‹ Traite des etudes. -- (volume 2)Chapitre 38 sur 66 · AVIS GÉNÉRAUX SUB L*ÉDUCATION DE LA JEUNESSE · texte numérisé non relu

AVIS GÉNÉRAUX SUB L*ÉDUCATION DE LA JEUNESSE

Je commence par prier le lecteur, lorsque je parlerai d'avis , de règles, de préceptes, de devoirs, termes que je ne puis me dispenser d'employer souvent dans la matière que je traite, de me rendre la justice de croire que je ne prétends prescrire de lois à personne , ni m'ériger en maître ou en censeur de mes confrères. Mon unique dessein est d'aider, si je puis, des personnes qu'on charge de l'éducation des enfants dans un âge peu avancé, où, faute d'expérience , elles sont exposées à commettre beaucoup de fautes, comme je reconnais en avoir commis moimême beaucoup : et je me trouverai heureux de pouvoir contribuer à les leur faire éviter , en leur prêtant mes réflexions , ou plutôt celles des plus habiles maîtres en matière d'éducation ; car je ne dirai ici presque rien de moi-même , surtout dans cette première partie, qui est la plus importante, et qui doit servir comme de base et de fondement à tout le reste. Athènes et Rome me fourniront encore leurs richesses. Je ferai aussi grand usage de deux auteurs modernes, souvent même sans les citer. Ces auteurs sont, M. de Fénelon», archevêque de Cambrai, et M. Locke », Anglais , dont les écrits sur cette matière sont fort estimés, et avec raison. Le dernier a quelques sentiments particuliers que je ne voudrais pas toujours adopter. Je ne sais d'ailleurs s'il était bien versé dans la connaissance de la langue grecque et dans l'étude des belles-lettres ; il ne paraît pas au moins en faire assez de cas. Mais l'un et l'autre , par rapport aux mœurs et à la conduite , peuvent être d'un grand secours , non-seulement pour de jeunes maîtres , mais pour ceux qui ont le plus d'habileté. Je me suis mis en possession de profiter impunément du travail d'autrui; et il me semble que le public , content qu'on lui dise de bonnes choses , sans se mettre en peine d'où on les

' Éducation des filles. -'De rÉducation des enfants, traduit de l'anglais dt Locke.

tire , ne m'en a pas su mauvais gré jusqu'ici. Je réduirai à douze ou treize articles les avis généraux qui regardent l'éducation de la jeunesse.

ARTICLE FBEMIEB.

Quel but on doit se proposer dans C éducation.

Pour réussir dans l'éducation de la jeunesse», le premier pas, ce semble, qu'il y ait à faire, est de bien établir quel but on se propose , d'examiner par quelle route on y peut arriver, et de choisir uu guide habile et expérimenté qui soit en état de nous y conduire sûrement. Quoique pour l'ordinaire ce soit une règle trèssage et très-judicieuse d'éviter toute singularité et de suivre les coutumes établies, je ne sais si, dans la matière que nous traitons, cette maxime ne souffre pas quelque exception , et si l'on ne doit pas craindre les dangers et les inconvénients d'une espèce de servitude qui fait que nous suivons aveuglément les traces de ceux qui nous ont précédés, que nous consultons moins la raison que la coutume, et que nous nous réglons plutôt sur ce qui se fait que sur ce qui se doit faire; d'où il arrive souvent qu'une erreur une fois établie se communique de main en main et d'âge en âge , et devient une loi presque imprescriptible, parce qu'on croit devoir faire comme les autres ^t suivre le grand nombre. Mais le genre humain est-il assez heureux pour que le grand nombre approuve toujours ce qu'il y a de meilleur? et n'est-ce pas le contraire qu'on voit arriver le plus souvent?

Pour peu donc qu'on fasse usage de sa raison , on reconnaît aisément que le but des maîtres n'est point d'apprendre à leurs disciples seulement du grec et du latin , ni de leur enseigner à faire des thèmes , des vers, des amplifications ; à charger leur mémoire de faits et de dates historiques ; à dresser des syllogis-

■ M Decernatar primam, et quo ten- qua itur. .. non ad rationem , sed ad

(Inmut, et qaa; noo tine peritu aliqno, Himilitudinem TiTimoA... Ita, dom unas"

rui explorata tint ea in queo proeedi- quUque maTult oredere (|uam Judicure ,

mus.... Ilic trUtisslma qaxquc via et ce- versât nos et prœcipitat traditut pcr ma-

Irherrima maxime decipit. Nihil ergo nu« error.... Nun tam beue cum rcbus

niagis prvstnndum , qaam ne, pecorum humnni.i agitur, ut mrliura pluriliui

rîlu, srquamur antrredrntium grcgcm, placcunt : nrgumcntum pessimi turba

pergeotes , non qun cundum est, sed est. » (.Stn. c(« yttabeata, cup. Icll.)

mes en forme, à tracer sur le papier des lignes et des figures. Ces connaissances , je ne le nie point, sont utiles et estimables ' mais comme moyens , et non comme lin; quand elles nous conduisent ailleurs , et non quand on s'y arrête ; quand elles nous servent de préparatifs et d'instruments pour de meilleures choses, dont l'ignorance rend tout le reste inutile. Les jeunes gens seraient bien à plaindre s'ils étaient condamnés à passer les huit ou dix plus belles années de leur vie à apprendre à grands frais, et avec des peines incroyables, une ou deux langues, et d'autres choses pareilles, dont ils n'auront peut-être que rarement occasion de faire usage. Le but des maîtres , dans la longue carrière des études , est d'accoutumer leurs disciples à un travail sérieux; de leur faire estimer et aimer les sciences; d'en exciter en eux une faim et une soif qui, au sortir du collège , les leur fassent rechercher ; de leur en montrer la route ; de leur en bien faire sentir Tusage et le prix , et par là de les disposer aux différents emplois où la Providence divine les appellera. Le but des maîtres , encore plus que cela , est de leur former l'esprit et le cœur; de mettre leur innocence à couvert ; de leur inspirer des principes d'honneur et de probité ; de leur faire prendre de bonnes habitudes, de corriger et de vaincre en eux par des voies douces les mauvaises inclinations qu'on y remarque , telles que sont la fierté , l'insolence * , l'estime de soi-même , un sot orgueil toujours occupé à rabaisser les autres, un amour-propre aveugle et uniquement attentif à ses commodités , un esprit de raillerie qui se plaît à piquer et à insulter, une paresse et une indolence qui rendent inutiles toutes les bonnes qualités de l'esprit.

