‹ Traite des etudes. -- (volume 2)Chapitre 48 sur 66 · Du geste · texte numérisé non relu

Du geste

Le geste suit naturellement la voix , et se conforme comme elle aux sentiments de l'âme. C'est un langage muet , mais éloquent , et qui souvent a plus de force que la parole même.

Comme la tête a le premier rang entre les parties du corps , elle l'a aussi dans l'action. La première règle est de la tenir

^ « Omnis motus animi saum quem. habitam a nobis acceperit, hune jadi-

dam a natnra babet vultam, et sonum , com animis dabit. Est enim mentis in-

et gestum , etc. w (Cic. de Ora<. lib. 3, dex , et velut exemplar; ac totidem ,

a. 2E6-2I9.) quot illa , mutationes habet. » (QaiwT.)

* « In bis primum est bene affici , et ^ « A principio clamare , agreste quid-

• oncipere imagines rerum , et tanquam dam est. w (Cic. de Orat. lib. 3 , n. 227.) "i?ris moveri. Sic yelut média vox , quero

TRAITE DES ETUDES- 3lS

droite , et dans une assiette naturelle. La seconde, de conformer ses mouvements à la prononciation même et à l'action de l'ora leur. Quand il s'agit de refuser ou de rejeter, et que nous marquons avoir quelque chose ou quelque personne en horreur et en exécration , alors , eu même temps que nous repoussons de la main , nous détournons la tête pour marque d'aversion.

Ce qui domine principalement dans cette partie , c'est le visage. Il n'y a sorte de mouvement et de passion qu'il n'exprime. Il menace , il caresse, il supplie ; il est triste, il est gai; il est fier, il est humble;, il témoigne aux uns de l'amitié, aux autres de l'aversion. Il fait entendre une infinité de choses , et souvent il en dit plus que n'en dirait le discours le plus éloquent.

Je n'ai jamais pu comprendre comment l'usage des masques ' a pu durer si longtemps sur le théâtre des anciens; car certainement il ne se pouvait pas faire qu'il n'amortît beaucoup la vivacité de l'action, qui paraît principalement sur le visage, qu'on peut regarder comme le siège et le miroir de tous les sentiments de l'âme. N'arrive-t-il pas souvent que le sang, selon qu'il est mis en mouvement par les différentes passions, tantôt couvre le visage d'une subite et modeste rougeur, tantôt l'enflamme et y allume le feu de la colère; quelquefois, en se retirant, le laisse pâle et glacé de crainte ; d'autres fois , y répand une douce et aimable sérénité ? Tout cela se marque et se peint sur le front et sur les joues. Le masque , en couvrant le visage , lui ôte ce langage si énergique , et le prive d'une espèce d'âme et de vie qui le rend rinlerprèle fidèle de tous les sentiments du cœur. Je ne suis donc };as étonné de la remarque que fait Cicérou en parlant de Roscius , par rapport à l'action. Nos anciens » , dit-il , jugeaient nueux que nous lorsqu'ils ne donnaiciit pas leur approbation entière à Roscius même, parce qu'il pronon^it sous W masque.

' l.es ncleurs nvniciit de.i niii5(|ue<i, du .Mu!i({ue et du Renard :

qui étaient une e»ptcc de cutque qui cou- IVr.oi» un iragi. am fortf »uJpr* vidcrat.

\riiit toute la télr, et qui, oulre lei G quanti »|irrir»: liiquit; ccirlnum non

triiitf du vitale, refirraeataient encore iiul>«: I

la harlie, le» cbcvcm , les 'oreillei , et » « Quo tncUus noitri llli ^eIles , qui

junqti'aux ornrmrnli» (|ue legfemmciem- penoDulum , ne Uosclum quidcni , ma-

ployaient dan* leur coiffure. Cela »en à gnopere laudabaut. »» {iJe Oral. lil>. 3,

•oteudre ce que dit l>bcdre dam la fiihle u. 221.

TRACrE DES ETUDES.

Mais le visage a lui-même une partie dominante, qui sont les yeux ». C'est par eux surtout que notre âme se manifeste, et sort en quelque manière au dehors ; jusque-là que , sans même qu'on les remue, la joie les rend plus vifs , et la tristesse les couvre d'une espèce de nuage. Ajoutez à cela que la nature leur a donné les larmes , ces fidèles interprètes de nos sentiments , qui s'ouvrent impétueusement un passage dans la douleur, et coulent doucement dans la joie. Mais que ne deviennent-ils point par la diversité des mouvements qu'on leur donne ! animés , languissants, fiers, menaçants, doux, rudes et terribles ; et tout cela , suivant le besoin et l'occasion.

