I^s Gracques
Tibérius et Caïus Gracchus , descendus , par leur mère, du fameux Scipion , soutinrent par un rare mérite l'éclat de leur naissance. Ils avaient l'un et l'autre l'esprit grand , l'âme haute , un désintéressement parfait, une éloquence véhémente et propre à entraîner les esprits, un zèle vif et ardent pour la justice , une compassion naturelle pour les misérables , une haine irréconciliable contre toute oppression, que la résistance faisait dégénérer en animosité personnelle contre les oppresseurs. On ne peut nier que ces deux illustres frères n'eussent des intentions fort droites, que dans leurs entreprises ils ne se proposassent pour but une réformation qui paraissait nécessaire, et qu'en effet ils n'aient remédié par de sages règlements à plusieurs désordres. INIais des engagements formés d'abord par de bonnes vues , e poussés ensuite avec trop de chaleur, les portèrent plus loin qu'il n'avaient pensé. Ils poursuivirent avec une opiniâtreté inflexible ce qu'ils avaient commencé par un sentiment de vertu ; et par là de grandes qualités , qui auraient pu être fort utiles à l'État si elles avaient été conduites par une sage modération , lui devin: rent funestes et pernicieuses.
Ce qui fournit le principal sujet des discordes fut la loi qu'ils proposèrent au sujet de la distribution des terres , qui pour cette raison était appelée la loi agraire. Quand les Romains avaient conquis des terres sur leurs voisins, ils avaient coutume d'en vendre une partie , d'ajouter les autres au domaine de la république , et de donner ces dernières aux plus pauvres des citoyens pour les faire valoir, à condition qu'ils en payeraient tous les ans une petite rente au trésor public. Les riches ayant commencé à enchérir sur eux , à porter beaucoup plus haut ces rentes , et àcliasser parce moyen les pauvres de leurs possessions , on fit une loi qui portait qu'aucun citoyen ne pourrait posséder que jusqu'à cinq cents arpents de terre. Cette loi réprima pour quelque temps l'avarice des riches : mais ceux-ci dans la suite ayant trouvé le moyen de frauder la loi en se faisant adjuger la ferme de ces terres sous des noms empruntés , et enliu les tenant ouvertement eux-mêmes, les pauvres étaient réduits à une
TH. I)t» ÉTUn. T. III.
( xtrêrae misère , et l'Italie était en danger de se voir remplie, d'esclaves et de barbares , dont les riches se servaient pour cultiver ces terres d'où ils avaient écarté les citoyens.
Rien n'était plus criant qu'un tel désordre , et rien aussi ne paraissait plus raisonnable que la loi proposée par les Gracques. Ils s'étaient contentés d'abord d'ordonner que les riches qui avaient usurpé des terres en sortiraient après avoir reçu du publicle prix de ces terres , qu'ils retenaient si injustement, et que les citoyens qui avaient besoin d'être soulagés y entreraient en leur place. « Quoi ! disaient-ils au peuple , les bêtes sauva- « ges trouvent dans les montagnes et dans les forêts de l'Italie « des forts et des tanières pour s'y retirer \ et ces braves Ro- « mains , qui combattent et qui s'exposent à la mort pour la « défense de l'Italie , ne jouissent que de la lumière et de l'air, « qu'on ne peut leur ravir, et sont sans maisons et sans retraites, « obligés d'errer dans les campagnes avec leurs femmes et leurs « enfants. Ils ne font la guerre et ne meurent que pour aug- « menter le revenu et entretenir le luxe des riches ; et ces pré- « tendus maîtres de l'univers (car on les appelle ainsi) n'ont « pas un seul pouce de terre quileur appartienne». »
11 est quelquefois de certains désordres dans un État, auxquels on ne peut remédier sans ruiner l'État même; comme il est des maladies dans le corps humain , dont on ne peut tenter la guérison sans un danger presque certain de mort. Les plus gens de bien à Rome , et les sénateurs les mieux intentionnés pour le bien public , voyaient clairement les suites funestes des lois proposées par les Gracques; et le malheur de ceux-ci, comme le remarque Cicéron», fut de n'être pas demeurés unis de sentiments et de conduite avec cette portion de la république, la plus saine et la plus sage. 11 leur en coûta la vie à l'un et à l'autre ; et leur fin tragique sembla lever l'étendard des discordes sanglantes , et donner aux citoyens le signal de combattre entre eux à main armée pour satisfaire l'ambition de quelques particuliers^. Depuis ce temps, les lois cédèrent à la violence ; le plus puissant devint le maître ; les dissensions civiles , qui
• Plut, in Vit, Gracch. — ^ Cic. Orat. de Harusp. rcsp. n. 41. — ' Vell. Paterc lib. 2, u I.