• « Liberalia studia hactenus utilia (Sen. Epist. 88.)

sunt , si préparant ingenium , non deti- 2 « Imprimis insolentiam , et uimiam

Dent.... Rudimenta sunt uostra, non œstimationem sni, tumoremque elatuni

opéra.... Non discere debemus ista, sed supra caeteros , et amorem rcrum sua-

didicisse. . . . Quid ex his artibus me. rum caecum et improvidum, dicacitatcm

tnm démit , cupiditatem eximit , libidi- et superbiam contumeliis gaudeutem ,

nem frenat. ... ? Nihil apud illas inve- desidiam dissolutionemque segnis animi

nies quod vetet timerc, vetet cupere : indormientis sibi. » (Id. de Fita beata.

qiiîp quisaa's ignorât, alia frustra scit. » cap. 10.)

ABTICLE II.

Étudier le caractère des enfants pour se mettre en état de le» bien conduire.

L'éducation , à proprement parler, est l'art de manier et façonner les esprits. C'est, de toutes les sciences , la plus difficile, la plus rare , et en même temps la plus importante , mais qu'on n'étudie point assez. A en juger par l'expérience commune , on dirait que, de tous les animaux , l'homme est le plus intraitable. C'est la réflexion judicieuse que fait Xénophon dans sa belle préface de la Cyropédie. Après avoir remarqué qu'on ne voit jamais des troupeaux de moutons ou de bœufs se révolter contre leurs conducteurs , au lieu que rien n'est plus ordinaire parmi les peuples, il semble, dit-il, qu'on en devrait conclure qu'il est plus difficile de commander aux hommes qu'aux bêtes. Mais, en jetant les yeux sur Cyrus, qui était venu à bout de gouverner en paix tant de provinces, et de se faire également aimer des peuples conquis et de ses sujets naturels, il conclut que la faute vient ', non de ceux qui ont peine à obéir, mais des supérieurs qui ne savent pas gouverner.

On en peut dire autant, à proportion, de ceux qui sont chargés de l'éducation des enfants. Il faut avouer que l'esprit de l'homme », même dans l'âge le plus tendre, souffre impatiemment le joug, et se porte naturellement à ce qui lui est défendu. Mais ce qu'il en faut conclure , c'est que, pour cette raison-là même, il demande plus de précautions et de ménagements ^ , et qu'il cède plus volontiers à la douceur qu'à la violence : Sequitur facilius, quam ducitur. On voit quelquefois un cheval fougueux qui se cabre, qui secoue le mors, qui résiste à l'éperon; c'est que celui qui le monte , qui a la main dure et pesante, ne sait pas le conduire et le gourmande mal à propos. Donnez à ce

' OÛTe TÛV dtSuvàrtov, oûre xrôv nttens , sequitnrque fncilins qaam ducl-

•/a/eTTÛv Ipywv è/TTiv àvOptôixwv àp- *"^- " (*»■* <^ ^''«'"- •'*'• ' » <^"P 24.)

Xetv, ^v Tiç ijlKJTatUva»; TOÙTO , ^ * N"""™ «"inial morosiu. est, noJ-

Tlûàrryi r~ * " -^ ipn, majore orte trnctandqm quant

^> - N.tar. co«lum.x ..t haman... J^-^T ?"'" '"'*'""*'""""""" " ^""*' ■ nimuii. et io eoatrarian atqu* ardnom

cheval , qui a la bouche extrêmement fine, un écuyer habile et intelligent , il arrêtera toutes ses saillies, et d'une main légère le gouvernera à son gré. Generosi atque nobiles equi melius facilijreno reguntvr^

Pour parvenir à ce but, le premier soin du maître est de bien étudier et d'approfondir le génie et le caractère des enfants * ; car c'est sur quoi il doit régler sa conduite. Il y en a qui se relâchent et languissent », si on ne les presse : d'autres ne peuvent souffrir qu'on les traite avec empire et hauteur. 11 en est tels que la crainte retient , et tels au contraire qu'elle abat et décourage. On en voit dont on ne peut rien tirer qu'à force de travail et d'application ; d'autres qui n'étudieut que par boutade et par saillie. Vouloir les mettre tous de niveau , et les assujettir à une même règle , c'est vouloir forcer la nature. La prudence du maître consiste à garder un milieu qui s'éloigne également des deux extrémités : car ici le mal est tout près du bien , et il est aisé de prendre l'un pour l'autre et de s'y tromper; et c'est ce qui rend la conduite^ des .jeunes gens si difficile. Trop de liberté donne lieu à la licence; trop de contrainte abrutit l'esprit. La louange excite et encourage , mais aussi elle inspire de la vanité et de ta présomption. Il faut donc garder un juste tempérament qui balance et évite ces deux inconvénients , et imiter la conduite d'Isocrate à l'égard d'Éphore et de Théopompe , qui étaient d'un caractère tout différent. Ce grand maître "^ , qui n'a pas moins réussi à instruire qu'à écrire, comme ses disciples et ses livres en font foi, employant le frein pour réprimer

ï Sen. de Clem. lib. [ , cap. 24. modo frenis utamur, modo stimulis,, u

2 n SuQt quidam, nisi inâtiteris , re- (Sk«. de Ira, lib. 2, c. 21.)

