DU DEVOIR DES BÉGENTS
Après tout ce que j'ai dit jusqu'ici dans cet ouvrage sur la manière d'enseigner, ce qui regarde principalement les régents , il me reste peu de choses à ajouter sur cette matière. Je le réduirai à quatre ou cinq articles : la discipline des classes, les exercices qui s'y font pour faire paraître les écoliers, les compositions et les actions publiques ; les études que doivent faire les maîtres , l'application de tout ce qui a été dit à la conduite et à l'intérieur des classes.
A.BTICLE PBEMIEB.
De la discipline des classes.
Elle consiste à contenir les écoliers dans l'ordre, à se faire écou ter avec silence, et à se faire obéir au premier signal; en quoi surtout paraît l'autorité du maître , qualité rare , mais absolument nécessaire pour faire observer une exacte discipline. J'en ai parlé ailleurs.
J'ai déjà remarqué aussi que l'émulation est le grand avantage des classes. On ne peut être trop attentif à l'exciter et à l'entretenir parmi les écoliers. Il y a mille moyens différents d'y réussir, qui dépendent de l'mdustrie et de l'activité d'un maître zélé pour l'avancement de ses disciples. Le grand art et la grande habilett^ est de savoir inspirer aux médiocres même de l'ardeur pour le travail.
iMais la partie la plus essentielle de l:i discipline des classes est pour ce qui regarde les mœurs et la religion. Ce n'est pas que je croie que les régents en doivent parler ni longuement ni fréquem-
2'J» TBAIXÉ DES ETUDES.
ment ,• ce serait le moyen de rebuter les jeunes gens. Mais cet objet est le principal motif qui domine dans leur esprit. Ils ne le perdent jamais de vue, quoiqu'ils n'y paraissent pas toujours attentifs. Ils ménagent avec adresse toutes les occasions qui se présentent de faire quelques remarques, ou d'établir quelques principes qui y aient du rapport. Ce n'est quelquefois qu'un mot dit, ce semble, au hasard; mais ce mot a souvent de grandes suites. C'est ^ ainsi qu'une comparaison tirée des spectacles ' par saint Augustin, pendant qu'il expliquait en rhétorique un endroit de quelque auteur, servit à ouvrir les yeux àsaint Alipe, qui était pour lors son disciple , et aimait ces spectacles jusqu'à la fureur.
Outre ces instructions publiques et communes, le régent peut encore beaucoup servir aux écoliers par l'attention qu'il a sur leur conduite , par les entretiens particuliers qu'il a quelquefois avec eux , par les avis qu'il leur donne et les remontrances qu'il leur fait, par le soin qu'il prend de les placer en classe auprès de compagnons qui ne leur soient point dangereux , et par mille autres industries pareilles.
Un des moyens les plus sûrs de leur être utile , c'est d'entretenir commerce avec les parents , de s'informer par eux de leur caractère et de leur conduite; à la première absence d'un écolier, de leur en donner aussitôt avis pour en prévenir les suites, dont, sans cela, on se rend responsable. Cette pratique est surtout nécessaire en philosophie , oii les écoliers se donnent plus de liberté. Je sais que la plupart des parents songent peu à voir les professeurs, et j'aurai lieu dans la suite de parler de oet abus; mais leur nonchalance ne doit point empêcher ni diminuer le zèle de ceux-ci.
Je ferais tort à la probité et à la religion des professeurs , si je m'arrêtais ici à prouver que le soin des mœurs fait une partie essentielle de leur devoir. Penser autrement , ce serait se déshonorer soi-même , et se dégrader au-dessous des maîtres païens.
» Confess. 1. 6, cap. 7. sium , quo Ulud, quod insinuabam , et
' « Et forte lectio in manibus erat, jucundius et planius fieret, cum Irri-
<uam dum exponerem, opportune mihi sione mordaci eorum quos illa captivas-
videbatur adliibenda similitudo Circen- set iusania.
ARTICLE II
Faire paraître les écoliers en public.
H y a plusieurs manières de former les jeunes gens à la parole, e. de les faire paraître eu public, dont chacune peut avoir son utilité. Je n'en rapporterai ici que deux , qui sont le plus en usage dans l'université; à quoi j'ajouterai quelques avis et quelques règles sur ce qui regarde la prononciation.
§ I. Des exercices.
On appelle ainsi les actions publiques dans lesquelles les écoliers rendent compte des auteurs qu'ils ont vus en classe ou en particulier, et de tout ce qui a fait la matière de leurs études. Il faut que cette sorte d'exercice ait paru avoir beaucoup d'utilité , et ait été tout à fait au goût du public , puisqu'en fort peu de temps, sans aucune ordonnance de la part de l'université , elle a été adoptée par tous las collèges, qu'elle a passé dans les maisons particulières , et qu'elle a pénétré dans toutes les provinces
En effet , c'est la manière la plus simple , la plus naturelle , et en même temps la plus avantageuse, de produire les jeunes iiens en public, que de leur faire ainsi rendre compte des auteurs qu'on leur a expliqués. Par là on les tient en haleine pendant toute une année , et on les oblige d'apporter beaucoup plus d'attention à leurs études, en leur montrant de loin le public comme devant être le témoin et le juge du progrès qu'ils y auront fait. On leur donne aussi parla une honnête hardiesse en les accoutumant de bonne heure à paraître en public, à parler dd vaut le monde, à ne point fuir la lumière; et en les guérissant d'une timidité naturelle et pardonnable à cet âge, mais qui serait un obstacle à une partie du bien qu'ils pourraient faire dans la suite , et qui souvent devient invincible quand on ne s'est point appliqué dans ces premières années à la surmoi]ler.