Pour abréger, je passe aux mains ' , sans le secours desquelles l'action serait languissante et presque morte. De combien de mouvements ne sont-elles point susceptibles , puisqu'à peine y a-t-il un mot qu'elles ne soient quelquefois jalouses d'exprimer? car les autres parties du corps aident et contribuent à la parole ; mais on peut presque dire que celles-ci parlent elles-mêmes et se font entendre. On sait que les pantomimes ^ faisaient profession de représenter au naturel, et de peindre, pour ainsi dire , par leurs gestes et par leurs attitudes , toutes les actions et toutes les passions des hommes. Les anciens appelaient cet art des pantomimes une espèce de musique muette 4, qui avait trouvé le

I « Sed in ipso vnlta plurimum vai«nt oculi , per quos aninius maxime émanât; ut, citra raotum quoque, et hilaritate enitescant , et tristitia quoddam nubilcm dacant. (juin etiam laorymas his natura mentis indices dédit : quse, aut erumpunt dolore , aut laetitia manant. Motu vero intenti, remissi, superbi, torvi, mites, asperi finnt : quae, utactu8poposcerit,fingentnr. » (Quiht.)

* « Manus vero , sine quibus trunca esset actio ac debilis, vix dici potest quot motus liabeant, quum pêne ipsam verborum copiam persequautur. JNam c.T-terae partes loquentem adjuvant : hai /prope est ut dicam) ipse loquuutur. »

(Idem.)

3 Un prince de Pont étant venn à la cour de Néron pour quelques affaires , et ayant vu un fameux pantomime gesticuler avec tant d'art et d'industrie qu'il entendait parfaitement tout ce qu'il voul it dire, pria l'empereur, eu par-

tant, de vouloir bien lui faire présent de ce danseur; et, comme Néron lui eut demandé à quel usage il le destinait, « C'est, dit ce prince étranger , que j'ai pour voisins des barbares dont personae n'entend la langue; et cet homme, par ses gestes , me servira de truchemeut. » (LuciAw. de Saltat.)

* « Hanc partem, musicae discipliuaB mntam nominavere majores , scilicet quae ore clauso manibus loquitur , et quibusdam gesticulationibus facit intelligi quod vix narrante lingua, aut scrip" turae textu, posset agnosci. « (Au» eu Cassiod., lib. I , Episl. 10.)

« Loquacissimae manus , linguosi digiti, clamosum sileutium, expositio ta« cita... » (Id. lib. i,EpisUult.)

a Mirari solemus scenae peritos , quod in omnem significationem rerum et affectuum parata illorum est manus, et verborum velocitatem gestus assequitur. » iS<iti.Epist. 121.)

IRAITÉ DES ÉTUDES. 317

moyen de substituer le langage des mains à celui de la bouche , de parler aux yeux par le secours des doigts , et d'exprimer, par un silence plus éloquent et plus énergique que la parole même, ce qu'à peine le discours ou l'écriture eussent pu faire entendre.

Le mouvement des mains suit naturellement la voix , et doit s'y conformer. Dans le geste périodique et ordinaire, on doit porter la main droite de gauche à droite , en commençant devant soi et finissant à côté , les doigts de la main étant un peu élevés au-dessus du poignet, ouverts et en liberté, étendant le bras de toute sa longueur, sans lever le coude aussi haut que !'épaule, mais le tenant toujours détaché et éloigné du corps , et observant que c'est par le mouvement du coude que doit ordinairement commencer le geste. Après cela on porte la main gauche de droite à gauche, avec les mêmes proportions qu'on aura gardées pour la main droite. Il faut suspendre et soutenir le bras , après chaque geste , à côté de soi , jusqu'à ce que la période finisse : et lorsqu'elle est finie, les deux mains doivent tomber négligemment sur la chaire si c'est là qu'on parle, et jamais en dedans ; ou tout de leur long sur la personne , si on parle debout, sans appui ; ou sur les deux genoux , si on parle assis sur une chaise. Il y a mille manières de varier ces gestes , que l'usage seul et l'exercice peuvent apprendre.

Il y a une seconde espèce de geste qui regarde les étendues et les dimensions de chaque chose.

Pour marquer la hauteur, il n'y a qu'à élever les yeux le plus haut qu'il est possible , sans élever presque la tête , mais la détournant un peu de côté ou d'autre, et rabaisser ensemble les deux bras tout de leur long, mais les tenant éloignés du corps, en sorte que le dehors des mains soit tourné vers l'auditeur.

Pour marquer la profondeur, il n'y a qu'à baisser les yeux en terre, et porter du côté qui leur est contraire les deux bras élevés, montrant le dehors de la main qui sera vers l'auditeur, l'autre main demeurant plus élevée et plus en liberté.

Pour marquer la largeur, il suffit d'étendre en même temps les deux mains, commençant toujours devant soi et finissant aux deux côtés, en sorte que les mains soient au niveau du poi-

gnet , et que les yeux se portent en rond dans tout l'espace quèli les mains pourront marquer.

Pour marquer la longueur, il faut porter les deux bras ou deçà ou delà , d'un niême côté, en sorte que les mains soient au niveau du poignet , du coude , et au niveau Tune de l'autre , le dedans des mains étant tourné en bas.

La troisième espèce de geste regarde les passions. Cette matière est trop étendue pour pouvoir entrer dans un abrégé aussi court que celui-ci, où mon dessein n'est que de donner les règles les plus générales et les plus nécessaires; les maîtres suppléeront facilement le reste.

Les maîtres de l'art' avertissent que le geste de la main doit commencer et finir avec le sens; parce qu'autrement il faudrait qu'il précédât la parole, ou qu'il durât encore après. Or, l'un et l'autre seraient vicieux.