missi : quidam imperia indignantur : < « Clarissimns ille praeccptor , Iso-

quosdam continet metus , quosdam de- crates, quem non magis libri bene

bilitat : alios coatinuatio estundit, in dixisse , quam discipuli bene docuisse

aliis plus impetusfacit. M (QuiKTiL. lib. testantur, dicebat se calcaribus in

I, cap. 3.) Ephoro, contra autem in Theopompo

3 « Difficile regimen est. ... et dili- frenis uti solere. Alterum enim exsultangcnti observatione rcsiudiget. Utrumque tem verborum aadacia reprimebat, alcnim, et quod extollendum , et quod de- terum cunctantem et quasi Terecundanpiimondum, similibus alitur : facile an- tem incitabat. Neque eos similes effecit tcm etiam attendeutem simili deci- n ter se, sed tantum alteri afflnxit , de piunt. Crescit liceatia spirilus, servitutc altcro limavit, atid coiifirmaret in utro commiuuitur : assurait, si laudatur, et que, quod utriusque natura pateretur. m in spcm sui bonam addacitur ; sed ea- (Qoikt. lib. 2, cap, 8; Cic, de Orai. dem ista insolentiam gei^erant. Sic if a- ]ib. 3 , n. 36 )

vue inter utrumque rcgendus est , ut

TBAITÉ DES ETUDES. 225

ia vivacité de l'un , et l'éperon pour réveiller la lenteur 4e l'autre , ne prétendait pas les réduire tous deux au même ponii. Son but, en retranchant de l'un et ajoutant à l'autre , était de conduire chacun d'eux à la i)erfection dont leur naturel était capable.

Voilà le modèle qu'il faut suivre dans l'éducation des enfants. Ils portent en eux les principes et comme les semences de toutes les vertus et de tous les vices. L'adresse est de bien étudier d'abord leur génie et leur caractère ; de s'appliquer à connaître leur humeur, leur pente , leurs talents , et surtout de découvrir leurs passions et leurs inclinations dominantes, non dans la vue ni dans l'espérance de changer tout à fait leur tempérament , de rendre gai , par exemple, celui qui est naturellement grave et posé, ou sérieux celui qui est d'un naturel vif et enjoué. Il en est de certains caractères comme des défauts de la taille , qui peuvent bien être un peu redressés, mais non changés entièrement. Or, le moyen de connaître ainsi les enfants, c'est de les mettre, dès l'âge le plus tendre, dans une grande liberté de découvrir leurs inclinations ; de laisser agir leur naturel , pour le mieux discerner; de compatir à leurs petites infirmités pour leur donner le courage de les laisser voir ; de les observer sans qu'ils s'en aperçoivent, surtout dans le jeu ' , où ils se montrent tels qu'ils sont : car les enfants sont naturellementsimples et ouverts ; mais, dès qu'ils se croient observés , ils se ferment , et la gêne les met sur leurs gardes.

Il est bien important aussi de distinguer la nature des défauts qui dominent dans les jeunes gens». Kn général on peut espérer que ceux où l'âge, la mauvaise éducation, l'ignorance, la séduction et le mauvais ejvu«>jple ont quelque part , ne sont pas sans remède : et l'on doit ci'oire au contraire que les défauts qui ont des racines dans le caractère naturel de l'esprit et dans la corruption du cœur, seront très-difficiles à traiter, comme la duplicité et le déguisement , la flatterie ; la pente aux rapports , aux divisions, à l'envie, à la médisance; un esprit moqueur,

' « More» ae Jutcr ludendum 8im- cap 3.) pMriua 4ftegant. » (Qoiit. 11b. 1, ' Lettre* dp Piété, t. V

et surtout à l'égard des avis qu'on lui donne et des choses saintes ; une opposition naturelle à la raison, et , ce qui en est une suite, une facilité à prendre les choses de travers.

AHTICLE III.

Prendre d'abord de l'autorité sur les enfants.

Cette maxime est de la dernière importance pour tous les temps de l'éducation , et pour toutes les personnes qui en sont chargées. J'appelle autorité un certain air et un certain ascendant qui imprime le respect et se fait obéir. Ce n'est ni l'âge , ni la grandeur de la taille , ni le ton de la voix , ni les menaces , qui donnent cette autorité ; mais un caractère d'esprit égal, ferme , modéré , qui se possède toujours , qui n'a pour guide que la raison , et qui n'agit jamais par caprice ni par emportement.

C'est cette qualité , ce talent , qui tient tout dans l'ordre , qui établit une exacte discipline , qui fait observer les règlements , qui épargne les réprimandes, et qui prévient presque toutes les punitions. Or, c'est dès le premier abord, dès le commencement, que les parents et les maîtres doivent prendre cet ascendant. S'ils ne saisissent ce moment favorable, et ne se mettent dès les premiers jours en possession de l'autorité , ils auront toutes les peines du monde à y revenir, et l'enfant sera le maître. Animum y et , l'on peut dire aussi , puerdm rege : qui, nisi paret, imperat^. Cela est vrai à la lettre; et l'on aurait de la peine à le croire , si une expérience constante ne le montrait tous les jours. Il y a dans le fond de l'homme un amour de l'indépendance, qui se montre et se développe dès l'âge le plus tendre , et dès la mamelle. Que signifient ces cris * , ces pleurs , ces gestes menaçants , ces yeux étincelants de colère , dans un enfant qui veut à toute force obtenir ce qu'il demande , ou qui est piqué de jalousie contre un autre? « J'ai vu, dit saint Augustin , « un enfant jaloux. Il ne savait pas encore parler ; et , avec un

■ Horat. lib. I , epist. 2. quia non obeditur imperiis , qoibns per-

2 « Flendo petere , etiam quod noxie niciose obediretur. Ita imbecillitas mem-

daretur : indiguari acriter.... non ad brorum infantilium innocens est , non

Dutum Toluntatis obtemperaulibus : fe- animus infantium. » (S. Auoust. Conft

rieado noccre uiti, qaantam potest, lib. I , cap. 7.)

TBAITÉ DES ÉTUDES. 221

« visage pâle , il lançait des regards furieux contre un autre en- « faut qui tétait avec lui » Fidi ego et expertus sum zelantem parvulum. Nondum loquebafur, et intuebatur pallidus amaro aspectu collactaneum suum *.

Voilà le temps et le moment de rompre cette mauvaise inclination dans un enfant , en l'accoutumant dès le berceau à dompter ses désirs , à n'avoir point de fantaisies, en un mot à céder et à obéir. Si on ne leur donnait jamais ce qu'ils auraient demandé en pleurant, ils apprendraient à s'en passer; ils n'auraient garde de criailler et de se dépiter pour se faire obéir ; et ils ne seraient pas par conséquent si incommodes à eux-mêmes ni aux autres qu'ils le sont, pour n'avoir pas été conduits de cette manière dès leur première enfance.

