Le jeune Octavius
Les choses en étaient venues , dans la république romaine , à ce point de désordre et de confusion dont parle Polybe , où l'unique remède des maux présents est l'autorité souveraine d'un homme puissant, seule capable de rétablir l'ordre et la règle. Le jeune Octavius fut cet homme, destiné pour introduire une nouvelle forme de gouvernement. Il était fils de la nièce de Jules César, qui l'avait adopté et déclaré son héritier par son testament, et il n'avait pas encore alors vingt ans accomplis. Dès qu'il eut appris sa mort, il se rendit à Rome , prit le nom de César, distribua aux citoyens tout l'argent que le défunt lui avait laissé, et par là se lit un puissant parti contre Antoine, qui aspirait à la domination.
Ce fut Cicéron qui contribua le plus à élever le jeune César. Qu'il me soit permis d'exposer ici avec quelque étendue la part qu'eut Cicéron à ce grand événement. J'ai tâché, dans le premier tome, de donner quelque idée de son génie et de son éloquence : il ne sera peut-être pas hors de propos de le montrer maintenant comme politique et comme homme d'État. Un auteur qui ne sort presquejamais des mains de la jeunesse mérite d'en être connu de toute manière.
Cicéron était alors tout-puissant dans la république. Tous les yeux étaient tournés sur lui , comme sur le plus fort appui et le plus ferme défenseur de la liberté. Sa haine contre Antoine, donUil avait tout à craindre, contribua beaucoup à le faire pencher du côtéd'Octavius; mais il s'attacha aussi à lui, dit Plularque», par un mouvement secret de vanité et d'ambition, dans l'espérance que les armes de ce jeune homme assureraient et augmenteraient sa puissance et son autorité dans le gouvernement pour le bien de la république.
C'avait toujours été là le faible de Cicéron, i\W\ lui lit fain
tant (le bassesses à Tégard de César depuis sa victoire, et tjul l'empêcha même de se délier de Pompée, comme il aurait dO faire, et comme on l'y exhortait, en l'avertissant qu'il ne fallait pas toujours compter sur ses paroles ' , et qu'il était aisé, à travers ses beaux discours, de découvrir ce qu'il pensait et ce qu'il désirait. Mais Cicéron voulait être loué, flatté, considéré, employé. Un éloge où il paraissait quelque réserve était capable , sinon de le brouiller, du moins de le refroidir à l'égard de ses meilleurs amis ; comme effectivement cela arriva par rapport à Brutus , qui s'était contenté >, dans une occasion, de l'appeler un excellent consul. Quoi! dit Cicéron, un ennemi parlerait-il plus sèchement.î* Au contraire, on obtenait tout de lui par des louanges et des caresses, et le jeune César ne les lui épargna point. Il le comblait d'honnêtetés et de flatteries; il l'appelait son père, il voulait dépendre en tout de lui, et ne rien faire sans son conseil. Voilà pourquoi Cicéron, qui était extrêmement vif dans tout ce qu'il prenait à cœur, l'exalta si fort dans le sénat et devant le peuple^, et lui fit accorder tant de privilèges , tant de dispenses , tant d'honneurs extraordinaires , en relevant au-dessus des actions les plus glorieuses le courage avec lequel il s'était opposé à Antoine. Et comme les gens sensés , qui entrevoyaient sans doute dans le jeune César, avec beaucoup de mérite, un grand fonds d'ambition, craignaient que des distinctions si marquées n'eussent des suites fâcheuses , et que la liberté publique n'en souffrît , Cicéron * , pour les rassurer, ne cessait de répéter que, bien loin d'en devoir prendre aucune alarme, on devait lu contraire tout attendre de ce jeune homme, dont il connaissait à fond les sentiments , et pour qui il n'y avait rien de plus cher que la république , rien de plus respectable que l'autorité du sénat, rien de plus précieux que l'estime des gens de
• « Pompeius solet aliiid senlire et gratissimis animis prosequimini nomen
loqui : neque tamen tantum valet iiige- clarissimi adolescentis , vel potius pueri :
nio, utnoa iippareat quid cupiat. a (Cic. suiit euim facta ejus immortalilatis, non
ad Famil. lib. S, Epist. i.) œtatis. Multa meraini, multa audivi,
2 « Hic autem vBrutus) se etiam tri- multa legi : nihil taie cognovi, etc. v liiiere multum mihi putat, quod scrip- (4. Philipp. n. 3.)
sent optimum consuletn. Quls enim je- « Qui hisi iu hac republica natus es-
juHlii.s dixit inimicus? >, (Id. ad AU. lib. set , rempublicam scelere Antonii Dulla^a
l'2,Epist. 22.) haberemus. » (Ibid. 3 , n. 5.)
