‹ Traite des etudes. -- (volume 2)Chapitre 26 sur 66 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

DES ANTIQUITES.

Outre les événements contenus dans l'histoire, et les réflexions qui en sont une suite naturelle, cette étude renferme encore ime autre partie, moins nécessaire et moins agréable, à la vérité, mais qui peut être fort utile, si elle se fait avec goût et discernement : je veux dire la connaissance des usages, des coutumes, et de tout ce qu'on entend parle nom d'antiquités. Il me semble qu'il en est à peu près de ceux qui étudient l'histoire , comme des voyageurs. Ceux-ci, pour l'ordinaire, se proposent un certain but, qui est d'arriver dans leur patrie, ou dans quelque autre lieu où leurs affaires et leurs intérêts les appellent : et c'est ce but, ce motif, qui les fait agir et les met en mouvement. Ils ne laissent pas néanmoins, s'ils en ont le loisir , et s'ils se piquent de curiosité, d'examiner, chemin faisant, ce qui se rencontre sur leur route de plus remarquable , et d'en faire des espèces

' i/t |H»tit dictionaaire de Chompré. — L.

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de journaux et de mémoires pour leur usage particulier. Voilà ce qu'oïl doit aussi pratiquer en étudiant l'histoire; c'est-à-dire que , outre la suite des faits et des événements , et les sages réflexions auxquelles ils donnent lieu, on doit encore y ramasser avec soin tout ce qui regarde les usages , les coutumes , les lois , les arts, et mille autres connaissances curieuses qui servent à orner Tesprit, et qui contribuent aussi beaucoup à l'intelligence parfaite de l'bistoire.

Utilité de Vétude des antiquités.

Cette étude est, jusqu'à un certain point, d'une nécessité absolue pour tous les maîtres. Sans elle, il y a dans tous les auteurs beaucoup d'expressions, d'allusions , de comparaisons , qu'on ne peut entendre : sans elle , il n'est presque pas possible de faire un pas, dans la lecture même de l'histoire, qu'on ne se trouve arrêté par des difficultés, dont souvent une légère coU' naissance de l'antiquité donnerait la solution. Qu'on parcoure seulement le premier livre de Tite-Live, qui avec l'origine du peuple romain renferme celle de presque toutes ses lois et ses coutumes , et l'on reconnaîtra de quelle utilité et de quel secours est l'étude dont je parle.

Je sais que cette étude, comme toutes les autres, si on la pousse trop loin , a ses dangers et ses écueils. Il y a une sorte d'érudition obscure et mal conduite, qui ne s'occupe que de questions également vaines et épineuses, qui dans chaque matière cherche ce qu'il y a de plus abstrus et déplus inconnu, et qui se borne presque à la découverte de choses absolument superflues, qu'il serait souvent plus utile d'ignorer que de savoir. Sénèque " , en plus d'un endroit, se plaint que ce mauvais goût, qui avait pris naissance chez les Grecs, était passé chez les Romains, et commençait à saisir la nation. Il remarque qu'il y a > , en ma-

' « Ecce nomanos quoque invasit pompam in domo explicat? non putas

ioane Ntudium supenracun discendi. m eum, qui orrupatus est in supervacua

(Lib. de Rrev. f Ha, cnp. H.) littcrarum suppcllcctilc? Quid quo<l ista

' « Plus scire tcUc, quam ait (atia , liberalium artium cousectatio molestus ,

iotcmperantim geous «st... Au tu existi* verliosd.i, iotempestivos, silii plarente*

mas rcprehendendnm , qui aupervacua faclt , et ideo non dlcciitcs necrs.siiria ,

ofu sibi comparât, et prctiosarum rerum quia supervacuadidiceruut.» (£i><5l. 86.)

tière d'étude coiiiiiie dans le reste, uu excès et uue intempérance vicieuse; qu'il n'est pas moins blâniable de faire à grands frais un amas de connaissances inutiles , que de meubles superflus ; que cette sorte d'érudition n'est propre qu'à faire d'importuns discoureurs , sottement entêtés de leur mérite , et qui dans le fond sont de vrais ignorants. 11 parle de Didyme , ce fameux grammairien , qui avait composé quatre mille volumes où il examinait une infinité de questions inutiles, qui n'étaient bonnes qu'à être oubliées. Je le trouverais , dit Sénèque, bien malheureux s'il avait été condamné, je ne dis pas à composer, mais seulement à lire un si grand nombre de livres : Quatuor millia librorum Didymus grammaiicus scripsit; miser, si tam multa supervacua legisset.

Juvénal ' se moque aussi, avec raison, du mauvais goût de ceux de son temps , qui exigeaient qu'un précepteur fût en état de répoudre , sans préparation , sur mille questions absurdes et ridicules. En effet , c'est bien peu connaître le prix du temps , et bien mal placer sa peine et son travail , que de les employer à l'étude de choses obscures et difficiles, et en même temps, comme le dit Cicéron *, non nécessaires, et quelquefois même vaines et frivoles.