11 ne faut point prétendre qu'on puisse donner sur la matière que je traite ici des règles fixes et certaines , telle chose , comme le remarque Quintilien , convenant à l'un , qui siérait mal à un autre, sans qu'on puisse trop quelquefois en rendre de raison, jusque-là que, dans quelques-uns ^, les vertus de la prononciation sont sans grâce, et dans quelques autres les vices mêmes ne déplaisent pas. Ainsi chacun ^ , pour former son action , ne doit pas seulement consulter les règles générales , mais encore étudier avec soin son naturel propre et ses qualités personnelles.

Mais le précepte le plus important de tous , soit pour la voix , soit pour le geste , c'est d'étudier la nature , de la regarder ici » aussi bien que dans tout le reste, comme le meilleur maître et le plus sûr guide qu'on puisse suivre, et de faire consister la perfection de l'art dans une parfaite imitation de la nature, qu'il tâche seulement, à la manière des peintres , d'embellir un peu et d'orner, maissans jamais s'écarter de la ressemblance. Quand les enfants sont ensemble en liberté , qu'ils s'entretiennent et

' Quintil. ^ <c Quare Dorit se quisque , nec tan

^ « In quibusdam virtutes non babent tum ex commimibus praeceptis , sed etia».

(ratiam, in quibusdam vitia ipsa delec- ex natura suacapiatconsiliumformaudi*

tant. » actiouis. m

TBAITÉ DES ETUDES. 319

parlent avec quelque chaleur , ils' ne se mettent point en peine de chercher ni le ton , ni le geste; tout leur vient comme machinalement, parce qu'ils ne font que suivre l'impression delà nature. Pourquoi , lorsqu'on les excerce à la déclamation , les trouve-t-on pour l'ordinaire presque muets, immobiles, embarrassés , déconcertés ? C'est qu'ils croient que pour lors il faut parler et agir d'une manière toute différente ; en quoi ils se trompent fort. C'est pourquoi on ne peut de trop bonne heure, dans les classes, lorsqu'il s'agit de faire parler les enfants ou de leur faire réciter leurs leçons, les accoutumer à prendre un ton naturel, c"est-à-d ire tel qu'ils l'ont dans leurs entretiens familiers. J'en dis autant de quiconque doit prononcer en public. Ce que je dis ici n'est point contraire à l'étude du geste et de la voix , que j'ai si fort recommandée. Cette étude a dû précéder dans le cabinet ; mais , dans la prononciation même, l'orateur ne doit point paraître y songer. Il faut que tout coule de source, que l'art soit devenu nature en lui , que sa voix et son geste ne montrent rien d'étudié , et qu'il se souvienne bien de ce grand principe, qui regarde généralement toutes les parties de l'éloquence :

Rien n'est beau que le vrai ; le vrai seul est aimable '.

ARTICLE III

Des compositions et des actions publiques.

C'est par les compositions, soit en vers, soit en prose, que les régents font le plus d'honneur à leurs collèges , et qu'ils établissent d'une manière plus éclatante leur propre réputation. L'université a eu dans tous les temps des poètes et des orateur» célèbres , qui se sont piqués de la maintenir en possession de la gloire qui lui est acquise depuis si longtemps de briller et d'exceller en tout genre de littérature ; et chaque professeur doit regarder cette gloire de l'université comme un précieux héritage qu'il est obligé de conserver, et même , s'il se peut , d'augmenter par son travail et son application.

Les compositions dont je parle ici se font ordiuairemenl pour

* bcspréa-ji, Ep. 9-

330 TUAITB DES ETUDES.

célébrer le nom et les actions des princes, des généraux d'armée, des ministres , des magistrats , en un mot , de tous les grands hommes qui se distinguent par quelque endroit que ce puisse être : et c'est comme un hommage public que l'université rend à la vertu et au mérite.

Mais il faut se souvenir que cet hommage n'est dû en eftfct qu'à la vertu et au mérite, et que , quand il n'est point fondé sur la vérité , il dégénère en une honteuse adulation , qui déshonore également et celui qui prodigue les louanges et celui qui les reçoit. Il ne faut donc jamais louer que ce qui est véritablement louable, et ne le faire même ordinairement qu'avec modestie et retenue , en évitant ces exagérations outrées qui ne servent qu'à rendre douteux ce qu'on dit.

Il y a une manière de louer si outrément fausse, et qui heurte si ouvertement le goût et le jugement public, qu'il ne faut, ce me semble , qu'un peu de sens commun pour l'éviter. C'est ainsi que Néron , lorsqu'il fit l'oraison funèbre de l'empereur Claude son prédécesseur, fut écouté avec attention dans tout le reste •; mais quand il vint à parler de sa prudence et de sa sagesse , on ne put s'empêcher de rire , quoique la harangue fût fort éloquente et composée par Sénèque , qui avait l'esprit très-agréable et le style très-fleuri, selon le goût de son siècle, mais qui manquait quelquefois de jugement.