3 « Laudo, laudo vos, Quirites, quura * & Philipp. n. 50, 51 .
bien , riea enfin de plus doux ni de plus sensible que la véritable gloire.
Brutus % quoique éloigné de Rome el du centre des affaires, lui marquait les mêmes craintes et les mêmes alarmes. 11 lui représentait que , placé dans le haut degré d'autorité et de crédit où pût être un citoyen dans une ville libre, et où on le voyait avec joie , il devenait en quelque sorte responsable de tous les événements ; que pour un homme comme lui les bonnes intentions ne suffisaient pas, qu'elles devaient être accompagnées de prudence ; et que dans la conjoncture présente le principal effet de la prudence était de modérer les honneurs à l'égard de ceux qui rendaient service à la république , le sénat ne devant janiais rien accorder à un particulier qui pût devenir , pour les malintentionnés, un exemple pernicieux, ou même leur fournir des armes et des forces contre l'État.
Cicéron ne connut bien la sagesse et l'importance de ces avis que quand le jeune César commença à lui échapper». Il sentit alors quel poids c'était pour lui que de s'être rendu sa caution envers la république, et il appréhenda de se trouver hors d'état de lui tenir parole. Ce n'est pas qu'il désespérât encore entièrement ; il croyait voir de la ressource dans son bon naturel ; mais il craignait la légèreté et la flexibilité de son âge : et il redoutait encore plus cette foule de flatteurs qui ne cessaient de l'obséder, et qui travaillaient à lui renverser l'esprit par de fausses idées d'une vaine et frivole grandeur.
Les conjurés , à la tête desquels était Brutus , avaient d'abord été comblés de louanges et d'honneurs ; et le jeune César même , en poursuivant Antoine comme ennemi de la république , avait paru se déclarer hautement en leur faveur. Mais quand il vit son pouvoir entièrement affermi, ilne dissimula plus, et se démasqua. Ce changement fit une peine extrême à Cicéron, qui en prévoyait bien les suites, qu'il n'était plus en état d'empêcher. Il lui écrivit à ce sujet une lettre dans laquelle il implorait sa proicctiou pour les conjurés , mais d'une manière qui blessa vivement la délicatesse de Brutus , à qui, de concert sans doute
■ Brut, «d Cic EpUt. 3. — > Cir. ml Hnit. MpisU 17
avecCicéron, Atticus, leur ami commun, avait envoyé une copie de cette lettre. Brutus en témoigna son élonnement et sa douleur à l'un et à l'autre dans deux lettres qui méritent bien d'être lues , et qui montrent , par la noblesse et la grandeur des sentiuients qu'on y voit , que c'est avec raison que ce généreux défenseur de la liberté fut appelé le dernier des Romains. J'espère qu'on ne me saura pas mauvais gré si j'en rapporte ici quelques traits.