Quelques personnes croient qu'on devrait faire parler latin dans ces exercices. J'ai été moi-même quelque temps dans cette pensée et dans cette pratique; mais l'expérience m'a fait connaître qu'elle était moins utile aux jeunes gens. Le principal but qu'on se propose, c'est de les préparer aux emplois qu'ils doivent un
300 TiiAllE DES EllilJKî».
jour exercer : instruire, plaider, faire le rapport d'uue affaire , dire son avis dans une compagnie. Or tout cela se fait en français , et, à peu de chose près, de la manière dont on parle dans les exercices. D'ailleurs croit-on qu*il soit facile ni même possible a un jeune homme de s'expliquer élégamment en latin .^ Quelle gêne, quelle contrainte pour un écolier! N'est-ce pas lui ôter la moitié de son esprit, et le mettre hors d*état de produire au dehors ses pensées, en quoi consistent surtout l'avantage et l'agrément de ces exercices ? Enfin nous est-il permis de négUger absolument le soin de notre langue, dont nous devons faire usage tous les jours , et de donner toute notre application à des langues mortes et étrangères? Le sentiment du public sur ce point n'a pas été douteux.
Il s'agit maintenant de savoir de quelle manière on doit faire «es exercices. Le moyen sûr d'y réussir comme en toute autre chosL* , c'est d'y mêler l'agréable à Tutile :
Omne tulit punctum , qui miscuit utile dulci.
L'utile doit marcher avant tout, c'est-à-dire qu'un jeune homme doit avoir étudié avec soin l'auteur sur lequel il entreprend de répondre, rendre compte des difficultés qui s'y trouvent , éclaircir les endroits obscurs , faire sentir la force et l'énergie des expressions et des pensées , et tacher de rendre dans la traduction qu'il eu fera de vive voix is sens et les beautés de l'original.
S'il s'agit de grec , surtout dans les commencements , il faut que le répondant soit en état de rendre raison de chaque mot où il est, en quel cas et pourquoi, en quel temps, en quel rnœuf , quelle est sa signification et sa racine, et qu'il puisse surle-champ former tous les temps d'un verbe, conformément aux règles de sa grammaire. J'en dis autant, à proportion, d'un auteur latin par rapport aux commençants. Ils doivent aussi avoir quelque teinture des histoires qui y sont rapportées , et de la situation des villes et des fleuves dont il y est parlé , aussi bien que des fables, s'il s'y en rencontre. Dans les classes plus avancées , ces connaissances doivent avoir plus d'étendue.
Voilà ce que j'appelle le fond des exercices, ce qui en
l)3se, ce qu'il faut toujours supposer, qui est de bien posséder les auteurs et les matières sur quoi l'on répond. Mais il ne faut pas s'en tenir là ; et l'habileté d'un maître , par rapport à ces exercices, est d'y savoir jeter de l'agrément , et d'éviter une triste sécheresse, qui les fait languir et les rend ennuyeux à l'auditeur.
Deux choses , ce me semble , peuvent surtout contribuer à faire goûter ces exercices. La première est que le répondant s'applique particulièrement à faire sentir et remarquer les beautés de l'auteur qu'il explique; c'est sur quoi je me suis fort étendu dans le premier volume de cet ouvrage'. La seconde, qu'il fasse des réflexions judicieuses sur les faits et les histoires aussi bien que sur les maximes qui se rencontrent dans les livres dont il rend compte; et c'est sur quoi j'ai essayé de donner quelques modèles dans ce second volume. J'ai toujours observé que ces deux choses plaisent extrêmement à l'auditeur, parce qu'elles marquent.^ du côté du jeune homme, du goût et du jugement; et c'est de quoi l'on fait le plus de cas , et à quoi effectivement les maîtres doivent s'appliquer davantage.
Je crois donc qu'outre l'étude foncière dont j'ai parlé, qui fait l'utile et le solide des exercices , on peut préparer quelques endroits d'une manière particulière; donner sur cela aux écoliers quelques cahiers qu'on leur fait lire plusieurs fois avec attention, ?X même apprendre par cœur, surtout dans les commencements. On sent bien que des endroits préparés ainsi avec soin par un maître habile doivent plaire beaucoup plus que ce qu'un jeune homme dirait de lui-même sur-le-champ. Il apprend et s'accoutume par là à bien penser et à bien parler; et il y joint des réflexions qui viennent de son propre fonds , auxquelles celui qui interroge donne lieu par des questions qu'il lui fait. Mais je ne pense pas qu'il soit à propos décharger la mémoire des jeunes gens d'un grand nombre de cahiers de cette sorte , de peur que , se reposant sur le travail d'autrui, ils ne fassent point d'efforts de leur coté, et ne négligent l'étude de l'auteur même sur lequel ils ioivent répondre.
