‹ Traite des etudes. -- (volume 2)Chapitre 27 sur 66 · FA.ITS ET RÉFLEXIONS SUR CB QUI REGARDE L'INVENTIOW DES ARTS · texte numérisé non relu

FA.ITS ET RÉFLEXIONS SUR CB QUI REGARDE L'INVENTIOW DES ARTS

Il est important , en lisant les auteurs, d'y remarquer soigneusement l'origine des arts et des sciences , leurs différents pro-

,rrès, leur décadence et leur chute, les faits rares et curieux qu'on y trouve sur ce sujet, les hommes illustres qui y ont excellé, les princes qui en ont fait fleurir l'étude en accordant leur protection aux personnes qui se distinguaient en quelque genre que ce fût; et l'on ne doit pas omettre les découvertes qui ont échappé aux recherches des anciens, et qui étaient réservées pour les siècles postérieurs. Je ne toucherai que les deux derniers articles , et je me contenterai d'en indiquer seulement quelques exemples. J'y joindrai Quelque chose sur les mesures et les monnaies.

§ 1 . Découvertes échappées aux anciens.

Les Jeunes gens entendent souvent parler de cavalerie dans les descriptions de combats dont les auteurs sont pleins ; mais il est rare qu'ils fassent attention à une chose fort étonnante en ellemême, et qu'on a de la peine à comprendre : c'est qu'anciennement les cavaliers ne se servaient point d'étriers. Il fallait donc, quand l'âge les appesantissait , qu'ils se fissent mettre à cheval par leurs écuyers, s'ils en avaient, ou qu'ils prissent l'avantage d'un terrain plus élevé, ou de quelque pierre, ou d'un tronc d'arbre. Plutarque observe que Gracchus ' fit mettre sur les grands chemins , d'espace en espace, des pierres pour aide» les cavaliers à monter à cheval.

On est surpris, avec raison, que les anciens n'aient point employé le verre pour leurs fenêtres. Le verre cependant était eu usage chez eux. Sans parler des glaces et des miroirs dont les fîhambres étaient parées, on employait le verre pour faire des vases , des tasses , des gobelets , qui imitaient parfaitement le «•ristal , et qui n'étaient pas un des moindres ornements des buffets. Quoi de plus facile que d'eu faire des vitres.' Cependant les anciens ne s'en étaient point avisés '.

Us n'usaient point, non plus, de lin pour les chemises, qui contribuent beaucoup pourtant à la propreté et à la santé; et c'est une des raisons qui rendaient chez eux le bain absolumenl uécessaire.

' In ViU Gracchi. rulanum. Lactance, au quatrième siècle

^ L'usage des vUre$ chez les Romains {de Opific. Dei, c. 5) , décrit des vitra-

est prouvé , dit Winckelmann . par les gei de la manière la plus formelle. — '<..

aiiircenux de verre plat trouves à lier- ,

IK. DES ÉTLD- T. lU.

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On fait de même observer aux jeunes gens que plusieurs Inventions (les plus nécessaires à la vie, telles que sont les moulins à eau, les moulins à vent, les îunettes , la boussole , l'imprimerie , et d'autres choses pareilles , n'étaient point connues des anciens , et que nous devons la plupart de ces rares et précieuses inventions à des siècles de barbarie, où régnaient encore la grossièreté et l'ignorance que l'irruption des peuples du Nord , ennemis et destructeurs de tous les ouvrages de l'art, avaient répandues dans toute l'Europe. Quelles découvertes n'a-t-on point faites dans l'astronomie par le moyen des lunettes d'approche! Quel changement la boussole n'a-t-elle point apporté dans la navigation !

On ne manque pas , à cette occasion , de faire remarquer aux jeunes gens que l'invention des arts ne doit point être attribuée à l'industrie humaine seule, mais à une Providence particulière, qui, se cachant pour l'ordinaire sous des rencontres qui ne paraissaient que l'effet du hasard , a conduit les hommes par degrés à des découvertes merveilleuses , pour leur procurer, dans les temps marqués, les nécessités et les commodités de la vie. C'est une vérité que les païens mêmes ont reconnue; et Cicéron s parcourant ce qu'il y a de plus utile et de plus précieux dans la nature , avoue que tout cela serait demeuré enseveli dans l'oubli et caché dans les entrailles de la terre , si Dieu n'en avait donné la connaissance et l'usage à l'homme.

Pour appuyer cette réflexion et rendre cette vérité plus sensible, on explique en détail aux jeunes gens ce qui regarde la boussole , et un tel récit ne peut que leur faire beaucoup de plaisir. La boussole, leur dit-on , est une boîte où il y a une aiguille aimantée, et soutenue de telle sorte qu'elle peut tourner de tous côtés. Cette aiguille, par la vertu de l'aimant dont on l'a frottée , se dirige toujours d'une manière fixe , à peu de chose près , sur la ligne méridienne , tournant une de ses extrémités vers le nord et l'autre vers le midi ; et par ce moyen elle découvre au pilote de quel côté est porté le vaisseau. Les anciens , avant l'invention de la boussole , ne pouvaient naviguer fort

• Cic. deDivinat 1 I, n. 116.

