles, et tombe enfin en ruine.
C'est ainsi , dit Polybe, que Carthage, pendant que son gouvernement , aussi bien que celui de Sparte et de Rome , fut mêlé des trois sortes de pouvoir ^ dont nous avons parlé, était si puissante et si florissante. Mais , au commencement de la seconde guerre punique et du temps d'Annibal, on peut dire en quelque sorte qu'elle était sur le retour. Sa jeunesse, sa fleur, sa vigueur, étaient déjà flétries. Elle avait commencé à déchoir de sa première élévation, et elle penchait vers sa ruine : au lieu que Rome alors était, pour ainsi dire , dans la force et dans la vigueur de
' Les rois, autrement nommes suff êtes y le sénat, le peuple.
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fâge, et s'avançait à grands pas vers la conquête de l'univers. La raison que Polybe rend de la décadence de l'une et de l'accroissement de l'autre, est tirée du fond même des principes qu'il avait établis sur les révolutions successives des États : c'est que chez les Carthaginois le peuple avait pour lors la principale autorité dans les affaires publique?, et qu'au contraire à Rome c'était le temps où le sénat , c'est-à-dire cette compagnie composée d'hommes si sages, avait plus de crédit que jamais. De là il conclut qu'il fallait nécessairement qu'un peuple conduit par la prudence des anciens l'emportât sur un État gouverné ou plutôt précipité parles conseils téméraires de la multitude. Rome en effet, qui , à proprement parler, commençait alors à s'étendre et à essayer ses forces contre les étrangers , guidée par les sages conseils du sénat, l'emporta enlin dans le gros de la guerre, quoiqu'en détail elle eût eu du désavantage dans plusieurs combats; et elle établit sa puissance et sa grandeur sur les ruines de sa rivale.
Mais toutes choses dans le monde ont leur affaiblissement et leur fin , les républiques les plus sages et les mieux policées comme tout le reste. Or la ruine des États vient ou des causes intérieures et qui sont dans l'État même , ou des causes étrangères et qui naissent du dehors. Il est difficile à la sagesse humaine la plus pénétrante de prévoir celles-ci , qui dépendent de mille événements incertains et obscurs; au lieu que les premières ont, s'il est permis de parler ainsi, un ordre fixe et des indices presque certains.
Pour bien connaître la cause du changement des États , il n'y a qu'à faire quelque attention à la manière dont ordinairement ces États se forment et s'établissent ; et l'on verra avec étonne- Aient que, par des révolutions imprévues et inespérées, les choses reviennent presque toujours au premier point d'où elles étaient parties.
Il est naturel qu'une multitude d'hommes étant réunie ensemble dans une même contrée', mais encore sans lois, sans police , sans aucune subordination , et se trouvant, par une consé*
* On voit chez Hérodote, lir. I, qae royaume de« Méde« dans In ix-nurnede ec fui h peu prAs ainsi que «'établit le Dcjocc.
quence nécessaire, exposée à beaucoup d'injustices et de violences , le plus fort d'entre eux , comme il arrive toujours parmi les animaux , devienne le maître. Cet homme ensuite employant son pouvoir et son autorité pour protéger et secourir les autres, pour les défendre contre l'injustice et la violence, pour leur procurer le repos et la tranquillité, pour favoriser constamment ceux qui sont regardés comme les plus gens de bien, et pour être exact à traiter chacun de ses sujets selon son mérite , on lui assure d'un consentement unanime une autorité qu'il avait d'abord usurpée, et que de violente il a rendue juste et /aisonnable; et on lui jure une obéissance entière et une soumission parfaite, d'autant plus ferme et stable qu'elle est fondée sur l'intérêt même de ceux qui s'y engagent. Telle est ordinairement l'origine de la monarchie, et tels sont les degrés par lesquels elle se convertit en une royauté qui, pour gouverner des sujets volontaires , aime mieux employer la sagesse des conseils que la terreur et la forcer Ce furent de pareils motifs qui contribuèrent le plus à faire Romulus roi.
Dans la suite des temps, les successeurs de cette autorité, si juste d'abord, si douce, si salutaire, voyant leur puissance bien affermie, et se trouvant dans l'abondance de toutes sortes de biens et d'honneurs , commencent à abuser de leur pouvoir, commettent mille violences et mille cruautés, et deviennent l'objet de la haine des peuples. Il est aisé de reconnaître ici le caractère de Tarquin le Superbe , dernier roi des Romains.
La royauté se changeant ainsi en tyrannie , il se forme des conspirations contre les tyrans ; et ce sont ceux qui ont le plus d'élévation, de courage et de hardiesse, qui se mettent à la îete des conjurés, parce que ce sont les hommes de ce caractère qui portent le plus impatiemment les injustes traitements de leurs maîtres. Le peuple, se voyant donc redevable à leur courage de son repos et de sa liberté, s'abandonne volontiers à leur domination , et leur confie avec joie le commandement , comme cela arriva en effet lorsque les Tarquins curent été chassés de Rome. Et voilà comment se forme l'aristocratie , c'est-à-dire le gouvep
fjivr]v , xal T^ ptofxrj to uXsïov ^
nementdes sages et des anciens , tels qu'étaient ces graves vieillards qui composèrent le sénat.