Quand je parle ainsi , ce n'est pas que je prétende qu'il ne faille avoir aucune indulgence pour les enfants; je suis bien éloigné d'une telle disposition. Je dis seulement que ce n'est point à leurs pleurs qu'il faut accorder ce qu'ils demandent; et, s'ils redoublent leur importunité pour l'obtenir, il faut leur faire entendre qu'on le leur refuse précisément pour cette raison-là même. Et ici Ton doit tenir pour une maxime indubitable , qu'après qu'on leur a refusé une fois quelque chose, il faut se résoudre à ne point l'accorder à leurs cris ou à leurs importunités, à moins qu'on n'ait envie de leur apprendre à devenir impatients et chagrins, en les récompensant de ce qu'ils s'abandonnent au chagrin et à l'impatience.

On voit, chez certains parents, des enfants qui jamais à table ne demandent rien , quelques mets qu'il y ait devant eux, mais qui reçoivent avec plaisir, et en remerciant, ce qu'on leur donne. Dans d'autres maisons il y en a qui demandent de tout ce qu'ils voient, et qu'il faut servir avant tout le monde. D'où vient une différence si notable? De la différente éducation qu'ils ont reçue. Plus les enfantssont jeunes, moins on doit satisfaire leurs désirs déréglés. Moins ils ont de raison , plus il est nécessaire qu'ils soient soumis à l'absolue puissance et à la direction de ceux entre les mains de qui ils se trouvent. Quand une fois ils ont pris ce

' CutiJ. lit). I , «up 7.

pli, et que l'habitude a rompu leur volonté, c'en est fait pour le reste de la vie, et l'obéissance ne leur coûte plus rien : Adoo in teneris consuescere multum est '.

Ce que j'ai dit des enfants au berceau , il faut l'appliquer à tous ceux qui sont dans un autre âge. Le premier soin d'un écolier qui a un nouveau maître , c'est de l'étudier et de le sonder. 11 n'y a rien qu'il n'essaye , point d'industrie et d'artifice qu'il n'emploie, pour prendre, s'il peut, le dessus. Quand il voit toutes ses peines et toutes ses ruses inutiles; que le maître , paisible et tranquille , y oppose une fermeté douce et raisonnable , mais qui finit toujours par se faire obéir, pour lors il cède et se rend de bonne grâce ; et cette espèce de petite guerre , ou plutôt d'escarmouche , où de part et d'autre on a tâté ses forces , se termine heureusement par une paix et une bonne intelligence qui répandent la douceur dans le reste du temps qu'on a à vivre ensemble.

ABTICLE IV.

Se faire aimer el craindre.

Le respect, sur lequel est fondée l'autorité dont je viens de parler , renferme deux choses, la crainte et l'amour \m se prêtent un secours mutuel , et qui sont les deux grands mobiles , les deux grands ressorts de tout gouvernement en général, et, en particulier, de la conduite des enfants. Comme ils sont dans un âge où la raison n'est pas encore bien développée, loin d'être do' minante, ils ont besoin que la crainte vienne quelquefois à son secours et prenne sa place. Mais si elle est seule , et que l'attrait iu plaisir ne la suive pas de près, elle n'est pas longtemps écoutée * , et ses leçons ne produisent qu'un effet passager que l'espérance de l'impunité fait bientôt disparaître. De là vient qu'en matière d'éducation la souveraine habileté consiste à savoir allier par un sage tempérament une force qui retienne les enfants sans les rebuter, et une douceur qui les gagne sans les amollir ; SU

' Gcorg. 1. 2, V. 272. mor, qui si quando paululum aberrave-

* « Timor, non diuturnus magister rit, statira spe impanitatis exiultat. m

c-rCcii. » (Cic. 2. l'hilipp. n. 90.) (id, in Hariens.) « Imbecillns est pudoris magister ti-

rîgor j sed non exasperans ; sit amor , sed non emolUens ». D'un côté, la douceur du maître ôte au commandement ce qu'il a de dur et d'austère , et en émousse la pointe , hebetat aciem imperii; c'est une belle pensée de Sénèque : d'un autre côté, sa prudente sévérité fixe et arrête la légèreté et l'inconstance d'un âge encore peu susceptible de réflexion , et incapable de se gouverner par lui-même. C'est donc cet heureux mélange de douceur et de sévérité, d'amour et de crainte , qui procure au maître l'autorité qui est l'âme du gouvernement, et qui inspire aux disciples le respect qui est le lien le plus ferme de l'obéissance et de la soumission; de sorte pourtant que ce qui doit dominer de part et d'autre et prendre le dessus, c'est la douceur et Tamour.

Mais , dit-on , cette manière de conduire les enfants par la douceur, et en s'en faisant aimer, plus facile peut-être pour un précepteur particulier, est-elle praticable à l'égard d'un principal dans le collège, d'un régent dans la classe, d'un maître chargé de plusieurs écoliers dans une chambre commune? et est-il possible, dans toutes ces places, de garder une exacte discipline, sans quoi il n'y a nul bien à espérer, et, en même temps, de se faire aimer par ses disciples? J'avoue que rien n'est plus difficile que de garder, dans la circonstance dont il s'agit, ce sage milieu et ce salutaire tempérament entre une sévérité outrée et une douceur excessive. Mais la chose n'est pas impossible, puisqu'on la voit pratiquée par des personnes qui ont le rare talent de se faire craindre et de se faire encore plus aimer. Le tout dépend du caractère des maîtres. S'ils sont tels qu'ils doivent être , le succès répondra à leur désir. Quintilien va nous expliquer quelles sont les qualités d'un bon maître , et comment il peut gagner l'affection de ses disciples. L'endroit est très-beau , et renferme d'excellents avis. Je ne ferai presque que le copier.