' Oc l'édltioD In 4».
Il y a une manière d'interroger qui contribue beaucoup à faire paraître le répondant, et d'où l'on peut dire que dépend tout le succès d'au exercice. Il ne s'agit pas pour lors d'instruire récolier, encore moins de l'embarrasser par des questions recherchées et difficiles , mais de lui donner lieu de produire; au dehors ce qu'il sait. Il faut sonder son esprit et ses forces; ne lui rien proposer qui soit au delà de sa portée , et à quoi l'on ne doive raisonnablement présumer qu'il pourra répondre; choisir les beaux endroits d'un auteur, sur lesquels on peut être sûr qu'il est mieux préparé que sur tous les autres, et qui par leur beauté intéressent davantage l'auditeur : quand il fait un récit, ne l'interrompre point mal à propos, mais le lui laisser continuer de suite jusqu'à ce qu'il soit achevé; proposer alors ses difficultés avec tant de netteté et tant d'art , que l'écolier, s'il a un peu d'esprit, y découvre la solution qu'il eu doit donner : avoir pour règle de parler peu, mais de faire parler beaucoup le répondant ; enfin songer uniquement à le faire paraître en s'oubliant soi-même, par où Tonne manque jamais de plaire à l'auditoire et de s'attirer son esume.
La matière ordinaire des exercices doit être ce qu'on explique en classe pendant le cours de l'année, en sorte que, pour s'y bien préparer, il suffise presque de se rendre bien attentif aux leçons du professeur. Un écolier plus laborieux, et qui a des secours particuliers , peut y ajouter quelque chose ; et en cela son zèle est fort louable, pourvu que ce travail extraordinaire ne nuise point aux devoirs essentiels de la classe.
Je voudrais, quelque auteur qu'on expliquât, surtout s'il est grec, qu'on établît pour règle, dans les exercices, de commencer par faire expliquer à l'ouverture du livre, et que l'écolier marquât en peu de mots de quoi il s'agit dans les endroits sur lesquels il serait tombé. C'est le moyeu d'obliger le répondant d'être également prêt sur tout, et de prouver aux auditeurs que les exercices se font de bonne foi.
Ce fondement une fois posé, je le répète encore , il faut employer tous ses soins pour répandre de l'agrément dans les exercices. Ou a vu souvent des auditoires assez nombreux prêter une attention étonnante pendant un assez longtemps, parce
TBAITÉ DES ÉTUDES. 803
que les choses y étaient traitées d'une manière fort intéressante.
Un jeune iiomme répond sur l'Évangile grec selon saint Luc. Après que, pour faire ses preuves, il a expliqué, comme je l'ai dit, quelques lignes de côté et d'autre à Touverture du livre, il s'arrête aux histoires les plus remar(}uables , par exemple à celle de Lazare et du mauvais riche. Il en fait le récit, en y mêlant les passages latins, et même grecs, de l'Évangile, qui renferment quelque belle maxime. Factum est ut moreretur mendleus, etportaretur ab angetis in sinum Abrahx^. Mortuus est auteni clives, etsepultus est in inferno.... Crucior in hac flani' ma. Et dixit illi Abraham : Fili, recordare quia recepisti bona in vita tua, et Lazarus similiter mala; nunc auteni hic consolatur, tu vero cruciaris *, etc. On demande à l'écolier lequel il aurait mieux aimé être, ou du riche, ou de Lazare : il n'hésite pas sur le choix. On lui en demande ensuite les raisons: l'endroit même qu'il explique les lui fournit. Par là on le met sur les voies, et on lui donne lieu de tirer de son propre fonds, ou du moins du livre qu'il a entre les mains, des réflexions trèssolides sur les principales circonstances de cette histoire. A cette occasion, on lui fait rapporter tout ce qui est dit dans le même Évangile sur la pauvreté etsur les richesses. Il est aisé de comprendre combien, sous le prétexte d'enseigner la langue grecque a un jeune homme, on lui peut mettre d'excellents principes dans l'esprit. On voit toujours les auditeurs sortir extrêmement contents de ces sortes d'exercices.
Quand les écoliers répondent sur Quinte-Curce, sur Salluste, sur Ïite-Live, sur quelques Vies de Plutarque, combien y at-il de réflexions à faire sur les actions des grands hommes dont il y est parlé! Il n*est pas étonnant que des auditeurs qui ont du sens et du goût soient charmés d'entendre dire de si belles choses à des jeunes gens , et de leur voir faire usage de ce qu'il V a de plus beau et de plus solide dans les auteurs anciens.