Cette sorte de gouvernement peut avoir plus de durée et de stabilité : mais enfin elle dégénère à son tour comme les autres; et, au lieu de ces vieillards prudents, expérimentés, désintéressés, et qui n'avaient en vue que le bien de la patrie , un petit nombre de personnes, qui ne se distinguentdes autres que par l'ambition, l'orgueil, l'avarice, cherchent à s'attirer l'autorité; et c'est ce qui fraye le chemin à l'oligarchie , dont on vit déjà des essais et une image dans la conduite violente des décemvirs , et dans l'avarice cruelle des plus riches sénateurs , qui força plus d'une fois le peuple à se mettre à couvert de leurs vexations par ces fameuses retraites sur le mont Sacré et sur le mont Aventin ; et c'est ce qu'on appelle oligarchie.
La république étant dans cet état, et les citoyens se trouvant également las et fatigués de tous les gouvernements qui ont précédé, il est naturel qu'ils tournent leurs vues et leurs désirs vers la démocratie, en s'efforçant d'augmenter en tout le pouvoir du peuple, et d'égaler ses droits et ses privilèges à ceux de la noblesse. Pendant que dure encore le sentiment et le souvenir des maux passés, le bon ordre subsiste quelque temps, et l'égalité entre les citoyens se maintient. Mais ceux qui viennent après , peu touchés des avantages de l'ancienne liberté et de l'égalité populaire, dont le goût est usé, cherchent à s'élever au-dessus des autres ; et ce sont ordinairement ceux qui ont le plus de richesses qui prennent ce parti. Comme souvent l'entrée légitime aux honneurs , qui est la vertu et le mérite , leur est fermée , ils emploient leurs grands biens pour acheter les suffrages du peuple, et ils ne songent plus qu'à le corrompre à force de présentset de largesses. Quand une fois ces hommes ambitieux, et dévorés par le désir de dominer, ont gagné et amorcé la multitude par l'appât du gain , il n'y a plus d'excès dont elle ne soit capable. La réj)ublique tombe ainsi dans le plus grand des maux, qui est que la populace soit maîtresse des affaires ; ce qui s'appelle ochhcralic.
Polybe observe que ce changement de mœurs , qui entraîne après soi celui du j^ouvernemeut , est la suite ordinaire Hrs hcu'
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rfiiix succès et de la longue prospérité d'un État. Lors , dit-il, qu'une république, après avoir essuyé de grands dangers, est sortie victorieuse de longues et pénibles guerres , et qu'arrivée au comble de la gloire et de la puissance elle n'a plus d'ennemis qui lui disputent l'empire, mais que tout lui est soumis et assujetti, une telle prospérité, si elle est longue et persévérante, ne manque jamais d'introduire dans cette république le luxe et l'ambition, qui causent infailliblement la ruine des États les plus florissants. Le luxe , pour fournir aux dépenses , qui deviennent de jour en jour plus grandes et plus énormes , dégénère bientôt en avarice , et est forcé d'avoir recours aux injustices et aux rapines; et l'ambition , pour parvenir à ses fins , n'oublie rien de ce qui peut gagner la faveur du peuple, flatteries, complaisances, largesses , corruptions. Il arrive de là que la multitude, d'un côté , irritée par les exactions injustes des riches, et, de l'autre , gâtée et devenue insolente par les flatteries et par les largesses des ambitieux , ne consulte plus que sa passion et ses caprices dans les délibérations publiques, refuse d'écouter la voix des premiers magistrats, et de se soumettre à leur autorité; et, se parant du beau nom de liberté et de démocratie, s'abandonne à une licence effrénée, et secoue entièrement le joug des lois. Accoutumée à vivre du bien d'autrui, et à s'engraisser dans le repos et l'oisiveté, si elle trouve un chef qui ne soit pas en état de Tenrichir par lui-même, mais qui, étant hardi et entreprenant, lui paraisse capable de remplir d'ailleurs ses désirs, elle s'attache à lui, elle le soutient, elle l'élève. Et de là naissent les séditions , les meurtres , les exils, les proscriptions , les nouveaux partages déterres, l'abolition des dettes ; jusqu'à ce qu'enfin il survienne quelqu'un plus fort et plus puissant que tous les autres, qui s'empare de toute l'autorité , et qui seul se rende maître du gouvernement. Ainsi le trop vif désir de la liberté, ou, pour parler plus juste, l'abus qu'en fait le peuple, se termine par la porte de cette même liberté, et par l'établissement d'une nouvelle domination souveraine et despotique.
Telles furent en effet les révolutions qui firent changer de (ace et de nature à la république romaine ; et c'est ce qu'il nous reste à montrer
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