Il est un autre défaut moins choquant en apparence , mais non moins condamnable parce qu'il blesse la religion : c'est d'attribuer aux princes des qualités qui n'appartiennent qu'à Dieu , en les regardant comme les maîtres de la nature, qui en disposent à leur gré, qui changent l'ordre des saisons comme il leur plaît, et leur faisant croire qu'en donnant le titre de ministre ils en donnent aussi le mérite: flatterie impie, qu'on ne pardonne pas même à un païen ' , qui, parlant à un empereur qui se faisait traiter de dieu , et qui l'avait chargé de l'éducation de jeunes princes ses petits-neveux , le prie de lui inspirer tout l'esprit dont

t « Caetera pronis auimis audita. Post- nium amœnum, et temporis illias au-

qaam ad proridcntiam sapientiamque ribus accommodatum. » (Tac. Annal, lib,

flexit,nemo risu! temperare,quanquam 13, c. 3.)

oratio, a Seneca composita , multum ^ QHJntilien.cuUus prœferret , ut fuit illi viro iiige-

lltAlTE DES ETUDES. ,)2I

il a besoin pour remplir un si noble emploi , et de le rendre tel qu'il l'a cru '. 11 y a, pour me servir d'une expression de l'Écriture, «ne oreille jalouse qui écoute avec indignation de tels discours, 4uris zeli audit omnia^ ; et l'on ne peut dire combien de tels blasphèmes (car je ne crains point de les appeler ainsi) sont capables d'attirer de malheurs et de malédictions sur un rovaume chrétien.

Le goût de la saine éloquence inspire des manières bien différentes, et donne surtout pour ce qui regarde les éloges une prudente discrétion et une sage sobriété. Il faut, dans cette matière , imiter autant qu'on le peut l'adresse ingénieuse et pleine d'art des anciens , qui savaient louer d'une manière fine et délicate , et quelquefois même en paraissant faire tout autre chose. Cicéron, dans son beau plaidoyer pour Ligarius, dit qu'il espère que César, qui n'oublie rien que les injures qu'on lui a faites^ y se souviendra de l'attachement inviolable que les frères de Ligarius ont eu pour lui : Qui oblivisci nihil soles prœter injurias. Un mot jeté de la sorte dans un discours vaut un panégyrique entier. Horace"*, en marquant qu'il ne se sent pas assez de force pour décrire les éclatantes victoires d'Auguste, semble n'avoir en vue que de répondre à ceux qui l'exhortaient à renoncer à la satire : mais son véritable dessein est de louer ce prince d'une manière qui puisse ne point blesser son extrême délicatesse sur le sujet des louanges: Cui maie si palpere, recakitrat undique tutus. Ce qu'il se fait répliquer par Trébatius, qu'au moins il pourrait célébrer les vertus privées et paciOques d'Auguste, sa justice, sa constance, sa grandeur d'âme , comme Lucilius l'avait fait à l'égard de Scipion; ce tour, dis-je, est du même goût, et a quelque chose encore de plus flatteur, par la comparaison indirecte de ce f rince avec un aussi grand homme que Scipion.

M. Despréaux, digne disciple d'Horace, a imité en plusieui'i endroits l'habileté de son maître à louer; mais je ne sais s'il en est un plus beau et plus ingénieux que celui oij il met l'éloge de Louis XIV dans la bouche de la Mollesse :

I " et (|uaiiluin iiiihi* rop^rlntionU lih. 4.)

«djecit . tautuni iu^cnii adipirct ; de>li;r> • .Snp , 1 , 10.

>i»t ar vuiens adaU . et me , qualeni c**e ^ l'ro l.tgario , n. 3&.

<.<«(lidii. fHcUt. u (QuiMT. io /;r.//. « Ub. 2.Sil. I,

3'^:^ THAITE DKS ETUDE»

Htilis! quVst devenu ce temps, ct:t heureux loiiip.-i. Ou les rois s'honoraient du nom de fainéants? .. Cii doux siècle n'est plus. Le ciel impitoyable A placé sur le trône un prince infatigable : Il brave mes douceurs , il est sourd à ma voix ; Tous les jours 1-' m'éveille au bruit de ses exploits Rien ne peut arrêter sa vigilante audaee ; L'été n'a point de feux , l'hiver n'a point de glace : J'entends à son seul nom tous mes sujets frémir. En vain deux fois la paix a voulu l'endormir : Loin de moi, son courage, entraîné par la gloire, Ne se plaît qu'à courir de victoire en victoire '.

Voilà un modèle parfait ; et quiconque aura Tart de faire entrer dans une pièce de vers quelque chose de pareil, peut compter sûiement sur les suffrages du public.

Les louanges et les éloges ne sont pas la seule matière des poèmes et des actions publiques. On peut choisir d'autres sujets, qui ne fournissent pas moins à l'orateur, et ne plaisent pas moins aux gens de bon goût; comme sont les dissertations sur l'éloquence, sur la poésie, sur l'histoire, ou sur quelque matière de littérature. On en trouve des exemples dans le recueil qu'on vient de donner de quelques pièces en vers et en prose de professeurs de l'université.