Un des exercices qui réussissent le mieux , et qui plaisent davantag»; au public, est sur la rhétoriijue. On fait lire à un jeune homme des endroits choisis de Cicéron etdeQuiutiliea, où les
• Lac. Ib , 11, — ' r. 24 , 2fr
grands principes d'éloquence sont établis; et on les lui fait apprendre par cœur pendant le cours de l'année, à la place des leçons ordinaires. On lui en fait faire l'application à des harangues de Démosthène et de Cicéron , qu'on lui a auparavant expliquées avec soin. On l'oblige de marquer la différence du style et du caractère de ces deux grands orateurs, qui ont toujours été regardés comme les modèles les plus parfaits de l'éloquence. Des plus habiles avocats du parlement, qui assistèrent en grand nombre à un pareil exercice que faisait le fils d'un il- j lustre magistrat » , en sortirent extraordinairement contents ; et il est vrai que le répondant parlait avec toute la grâce que l'on peut désirer.
On vient de faire tout récemment dans un collège l'essai d'un nouvel exercice, qu'on a lieu d'espérer qui aura des suites avantageuses par l'heureux succès qu'il a eu. Il regarde la langue française. Oa avait faitlireà deux jeunes frères », dont l'un étudiait en cinquième, et l'autre en troisième, des remarques sur cette langue , extraites avec choix et discernement de plusieurs livres qui traitent de cette manière. Ils en ont fait l'application à plusieurs endroits tirés de l'histoire de Théodose par M. Fléchier, ^ qu'on leur a proposés à l'ouverture du livre; et ils y ont fait observer en même temps , comme cela se pratique en expliquant un auteur latin, ce qui s'y trouve de plus beau et de plus remarquable, soit pour les pensées et les expressions, soit pour les principes et la conduite de la vie. Cette interrogation , ajoutée aux autres matières qui composent cet exercice , a paru être fort du goût du public, et a fait désirer qu'elle fût mise dans la suite en usage. N'est-il pas raisonnable, en effet, de cultiver avec quelque soin l'étude de notre langue propre et naturelle , pendant que nous donnons tant de temps à celle des langues anciennei et étrangères ?
§ II. Des tragédies.
Voici un genre d'exercice fort ancien dans l'université , qui est encore en usage dans plusieurs collèges, et que d'autres ont -
' Le fils aîné de M. de Fleury, pror.u- » Fils du même magiatrat.
jntièrement abandonné. Sans prétendre coudamiier ceux de mes confrères qui pensent autrement que moi sur cette matière , ce qui ne m'appartient point, je ne puis m'empêcher d'approuver extrêmement la conduite de ceux qui ont cru devoir renoncer absolument à la coutume d'exercer les jeunes gens à la déclamation en leur faisant réciter des tragédies , parce qu'il me semble que cette coutume entraîne après elle beaucoup d'inconvénients.
1. Quelle charge, quel fardeau pour un régent , d'avoir à composer une tragédie! La profession n'est-elle pas assez dure par elle-même , sans en appesantir encore le joug par un travail si triste et si ingrat?
2. J'appelle triste et ingrat un travail dont on ne peut presque pas se promettre un heureux succès. On sait ce que coûtaient à M. Racine les pièces de théâtre qu'il nous a laissées; et cependant, outre un génie admirable pour la poésie et des talents singuliers pour le théâtre, il avait tout son temps à lui. Que doit-on attendre d'un régent, d'ailleurs fort occupé, et qui peut avoir tout le mérite de sa profession sans avoir le talent de faire de bons vers français, moins encore celui de faire de grands poèmes.^
3. S'il y a quelque chose capable de ruiner la santé d'un professeur, c'est d'exercer à la déclamation , pendant un temps assez considérable, huit ou dix écoliers. Il faut , comme le dit Juvénal des maîtres de rhétorique , avoir une poitrine de fer pour résister à une fatigue si accablante :
Declamare doces, o ferrea pectora, Vecti !
J'en appelle à l'expérience.
4. Il arrive souvent que les écoliers , sous prétexte de se préparer à la tragédie , abandonnent ou négligent pendant près de deux mois le devoir essentiel de la classe ; ce qui n'est [)as un petit inconvénient.
5. Je n'insiste point sur la dépense qu'entraînent nécessairement les tragédies , ni sur la peine qu'on a souvent à trouver des acteurs, qui se croient quelquefois en droit de faire la loi au professeur, parce qu'il ne peut se passer d'eux.
G. Kncore si les jeunes gens tiraient de cet exercice un prolli
3olide et durable! Mais il faut, pour l'ordinaire, que, le lende* main du jour où la tragédie a été représentée , on oublie tout ce qu*on s'est bien donné de la peine à apprendre par cœur.
On a prétendu remédier à une partie de ces inconvénients en choisissant des tragédies composées par les plus habiles auteurs, et en les accommodant au théâtre des collèges, c'est-à-dire en retranchant de ces pièces les personnages de femmes; et il faut avouer qu'on y a réussi en partie , et que par là on remplit la mémoire des jeunes gens d'excellents morceaux de poésie qui peuvent beaucoup servir à leur former l'esprit et le goût.