Dans celle qui est adressée à Cicéron % après les premiers compliments il lui ouvre son cœur sur la manière basse et rampante dont il a écrit à Octavius, qui ferait presque soupçonner que Cicéron croit n'avoir que changé de maître, et non secoué le joug de la domination. « On ne lui demande^ lui dites- vous, et on n'at- « tend de lui qu'une chose, qui est qu'il veuille protéger et con- « server les citoyens qui sont estimés et chéris des gens de bien « et du peuple romain. Quoi! nous voilà donc à la discrétion « d'Octavius ! et s'il ne lui plaît pas de nous protéger , c'en est « fait de nous ! Il vaudrait mieux cent fois mourir que de lui être « redevable de la vie. Je ne crois point les dieux assez ennemis de « Rome' pour vouloir qu'on demande par grâce à Octavius la « conservation d'aucun citoyen , et bien moins encore des libé- « rateurs de l'univers : car il nous convient de prendre ce ton avec « des personnes qui ne savent ni ce qu'il faut craindre pour gens « d'un certain caractère , ni ce qu'il faut demander pour eux, « et à qui. Ne s'agit-il donc plus que de convenir des conditions « de la servitude, et non de repousser la servitude même? Qu'im- « porte que ce soit ou César, ou Antoine, ou Octavius qui « domine ? IN'avons-nous pris les armes que pour changer de « maître, et non pour devenir libres.^ Les dieux m'arracheront « plutôt cent fois la vie que de m'arracher la résolution où je suis c( de ne point souffrir , je ne dis pas que l'héritier de celui que «j'ai tué règne en sa place, mais que mon père même, s'il re- « venait en vie, se rendît le maître des lois et du sénat. Vous sup- « pliez pour notre sûreté et pour notre retour à Rome. Mais
' Lib. Epist. ad Brut. [5, pro liberatoribus orbis tcrrarum. Juvat
■'' « Ego médius fidius non existimo enim magnifiée loqui; et -certe decet ad-
tam omnes deos averses esse a sainte versus ignorantes quid pro quoquetimen-
(topuli romani, ut Octavius orandus sit dum , aut a quoque petendum sit. » pro salute cujusquam civis , non dicam
« croyez-vous que nous fassions aucun cas ni de l'une ni de « l'autre, s'il les faut acheter au prix de l'honneur et de la liberté ? ': Vivre, pour moi, ce sera de me trouver éloigné de la ser- « vitude s et de ceux qui n'en sont point ennemis. Tout endroit '( où je pourrai être libre me tiendra lieu de Rome. Gardez- « vous donc bien , à l'avenir, de me recommander ainsi à votre u César > , et , si vous m'en croyez , de vous y recommander « vous-même. Le peu d'années qu'il vous reste à vivre ne mé- '■ rite pas que vous fassiez à ce jeune homme des supplications <i si basses et si rampantes. Pour moi , je suis bien résolu de ne « me point laisser entraîner par la faiblesse ni par la désertion « des autres. Je tenterai tout , j'entreprendrai tout pour tirer « notre patrie commune de la servitude; et je regarderai avec « pitié ceux en qui ni leur âge avancé 3, u'i la gloire de leurs aca tions passées , ni l'exemple de courage que d'autres leur doii- « nent, ne peuvent diminuer l'amour de la vie. Si le succès ré- « pond à nos vœux et à la justice de notre cause , nous serons a tous contents. Si les choses tournent autrement, je ne m'en ju- « gérai pas moins heureux; car je crois n'être né et ne devoir « vivre que pour défendre et délivrer mes concitoyens. »
Il parle d'une manière encore plus forte et plus libre dans la lettre qu'il écrit à Atticus 'i : « Je conviens, lui dit-il, que Cicé- « ron , dans tout ce qu'il a fait, a eu les meilleures intentions du « monde. Personne ne connaît mieux que moi son affection et son « zèle pour la république. Mais , dans cette occasion, dirai-je qu'il « a été ou peu clairvoyant, lui qui est si sage; ou trop politique, « lui qui n'a point craint, pour le salut de l'État , de se faire un « ennemi d'Antoine.' Ce que je sais, c'est qu'en ménageant trop « Octavius il n'a fait que nourrir et irriter sa cupidité et son au- « dace. Il se vante d'avoir terminé, sans sortir de Rome, la <« guerre contre Antoine : n'a-ce été que pour lui donner un suc-
' " Ego vero longe a servicntibas eam caoaam puero isti supplicnturuses. »
•bero. mlhlque judicabo csscUoniam, •* « Ac vrstrl miserebor, quibu» nec
Qbicumque locorum esse licebit » u'In.s, neque honores, neque virtu«
• n Me vero po'Uiac ue commcnda- ulirna dulcedincm vivendi mlaticrc pu-
veris (Ucsari tun, ne te quidem i\)»tun ^ tiicrit. »
li me audits Valdc cure «'stimas tut aU' ' Lib. l':pist nd Itrut l(i. *ot, quot ista (rtns racipit , si propur
I'24 TlUIi'i': DES ETUDES.