Comme les discours dont je parle, soit panégyriques, soit dissertations, se font principalement pour l'éclat et la parade, je sais que , selon les règles de la saine rhétorique , on peut y étaler avec pompe les richesses de l'éloquence, et que l'art, qui doit se cacher ailleurs., peut se montrer ici avec plus de liberté. Mais cependant il faut le faire avec retenue, se souvenir qu'un discours solide et plein de choses emporte toujours les suffrages, ne point chercher à mettre partout de l'esprit, j'entends de cet esprit et de ces pensées qui brillent comme le clinquant; et surtout éviter ces tours affectés et ces espèces de pointes qui peuvent plaire à une multitude ignorante, mais qui révoltent tout auditeur sensé et judicieux.

Le Panégyrique de Trajan par Pline le Jeune , le recueil d v. pareils discours intitulé Panegyrici veteres , et , encore dIu/ï

» Lutrin , ch. 3.

que cela , les ouvrages de Sénèque, peuvent fournir beaucoup de pensées à un orateur ; mais il doit les réformer sur le style de Cicéron. On trouve aussi, pour ce genre, de grands modèles dans les oraisons funèbres et dans les discours académiques des modernes.

ARTICLE IV

Des éludes que doivent faire les maîtres.

Ce que j'ai dit des compositions et des actions publiques a beaucoup d'éclat pour l'extérieur , mais ne fait pas le devoir essentiel d'un régent, qui consiste dans l'instruction solide qu'il doit à ses écoliers. Pour y réussir, il a besoin d'étude et de travail. Les classes , même les plus basses , demandent une certaine étendue d'érudition qui ne s'acquiert que par la lecture; et d'ailleurs , pour l'ordinaire , un professeur ne s'y borne pas , et doit se mettre en état de passer dans les classes supérieures.

La première étude qu'un régent doit faire , est celle qui regarde les matières qu'il enseigne et les auteurs qu'il explique. Ainsi, par exemple , il n'est point permis à un grammairien d'ignorer ce que les anciens ont écrit sur la grammaire , et encore moins ce que nous en ont laissé messieurs de Port-Royal. Un professeur de rhétorique doit avoir puisé son art dans les sources mêmes , et avoir étudié à fond les anciens rhéteurs grecs et latins. Ce n'est pas que ni l'un ni l'autre doivent accabler leurs écoliers d'un grand nombre de préceptes : mais , pour en faire le choix, il faut les savoir tous; et un maître habile, qui joint le discernement à la capacité, tire de ses lectures un grand secours pour instruire les jeunes gens.

J'en dis autant par rapport aux auteurs. Les plus faciles ont leur obscurité. Un régent doit avoir sur ceux qu'il explique tous les interprètes, ou du moins les plus estimés. Il s'y rencontre, à la vérité, parmi beaucoup de solides remarques, bien des choses inutiles ; mais il sait en faire le triage, et ne débiter à ses écoliers que ce qui convient à leur âge et à leur portée.

Outre l'étude de la classe, un régent doit se faire un fonds d'érudition tel qu'il convient à tout honune qui se mêle de litté-

rature. Le grec doit lui devenir familier; l'iiistoire ne doit point lui être inconnue. Et il ne faut pas que l'étendue de ces connaissances l'effraye; il est incroyable combien une beure ou deux, données régulièrement chaque jour à l'étude , mènent loin au bout d'une année. Il ne faut qu'avoir le courage de commencer, se joindre, si cela est possible, à quelque confrère laborieux et de bonne volonté, pour conférer ensemble sur les auteurs qu'on aura vus séparément; ne rien lire sur quoi on ne fasse des extraits, en remarquant ce qui regarde différentes matières, éloquence, poésie, histoire, antiquités. Je me souviens d'avoir lu de la sorte, il y a longtemps , presque toutes les Vies de Plutarque , avec un ami habile et d'excellent goût. Chaque semaine nous consacrions une après-midi à cette petite conférence , qui se faisait en se promenant quand le temps le permettait. On observait de part et d'autre ce qu'on avait trouvé de plus beau et de plus remarquable. Chacun proposait ses difficultés; et souvent l'on était étonné d'avoir passé trop légèrement sur des endroits qu'on avait cru entendre, et qu'on n'entendait point effectivement. Je ne sache rien de plus agréable , pour des personnes d'esprit et qui se piquent de littérature , que ces sortes de promenades et d'entretiens.

Le Tite-Live s'est lu tout entier, il y a quelque temps, dans de pareilles conférences qui se tenaient une fois chaque semaine au collège de Beauvais, où quelques professeurs d'autres collèges aussi voulaient bien se trouver quelquefois ; et, quoique chaque séance ne fût pas bien longue parce qu'elle se tenait après la classe du soir, cependant, au bout d'un certain nombre d'années , l'auteur s'est trouvé fini et le travail achevé. M. Crevier , régent pour lors de seconde au collège de Beauvais , et maintenant de rhétorique, tenait la plume, et était chargé de faire les remarques , pour les donner dans la suite au public avec une nouvelle édition de l'auteur.

Pour faire ces sortes d'études , on conçoit bien qu il faut avoir un certain nombre de livres; et je ne puis trop exhorter les professeurs à se faire chacun une petite bibliothèque plus ou moins grande , selon leurs besoins et leurs revenus. La libéralité du roi,en établissant l'instruction gratuite dans tous nos collèges, nous-

a mis eu état, et, je puis ajouter, clans Tobligation de faire celîe Ô 'pense absolument nécessaire pour notre profession , comme /f ; instruments le sont dans chaque métier pour les ouvriers, A c.ibiade. trouvant un maître qui n'avait riec des ouvrages d'Honere ' , ne put s'empêcher de lui donner un soufflet , et le trai!?. d'ignorant, et d'homme qui ne pouvait faire que des écoliers igno* rants. Ne pourrait-on pas dire quelque chose de pareil d'un professeur qui serait sans livres ?