7. Mais il peut y avoir dans cet usage-là même un défaut , qui est commun aux bonnes et aux mauvaises tragédies. Quintilien observe ^ , après Cicéron , qu'il y a une grande différence entre la prononciation des comédiens et celle des orateurs, quoique l'on doive convenir que l'une peut servir à l'autre. Si cela est, pourquoi exercer les jeunes gens dans une manière de prononcer qu'il faudra nécessairement qu'ils évitent quand ils auront à parler en public?
8. Une des grandes peines du régent dans cet exercice (je l'a» plusieurs fois éprouvé , et je ne suis pas le seul) , c'est de contenir dans l'ordre les écoliers qu'on est souvent obligé de réunir ensemble , et sur lesquels il est difficile de veiller comme ou le doit , le soin de former à la déclamation ceux qui parlent actuellement demandant l'attention du maître tout entière.
9. Je finis , pour abréger , par l'inconvénient qui doit paraître le plus grand, parce qu'il peut nuire à la piété et aux mœurs ; c'est le danger qu'il y a que cette sorte d'exercice ne fasse naître dans l'esprit des maîtres et des écoliers , comme cela est assez naturel , le désir de s'instruire par leurs yeux de la manière dont on doit déclamer les tragédies , de fréquenter pour cela le théâtre , et de prendre pour la comédie un goût qui peut avoir des suites bien funestes , surtout à cet âge.
Ce qui contribue le plus, si je ne me trompe , à conserveries tragédies , c'est que plusieurs les regardent comme le seul moyen de
' « Ne gestus quidem omnis ac motus pra3stare débet orator , plurimam tame» ft comoedis peteadus est. Ouanquameaim aberit a sceuico. . , (Quintïl. lib. l, •trumque eorum ad quemdam modum cap U. )
donnera la distribution di-s prix une certaine solennité nécessaire pour exciter et pour entretenir parmi les jeunes gens l'émulation, qui est un des grands avantages des collèges. A cela je ne puis opposer une meilleure réponse que l'expérience même. J'ai vu , pendant plus de vingt ans de suite , distribuer les prix dans un exercice ordinaire avec une très-grande célébrité et un trèsgrand concours de personnes choisies et distinguées , qui pendant tout l'exercice gardaient un profond silence ; ce qui n'arrive pas toujours quand on représente des pièces de théâtre. Cela n"est point particulier à un collège. Il y en a plusieurs où ces exercices se font avec beaucoup d'éclat ; et tout récemment il s'en est fait un au collège de la Marche, pour la distribution des prix , où l'auditoire était très-nombreux et très-choisi, et où le répondant » s'est acquis une grande réputation.
Toutes ces raisons, jointes ensemble, me fout croire que la tragédie convient moins aux jeunes gens que les autres exercices dont j'ai parlé. Mais , comme les sentiments doivent être libres et qu'ils sont partagés sur ce sujet, je n'ai garde de blâmer ceux qui retiennent l'ancien usa.se en y apportant toutes les précautions nécessaires.
Éducation des filles. Une des plus essentielles , ce me semble , est de ne point faire entrer dans les tragédies la passion de l'amour, quelque honnête et légitime qu'elle puisse paraître. «< Tout ce
qui peut faire sentir l'amour, dit^M. de Fénelon, plus il est
iidouci et enveloppé , plus il me paraît dangereux. » M. de la i'vochefoucauld pense de même. « Tous les grands divertisse- < ments, dit-il, sont dangereux pour la vie chrétienne; mais entre « tous ceux que le monde a inventés, il n'y en a point qui soient « plus à craindreque la comédie. C'est une peinture si naturelle ■ et si délicate des passions, qu'elle les anime et les fait naître
dans notre cœur, et surtout celle de l'amour, principalement
lorsqu'on se représente qu'il est chaste et fort honnête; car ' plus il paraît innocent aux âmes innocentes, et plus elles sont « capables d'en être touchées, etc. »
Je ne parie point ici du ballet et de la danse , qui servent quel*
» r'^mu I» m. rf^ M de Fleure» , conneiller au parlement
SO?i TKAITÉ DES ETUDES.
quefois d'accompagnement à la tragédie , parce que cette coutume n'a point lieu dans Tuniversité.
Il s'y était glissé un abus encore plus intolérable, et défendu expressément par la loi de Dieu ' ( je ne sais pas quelle en était l'origine) , et qui a duré longtemps : c'était de travestir les jeunes gens en femmes dans les tragédies. Avait-on pu ignorer , pendant tant d'années, qu'une telle coutume , pour me servir des termes de l'Écriture , était abominable devant Dieu? L'imprudence de quelque personne, peut-être peu instruite ou peu religieuse, l'aura d'abord introduite. On a suivi après , sans réflexion, un usage qu'on a trouvé établi. Dès que l'université Fa défendu, tout le monde a ouvert les yeux , et s'est rendu à un règlement si sage et si nécessaire. Ceux qui y eurent le plus de part y furent principalement déterminés parce qu'ils avaient entendu dire d'un professeur fort habile et encore plus homme de bien» , qui témoigna en mourant une peine extrême d'avoir suivi cette coutume , qu'il savait avoir été pour quelques écoliers une occasion de dérèglement. C'est là le temps et la situation où il faut se placer pour juger sainement de ce qui est à suivre ou à éviter.