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loin en pleine mer, parce qu'ils n'avaient pour secondaire que le soleil et les étoiles ; et quand ce secours leur manquait , ils allaient au hasard, et ne savaient de quel côté le vaisseau avançait. C'est pour cela qu'ils ne s'éloignaient pas beaucoup des côtes, et qu'ils n'osaient entreprendre des voyages de long cours. La boussole a levé ces difficultés , parce que, quelque temps qu'il fasse pendant le jour, et quelque obscurité qu'il y ait durant la nuit , elle montre toujours où est le nord et le midi , et, par une suite nécessaire, où est l'orient et l'occident, et fait connaître sûrement la route que tient le vaisseau.

La découverte du nouveau monde , et par conséquent le salut d'une infinité d'âmes, dépendait de l'invention de la boussole ; et il est étonnant qu'elle ait été ignorée si longtemps , car elle n'est connue en Europe que depuis environ trois cents ans. Des deux vertus spécifiques qu'a la pierre d'aimant , les anciens en connaissaient une parfaitement, savoir, celle d'attirer et de soutenir le fer. Comment ne sont-ils point parvenus à découvrir Tautre, qui est de se tourner et de se fixer toujours vers le nord et le midi , découverte qui nous paraît maintenant si facile et si naturelle.-' Qui ne voit clairement que Dieu , qui rend les hommes attentifs ou distraits sur les effets de la nature , selon ses vues et son bon plaisir, avait réservé dans ses décrets éternels cette importante découverte pour les temps où il voulait que l'Évangile fût porté dans ces terres , inaccessibles jusque-là à nos vaisseaux , parce qu'elles étaient séparées de nous par des espaces immenses de mer qu'ils ne pouvaient traverser, et que Dieu n'avait point encore levé les barrières qui nous en avaient fermé l'entrée?

En parlant aux jeunes gens des vaisseaux des anciens , on les avertit qu'il y a une grande difficulté entre les savants pour expliquer comment les rangs de rames étaient disposés. Il y en a, dit le P. de Montfadcon, qui veulent qu'ils fussent mis en long, et a peu près comme sont aujourd'hui les rangs de rames dans les ^alères. D'autres (et il est lui-même de ce nombre) soutiennent que les rangs des birèmes, des trirèmes, des quinquérèmes ou pentères , et d'autres , multipliés jusqu'au nombre de quarante en certains vaisseaux , étaient les uns sur les autres, non perpendiculairement, ce qui aurait été im|>08sible, mais oblique-

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ment et comme par degrés ; et ils le prouvent par une infinité de passages d'auteurs. Mais ce qu'il y a de plus fort pour ce sentiment , c'est que les anciens monuments , surtout la colonne Trajane, nous représentent ces rangs les uns sur les autres. Cependant, ajoute le P. de Montfaucon, nos plus habiles gens de marine prétendent que cela est impossible. Tous ceux, dit-il, à qui j'en ai parlé, dont quelques-uns sont delà première distinction et d'une habileté reconnue de tout le monde , parlent de même.

Sans être fort habile dans la marine , on conçoit aisément qu'il devait y avoir une difficulté presque insurmontable dans la manœuvre des vaisseaux d'une grandeur extraordinaire , tels que ceux de Ptolémée Philopator % roi d'Egypte , et d'Hiéron, roi de Syracuse. Le vaisseau d'Hiéron , fabriqué sous la direction d'Archimède , avait vingt rangs de rames , et l'autre quarante. Celuici était long de deux cent quatre-vingts coudées , large de trentehuit , et en avait de hauteur environ cinquante. Les rames de ceux qui tenaient le plus haut rang avaient de longueur trentehuit coudées. Il paraît , par la colonne Trajane , que dans les birèmes et dans les trirèmes il n'y avait qu'un rameur à chaque rame : il n'est pas aisé de décider pour les autres. Aussi Plutarque * remarque-t-il que le vaisseau de Ptolémée , plus semblable à un bâtiment immobile qu'àun navire , n'était que pour la pompe et le spectacle, et non pour l'usage. Tite-Live dit à peu près la même chose du navire de Philippe, roi de Macédoine, qui avait seize rangs de rames : Jussus Fhilippus naves omnes iectas tradere ; quinet regiam unam înhabilis prope magnitudinls , quam sexdecim versus remorum agebant^. Végèce ne compte entre les vaisseaux de raisonnable grandeur et propres pour la guerre , que les quinquérèmes et ceux de moindres rangs ; et il n'est guère parlé que de ceux-là dans les auteurs. Il parah même que , depuis Auguste , on n'a guère employé d'autres vaisseaux à plusieurs rangs de rames que les trirèmes et les birèmes.