« cesseur ? Je vous écris ceci avec la plus vive douleur ; mais vous « avez exigé de moi que je vous parlasse avec une ouverture de « cœur entière. Quelle imprudence d'aller, par une crainte aveu- « gle , au-devant des maux qu'on appréhende, et qu'on aurait « peut-être pu éviter ! Nous craignons trop la mort » , l'exil et la « pauvreté. Il semble que Cicéron regarde toutes ces choses « comme les derniers des malheurs : et pourvu qu'il trouve des « personnes qui le considèrent et le louent , et de qui il obtienne « ce qu'il souhaite, la servitude ne lui fait point de peur , pour « peu qu'elle soit honorable : si pourtant il peut y avoir quelque « chose d'honorable dans la dernière des infamies , accompagnée *( en même temps des misères les plus extrêmes. Octavius a « beau appeler Cicéron son père , paraître vouloir dépendre de « lui en tout, lui donner des louanges, le combler d'honnêtetés, on « verra bientôt les effets détruire ce langage. Ya-t-il en effet rien « de plus contraire au sens commun que de donner le nom de « père à celui que l'on ne regarde pas comme un homme libre ? « Mais il est aisé de voir que le bon Cicéron ne songe et ne tra- (i vaille qu'à se rendre Octavius favorable. Je ne fais plus aucun « cas de toute sa philosophie ^. De quel usage lui sont ces sentia ments si nobles et si magnifiques dont il a rempli ses livres en « parlant de la mort, de l'exil, de la pauvreté, de la solide gloire, « du véritable honneur, et du zèle qu'on doit avoir pour la liberté « de sa patrie ? Que Cicéron vive dans la soumission et dans la ser- « vitude^, puisqu'il en est capable, et que ni son âge, ni ses di- « gnités, ni ses actions passées, ne le font point rougir de prendre « un tel parti : pour moi, nulle conditiQu de la servitude, quelque « honorable qu'elle puisse paraître , ne m'empêchera de déclarer « la guerre à la tyrannie , aux commandements accordés contre « les règles, à la domination injuste, et à la toute-puissance qui
' f( Nimium timemus mortem , exsi- buo, quibus scio Ciceronem instructissi-
lium, et pauperiatem. Uœc mihi viden- muin esse. Quid enim illi prosunt quan
tur Ciceroni ultima esse in malis : et, pro libertate palriae, quae de digoitate.
dumhabeat aquilms impetret quae velit, de morte , exsilio , paupertate, scripsit
et a quibus colatur ac laudetur , servi- copiosissime? »
tulem, bonorificam modo, non asper- ^ « Vivat hercule Cicero, qui potest,
i»utur ; si quidquam in extrema ac mi- siipplex etobuoxius, si nequo œtalis ,
«errima contumelia potest bouorificum ueque bonorum, neque rerum {jcstaruin
esse. )) pudct. m
^ « Ei{() vero jam iis artibus uihU tri
« voudra s'élever au-dessus des lois.» Il finit sa lettre en avouant que, sans rien diminuer de son amitié pour Cicéron , il ne peut pas ne point rabattre beaucoup de l'estime qu'il en faisait , parce qu'il ne nous est pas libre déjuger autrement des personnes que selon l'idée que nous eu avons conçue.
Les choses tournèrent comme Brutus l'avait prévu. Le jeune César s'aperçut bientôt que les gens de bien , tous zélés pour la liberté , songeaient à resserrerson autorité dans les justes bornes d'un pouvoir légitime. Il apprit aussi que Cicéron , qui avait de la peine à retenir un bon mot , et qui se piquait d'exceller en raillerie ( dangereux talent pour quiconque gouverne) ; que Cicéron, dis-je , en jouant sur l'équivoque d'une expression latine qu'on ne peut faire sentir en français, parlait de lui comme d'un jeune homme qu'il fallait combler de louanges et d'honneurs , puis s'en défaire : laudandumadolescentem, ornandum , toUendum ». Mais il sut bien dire qu'il donnerait bon ordre que cela n'arrivât pas : se non esse commissurum uttollipossit.
