Pompée. César
Voici deux autres ambitieux d'un caractère tout différent des premiers ; dont l'ambition , couverte et soutenue des qualités les plus éclatantes , paraît moins digne de blâme , et ne fut pas cependant moins pernicieuse à la république.
L'antiquité n'a rien au-dessus de ces deux grands hommes , si l'on ne considère que leurs vertus guerrières , leurs entreprises, leurs victoires, qui remplirent l'univers de la gloire de leur nom.
César * , en moins de dix ans qu'il fit la guerre dans les Gaules , prit de force plus de huit cents villes , dompta trois cents nations, combattit à diverses fois en bataille rangée contre trois millions d'ennemis , dont il en tailla en pièces un million , et en fit un million de prisonniers. C'est pourquoi un historien dit que par la grandeur de ses vues , par la rapidité de ses conquêtes , par son courage et son intrépidité dans les dangers , il pouvait être comparé à Alexandre le Grand, mais à Alexandre exempt
t Plat, in Caesar*.
des excès du vin et de la colère : magnitudine cogitationum , celeritate bellandi, patientîa periculorum , magno illiAlexandro, sed sobrio , neque iracundo, simillimus^.
Rien n'égale les éloges que Cicéron ^ donne en mille endroits au mérite de Pompée. Dès sa jeunesse il se signala par de grands commandements et par d'importantes expéditions. Il eut part à plus de combats que ceux de son rang et de son âge n'ont coutume d'en avoir lu. Il remporta autant de triomphes que le monde a de différentes parties, autant de victoires qu'il y a de diverses sortes de guerres. Le bonheur et le courage l'avaient partout accompagné avec tant de constance , qu'on peut dire qu'il était en quelque sorte élevé au-dessus de la condition humaine. Enfin toutes les vertus morales, la probité, l'intégrité, le désintéressement, la religion, l'avaient rendu infiniment respectable aux peuples étrangers, et leur avaient fait croire que ce qu'on racontait de la vertu des anciens Romains n'était point une fable ni une fiction.
Otez à ces deux rivaux l'ambition , et substituez-y un véritable amour de la patrie : je le répète , l'antiquité n'a point eu de plus grands hommes. Mais l'un ne pouvait souffrir de supérieur, ni l'autre d'égal. Pompée, dit un historien^, était exempt de presque tous les défauts , si ce n'en était pas un des plus grands de ne pouvoir souffrir, étant né dans une ville libre et maîtresse des nations, où de droit tous les citoyens étaient égaux, de ne pouvoir souffrir qu'aucun l'égalât en dignité et en puissance. Et César*^, voulant, à quelque prix que ce fût, dominer et être le maître, répétait sans cesse des vers d'Kuripide qui insinuen'. que, pour monter sur le trône, les plus grands crimes ne doivent rien coûter :
Nam si violandum ost Jus , regnandi gratia Violandum est : aliis rehus pietatem colas.
Le triumvirat^ formé entre Pompée, César et Crassus, uniquement pour leurs intérêts particuliers , et qui entraîna leur ruine aussi-bien que celle de la république, montre ce(ju'il faut
« Vf II. Paterc. lil*. i, n. 41. ^ Vcll. l»nterc. lib. 2, n. 2U.
» i'rn Coraei. IJaîb. n. 11. f'ro leg* 4 de. de Oflic. lili. 3, n. 8'2. ■anil, o )H et 41. '■> Pnterc. I. 2, q. 44.
118 TBAITE DES ÉTUDES.
penser de la probité si vantée du grand Pompée. Il alla plus loin»; et, pour affermir sa puissance, il ne rougit point de prendre César pour son beau-père , adoptant par cette alliance toutes ses vues et tous ses desseins criminels, dont il connaissait l'injustice mieux qu'un autre. Aussi Caton», répondant à ceux qui disaient que les différends survenus entre Pompée et César avaient ruiné la république, Non, dit-il , mais leur union.
Caton ne s'y était point trompé. Il avait prévu tout ce qui arriva. En voyant toutes les lois renversées, l'autorité du sénat méprisée , le peuple corrompu par les largesses des grands , les premières charges de la république vendues publiquement à prix d'argent, au su et du consentement même de Pompée, il ne cessait d'avertir le sénat et le peuple qu'ils travaillaient eux-mêmes à se donner un maître, et a se dépouiller du plus précieux de leurs biens , qui était la liberté.
La chose arriva comme il l'avait prédit. On vit enfln éclater la discorde. Les deux partis prirent les armes. L'un paraissait avoir pour lui la justice ^, l'autre avait la force. Là les prétextes étaient spécieux, ici les mesures prises plus sagement. Pompée avait pour lui l'autorité du sénat , César comptait sur la valeur de ses soldats. Le parti que prit Pompée d'abandonner Rome et l'Italie rabattit beaucoup de l'estime qu'on avait conçue de son mérite.
Le succès de cette guerre civiTe tut ter que tout le monde sait. Après beaucoup de sang répandu, et le plus pur sang de la république. César demeura le maître, et s'attribua une puissance souveraine, à laquelle, pour assouvir son ambition, il ne manquait que le diadème et le titre de roi , qu'il essaya en vain plusieurs fois, par ses émissaires, de se faire aiMiorder. C'est ce qui hâta sa mort, et qui, par un dernier effort de la liberté expirante, arma contre lui les mains de ses meilleurs 3 mis et de ceux qu'il avait le plus comblés de bienfaits. On regarda comme un effet de la vengeance divine , de ce que cet usurpa-
« Cic. de Offic. lib. 3, n. 82. speciosa, illic valentia. Pompeium scna-
a Plut, in Pomp. tus auctoritas, Cœsarem militumarniavit
^ « Alterius ducis causa melior TÏde flducia. «(PATBRe. lib. 2 , n. 4^.) batur , alterius erat firmior. Hic omaia
teur, qui , après s'être servi du crédit de Pompée pour établir sa tyrannie, l'avait fait périr, était tombé mort et percé de coups au pied de la statue de ce même Pompée.