Tl s'est fait depuis peu dans le collège de l'Esquile, à Toulouse, confié aux soins des révérends pères de la Doctrine chrétienne, un changement qui a rapport à la matière que j'ai traitée au commencement de cet article ; et je crois en devoir ici faire part au public.
La distribution des prix , établie sagement dans toutes les écoles pour animer les jeunes gens à l'étude par la vue d'une récompense honorable, se faisait de temps immémorial dans le collège de l'Esquile après la représentation d'une tragédie, comme dans presque tous les collèges des autres villes et provinces du royaume. Ce sont messieurs les capitouls de Toulouse qui président, au nom de toute la ville, à cette distribution, laquelle se fait avec beaucoup de pompe et de solennité ; ce qui marque qu'on y regarde le soin de l'éducation de la jeunesse comme un objet public, et comme une des parties les plus essentielles d'un boa gouvernement.
' « Non indnettir mulier veste virili , (Deut. 22, 5 ) sec vir afetiip veste feminea : abomina- ' M. de Belleville , professeur dî rM* làlix cnim apiid 'eur;. est qui facit h;tc. » î,;,T'.;t2e au collées du l'lc:i.ni.
TKAITE DES ETUDES. 309
Les professeurs de rhétorique de ce collège, uniquement attentifs à l'avancement de leurs disciples, voyaient avec peine depuis longtemps ies inconvénients attachés à la représentation des tragédies; mais une retenue naturelle à des personnes modestes, et qui se défient de leur propre sentiment, les empêchait de se déclarer contre une coutume si ancienne et si générale. Enfin, néanmoins, l'amour du bien public les rendit plus hardis, et ils proposèrent de substituer à la représentation de la tragédie un exercice littéraire, tel qu'ils apprenaient qu'il s'en faisait dans la plupart des collèges de l'université de Paris. Comme le changement proposé regardait l'intérêt public, il se tint, le 13 mai 1738 , une assemblée générale de tout le corps de la bourgeoisie. Ces sortes d'assemblées sont présidées par deux commissaires du parlement, et messieurs les gens du roi y assistent et y opinent. Celle dont il est ici question était fort nombreuse et choisie. Entre plusieurs personnes qui opinèrent sur la matière proposée, M. Lardos, célèbre avocat, homme de lettres, et généralement estimé , fit un excellent discours dans lequel , après avoir exactement détaillé la manière dont les prix avaient été distribués jusqu'alors, et comment on s'était gratuitement imposé le joug de la tragédie , il fit toucher au doigt combien il y avait à gagner dans le changement que les pères de l'Esquile proposaient. Messieurs les magistrats du parlement approuvèrent fort le sentiment de l'avocat cité plus haut. Ainsi il fut décidé ce jour-là que la tragédie serait supprimée, et que l'on nommerait des commissaires pour concerter avec les pères de TEsquile la nature de l'exercice qui eu tiendrait lieu dans la suite. Les commissaires furent nommés, et pris parmi les bourgeois, selon l'usage, par le commissaire du parlement, qui ne manqua pas de mettre de leur nombre l'avocat qui avait si bien parlé. Messieurs ks capitouls donnèrent jour pour le sept de juin suivant ; et ce fut alors qu'avec eux et les quatre commissaires nommés, et les pères de l'Esquile, on régla tout ce qui regardait le nouvel exercice public, où désormais devait se faire la distribution des prix. Messieurs les capitouls et commissaires iéci.-rèrcnt tous, en opinant, qu'ils acceptaient sans aucun chanijement le projet que les pèrcâ avaient proposé, et qu'ils s*)
croyaient obligés de les remercier d'avoir fait une proposition si utile à la ville. C'est ainsi que l'affaire fut terminée ; et les deux exercices qui se sont faits depuis en conséquence, en 1738 et 1739, ont convaincu le public de la sagesse et de l'utilité de cette délibération. La distribution des prix s'est faite dans ces deux exercices avec beaucoup plus de paix et de dignité que du temps des tragédies, et l'assemblée était bien plus choisie.
