I. VERTUS MILITAIRES
I Etendue d'espritpour former et exécuter de grands desseins.
Je commence par cette qualité, parce que c'est , à proprement pcirl* r, celle qui fait les grands hommes , et qui a le plus de part
62 TBAITÉ DES ETUDES.
au succès des affaires; c'est ce que Polybe appelle , comme je l'ai déjà remarqué, oùv >â> irpârTEiv tô TrpoTcôsv «. Elle consiste à avoir de grandes vues ; a se former de loin un plan ; à se proposer un but et un dessein dont on ne s'écarte jamais ; à prendre toutes les mesures et à préparer tous les moyens nécessaires pour le faire réussir ; à savoir saisir les moments favorables de l'occasion, qui passent rapidement et ne se remontrent plus; à faire rentrer dans son plan les accidents même subits et imprévus; en un mot, à prévoir tout et à veiller à tout, sans se troubler ni se déconcerter par aucun événement. Car, comme le remarque le même Polybe *, à peine le concours de toutes les mesures le plus sagement concertées et exécutées est-il suffisant pour faire réussir un dessein ; au lieu que souvent l'omission d'une seule, quelque légère qu'elle paraisse, suffit pour en empêcher le succès.
Tel fut le caractère d'Annibal'et de Scipion. Tous deux formèrent un projet grand, hardi, singulier, d'une vaste étendue , d'une longue suite , capable de troubler les plus fortes têtes , mais seul salutaire et seul décisif.
Annibal, dès le commencement de la guerre, comprit que le seul moyen de vaincre les Romains était de les aller attaquer dans leur propre pays. Il disposa tout de loin pour ce grand dessein. Il prévit toutes les difficultés et tous les obstacles. Le passage des Alpes ne l'arrêta point. Un capitaine si sage, comme l'observe Polybe ^ , n'aurait eu garde de s'y engager, si auparavant il ne s'était assuré que ces montagnes n'étaient point impraticables. Le succès répondit à ses vues. On sait quelle fut la rapidité de ses victoires , et combien Rome se vit près de sa perte.
Scipion forma un dessein qui ne paraissait guère moins hardi , mais qui eut un succès plus heureux ; ce fut d'attaquer l'Afrique dans l'Afrique même. Que d'obstacles semblaient s'opposer à ce dessein! N'était-il pas naturel, disait-on, de défendre son pays avant que d'attaquer celui de l'ennemi , et d'assurer la paix dans l'Italie avant que de porter la guerre en Afrique ? Quelle res-
» Poljb. pag. 551.— • Id. pag- &Ô2 — s Id. p. 201 , 202.
TfiAITÉ DES ÉTUDES. 53
source resterait-il à l'empire, si Annibai vainqueur marchait contre Rome? Serait-il temps pour lors de rappeler à son secours le consul? Que deviendraient Scipion et son armée, s'il venait à perdre une bataille? et que ne devait-on pas craindre des Carthaginois et de leurs alliés réunis tous ensemble, et combattant pour leur liberté et pour leur vie sous les yeux de leurs femmes, de leurs enfants et de leur patrie? C'étaient les réflexions de Fabius , qui paraissaient fort plausibles , mais qui n'arrêtèrent point Scipion ; et le succès de l'entreprise fit assez voir avec quelle sagesse elle avait été formée , et avec quelle habileté elle fut conduite : et l'on reconnut que dans les actions de ce grand homme rien ne venait du hasard , mais que tout était l'effet d'un solide raisonnement et d'une prudence consommée ; ce qui fait le capitaine, au lieu que les coups de main ne font que le soldat.