Amour de la gloire
Je finis par cet article, parce que la disposition dont je parle ici était l'âme de toutes les actions des Romains. C'est saint Augustin* qui fait cette réflexion en plus d'un endroit; et il remarque que cette passion, je veuxdireledésirde la gloire, étouffait souvent en eux toutes les autres passions, et que c'est elle qui leur a fait faire toutes ces actions si belles et si éclatantes qui leur ont mérité l'admiration de tous les peuples et de tous les siècles. Le désir d'être estimés , d'être loués comme défenseurs et protecteurs de la liberté , de la justice , des lois ; comme ennemis de l'injustice , de la violence, delà tyrannie : ce désir, dis-je, était une espèce de frein qui retenait et modérait leur ambition , et qui leur inspirait ces sentiments de bonté, de clémence, de générosité, dont le simple récit nous charme et nous enlève encore aujourd'hui après tant de siècles.
Y eut-il jamais une journée plus glorieuse à Tempire romain que celle où, par son ordre, la liberté fut rendue à tous les peuples de la Grèce , et où Tédit en fut publié au milieu des cris de joie et des applaudissements de tant de peuples .' Quel éloge que celui dont toute la Grèce retentit alors, et dont le bruit se répandit bientôt dans tout l'univers! « Qu'il y avait sur la terre « une nation 2 qui se piquait de prendre sur elle les frais, les fa- « ligues, les dangers de longues et pénibles guerres, pour pro- « curer la liberté à des peuples éloignés de leur contrée ; et qui << traversait les mers pour empêcher qu'il n'y eût dans quelque «endroit du monde un gouvernement et un empire injuste, et « pour faire régner partout la justice, l'équité et les lois. »
Voilà ce qui faisait agir les Romains dans les beaux siècles de la république : voilà l'esprit qui animait leurs consuls et leurs généraux. Us aspiraient à la domination^, mais par des voies d'honneur et de gloire, et pour cela ils ohservaient exactement la justice et les lois; au lieu que dans la suite l'ambition n'étant plus
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retenue ni modérée par ce frein, se porta aux derniers excès d'injustice, de violence et de cruauté, comme on le vit sous Marins, Sylia , César et Antoine.
Le Saint- filsprit, qui est fort sobre daus les louanges , n'a pas dédaigné de nous marquer en détail , dans un des livres de l'Écriture ' , les vertus par lesquelles les Romains ont porté leur république à un si haut point de gloire et de puissance ». Il loue principalement leur conseil et leur sagesse ^ ; leur conspiration pour le bien public ; leur désintéressement particulier 4 ; leur obéissance aux lois et à l'autorité légitime ^ ; leur fidélité dans les traités; leur patience dans le travail ^ ; leur fermeté dans leurs résolutions 7 \ leur courage et leur valeur ; et, plus que tout cela, l'amour de l'égalité et l'éloignement de toute ambition 8. Ces vertus , quoique défectueuses du côté du motif et de la fin , puisqu'elles n'étaient point rapportées à Dieu, mais à la vaine gloire, ne laissaient pas d'être fort estimables en elles-mêmes, eu égard aux règles et aux devoirs de la société civile.
Je ne puis mieux terminer cet article que par la solide réflexion de saint Augustin 9 sur les causes de la puissance des Romains ; « Quoiqu'ils fussent privés, dit-il, de la véritable piété, « qui consiste dans le culte sincère du vrai Dieu , ils observaient « néanmoins certaines règles de probité et de justice qui sont « le fondement d'un État, qui contribuent à l'augmenter , et qui « servent à l'affermir. Et Dieu a bien voulu leur accorder un suc- « ces incroyable, pour faire voir , par l'exemple d'un si grand et « si puissant empire, de quelle utilité sont les vertus civiles et « politiques, lors même qu'elles sont séparées de la vraie religion, « et pour faire comprendre par là aux autres hommes de quel prix « elles deviennent lorsque la vraie religion les relève et les enno- « blit, et comment ils peuvent par elle devenir citoyens d'une « autre patrie, dont le roi est la vérité, dont la loi est la cha- « rite, dont la durée est l'éternité. Cujus rex verUas, cujus lex car lias j cujus modus œternitas.
» Machab. lib. I , c. 8. - » V. 3. - 3 V. 15. - < V. 16. — ^ V. 12. - « V. 3.
7 V. 9.. — 8 V. H. — 9 s. Ans. ad Marcell. Kp. 138 , cap. 3.
lliAllL DEH ETUDES. gj
QUATRIÈME MOBCEAU DE L'HISTOIEE ROMAINE.
Changement de la république romaine en monarchie , prévit et marqué par l! historien Potybe, livre sixième de son Histoire.
Je diviserai en deux parties ce que j'ai à dire surce sujet. .Dans la première , je rapporterai en abrégé les principes que Polybe établit sur les différentes sortes de gouvernements , et d'où il a tiié des conjectures pour prévoir le changement qui devait arriver dans la république romaine. Dans la seconde j'exposerai, le plus succinctement qu'il me sera possible , comment en effet ce changement est arrivé de la manière et pour les raisonsque Polybe avait marquées.
Je me crois obligé d'avertir les lecteurs , dès l'entrée de cette petite dissertation, que, lorsque je parie des différentes sortes de gouvernements et du jugement qu'on en doit porter , je ne fais que rapporter le sentiment de Polybe. Pour moi , je m'en tiens à la décision qui se trouve dans Hérodote ^ , où l'on donne la préférence à l'état monarchique au-dessus des deux autres.