Je ne puis le dissimuler, un tel changement, dans une grande et puissante ville comme Toulouse, m'a causé un sensible plaisir; et la maturité avec laquelle la chose a été examinée, et décidée contre le préjugé de la coutume et d'un usage ancien, me confirme dans ce que j'ai toujours pensé sur ce sujet, en même temps qu'elle me donne lieu d'admirer la prudence, le bon sens, l'amour du bien public, qui ont animé dans cette occasion les magistrats et les habitants de Toulouse. Je sais que des personnes, aussi distinguées dans Toulouse par leur rang que parleur esprit et leur bon goût, ont beaucoup contribué à ce changement , étant fort en état de donner conseil sur les exercices littéraires, dont l'un d'eux' au moins a fait autrefois à Paris une si heureuse expérience. Je souhaite que cet établissement réussisse de plus en plus à Toulouse, et il me semble qu'on atout lieu de l'espérer; et je souhaite fort aussi qu'un exemple si utile ait beaucoup d'imitateurs.
§ III. De la prononciation.
J'ai promis de dire un mot de la prononciation, qui fait partie de la rhétorique, et c'en est ici le lieu. Il est à craindre que les maîtres ne la négligent trop, et pour eux-mêmes, et pour leurs disciples. On doit, surtout dans les classes plus élevées, prendre chaque semaine un jour pour y exercer les jeunes gens à la déclamation pendant l'espace au moins d'une demi-heure. J'ai vu pratiquer assez régulièrement cette coutume pendant que j'étais écolier; et je m'y suis conformé étant devenu maître. Le traité de Quintilien» sur la prononciation est court, mais excellent; et il peut être fort utile aux maîtres, e?; y joignant celui
» M. le incsident de Caulet. — 2 Lib II , c. 3.
TKAlTiî DES ETUDES. 311
deCiceron». Il y en a un autre en français, mais manuscrit, qui vient du fameux M. Lenglet», qui excellait dans l'art de prononcer, encore plus que dans tout le reste. Je me servirai de ces différents traités pour donner sur la prononciation les règles les plus générales , et qui sont le plus d'usage.
La réponse de Démosthène^ sur ce qu'il jugeait tenir le premier rang dans l'éloquence est connue de tout le monde ; et elle montre que ce srand homme regardait la prononciation , nonseulement comme la plus importante qualité de l'orateur, mais en un certain sens, comme l'unique. En effet, c'est cette qualité dont le défaut peut le moins se couvrir, et qui est le plus capable découvrir les autres; et l'on voit souvent qu'un discours médiocre , soutenu de toute la force et de tous les agréments de l'action, fait plus d'effet que le plus beau discours qui en est dénué.
L'action est composée de deux parties, qui sont la voix et le geste, dont l'un frappe les oreilles, et l'autre les yeux, deux sens par lesquels nous faisons passer nos sentiments et nos pensées dans l'âme des auditeurs.
i. De la voix.
Quintilien donne à la voix et à la prononciation les mêmes qualités qu'au discours même.
1. Klle doit être correcte^ , c'est-à-dire exempte de défauts , en sort€ que le son de la voix et de la prononciation ait quelque chose d'aisé, de naturel, d'agréable, accompagné d'un certain air de politesse et de délicatesse, que les anciens nonmiaient urbanité, qui consiste à en écarter tout sou étranger et rustique.
2. La prononciation doit être claire^; à quoi deux cheses contribueront. La première, c'est de bien articuler toutes les »yllabcs; car souvent on mange les unes, et on ne fait que glisser sur les autres. Mais le défaut le plus ordinaire, et qu'on doit
' D« Orat. I. 3, n. 2I3'i-27. * « EmendaU erit , id ««t ritlo eare-
^ M. Leoglet tenait ce traité d'ua bit, al fuerit oi facile, emcadatum , j«-
If^bre acteur de «on temps, nommé cundum , orbanum : id Mt , in qan nutU
t-ioridor. iieque rutticitaa, ueque percgriuitaf r»
^ De Duat 1 3, n 313, Qointli. 1. Il, sonet. » (Quiht.)
•ap. U. * (^ullitU.
312 TRAITE DES ETUDKS.
éviter avec le plus de soin, c'est de ne [)oiiit assez appuyer suv les dernières syllabes, et de laisser tomber sa voix à la lin des périodes. Comme il est nécessaire de faire sentir chaque moî\ rien aussi n'est plus désagréable ni plus insupportable qu unt prononciation lente et traînante, qui appelle, pour ainsi dire, toutes les lettres, et semble les compter les unes après les autres.
La seconde observation» est de savoir soutenir et suspendre sa voix par différents repos et différentes pauses qui composent une même période. Un exemple rendra la chose plus sensible ; je le tire d'un autre endroit de Quintilien. Les points marquent ici les repos. Anîmadverti,judices... omnem accusatoris orationem... induas...divîsamesse partes^. Cette courte période ne renferme qu'un sens unique , qui ne serait distingué par aucune virgule, sans le mol judices, qui est une apostrophe : cependant la cadence, l'oreille, la respiration même, demandent différents repos, qui font tout l'agrément de la prononciation. En accoutumant les écoliers à faire ces pauses dans la lecture , même où il n'y a point de virgule, on leur apprend en même temps à bien prononcer.