Comme c'est un principe général, que l'amour ne s'achète que par l'amour. Si vis amai^i, ama »; la première chose que demande Qdintilien , c'est « qu'un n)aître ^, avant tout et par-dessus

' s. OreR. pap. ili^rlpiili» tno$ aniiniim , ac succedere

' Senecu. se Fii roruin locum , a quibaa «ibi liberi

* • bumut aille utnnia puretilii er{n trnduutur, existimct. »

230 TBAITÉ DES ÉTUDES.

a tout , prenne des sentiments de père pour ses disciples , et qu'il « se regarde comme tenant la place de ceux qui les lui ontcon- « fiés; » dont par conséquent il doit emprunter la douceur, la patience, et ces entrailles de bonté et de tendresse qui leur sont naturelles.

« Qu'il n*ait point de vice dans sa personne», et qu'il n'en « souffre point dans les autres. Que son austérité n'ait rien de « rude , et s,a facilité rien de mou , de crainte de se faire haïr ou « mépriser. »

a Qu'il ne soit ni colère * ni emporté; mais aussi qu'il ne « ferme pas les yeux sur les fautes qui mériteront qu'on y fasse « attention. »

« Que dans sa manière d'enseigner il soit simple 3, patient, « exact, et qu'il compte plus sur une règle suivie et sur son assi- « duité que sur un excès de travail du côté de ses disciples. Qu'il « se fasse un plaisir de répondre à toutes les questions qu'ils lui « feront; qu'il aille même au-devant, et qu'il les interroge lui- « même s'ils ne lui en font point. »

« Qu'il ne leur refuse point dans l'occasion la louange qi'ils « méritent 4 , mais aussi qu'il ne la prodigue pas mal à propos ; « car l'un cause le découragement , et l'autre donne une sécurité « dangereuse. »

« Quand il sera obligé de les reprendre ^ , qu'il ne soit ni amer « ni offensant; car ce qui donne à plusieurs de l'aversion pour l'é- « tude , c'est que certains maîtres les réprimandent avec un air « chagrin, comme s'ils les avaient pris en haine. »

a Qu'il leur parle souvent de la vertu ^ , et qu'il le fasse tou-

' a Ipse nec habeat vitia , nec ferat. * « In emendando, quae corrigenda

Non austeritas ejus tristis , non dissoluta erunt, non acerbus , minimeque contu-

sit comitas; ne inde odium, bine con- mcliosus : nam id quidem multos a pro-

temptus oriatur. » posito studendi fugat, quod quidam sic

2 « Minime iracundus, noc tamen objurgant, quasi oderint. »

eorum quoe emendanda erunt dissimu- 6 « piurimus ei de bonesto ac bouo

lator. » ait sermo. Nam quo saepius monuerit ,

3 « Simplex in docendo, patiens la- hoc rarius castigabit. . , . Ipse aliquid, boris, assiduus potius quam immodicus. imo mnlta quotidie dicat, quœ secum luterrogautibus libenter respondeat : non audita référant. Licet euim satis exeminterrogantes percontetur ultro. » plorum ad imitandum ex lectione sup-

* « In laudandis discipulorum dictio- peditet , tamen viva illa, ut dicitur,

nibas nec malignus , nec effusus : quia vox alit plenius , prsecipueque praecep-

res altéra taedium laborls altéra securi- toris , quem discipnli , si modo recle siint

tatem parit. » instituti , et amant, et verentur. Vix

TBAITE DES ETUDES. 231

:< jours avec de grands éloges : » quMl la leur montre toujours sous une idée avantageuse et agréable , comme le plus excellent de tous les biens , le plus digne d'un homme raisonnable , et qui lui fait le plus d'honneur; comme une qualité absolument nécessaire pour s'attirer l'affection et l'estime de tout le monde, et comme le moyen unique d'être véritablement heureux. « Plus il « les avertira de leurs devoirs , moins il sera obligé de les punir... « Que chaque jour il leur dise quelque chose qu'ils remportent * avec eux, et dont ils fassent leur proflt. Quoique la lecture leur « fournisse assez de bons exemples, ce qui se dit de vive voix a tout « une autre force, et produit tout un autre effet, surtout de la « part d'un maître que des enfants bien nés aiment et honorent ; « car on ne saurait croire combien nous imitons plus volontiers « les personnes pour qui nous sommes favorablement préve- « nus. »

Voilà ce que Quintilien demande pour un maître de rhétorique (et cela convient également à tous ceux qui sont chargés d'instruire la jeunesse )afîn, dit-il, que, comme dans cette classe* il y a ordinairement un grand nombre d'écoliers, « la sagesse « du maître préserve de la corruption ceux qui sont dans un âge « plus tendre* , et que sa gravité arrête la licence de ceux qu'un « âge plus avancé rend plus difficiles à gouverner; car il ne suffit « pas qu'il soit homme de bien , s'il ne sait encore tenir ses « disciples dans l'ordre par une exacte discipline.» N'en doutons point, un maître de ce carai^tère saura se faire craindre et se faire aimer. Mais plusieurs croient prendre une route plus courte et plus sûre, qui est celle des châtiments et des réprimandes. Il faut avouer qu'elle paraît plus facile , et qu'elle coûte moins aux maîtres que ceHe de la douceur et de l'insinuation : mais aussi elle réussit bien moins ; car on n'arrive presque jamais par les châtiments au seul vrai but de l'éducation, qui est de persuader

•atem dici potett, quanto libentiat imi- > « Major adhibenda tum cnra est,

tenur eof qaibiM favemus. » nt et teneriorea annon ab injuria sane.

On peut appliquer cet endroit à ce qui titas docentis custodiat, et ferociores a

regarde les mcEuri. licentia gravitas deterreat. Neque vero

* On étudiait plusieurs années en rbé- sati» est sumniam praestare ahstineu-

torique : ainsi les érolier.i qui s'y trou- tiiim , niai disriplin» leveritate conve*

vaicnt ensemble pouTaient être d'Age niriitium quoque ad se morts ads-

fort différent. trinxerJt. «

2 32 TRAITE DES ÉTl DF.S.

les esprits, et d'inspirer l'amour sincère de la vertu. C'est de quoi je vais parler dans les articles suivants.

ARTICLE V

Des châtiments.