II y pourvut en effet : s'étant déclaré tout d'un coup contre \^ conjurés , 11 les fit appeler en jugement. Alors César, Lépidus et Antoine , s'étant raccommodés , et ayant fait entre eux cette fameuse ligue si connue sous le nom de second triummrat, partagèrent les provinces , et firent cette horrible proscription de plus de deux cents des plus illustres citoyens de Rome, dont ils mirent la tête à prix. On vit ici une seconde fois combien l'ambition, dans les personnes qui paraissent du naturel le plus doux , est violente et cruelle , et comment elle éteint dans le cœur tout sentiment d'honneur , de probité, de reconnaissance. César» , pour parvenir à ses fins, après une faible et molle résistance, sacrifia à la haine d'Antoine son bienfaiteur, l'artisan de sa fortune , en un mot celui qu'il appelait son père. Celui qui pendant tant d'années avait employé sa voix pour défendre les intérêts des particuliers et du public mourut sans trouver aucun défenseur.
Quel spectacle ! on vit la tête de Cicéron ^ placée entre ses deux mains sur cette m«.'uie tribune aux harangues où , comme
Aa Famil. lib. 30, Bpitt. II. - > Patfrc. I. 3, Q. dG. — 3 Lir. in frai^nu
12f) TRAITE DES ETUDES.
consul , et depuis en qualité de consulaire, i! avait tant de fois fait entendre sa voix , et où, cette auiiée-là même, il avait déclamé contre Antoine avec une éloquence plus qu'humaine et des applaudissements sans exemple. Il avait vécu soixante et trois ans ; et sa mort aurait pu ne point paraître prématurée si elle n'avait point été violente. Son génie éclata également et par les ouvrages qui en furent le fruit , et par les honneurs qui en furent la récompense. Son état de prospérité, qui dura longtemps, fut entremêlé d'épreuves fort dures : l'exil , la ruine du parti qu'il avait embrassé, la mort d'une fille qu'il aimait tendrement, une fin si tragique et si funeste. De tant de rudes coups , la mort fut le seul qu'il souffrit en homme de courage. Après tout, si l'on veut compenser le bien et le mal, on peut dire que ce fut véritablement un grand personnage, d'une vaste étendue de génie, qui mérite l'admiration de tous les siècles : et, pour le louer dignement , il lui faudrait un autre Cicéron.
Saint Augustin ' , en parlant de cet événement , fait remarquer combien les vues des hommes les plus prudents sont bornées , et combien ils sont peu clairvoyants dans l'avenir. Cicéron avait embrassé avec chaleur le parti du jeune César, dans l'espérance de surmonter par son crédit celui d'Antoine son ennemi, et de rétablir par son moyen la liberté; et c'est précisément tout le contraire qui arriva. Ce fut ce jeune homme qui le livra lui-même à la fureur d'Antoine , et qui, peu de temps après, envahit la domination et se rendit maître de la république.
Pour reprendre la suite du récit et le terminer. César, délivré de ses deux rivaux par des événements qu'il serait trop long de rapporter ici, se trouva seul maître de tout ce qui obéissait aux Romains. Alors il délibéra avec Agrippa et Mécène », ses plus intimes amis , s'il rétablirait la république en son ancienne liberté en remettant l'autorité entre les mains du sénat et du peuple, ou s'il se maintiendrait dans la puissance souveraine. Agrippa, quoiqu'il fût le compagnon de sa fortune, et mari de sa nièce, lui conseilla le premier. Mécène lui représenta, par beaucoup
» De Civ. Dei , 1. 3 , c. 30. - * Oio , lib. 52. M. de TiUemont, Vie d'Aujr.
de raisons, que l'État ne pouvait plus subsister que sous un monarque : qu'il ne pouvait lui-même se démettre de son autorité sans être en danger de sa vie; mais qu'il trouverait sa gloire aussi bien que sa sûreté dans un gouvernement sage et équitable. César se rendit donc à ce dernieravis. On trouve dans M. de Saint-Évremond un portrait de son gouvernement et de son génie , qui mérite d'être lu. J*en insérerai ici un extrait.