Turpe est difUciles habere nugas, Et staltus labor est inepliarum ^.

Un maître sensé évitera avec soin ce défaut. En s'appliquant a l'histoire et aux antiquités , il ne poussera point trop loin ses recherches , et gardera dans cette étude une sage sobriété. Il se souviendra de ce que dit Quintilien^, que c'est une sotte et pi-

^ Sed vos saevas imponite legcs.

Ut praeceptori verborum régula constet ; Ut legat historia ; auctores noverit omnes Tanquam ungues digitosque suos, at forte rogatu» Dum petit aut thermas , aut Phœbi balnea , dicat Nutricem Anchisse , noinen patriamquo novercae Anchemoli ; dicat quot Acestes vixerit annos , Quot Siculus Phrygibus vini donaverit tirnas.

(JuvKN. lib, 3, sat. 7.)[v. a2g-236.] ■^ rt Alterum est vitiam quod quidam (Cio. de Offic. lib. [ , n. ID.) nimis magnum studium multamque ope- 3 Martial. ram in res obscuras atque difficiles con- * Quiut. 1. 1 , cap. 8. fenmt, easdemque nou necessarias. »

toyable vanité que de se piquer de savoir sur un sujet tout ce qu'en ont dit les auteurs les moins estimables; qu'une telle occupation use et consume mal à propos un temps et des efforts que l'on doit réserver pour de meilleures choses; et qu'entre les vertus et les perfections d'un bon maître , celle de savoir ignorer certaines choses n'est pas la moindre. Ex quo mihî înter virtutes grammalici hahebitur, aliqua nescîre.

Il y a un art de faire entrer de l'agrément dans ces matières, sèches pour l'ordinaire et rebutantes, de les assaisonner par de courtes histoires ou réflexions qu'on y mêle , d'en écarter presque toutes les difflcultés et les épines, de n'en laisser cueillir aux jeunes gens, pour ainsi dire, que la fleur, de réveiller leur goût et de piquer leur curiosité par des traits singuliers et frappants; en un mot , de leur faire désirer et attendre avec quelque impatience cette sorte d'exercice.

Avec ces précautions, on ne peut trop recommander l'étude des antiquités, ni aux écoliers ni aux maîtres. Ceux-ci la doivent regarder comme un de leurs devoirs essentiels. Elle fait partie d'une érudition qui est non-seulement convenable, mais absolument nécessaire à des personnes destinées par leur état à étudier et à enseigner les belles-lettres. L'université, dans tous les temps, s'est distinguée par cet endroit autant que par tous les autres. On a toujours vu sortir de son sein des savants en tout genre , qui ont fait honneur à la littérature et à la nation par les doctes ouvrages qu'ils ont donnés au public : Turnèbe, xMuret, Buchanan , Scaliger, Casaubon , et tant d'autres , qui ont enseigné ou étudié dans Tuniversité de Paris.

C'est à nous à soutenir leur gloire , et à regarder leur réputation cx)mme un riche et précieux patrimoine que nous devons transmettre à nos successeurs dans son entier, et ne pas souffrir qu'il diminue ou se dissipe par notre paresse et notre indolence. Nous voyons plusieurs de nos confrères se distinguer dans l'université, chacun selon son goût et son attrait, en différents genres de littérature : composition en prose ou en vers grecs et latins ; étude profonde de la rhétorique et des anciens rhéteurs, de la poétique et des maîtres qui en ont traité, de la (grammaire eu général et de toutes ses parties ; coQuaivSsance

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exacte des auteurs anciens, de l'histoire, tant grecque que romaine, et des antiquités de l'une et de l'autre nation. Une noble émulation nous est permise en ce point. Nous devons, tous tant que nous sommes , faire effort pour atteindre , et même, s'il se peut, pour passer ceux qui jusqu'ici nous ont devancés.

Il ne s'agit pas seulement delà gloire de l'université, mais de l'honneur de la nation , qui doit nous toucher sensiblement. Il semble que certains peuples voisins travaillent à nous enlever la gloire de l'érudition par l'application extraordinaire qu'ils donnent aux sciences, et parles grands et doctes ouvrages dont ils enrichissent le public. Ils ne peuvent disputer aux Français celle d'exceller dans ce qui regarde l'éloquence et la poésie, l'étude des belles-lettres , la finesse et la délicatesse de la composition ; le siècle de Louis le Grand ayant été pour nous ce que fut autrefois celui d'Auguste pour les Romains, c'est-à-dire la règle et le modèle du bon goût en tout genre. En conservant avec soin et avec jalousie cette glorieuse partie de notre ancien héritage, il n'en faut pas négliger une autre , qui doit aussi nous être fort précieuse; et la perfection de notre état est de joindre ensemble ces deux choses, le bon goût des belles-lettres et celui de l'érudition.