Comme cet article est de la dernière importance pour l'éducation, je m'y arrêterai un peu plus que sur les autres, et je le diviserai en deux parties. Dans la première , je montrerai les inconvénients et les dangers du châtiment des verges; dans la seconde , je marquerai les règles qu'on doit suivre dans ces sortes de châtiments.

§ I. Inconvénients et dangers des châtiments,

La voie commune et abrégée pour corriger les enfants , ce sont les châtiments et la verge, ressource presque unique que connaissent ou emploient plusieurs de ceux qui sont chargés de l'éducation de la jeunesse. Mais ce remède devient souvent un mal plus dangereux que ceux qu'on veut guérir, s'il est employé hors de saison ou sans mesure. Car, outre que les châtiments dont nous parlons ici, c'est-à-dire de la verge et du fouet, ont quelque chose d'indécent, de bas et de servile , ils ne sont point propres par eux-mêmes à remédier aux fautes ; et il n'y a nulle apparence qu'une correction devienne utile à un enfant , si la honte de souffrir pour avoir mal fait n'a plus de pouvoir sur son esprit que la peine même. D'ailleurs ces châtiments lui donnent une aversion incurable pour des choses qu'on doit tâcher de lui faire aimer. Ils ne changent point l'humeur et ne réforment point le naturel, mais le répriment ^ulement pour un temps, et ne servent qu'à faire éclater les passions avec plus de violence quand elles sont en liberté. Ils abrutissent souvent l'esprit et l'endurcissent dans le mal; car un enfant qui a assek peu d'honneur pour n'être point sensible à la réprimande ^ , s'accoutume aux coups comme esclave, et se roidit contre la punition.

Faut- il conclure de ce que je viens de dire , qu'on ne doive

• «Si cui tam est mens illiberalis , ad plagas, ut pessima qua-que maucipia, Bt objurgatioiie non corrigatur; is eliani durabitiir. u (Quint, lib. 1 , cap. :},)

TRATTE DES ETUDES. 238

jamais employer cette sorte de châtiment? Ce n'est pas là ma pensée. Je n'ai garde de condamner en général le châtiment des verges , après tout ce qui en est dit dans plusieurs endroits de l'Écriture , et surtout dans les Proverbes : Celui qui épargne la verge hait sonjils ; mais celui qui l'aime s'applique à le corriger\.. La folie est liée au cœur de l'enfant, et la verge de la discipline l'en chassera*. L'Écriture sainte, par ces paroles, et par d'autres pareilles, désigne peut-être la punition en général, etcondamnelafaussetendresse et l'aveugle indulgence des parents qui ferment les yeux sur les vices de leurs enfants, et par là les rendent incorrigibles. En supposant qu'il faille prendre le mot de verge à la lettre , il y a bien de l'apparence qu'elle conseille ce châtiment pour des caractères durs , grossiers , indociles , intraitables , insensibles à la réprimande et à l'honneur. Mais peut-on penser que l'Écriture , si remplie de charité et de douceur, si pleine de compassion pour les faiblesses même d'un âge plus avancé, veuille qu'on traite durement des enfants, dont les fautes souvent viennent plutôt de légèreté que de méchanceté?

Je conclus donc que les punitions dont il s'agit ici peuvent être employées, mais qu'elles ne doivent l'être que rarement, et pour des fautes importantes. Il en est de ces châtiments comme des remèdes violents qu'on emploie dans les maladies extrêmes : ils purgent, mais ils altèrent le tempérament et usent les organes. Une âme menée par la crainte en est toujours plus faible. Tout homme donc qui est préposé à la conduite des autres doit 3, pour guérir les esprits, user d'abord de douces remontrances, tenter la voie de la persuasion, faire goûter, s'il peut, l'honnêteté et la justice, inspirer de la haine pour le vice et de l'estime pour la vertu. Si cette première tentative ne réus-

' ProT. 13,24. nesti et aeqai conciliet animis faciatqu*

' Ibid. 22 , 15. vitiorntn odium pretium virtatnm : traa-

3 S^neque , aprci avoir décrit fort au srat deinde ad trUtiorcm oralionem ,

lon^ la conduite d'un tage médecin à qun moneat adiiuc et exprobret : novis-

l'ri;ard d'uu malade, en fait l'upplica- simc ad pœnaii, et bas adhiic leres et

tioii ù ceux qui gouvernent. rcvocabilc^ dccurrat : ultinia Bii(>plicia

« Ita iegum pr»!sidcm civitatJAquc Hcelcril)us ultimi.i ponnt, ut ncmo pereut,

rrctorem decet , quamdiu potest vcrbi* , niti quem perire eliam pereuntia interdt, .

et liis mollioribuii , ingénia curnre, ut [De Ira, tib. I , cap. 6.)

facienda «uadcat , cupiditatemque bo-

234 TBAlTi DRS ETUDES.

sit pas , il peut passer à des avis plus forts et à des reproches plus piquants. Enfin , quand tout aura , été employé inutilement , il en viendra aux châtiments , mais par degrés , laissant encore entrevoir l'espérance du pardon , et réservant les derniers pour des fautes extrêmes et pour des maux désespérés.

Que l'on compare un homme de cette sagesse et de cette modération avec un maître brusque, emporté, violent, tel qu'était un Orbilius, auquel Horace, son disciple, donne le surnom de plagosus ' ; et celui à qui Gicéron » avait confié l'éducation de ses enfants , qui poussait l'emportement jusqu'à la fureur. C'était un affranchi, dont Cicéron faisait grand cas d'ailleurs, et à qui il avait donné toute sa confiance. Dionysîus quidem mihi in amoribus est. Pueri autem aiunt eum furenter irasci. Sed homo nec doctior, nec sanctior fieri potest. J'avoue que je ne reconnais point ici le bon sens ni la prudence de Cicéron. Prévenu en faveur de cet affranchi , il paraît peu sensible au reproche qu'on lui faisait , comme si un tel défaut pouvait se couvrir par la science , et subsister avec la qualité d'un trèshomme de bien. Sed homo nec doctior, nec sanctior Jieri potest. Il fut bien détrompé dans la suite lorsque ce lâche et perfide esclave l'eut trahi.