Il est difficile d'avoir du goût pour les lettres sans en avoir pour les livres, qui font la consolation d'un homme d'esprit, surtout dans la vieillesse , comme Cicéron le marque si élégamment dans une lettre à son ami Atticus , où il le prie de lui réserver sa bibliothèque, destinant pour cet achat une partie de ses revenus. Biblloth^cam tuam cave cuiquam despondeas, quam vis acrem amatorem inoeneris : nam ego omnes meas vindemlolas €0 reservoy ut illud subsidium senectutiparem^. Dans une autre lettre il témoigne que cette acquisition le mettra au comble de ses vœux, et le rendra l'homme le plus heureux qui soit au monde. ISoLl desperare fore ut libros tuosfacere pouim meos. Quod si assequor, super o Crassum dlvit'ds; atque omnium agros, liicos , prata contemno.

Dans le moment même que j'écris ceci , j'apprends qu'un professeur, touché du même désir que Cicéron , et entrant dans son goût, ne craint point de se charger d'une rente viagère de quatre cents livres pour acquérir et s'approprier la bibliothèque d'un de ses confrères , mort depuis peu dans l'université, et qui avait fait un bon usage de ses livres ^. Je souhaite que ïexemple de l'un et de l'autre ait beaucoup d'imitateurs.

Nous avons grand intérêt de réveiller parmi nous, ou plutôt di conserver ce goût de science et d'érudition qui a toujours rép lé dans l'université, et de nous animer d'une noble émulation pir le souvenir de ces grands hommes qui lui ont fait tant d'honu-ur, et dont les noms sont si connus et si respectés dans tout

' iCllan. I. 3, c. 38 dont j'ai parlé ailleurs, et qui préparait

' Uh. I , Kp. 0. encore d'autres oavrages fort utUea psar

3 C'est M. Ileuznt, aoteur de dsui li- la Jeuoesse. in • latin* fnit» jiour les eomiBeiicauU ,

TR. DES KTLI). T. lU.

a2G TBAITÉ DES ÉTUDES.

l'empire de la littérature : Budé, Turnèbe, Ramus, Lambin, Muret, Buchanam, Passerai, Casaubon, tous professeurs dans l'université, ou au collège Royal.

C'est ce goût des belles-lettres et des livres qui a procuré à la France tant de célèbres imprimeurs, qui ont porté l'art de l'imprimerie au souverain degré de perfection. Je ne puis m'empêcher d'insérer ici ce qu'on trouve dans M. Baillet» au sujet des fameux Estienne, qui ont rendu leur nom immortel , non-seulement par la netteté et la beauté de leurs caractères hébreux, grecs et romains , mais encore par leur exactitude sans exemple, parleur habileté, et par le grand désintéressement qui leur fit préférer l'intérêt du public au leur.

On sait, dit cet auteur », la belle économie de la maison de Robert Estienne. Il ne recevait dans son imprimerie que des ouvriers habiles en grec et en latin, et capables d'être maîtres ailleurs. Il avait outre cela des valets et des servantes à qui il était défendu, aussi bien qu'à tous les ouvriers de l'imprimerie, de parler autrement que latin. Sa femme et sa ûlie Tentendaient fort bien, et étaient de concert avec tous les domestiques pour ne point parler autrement ; de sorte que les magasins , les chambres, la boutique, la cuisine, en un mot depuis le toit jusqu'à la cave, tout parlait latin chez Estienne. Ce généreux imprimeur avait ordinairement chez lui dix hommes de lettres, tous des pays étrangers, faisant sous lui l'office de correcteur des impressions . Non content de l'application avec laquelle il travaillait à la correction de toutes les épreuves qui sortaient de ses presses , il exposait en public les feuilles imprimées et non tirées, et promettait quelque récompense à ceux qui y trouveraient des fautes.

Rien n'était plus admirable que la boutique de ce célèbre imprimeur, pour le zèle, pour l'ardeur, pour le goût des livres et des sciences , pour l'application et l'exactitude à s'acquitter de ses devoirs, pour le désintéressement, pour la noblesse d'âme et de sentiments, et pour l'amour du bien public. Ce ne sera pas sans doute nous faire tort, ni déshonorer notre état, que de.nous

' Jugem. des Sav. t. I. — ^ Même ouvr. , tome VI.

TJRAITE DES ETUDES, 327

proposer un si beau modèle à imiter. C'a été ma vue dans cette petite digression, que je prie le lecteur de me pardonner.

ARTICLE V

Application de quelques règles particulières à la conduite . . et à l'intérieur des classes.