TIIAITÉ DES ÉTUDES. Ijl
jusque-là s'étaient terminées par des traités pacifiques , ne furent plus décidées que par la voie des armes ; et , comme les mauvais ;Ypmples vont toujours en croissant, ou vit bientôt le sang des
nés marcherren^^l^^^^' ^^*' ^^"' ï^«'"«' «* ^^^ ^^"^^es romai- - '^'^nloyées, les unes contre les autres. 2. Marins e^ ^^
Marius et Sylla , nés tous deux avec les plus rai,., montrèrent à quels excès de fureur et de cruauté se peutpofîU l'ambition, quand elle n'est point retenue dans de justes bornes par des sentiments d'honneuret de probité, et par l'amour du bien public. Rien , ce semble, de ce qui fait les grands hommes ne leur manquait.
Le défaut de naissance dans Marius » était couvert par les plus grandes vertus. Accoutumé dès l'enfance à une vie dure, et nourri ensuite , non dans l'étude des lettres grecques ni dans la délicatesse de Rome , mais dans les pénibles exercices de la guerre, il saisit bientôt la science de l'art militaire, et la porta aussi loin que personne eût jamais fait. Capable des plus grandes entreprises dans la guerre , modéré dans sa conduite particulière, infiniment éloigné de la volupté et de l'avarice, il n'avait d'autre passion que celle delà gloire. Il se conduisit de telle sorte dans toutes les charges qu'il exerça, qu'il parut toujours digne d'en obtenir de plus considérables. Le reste de sa vie répondit à de si beaux commencements. Plusieurs consulats qui lui furent déférés de suite, la guerre de Jugurtha heureusement terminée, des armées innombrables de barbares qui venaient fondre sur l'Italie taillées en pièces dans deux combats où il y en eut plus de trois cent mille tués ou pris, montrent ce qu'était Maiius.
Sylla*, quoique d'un caractère tout différent, ne lui céda en rien. 11 était de famille patricienne, et avait été parfaitenicnl instruit daus l'étude des belles-lettres. Il avait le cœur grand. 11 aimait les plaisirs, mais il aimait encore plus la gloire. Les^ délices remplissaient les moments de loisir qu'il pouvait avoir, sans pourtant que jamais elles retardassent l'expédition des af*
< Stlluil. In B«Uo Jugurtli. - ^ Id. Ibid
faires. Il était éloquent, d'un esprit fin, ami commode, d'un secret et d'une dissimulation impénétrables , toujours prêt à donner, et surtout prodigue d'argent. Quoique, avant les^^uer^^' civiles, on pût le regarder comme le plus fort^ftune , et l'on ne jamais son mérite ne parut au-deg|p'j;j.gyg^ Q^^^U^g preuves de peut dire s'il fut l^lu§^% prudence, d'habileté ne douna-t-il courage^^^2)utes les guerres dont il fut chargé, et surtout dans celle qu'il eut à soutenir contre Mithridate , le plus redoutable ennemi des Romains !
Voilà certainement de grands hommes , et bien dignes d'estime , s'il fallait juger de la grandeur et de la gloire par les dignités, par les talents, par les actions éclatantes. Mais c'est ici qu'on peut loucher au doigt cette vérité que j'ai tâché d'établir au commencement de ce volume, que l'homme est par le cœur tout ce qu'il est, et que le défaut de droiture et de probité ne se peut couvrir par les qualités les plus brillantes.
Quel honteux personnage le désir violent d'obtenir le consulat fit-il faire d'abord à Marins ! Parce que Métellus , sous qui il servait en qualité de lieutenant , semblait improuver ce dessein , piqué vivement contre lui, et ne consultant plus que son ressentiment et son ambition, il travailla d'abord secrètement à le décrier dans l'esprit des soldats; et, devenu bientôt l'ennemi déclaré et le calomniateur de son général, il vint à bout, par ces voies indignes , de le supplanter, et de se faire nommer eu sa place pour terminer la guerre contre Jugurtha. Il n'en eut pourtant pas toute la gloire. Sylla, son questeur, entre les mains de qui Jugurtha fut remis, lui en enleva une grande partie: et, fier d'un événement qui lui était si glorieux, il en fit graver l'image sur un anneau dont il se servit toujours pour cachet; ce qui causa un dépit mortel à Marins, et fut la première source de leurs divisions.