« Après la tyrannie du triumvirat , et la désolation qu'avait « apportée la guerre civile, il voulut enfin gouverner par la « raison un peuple qu'il avait assujetti par la force; et, dégoûté « d'une violence où l'avait peut-être obligé la nécessité de ses af- « faires, il sut établir une heureuse sujétion plus éloignée de la « servitude que de l'ancienne liberté.
« Un des grands soins qu'il eut toujours fut de bien faire goû- « ter aux Romains le bonheur du gouvernement, et de leur ( rendre, autant qu'il put, la domination insensible. Il rejeta « jusqu'aux noms qui pouvaient déplaire, et sur toutes choses la « qualité de dictateur, détestée dans Sylla, et odieuse en César « même.
« La plupart des gens qui s'élèvent prennent de nouveaux « titres pour autoriser un nouveau pouvoir. Il voulutjcacher une « puissance nouvelle sous des noms connus et sous des dignités « ordinaires. Il se fit appeler empereur», de temps en temps, pour « conserver son autorité sur les légions. Il se fit créer tribun », « pour disposer du peuple; prince du sénat, pour le gouverner. « xMais quand il réunit en sa personne tant de pouvoirs diffé* « rents , il se chargea aussi de divers soins : et il devint l'homme ««des armées, du peuple et du sénat, quand il s'en rendit le « maître; encore n'usa-t-il de son pouvoir que pour ôter la « confusion qui s'était glissée en toutes choses. Il remit le pei> « pie dans ses droits, et ne retrancha que les brigues aux élec* " lions des magistrats.il rendit au sénat son ancienne splen- « (leur, après en avoir banni la corruption : car il se contenta d'une ■ |)uissance tempérée, qui ne lui laissait pas la liberté de faire
' Il tr.-iiifimit à tes aacceâuart le titre Journée d'Actiam. ilViiiperrar, aasiii bien qne celui d'./u- ^ H eut la puissance tribanitienne ^ fiiste, qu'il avait reça aprAs lu fauivuse mais il ne fut point tribun.
« le mal; mais il la voulut absolue, quand il s'agit d'imposer aux « autres la nécessité de faire le bien. Ainsi lepeuplene fut moins V libre que pour être moins séditieux ; le sénat ne fut moins a puissant que pour être moins injuste. La liberté ne perdit que 'i les maux qu'elle peut causer, rien du bonheur qu'elle peut « produire. »
Il eut la joie de voir » , dès les premiers jours de son autorité souveraine , le temple de Janus fermé ; ce qui ne se faisait que lorsque les guerres avaient cessé dans tout l'empire. M. de Tillemont remarque, après Eusèbe, que le Fils de Dieu , étant près de se faire homme pour nous apporter du ciel la paix véritable avec Dieu, avec nous-mêmes et avec les autres hommes, a voulu donner en même temps une image de cette paix intérieure en établissant sur la terre une paix extérieure et visible. Cette paix et cette réunion d'un grand nombre de provinces en une même monarchie était favorable aux desseins de Dieu , par la facilité qu'elle donnait aux prédicateurs de l'Évangile de passer de province en province pour porter partout la lumière delà foi; et les peuples , n'étant point occupés parle trouble et le tumulte des guerres , écoutaient avec liberté ce qu'on leur prêchait , et l'embrassaient avec joie lorsque Dieu ouvrait leurs cœurs par sa grâce.
C'est ainsi que Dieu , unique arbitre de tous les événements humains, décide en maître du sort des empire», en présent la forme, en règle les limites, en marque la durée, faisant servir les passions et les crimes même des hommes à l'exécution de ses desseins sur le genre humain, pleins de bonté et de justice; et ijue , par les ressorts cachés d'une sagesse qu'on ne peut trop admirer, il dispose de loin , et sans que les hommes s'en aperçoivent , les préparatifs de la grande œuvre à laquelle tout le reste se rapporte , qui est l'établissement de l'Église et le salut des élus.
' M. de Tillrmojit , Vie d'Aii«. • '
nAlTÉ DES ÉTUDES. 159