Je n'ai rien rapporté dans cet ouvrage que ce qui se pratique ordinairement dans les classes , à l'exception de deux articles qui regardent Tétude de la langue française et celle de l'histoire, auxquelles je souhaiterais qu'on donnât plus de temps et de soin qu'on n'a coutume de le faire. Je comprends dans l'étude de l'histoire celle de la géographie, de la chronologie, de la fable et des antiquités. On a lieu souvent d'en parler dans les classes ; mais , pour l'ordinaire, elles n'y sont point enseignées d'une manière suivie, et réglée par principes et par méthode.

On convient que ces études font une partie importante de l'éducation des jeunes gens, et qu'elles sont pour eux, ou d'une nécessité absolue, ou du moins d'une très-grande utilité : mais on doute qu'elles puissent entrer dans le plan des classes, où la multiplicité des matières qu'on y enseigne ne laisse aucun vide ; certainement la chose n'est point sans difflculté. Je ne la crois pourtant pas absolument impraticable.

Premièrement, pour ce qui regarde la langue française, une demi-heure donnée deux ou trois fois par semaine à celte étude peut suffire, parce quelle doit se continuer pendant le cour^ de toutes les classes. Jusqu'à ce qu'on ait composé un livre, à l'usage des Jeunes gens, où l'on fasse entrer les règles de la grammaire les plus nécessaires, et les principales observations de M. de Vaugelas, du V. Bouhours, etc., sur la langue française , les maîtres peuvent se contenter d'expliquer les unes et les autres de vive voix à leurs écoliers, et d'en faire l'application à quelque bel endroit d'un livre français. Quinze ou vingt règles et observations sufliraient pour une année.

L'histoire pourrait se distribuer de la manière qui suit : celles de l'Ancien et du Nouveau Testament seraient pour les trois premières classes, sixième , cinquième et quatrième ; la fable et les

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aiuiquités, pour la troisième; l'histoire grecque, pour la seconde ; l'histoire romaine jusqu'aux empereurs, pour la rhétorique; enfin l'histoire des empereurs, pour la philosophie.

Je n'entends pas qu'on explique en classe toutes ces histoires aux jeunes gens; cela demande trop de temps, et serait absolument impossible. Mon dessein serait qu'on leur donnât tous les jours une certaine tâche à lire chez eux en particulier, dont on leur ferait rendre compte de temps en temps dans la classe. Pour cela, il faudrait avoir des livres composés exprès pour les jeunes gens.

Nous en avons deux excellents pour l'histoire sainte : savoir, le Catéchisme historique de M. l'abbé Fleury, qui peut servir en sixième; et l'Abrégé de l'Ancien Testament, imprimé chez Jean Desaint, dont les journaux de Paris et de Trévoux ont parlé fort avantageusement. Ce dernier peut servir pour la cinquième et la quatrième. Le premier est un abrégé succinct, fait exprès pour les enfants, et qui est à la portée des plus faibles. L'autre a beaucoup plus d'étendue, et renferme ce qu'il y a de plus beau et de plus remarquable dans l'Ancien Testament , soit pour les faits , soit pour les sentiments et les maximes. L'auteur y a ajouté d'excellentes réflexions, dont il a déjà donné trois volumes.

On pourrait, entre ces deux histoires, en insérer une qui a pour titre, Abrégé de l'Histoire sainte... par demandes et par réponses, et qui est moins succincte que celle de M. Fleury , et moins étendue que celle de M. Mesenguy. Elle est composée avec soin, et renferme plusieurs réflexions très-utiles.

Je souhaiterais qu'on nous donnât aussi sur la fable un petit traité propre à être mis entre les mains des jeunes gens. En attendant, on peut faire usage de celui du père Gautruche ou du père Jouvency. J'ai déjà parlé d'un petit Abrégé des Antiquités iromaines, imprimé en 1706, qui pourrait servir jusqu'à ce qu'on en eût un plus étendu.

Ce qui nous manque le plus est une histoire grecque et une histoire romaine, composée exprès pour les jeunes gens. Je me •uis engagé avec le public pour la première, et je vais y travailler très-sérieusement ; d'autres pourront tourner leurs vues et leur

travail du côté de l'histoire romaine. En attendant, on peut faire usage de l'Histoire universelle de M. de Meaux, qui, à !a vérité , est un abrégé très-court pour les faits , mais dont on est avantageusement dédommagé par les excellentes réflexions qui se trouvent dans le même volume. On a un autre Abrégé de l'Histoire romaine, traduit de Laurent Échard, qui est foit bon pour ce qu'il contient. L'Histoire des Révolutions de la république romaine, par M. l'abbé de Vertot, et celle du triumvirat , peuvent suffire aux jeunes gens pour leur donner une juste idée des derniers temps de la république.

Ce serait un travail fort utile, et, ce me semble, assez facile, que d'abréger ce que M. de Tillemont nous a laissé sur l'histoire des empereurs romains. On trouve dans cette histoire des exemples éclatants des plus grandes vertus , et des modèles parfaits de la manière de gouverner les peuples. Cette lecture conviendrait extrêmement aux philosophes, et les préparerait également h l'étude de la théologie et à celle du droit. De cette manière , les jeunes gens auraient une connaissance raisonnable de l'histoire ancienne, et seraient bien plus en état d'étudier ensuite l'histoire moderne.