Paterculus peint merveilleusement en trois mots le caractère de Marius : C'était, dit-il ', un homme avide et insatiable de gloire, violent dans ses désirs , et dévoré d'une ambition inquiète ;
» Paterc. lib. 2,n. II.
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f amodiais gloriie, uisatiabilis , impotens , semperque inquiétas. Aspirant à un sixième consulat, il n'y eut point de bassesse qu'il ne fît devant le peuple, point de voie indigne et criminelle qu'il n'employât , jusqu'à s'associer deux citoyens', les plus scélérats qui fussent dans la ville , pour écarter du consulat Métellus » , l'un de ses compétiteurs , le plus homme de bien de la république ; et il alla jusqu'à le faire exiler, n'épargnant pour cela ni le mensonge ni le parjure , qui, selon lui, faisaient partie du mérite et de l'habileté^ des grands hommes. ■ A quels tourments un ambitieux n'est-il point livré! Tant d'honneurs accumulés sur la tête de Marius, six consulats qui lui furent déférés de suite 4 (ce qui était sans exemple) , des richesses immenses acquises en assez peu de temps , des victoires sans nombre et sur toutes sortes d'ennemis, plusieurs triomphes plus glorieux les uns que les autres , tout cet amas de grandeurs et de prospérités ne faisait plus qu'une impression légère sur le cœur de cet ambitieux ; au lieu que la gloire naissante de Sylla, qui allait toujours en croissant , le brûlait au dedans de lui-même, le dévorait de chagrin, et le tourmentait comme un forcené.
Ce qui réveilla sa jalousie ^ , fut le choix d*uu général pour aller tenir tête à Mithridate. Il ne put souffrir que ce commandement fût donné à son rival. Quoique usé de fatigues , affaibli par l'âge et devenu très-pesant , il fit un effort pour paraître au champ de Mars parmi les jeunes gens qui s'y exerçaient à la course des chevaux et à faire des armes : spectacle qui faisait pitié à tou3 les gens de bien et à toutes les personnes sensées. On ne pouvait comprendre qu'à l'âge oij il était, après tant de triomphes et tant de gloire, il pût encore songer à aller eu Cappadoce et à l'extrémité du Pont-Euxin traîner les restes de sa vieillesse et combattre contre les satrapes de Mithridate. Cependant il fut nommé par le peuple pour commander dans cette guerre , et Sylla obligé de prendre la fuite pour mettre sa vie en sûreté.
Mais Sylla revint'bientôt à Rome à la tête d'une armée nom*
' Glaacia et Satarniaoï. in yita JUarii.)
î C'eut le m^mt'. dont il a été parlé au- 4 n y eut «eulenicnt deux nnuôta cntï "
paravaut. le premier et le second.
•» AÙTOç et; àfierô; xai Seivônfjroc * l'iut. la vita Maril. luoiàa ta 'ptûcaaOai Tieéi*evo;. (Ptcn
it4 TRAITE DES IÊTUDES.
breuse. Marius, après une faible résistance, se vit à son tour contraint de fuir. Sa tête fut mise à prix , et le tribun Sulpitius égorgé. Sylla , sans s'arrêter plus longtemps à Rome, marcha droit contre Mithridate, bien sûr que les victoires qu'il remporterait contre un ennemi si formidable serviraient plus que toute autre chose à affermir son autorité.
L'absence de Sylla donna lieu à Marius de revenir. Il avait essuyé d'étranges aventures , obligé de fuir en tremblant de ville en ville, de se cacher tantôt dans des forêts, tantôt dans le fond d'un marais. Son entrée dans Rome fut suivie du meurtre d'un nombre infini de citoyens , et de ce qu'il y avait dans la ville de plus gens de bien attachés au parti de Sylla.
Cependant le bruit se répandit que Sylla, ayant terminé la guerre contre Milhridate, revenait à Rome avec une grosse armée. Marius, qui s'était fait nommer consul pour la septième fois, fut tellement alarmé de cette nouvelle, qu'il en perdit le sommeil , et tomba dans une maladie dont il mourut bientôt après. On dit que, dans les délires qui ne le quittèrent point, il jetait des cris et faisait des gestes comme s'il eût combattu contre Mithridate, tant son envie de commander et sa jalousie naturelle^ avaient profondément imprimé dans son cœur une forte et violente passion d'avoir cette guerre à conduire.