Lequel des deux maîtres^, dit Sénèque, estimera-t-on le plus, celui qui, par de sages avis et par des motifs d'honneur, s'applique à corriger ses disciples , et un autre qui les déchire à coups de fouet pour quelques leçons mal récitées et pour d'autres fautes pareilles? S'y prit-on jamais de la sorte pour dresser un cheval ? et est-ce à force de coups qu'on le dompte ? Ne serait-ce pas un moyen sûr de le rendre ombrageux , fougueux, rétif? Un habile écuyer sait le réduire en le caressant d'une main flatteuse. Pourquoi faut-il que les hommes soient traités plus durement que les bêtes .^

• Un fouetteur, an homme sujet abat dare ac docere malit? Namquidnam astre et à frapper. quum est , gravius homiui et durins im ' Ad Attic. lib. 6, ep. I. perari, quam imperatur auimalibus mu- ' « Uter prœceptor liberalibus stadiis Lis? Atqui equum non crebris verberibas dignior, qui excarnificabit discipalos, exterret domandi peritus magister. Fiet si memoria illis non coustiterit, ant si euim formidolosas et contumax, nisi parnm agilis in legendo ocalas hseserit ; eum tactu blandiente permolseris. » (Sbn. an qai inoiûtionibus et Tcrecandia emen- d« Ciem. lii). i , cap. 16.)

TRAITE DES fiTUDES. 235

§ II. Règles à observer dans les châtiments

1. Il est certain que, si les enfants sont accoutumés de bonne heure à la soumission et à l'obéissance par la conduite ferme des pareuts et des maîtres , et qu'on ait soin de ne se relâcher jamais de cette fermeté, jusqu'à ce que la crainte et le respect leur soient devenus comme familiers , et qu'il ne paraisse plus dans leur soumission et dans leur obéissance aucune ombre de contrainte, cette heureuse habitude qu'ils auront prise dès l'âge le plus tendre leur épargnera presque toutes les punitions. Ce qui oblige pour l'ordinaire de recourir à cette extrémité , c'est l'indulgence aveugle qu'on a eue d'abord pour les enfants, qui rend presque incorrigibles leurs défauts , parce qu'on a négligé de s'y opposer dans leur naissance.

2. Rien n'est plus important que de bien discerner les fautes qui méritent d'être punies, et celles qui doivent être pardonnées. Je mets du nombre de ces dernières toutes celles qui arrivent par inadvertance ou par ignorance , et qui ne peuvent passer pour des effets de malice et d'une mauvaise intention, n'y ayant que celles qui viennent de la volonté qui nous rendent coupables. Un officier d'Auguste», se promenant un jour avec lui, fut si fort troublé de crainte à la vue d'un sanglier qui vint tout d'un coup vers eux , qu'il se mit à couvert du danger en y exposant l'empereur lui-même. La faute était considérable; mais Auguste , ne l'examinant que du côté de l'intention, se contenta de tourner la chose en raillerie : Hem non mînimi periculi, quia tamen fraus aberat, in jocum ver fit.

Je mets dans le même rang toutes les fautes de légèreté et d'enfance, dont le temps et l'âge les corrigeront infailliblement.

Je ne crois pas non plus qu'on doive employer le châtiment des verges pour les manquements où les enfants peuvent tomber en apprenante lire, à écrire, à danser; en apprenant même les langues, le latin, le grec, etc. , sinon dans de certains cas dont je parlerai. Il doit y avoir d'autres punitions pour des fautes où il ne paraît ni mauvaise disposition du cœur, ni envie de secouer le joug de l'autorité.

> Sueton. in Vita AuguatI, cap. 07.

3. C'est une grande partie du mérite des maîtres, de savoir imaginer différentes espèces et différents degrés de punitions pour corriger leurs disciples. 11 dépend d'eux d'attacher une idée de honte et d'opprobre à mille choses qui d'elles-mêmes sont indifférentes, et qui ne deviennent châtiments que par l'idée qu'on y a attachée. Je connais une école de pauvres, où l'une des plus grandes et des plus sensibles punitions contre les enfants dont on n'est pas content, est de les faire demeurer assis sur un banc séparé et le chapeau sur la têle, lorsqu'il vient quelque personne considérable dans l'école. C'est un tourment pour eux de demeurer dans cette situation humiliante, pendant que tous les autres sont debout et découverts. On peut inventer mille choses pareilles, et je ne cite cet exemple que pour montrer que tout dépend de l'industrie du maître. Il y a eu des enfants de qualité que Ton tenait aussi bien dans le respect en leur faisant appréhender d'aller sans souliers, que d'autres en les menaçant du fouet.

4. Le seul vice, ce me semble, qui mérite un traitement sévère , c'est l'opiniâtreté dans le mal , mais une opiniâtreté volontaire, déterminée et bien marquée. Il ne faut point donner ce nom à des fautes de légèreté et d'inconstance, dans lesquelles les enfants, naturellement oublieux et volages, peuvent retomber fréquemment, sans qu'on ait lieu de juger qu'elles partent d'un mauvais fonds. Je suppose qu'un enfant a fait un mensonge. Si c est une violente crainte qui l'y ait fait tomber, la faute est bien moindre, et ne demande qu'une douce réprimande. S'il est volontaire, délibéré , soutenu avec hardiesse , voilà une véritable faute, et certainement bien punissable. Cependant je ne crois pas que pour la première fois il faille employer le châtiment des verges, qui est la dernière extrémité par rapporta des enfants. Un père de bon sens ' , dit Sénèque, déshérite -t-il son fils pour une première faute , quelqueconsidèiTable qu'elle puisse être ? Non, sans doute. Il met tout en usage auparavant pour faire rentrer

* « Numquid aliquis sanus filium ex stylum. Malta ante tentât, quibus du-

prima offensa exhaeredat? Msi niagnae biam indolem , et pejore loco jain posi-

et multae injuri* patientiam evicerint , tam, revocet. Simni deplorata est, ul-

niïi plus est quod timet quam qaod tima experitur «(Sks. de Clcin. lib. \

damnât, non accedit ad decretorium c. li.)

son fils pn lui-même, et pour corriger, s'il le peut, son mauvais naturel ; et ce n'est que lorsque tout est désespéré, et que sa patience est poussée à bout, qu'il en vient à une extrémité si fâcheuse. Un maître doit à proportion suivre la même conduite.