Ces deux parties , quoique bien différentes , ne sont point incompatibles , et elles doivent se prêter un mutuel secours. En effet, l'érudition brille tout autrement quand elle est soutenue d'une composition fine et délicate , telle qu'on la voit dans les ouvrages de Muret , de Manuce , et de beaucoup d'autres illustres savants qui ont fait tant d'honneur à la littérature ; et, d'un autre côté, la délicatesse de la composition est infiniment relevée par la solidité et la multiplicité des pensées et des choses que l'érudition lui fournit.

Je ne sais si l'amour delà patrie, et la prévention pour un corps dont j'ai l'honneur d'être , m'aveuglent ; mais il me semble que les deux caractères dont je viens de parler se trouvent heureusement réunis dans la plupart des mémoires qu'a donnés au public l'Académie royale des inscriptions et belles-lettres. On y trouve une grande partie des antiquités expliquées avec beaucoup

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de netteté et d'élégance. J'en ai fait grand usage dans le peu que j'en rapporte ici. Le double titre d'inscriptions et de belles-lettres que porte cette académie marque assez que son but est de joindre la délicatesse de la littérature à la profondeur de l'érudition. Pour ne point parler de beaucoup d'autres savants académiciens, tels qu'étaient M. Tabbé Fraguier et M. Tabbé Massieu , elle a perdu, depuis peu, un excellent sujet, qui réunissait dans un degré éminent ces deux qualités : je parle de M. Boivin le jeune, professeur royal en langue grecque, garde de la bibliothèque du Roi, etTun des quarante de l'Académie française. Il avait une vaste érudition ; et je ne sais si dans toute l'Europe il y avait un homme qui possédât la langue grecque plus parfaitement que Jui. Mais en même temps il composait dans les trois langues , grecque , latine et française, soit en prose , soit en vers, avec une extrême délicatesse. Plusieurs de nos plus habiles professeurs de l'université ne manquaient jamais de lui montrer leurs compositions, et ils se trouvaient toujours bien de sa critique également modeste et judicieuse. Pour moi, quoiqu'il fût mon cadet pour l'âge , je l'ai toujours regardé comme mon maître pour les belleslettres, surtout pour le grec; et je lui dÔis une grande partie du peu que je sais.

C'est à cette érudition que doivent tendre les jeunes maîtres qui songent à faire des études sérieuses, et à conduire celles des autres. La longueur et la difficulté du travail ne doivent point les rebuter. En consacrant tous les jours un certain temps réglé a la lecture des anciens auteurs , ils feront peu à peu un amas de richesses dont ils seront eux-mêmes étonnés dans la suite. Il ne s'agit que de commencer, de mettre le tempsà profit, et de faire ses remarques avec ordre et clarté. Pour savoir ce qu'il est à propos d'observer dans ses lectures, il faudrait déjà avoir quelque goût et quelque teinture d'érudition. Ainsi, pour me renfermer dans celle dont il s'agit ici , il serait à souhaiter qu'un, maître , avant que de s'engager dans l'étude des anciens historiens, eût parcouru aulnoins ce que Rosinus a écrit sur les antiquités romaines. Ce travail n'tst pas de longue haleine; et il peu*, cependant être d'un grand usage pour les jeunes maîtres daur, la lecture des auteurs , en les rendant attentifs h plusieurs choses

qui sans cela pourraient leur échapper. On a un petit traité latin du P. Cantel, jésuite, intitulé de romana Republica, quie«t fort propre pour les commençants. Il y en a un français, mais fort abrégé, qui a pour titre, Abrégé des antiquités romaines, qu'on pourrait mettre entre les mains des jeunes gens, jusqu'à ce qu'on en ait fait un exprès pour eux ; et j'espère que quelque habile maître voudra bien se charger de ce petit ouvrage.

On peut rapporter à sept ou huit chefs une bonne partie de ce qui regarde les antiquités : la religion, le gouvernement politique, la guerre, la navigation, les monuments et édifices publics, les jeux, les combats , les spectacles, les arts et les sciences, les usages de la vie commune, comme les repas, les habits, les monnaies, etc.

Chacune de ces parties en renferme beaucoup d'autres. Par exemple, sous le titre de religion sont compris les dieux, les prêtres, les temples; les vases , meubles, instruments employés à divers actes de religion; les sacrifices, les fêtes, les vœux et les oblations , les oracles et les présages : sous le titre de gouvernement politique, les comices ou assemblées, les différentes magistratures, les lois, les jugements ; et ainsi de tout le reste.

Il y a mille choses curieuses, et dignes certainement d'être observées , qu'un maître un peu versé dans cette étude fait remarquer à ses disciples , selon que l'occasion s'en présente ; et à la longue il leur remplit l'esprit d'un grand nombre de connaissances utiles et agréables , qui ne leur coûtent presque aucun travail. Quelques exemples en seront la preuve, et montreront combien l'étude des antiquités peut servir, soit pour exciter la curiosité des jeunes gens et leur inspirer du goût pour la lecture, soit même pour leur insinuer d'utiles principes p^r rapport aux mœurs et à la religion. Je me bornerai ici à un seul article qui regarde les arts, et je n'en traiterai qu'une trèsmédiocre partie.

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