La cruauté de Marius ne parut rien en comparaison de celle qu'on vit ensuite exercer à Sylla. Il remplit Rome de meurtres sans fin et sans mesure. Le sang des citoyens ne lui coûtait rien. Il en proscrivit à différentes reprises un très-grand nombre , avec peine de mort contre ceux qui auraient reçu chez eux ou sauvé un proscrit , sans excepter celui qui aurait sauvé un frère , un fils, un père ; et proposant même une récompense pour l'homicide, fût-ce un esclave qui eût tué son maître , ou un fils qui eût égorgé son propre père. La mort des proscrits était suivie de la confiscation de leurs biens. Ainsi l'avarice donna lieu à la cruauté», les richesses devinrent un crime^, chacun parais-
' OuTW ôîivoç aOxô) xal SuaTiapa- cansnm avaritia praeberet , et modua aûôïiTo; £X (ptXapyîaç'xal J^rikoxVTziaç <="'P^ /^ pecuniac modo constitueretur , Ç . r ''S' ,y ^ ' , , ' ei qui fuisset locuples , fieret nocens , sui.
r^r; '"^'^7 ■'^'''^^''P"^'"' ''''''"^''' q»e q"i«<l"e Peric°« merces foret, u (Plut. 11, / da Mani.) "L^^ Patekc. lib. 2 , n . 22.)
' « iil (iiioque accessit, ut «aevitinc ^
TiîATTÉ DES ÉTUDES. 115
Mîit criminel à proportion des biens qu'il possédait, qui faisaient en même temps le danger des riches et la récompense des meurtriers. Sylla se nomma et se déclara lui-même dictateur, dignité qui depuis six vingts ans était inconnue à Rome. Il so fit donner une abolition générale de tout le passé , et un plein pouvoir pour l'avenir de faire mourir les citoyens à sa volonté, de confisquer les biens, de distribuer les terres, de ruiner des villes , d'en bâtir d'autres , d'ôter les royaumes , et de les donner à qui il voudrait.
Mais ce qu'on a peine à comprendre, c'est qu'après avoir fait mourir tant de milliers d'hommes , après avoir introduit dans la république des nouveautés si étranges et des changements si inouïs, il osa se démettre de la dictature pour vivre en simple particulier, et qu'il termina ses jours dans son lit, sans que parmi tant de citoyens , dont il avait fait égorger les pères , ou les frères , ou les enfants , il s'en trouvât aucun qui entreprît d'attenter à sa vie. La divine justice s'en était réservé la punition. Elle le frappa d'une horrible maladie, et le livra en proie à une honteuse et cruelle vermine , qui , renaissant sans cesse de ses chairs corrompues , sans que rien en pût arrêter la source intarissable, et infectant toute la maison d'une insupportable odeur, le fit enfin périr misérablement.
Marins et Sylla nous montrent combien peuvent être funestes les suites d'une ambition mal réglée. On est moins étonné que Marius , qui avait toujours eu dans l'humeur quelque chose de dur, d'austère et de farouche , hirtus atque horridus ' , qui cluit sans étude, sans éducation, sans politesse, ait porté la vengeance et la cruauté aussi loin qu'on l'a vu. Mais de tels excès sont presque incroyables dans un homme du caractère de Sylla», qui avait toujours paru doux, humain , tendre, capable de pitié |)our le malheur des autres jusqu'à verser des larmes qui dès sa jeunesse avait aimé la joie et les plaisirs , et qui avait usé d'abord de sa fortune avec tant de sagesse et de modération. Serait'ce, demande PKitarque, un changement de naturel et de mœurs , causé par de grands honneurs et de grandes prot-
' VmXetc. — > l'Iut iu Sjrllii.
116 TBAITE DES ETUDES.
pérités ? ou plutôt un simple développement d'une dépravation cachée dans le foud du cœur, à laquelle le souverain pouvoir donne liberté de se manifester? Quoi qu'il en soit , il faut conclure que l'ambition , quand il s'agit d'écarter un rival , est capable des crimes les plus noirs et des cruautés les plus inhumaines.
Celle de Sylla produisit les effets les plus funestes pendant plusieurs siècles. Possédé par une passion démesurée de dominer, il fut le premier qui , pour gagner l'affection des troupes , les corrompit par les lâches complaisances qu'il eut pour elles et par les largesses excessives qu'il leur fit. Il leur apprit qu'elles pouvaient donner des maîtres à l'empire ; et c'est depuis ce premier exemple que les légions s'accoutumèrent à regarder comme un droit qui leur appartenait, à l'exclusion même du sénat , de disposer absolument de l'empire , de faire et de défaire les empereurs selon leurs caprices , sans respecter le mérite des plus grands et des meilleurs princes.