5. J'en dis autant de l'indocilité et de la désobéissance, quand elle est soutenue opiniâtrement , et accompagnée d'un air de mépris et de révolte.

6. Il y a une autre sorte d'opîniâtreté qui regarde Tétude , et qu'on peut appeler opiniâtreté de paresse, qui cause ordinairement beaucoup de peine aux maîtres , lorsque des enfants ne veulent rien apprendre, si on ne les y contraint par la force. J'avoue qu'il n'y a rien de plus embarrassant ni de plus difficile à manier que de tels caractères , surtout quand l'insensibilité et l'indifférence se trouvent jointes à la paresse, comme cela est assez ordinaire. C'est pour lors qu'un maître a besoin de toute sa prudence et de toute son industrie pour rendre à son disciple l'étude , sinon aimable, du moins supportable , en mêlant la force à la douceur, les menaces aux promesses, les punitions aux récompenses. Quand tout a été employé sans fruit , on peut bien en venir au châtiment, mais non le rendre ordinaire et journalier;' car c'est pour lors que le remède est pire que le mal.

7. Quand le châtiment a été jugé nécessaire , il y a temps et manière de l'exercer. Les maladies de l'âme demandent d'être traitées au moins avec autant de dextérité et d'adresse que celles du corps*. Rien n'est plus dangereux pour celui-ci qu'un remède donné mal à propos et à contre-temps. Un sage médecin attend que le malade soit en état de le soutenir, et épie dans cette vue les moments favorables.

La première règle est donc de ne point punir un enfant dans l'instant même de sa faute, de peur de l'aigrir et de lui en faire commettre de nouvelles en le poussante bout; mais de lui laisser le temj)s de se reconnaître , de rentrer en lui-même , de sentir «on tort , et en môme temps la justice et la nécessité de la punilion , et par là de le mettre en état d'en profiter.

« Ut corporam, ita animorum , moUiter vitia traeUuda luat. » ( Si^. U« '/ lih. 7, cap. 30.)

238 TBAITB DES ÉTUDES.

Le maître , de son côté , ne doit jamais punir avec passion ni par colère , surtout si la faute qu'il punit le regarde personnellement, comme serait un manque de respect, et quelque parole choquante. Il doit se souvenir d'un bon mot que dit Socrate à un esclave dont il avait sujet de se plaindre : Je te traiterais comme tu le mérites^ si je ne me sentais en colère \ Il serait à souhaiter que toutes les personnes qui ont autorité sur les autres fussent sembjables aux lois ' , qui punissent sans trouble et sans emportement , et par le seul motif du bien public et de la justice. Pour peu qu'il paraisse d'émotion sur le visage du maître, ou dans sou ton , l'écolier s'en aperçoit aussitôt, et lisent bien que ce n'est pas le zèle du devoh* , mais l'ardeur de la passion , qui allume ce feu: et il n'en faut pas davantage pour faire perdre tout le fruit de la punition , parce que les enfants , tout jeunes qu'ils sont , sentent qu'il n'y a que la raison qui ait droit de corriger.

Comme la punition doit être rare, il faut tout employer pour la rendre utile. Montrez , par exemple , à un enfant tout ce que vous avez fait pour éviter cette extrémité. Paraissez-lui affligé de vous y voir réduit malgré vous. Parlez devant lui avec d'autres personnes du malheur de ceux qui manquent de raison et d'honneur jusqu'à se faire châtier. Retranchez les marques d'amitié ordinaires jusqu'à ce que vous voyiez qu'il ait besoin de consolation. Rendez ce châtiment public , et tenez-le secret, selon que vous jugerez qu'il sera plus utile à l'enfant ou de lui causer une grande honte , ou de lui montrer qu'on la lui épargne. Réservez cette honte publique pour servir de dernier remède. Servez-vous quelquefois d'une personne raisonnable qui console l'enfant , qui lui dise ce que vous ne devez pas lui dire vousmême, qui le guérisse de la mauvaise honte, qui le dispose à revenir à vous , et auquel l'enfant dans son émotion puisse ouvrir son cœur plus librement qu'il n'oserait le faire devant vous. Mais surtout qu'il ne paraisse jamais que vous demandiez de l'enfant d'autres soumissions que celles qui sont raisonnables et

* « Ad coercitionem errantiam irato ^ « Prohibenda maxime est ira in pu-

castigatore non estopus... Inde est niendo... optandumque ut ii qni prae-

quod Socrates serro ait : Cœderem te , sunt aliis legam similes sint , qaœ ad

nisi iraseerer. » (Skit. de Ira , lib. I , puniendam asquitateducuntur , non ira-

cap. 15.) cuBdia.41 (Cia. dç ofjlc. lib. 1 , n. 89.)

TfiAlTE DES ETUDES. '2Z9

nécessaires. Tâchez de faire en sorte quMl s'y condamne luimême, et qu'il ne vous reste qu'à adoucir la peine qu'il aura acceptée. Chacun doit employer les règles générales selon les besoins particuliers.

Mais si l'enfant qu'on punit n'est sensible ni à l'honneur ni à la honte, il faut faire en sorte que le premier châtiment qu'on emploiera fasse sur lui parla douleur une vive et durable impression , afin qu'au défaut d'un plus noble motif la crainte au moins puisse le retenir.

Je n'ai pas besoin d'avertir que les soufflets, les coups et les autrès traitements pareils, sont absolument interdits aux maîtres. Ils ne doivent punir que pour corriger, et la passion ne corrige point. Qu'on se demande à soi-même si c'est de sang-froid et sans émotion qu'on donne un soufflet à un enfant. La colère ', qui est elle-même un vice, peut-elle être un remède bien propre pour guérir les vices des autres?

ABTICLE VI.

Des réprimandes.

Cette matière n'est guère moins importante que celle des punitions, parce que l'usage en est plus fréquent , et que les suites peuvent en être aussi dangereuses.

Pour rendre les réprimandes utiles , il me semble qu'il y a trois choses principalement à considérer : le sujet, le temps , la manière de les faire.

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