Mais , pour bien juger de la manœuvre de ces vaisseaux d'une

» On en peut voir la description dans * In Vita Demetr. Athénée , liv. 5. ^ Lir iib. 33, n. 30.

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grandeur extraordinaire, il faudrait l'avoir vue de ses propres yeux. L'histoire^ parle des navires de Démétrius, surnommé le Poliorcète^ qui étaient à seize rangs de rames : avant lui on n'en avait point encore vu de tels. Leur agilité, dit Plutarque , leur vitesse et leur adresse à tourner, étaient encore plus admirables que leur grandeur énorme. Tout cela était de l'inventioc de ce prince, qui avait un merveilleux génie pour les arts , et qui inventa bien des choses inconnues aux architectes. Ces navires faisaient ''admiraiion des gens de son temps , qui n'auraient jamais pt: croire que cela fût possible s'ils ne l'avaient vu.

J'ai fait ces remarques pour montrer combien il est important , en Usant les auteurs grecs et latins , d'être attentif à y observer exactement , dans les descriptions qu'on y trouve de flottes et de combats sur mer, tout ce qui a rapport à la construction des vaisseaux , à leurs formes et à leurs espèces différentes, et aux différents changements qui sont arrivés dans la marine par rapport à la navigation.

Je dois pourtant avertir les jeunes gens, en général , qu'il y a certains faits merveilleux rapportés par les anciens , sur lesquels il est bon de suspendre un peu sa croyance jusqu'à ce qu'on les ait examinés avec plus de soin. Pline » dit que du temps de Tibère on avait trouvé le secret de rendre le verre malléable ; mais qu'on avait étouffé entièrement cette invention, de peur qu'elle ne fît perdre le prix et l'estime à l'or, à l'argent, et à toute sorte de métaux. Dion' lapporte l'histoire d'un ouvrier qui, ayant laissé tomber à dessein devant Tibère un vase de verre qu'il lui présentait , en ramassa sur-le-champ les morceaux , et , après les avoir un peu maniés, montra le vase entier et sans aucune fracture. D'autres auteurs , sur la foi de Pline , ont raconté le même fait. Cependant les savants assurent que la prétendue malléabilité du verre est une chimère , que la saine physique dément absolument. Aussi Pline avoue que ce qu'on en disait avait plus de cours que de fondement : Eajama crehrior diu quant certior fuit

Je ne sais si l'on peut faire plus de fond sur ce que le même

' Plat, io ViU Drmelr. DIod Sic. » LIb. 3«, c. 26. Bb. 10. » Llb. 57 , pag fll7.

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Pline ' raconte d'un petit poisson appelé par les Grecs echeneis, et par les Latins rémora , qui , s'étant attaché sous le gouvernail de la galère qui portait l'empereur Caligula , l'arrêta tout court , sans que quatre cents rameurs qui y étaient là pussent faire avancer.

§ II, Honneurs rendus aux savants.

Il y aurait beaucoup de choses à observer dans l'histoire ancienne sur ce qui regarde les honneurs rendus à ceux qui ont inventé ou perfectionné les arts , et en général aux savants du premier ordre qui se sont distingués d'une manière particulière; mais mon dessein ne me permet pas de m' étendre beaucoup sur ce sujet , quelque intéressant qu'il fût pour nous.

On ne peut lire la lettre que Philippe * , roi de Macédoine , écrivit à Aristote , sans être ravi d'admiration en voyant que ce prinos préférait à la joie que lui avait causée la naissance d'un fils, celle qu'il aurait de lui donner pour maître le premier philosophe de son temps et le plus habile homme qui eût jamais été.

L'estime singulière que fit Alexandre le Grand des poésies d'Homère , et les égards qu'il eut , dans le sac de la ville de Thèbes , pour la mémoire de Pindare, ne lui ont guère moins acquis de réputation que toutes ses conquêtes ; et on l'admire presque autant lorsque , déchargé du faste de la royauté , il aime à s'entretenir familièrement avec les célèbres peintres et sculpteurs de son temps, que lorsque, marchant à la tête de ses armées , il porte partout la terreur.

La protection éclatante que Mécène accorda aux gens de lettres , employant pour leur faire du bien tout le crédit qu'il avait auprès du prince, a rendu son nom immortel, et a procuré au siècle d'Auguste la gloire d'être regardé à jamais comme l'âge d'or de la littérature, et la règle du bon goût en tout genre d'érudition.

Quand on lit que le roi Catholique et le cardinal Ximenès^ , allant un jour à un acte public qui se soutenait dans la nouvelle université d'Alcala , voulurent que le recteur marchât au milieu

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