Sur la simple exposition que je viens de faire , tout le monde sans doute conviendra qu'il serait à souhaiter qu'un tel plan pût s'exécuter; et l'on sent que des jeunes gens instruits de la sorte remporteraient du collège une infinité de connaissances agréables et utiles, qui leur seraient d'un grand usage pour tout le reste de la vie. Il ne s'agit donc que d'examiner si ce plan est praticable ou non. Or , de la manière dont je le propose , il me semble qu'il est très-facile de le réduire en pratique; car je ne demande aux professeurs que de marquer tous les jours h leurs écoliers une certaine tâche , et de leur prescrire un certain nombre de pages à lire dan^ les livres d'histoire que je suppose qu'ils auront entre les mains ; et de leur faire rendre compte de temps en temps de cette lecture , qui chaque jour pourrait aller à une demi-heure. Je sais bien qu'il peut se faire que plusieurs emploieront mal ce temps, ce qui arrive de même pour toutes les autres études : mais, comme celle-ci est beau-

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coup plus agréable, il y atout lieu d'espérer que le grand nombre s'y portera avec plaisir, surtout si l'on a soin de la mettre en hoDneur,de la faire entrer dans les exercices publics, de proposer des prix et des récompenses pour ceux qui s'y distingueront, et d'employer tous les moyens que l'industrie d'un maître habile et zélé ne manque pas de lui suggérer.

La chronologie est jointe naturellement à l'histoire : et rien n'est plus aisé ni plus court que d'en donner une idée générale aux jeunes gens, qui leur fasse connaître dans quel temps à peu près se sont passés les événements qu'ils lisent; c'est tout ce qu'on peut demander d'eux. Il ne faut jamais manquer non plus à leur faire connaître en gros l'auteur qu'on leur explique , les principales circonstances de sa vie, et le temps oii il a vécu. Un jour que. j'expliquais au collège Royal l'endroit où Quintilien parle des historiens grecs , un jeune homme me demanda pourquoi il a'y était point fait mention de Plutarque. On lui en avait expliqué plusieurs Vies, mais on avait omis de lui apprendre dans quel temps et sous quels empereurs il avait vécu.

Pour ce qui regarde la géographie , on peut de même l'apprendre aux jeunes gens , sans que cette instruction leur coûte beaucoup de temps ou de peine. La manière la plus simple, la plus aiisée , qui se place le plus facilement dans la mémoire , et qui y fixe plus nettement les événements historiques, c'est d'être exact , à mesure que dans l'explication de l'auteur il se rencontre une ville , un fleuve , une île , a les montrer sur la carte. En suivant un général d'armée dans ses expéditions, comme un Annibal, un Scipion, un Pompée, un César, un Alexandre , les jeunes gens auront occasion de repasser tous les lieux mémorables de l'univers , et de se graver pour toujours dans l'esprit la suite des faits et la situation des villes. Quand ils auront été un peu rompus daiis cette routine , il sera très-facile de leur enseigner les degrés de longitude, de latitude, et tout ce qui regarde la sphère. On se trouve aussi fort bien, pour leur apprendre la géographie moderne, de les engager quelquefois en famille à lire quelques pages de la gazette, et de les obliger à montrer sur la carte les différents lieux dont il y est

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parlé. Tout cela n'est point une étude ; et cependant cela leur apprend la géographie d'une manière plus durable que toutes les leçons réglées qu'on leur en donne dans les formes.

Ce que je dis ici suppose que les enfants ont dans leurs chambres des cartes de géographie; et c'est à quoi Ton ne doit jamais manquer. Je ne sais s'il serait impossible d'en mettre aussi dans toutes les classes. Il suffirait d'avoir une mappemonde en grand , avec des cartes de l'empire romain , de la Grèce , de l'Asie JMineure, et quelques autres pareilles. La dépense n'irait pas fort loin , et elle pourrait tomber sur les écoliers, parce qu'il faudrait renouveler ces cartes de temps en temps. Je sais que cette pratique a été mise en usage dans quelques collèges avec succès. Peut-être aussi pourrait- on y ajouter deux tables de chronologie, dont l'une descendrait jusqu'à Jésus-Christ, et l'autre jusqu'à nous.

Quand je propose ces différentes études , je ne prétends pas qu'elles doivent faire négliger celle de la langue latine, non plus que celle de la langue grecque. On peut aisément , si je ne me trompe , les concilier ensemble. Ce qui doit dominer dans les classes, c'est l'explication. Je voudrais surtout que celle de l'auteur grec ne manquât jamais, et qu'on y donnât tous les jours une demi-heure. C'est peu de chose; mais quand ce , temps est employé régulièrement, il va fort loin au bout d'un an. La récitation des leçons est ce qui demande le moins de temps, parce que c'est où il y a le moins à profiter pour les écoliers. Un quart d'heure , ce me semble, peut suffire, du moins dans les classes qui ne sont pas si nombreuses : d'autant plus qu'elle revient deux fois par jour ; et que le samedi, où l'on fait répéter les leçons de toute la semaine , on y donne plus de temps.

L'attention d'un maître zéîé pour le bien de ses écoliers, et sagement avare du temps, saura lui en faire ménager tous les moments avec tant d'économie , qu'il en trouvera suffisamment pour toutes les études dont j'ai parlé.

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