3. On appelle prononciation ornée^ celle qui est secondée d'un heureux organe, d'une voix aisée, grande , flexible, ferme, durable, claire, sonore, douce et entrante. Car il y aune voix faite pour l'oreille, non pas tant par son étendue que par une facilité se laisser manier comme on veut; susceptible de tous les sons, depuis le plus fort jusqu'au plus doux, depuis le plus haut jusqu'au plus bas; semblable à un instrument monté de toutes ses cordes, qui rend tel son qu'il plaît à la main d'en tirer ^. Outre cela , il faut une grande force de poitrine , et des poumons capables de fournir aux plus longues périodes , et d'y fournir longtemps.
Ce n'est pas par de violents efforts , ni par de grands éclats
' <■• Ut est f.utem necessaria verborum * Idem.
txulaQatio,itaomnescomputareet velut * « Omnes voces, ut nervi iu fidihu/ ,
uauumerare litteras, molestum et odio- ita sonant , ut a motu animi quoq".
liuin. .) (Idem.) sunt pulsae. v (Cic de Orat. Hb. 3, r.
^ QuinUI. 216.)
•' id. 1. 9,c. 4.
TKAIÏÉ DES ETUDES. 315
qu'on vient à bout de se faire entendre , mais par une prononciation nette, distincte, soutenue. L'iiabileté consiste à savoir ménager adroitement les différents ports de voix , à commencer d'un ton qui puisse hausser et baisser sans peine et sans contrainte, à conduire tellement sa voixgu'elle puisse se déployer tout entière dans les endroits où le discours demande beaucoup de force et de véhémence , et principalement à bien étudier et à suivre en tout la nature.
L'union de deux qualités opposées, et incompatibles en apparence, fait toute la beauté de la prononciation : l'égalité et la variété. Par la première, l'orateur soutient sa voix, et en règle l'élévation et l'abnissement sur des lois fixes qui l'empêchent d'aller haut et bas, comme au hasard, sans garder d'ordre ni de proportion. Par la seconde , il évite un des plus considérables défauts qu'il y ait en matière de prononciation , je veux dire une ennuyeuse monotonie : et il y jette au contraire une agréable variété ' , qui réveille, qui soutient, qui charme les auditeurs ; semblable en cela aux peintres > , qui , par une infinité de nuances et de teintes presque toutes imperceptibles , et par l'heureux mélange du clair et de l'obscur, savent donner du relief à leurs tableaux, et y garder les justes proportions que chaque partie demande. Quintilien fait l'application de cette dernière règle à la première période de l'exorde du beau plaidoyer de Cicéron pour Milon. Cet endroit mérite d'être lu aux jeunes gens.
Il y a un autre défaut non moins considérable que celui de la monotonie, et qui en tient beaucoup aussi , c'est de chanter en prononçant. Ce chant consiste à baisser ou à élever sur le même ton plusieurs membres d'une période, ou plusieurs périodes de suite , en sorte que les mêmes inflexions de voix reviennent fréquemment, et presque toujours de la même sorte.
4. Enfin la prononciation ^ doit être proportionnée aux sujets que Ton traite ; ce qui paraît surtout dans les passions , qui ont toutes, s'il est permis de parler ainsi , un langage propre et un
■ * Ad aore» noitras et •ctioolf ra*. > n ||i «aat actoH , ot pictori, eipo- TitaUni, quid rit Ticissitudioe, et T*. tlU ad rariandum coloret. • (Id. Ibid. m. rietate,et commutatiouc aptius? » [Id. 2|7.) ibid. B. 2-i:>.) s Quiiitil
Ib
31 ] TltAlTE DES ÉTUDES.
ton particulier * : car autre est celui de la colère, autre celui de la compassion , et ainsi du reste. Pour les bien exprimer, il faut commencer par les ressentir » ; et pour cela se représenter vivement les choses, et en être touché comme si elles se passaient en nous-mêmes. De cette sorte la voix , comme interprète de nos sentiments, portera sans peine dans l'esprit des auditeurs la même disposition qu'elle aura prise dans le fond de notre cœur ; car, fidèle image de l'âme, elle reçoit toutes les impressions , tous les changements dont Tâme elle-même est susceptible. Ainsi dans la joie elle est claire , pleine , coulante ; dans la tristesse, au contraire, elle est traînante , basse et sombre. La colère la rend rude, impétueuse, entrecoupée. Quand il s'agit de confesser sa faute, de faire satisfaction, de supplier, elle devient douce, timide, soumise. En un mot, elle suit la nature, et emprunte le ton de toutes les passions.
Elle varie de même et prend différents tous , selon les différentes parties du discours : elle se conforme à la diversité des sentiments, et quelquefois même, quoique plus rarement, à la nature et à la force de certaines expressions particulières. On sent combien il serait ridicule de commencer tout d'un coup un discours par un ton élevé et violent 3, rien n'étant plus propre à gagner les esprits que la modestie et la retenue. Les récits , destinés à mettre l'auditeur au fait de la chose dont il s'agit, demandent un ton simple, uni, tranquille, et semblable à peu près à celui de la conversation. Il en est ainsi de tout le reste.