‹ Traite des etudes. -- (volume 3)Chapitre 23 sur 75 · Quae sint mala , quae videantur, ostcndit · texte numérisé non relu

Quae sint mala , quae videantur, ostcndit

« Nalla res nos majoribas malis im- Vanitatem exuit mentibus , dat magnitu-

plicat, quam qaod ad rumorem compo- dinem solidam; necignorari sinit, inter

nimur : optima rati ea , qnae magno as- magna quid intersit et tumida. » (Id,

sensa recepta sunt. . . nec ad ralionem, Epist. 90. )

sed ad similitudinem vivimas. » ( (d. lib. « Inducenda est in occupatum locum

de Fita beata, cap. I. ) virtus, quaemendacia contra verum plfi»

2<c Uuam exeniplum, aut laxuriae, centia exstirpet ; quaR nos a populo, cai

aut avaritiae, multum mali facit. . . nimis credimus, separet, ac siaceris

qaid tu accidere bis moribus credis in opinionibus reddat. » ( Id. Epist. 94.)

<]uos publiée factus est impetus ?.., adeo * « Tanta est corruptela malie con

nemo nostrom ferre impetum vitiorum suetudinis, ut ab ea tanquam ignicnli

tammagnocomitatuvenientiumpotest. » exstinguantur a natura dati, exoriantur-

( Id. Epist. 7.) que et confirmentur vitia contraria. »

« Desinit esse remedio locus, ubi quae ( Cic do Leg. lib. I , n. 33. )

fuerant vitia, mores sunt. «(Id.£pis^ 39.) ^ « Socrates banc summam dlxit psse

* « Certatur ingenti quodam nequitlae aapientiam, bona malaque distinguer-; » ccrtamine : major quotidie peccandi eu- ( S; ? ec. /.'y-is,'. 71. ;

piditas. miuor verccuadia est. » ( îd- (i;

166 ÎBAITÉ DES ÉTtJDÈS.

choses nou par Topinion commune mais par la vérité, non par ce qu'elles paraissent au dehors mais par ce qu'elles sont réellement, queSocrate mettait toute la sagesse de l'homme.

J'ai donc cru devoir commencer ce traité sur l'histoire par établir des principes et des règles pour juger sainement des belles et des bonnes actions , pour bien discerner en quoi con siste la solide gloire et la véritable grandeur, et pour démêler [)récisément ce qui est digne d'estime et d'admiration , et ce qui ne mérite que l'indifférence et le mépris. Sans ces règles, les jeunes gens peu précautionnés, n'ayant pour guides que leurs propres penchants ou les opinions populaires , pourraient prendre pour modèle tout ce qui est conforme à ces fausses idées, et se remplir des passions et des vices de ceux dont l'histoire r.ipporte des actions éclatantes, qui ne sont pas toujours vertueuses ni estimables.

11 n'y a , à proprement parler , que l'Évangile et la parole de Dieu qui puissent nous prescrire des règles sûres et invariables pour juger sainement de toutes choses ; et il semble que c'est uniquement dans un fonds si riche que je devrais puiser les instructions que j'entreprends de donner aux jeunes gens sur un îjujet si important. Mais , afin de leur faire mieux comprendre combien les erreurs que je combats ici sont condamnables, et combien elles sont contraires même à la droite raison , je ne tirerai mes principes que du paganisme, qui nous enseignera que ce qui rend l'homme véritablement grand et digne d'admiration , ce n'est point les richesses , la magnificence des bâtiments , la somptuosité des habits ou des meubles, le luxe de la table , l'éclat des dignités ou de la naissance , la réputation , les actions brillantes , telles que les victoires et les conquêtes , ni même les qualités de l'esprit les plus estimables ; mais que c'est parle cœur que l'homme est tout ce qu'il est ' , et que, plus il aura un cœur véritablement grand et généreux , plus il aura de mépris pour tout ce qui paraît grand au reste des hommes. Je n'avais d'abord tiré mes exemples que de l'histoire ancienne : mais des personnes

' « Cogita in te, prseter animum, nibil coi omne bonnm in animo est. . . illum

Aue mirabile :cuimagno nihil magnum erectum, et excelsom, et mirubiliu cal-

*/î. » (Skw. Eplst.8.) captem. » ( Id. ^pist ■iô.)

'< Hoc DOS doce « benfinn esse ilium.

TBAITE DliS ETLOl-S. 167

liablies et intelligentes m'ont conseillé d'y en ajouter d'autres , tirés de l'histoire moderne, et surtout de celle de France; et elles m'en ont elles-mêmes fourni plusieurs , dont je reconnais ici leur être redevable.

Quoique j'aie puisé tous mes principes et la plupart des exemples dans le paganisme , et que j*aie évité de proposer pour modèles tant de saints illustres que le christianisme nous fournit pour tous les états et toutes les conditions , il ne s'ensuit pas que mon dessein ait été de me borner à des vertus purement païennes. On peut considérer les choses d'une manière plus humaine, sans en examiner la dernière fin et les plus sublimes motifs. On s'élève ainsi par degrés à une vertu plus pure et plus parfaite ; et en se rendant attentif et docile à la raison , l'on se prépare à le devenir à la religion et à la foi , qui commandent les mêmes choses, mais en proposant de plus grands motifs et de plus dignes récompenses.

Au reste, je prie le lecteur de se souvenfr que cet ouvrage n'est point fait pour les savants, qui sont très-instruits du fond de l'histoire, et qui pourraient trouver ennuyeux ce grand nombre défaits que je cite, parce qu'ils n'ont rien de nouveau pour eux; mais que mon dessein est d'instruire principalement de jeunes étudiants » , qui souvent n'auront presque d'autre idée de l'histoire que celle que je leur en donne dans ce livre ; ce qui m'oblige d'être plus long, de rapporter plus d'exemples, et d'y joindre plus de réflexions que je n'aurais fait sans cela.

§ 1 . Richesses. Pauvreté.

Comme les richesses sont le prix de ce qui est le plus estimé et le plus recherché dans la vie * , des dignités , des charges , des terres, des maisons , des ameublements, de la bonne chère, du plaisir, il n'est pas étonnant qu'elles soient elles-mêmes plus

' « Nos institutionem professi , non Admirationem nobis parentes aari argea-

solum scientibus ista , sed etiam discen- tique fecernnt : et teneris infusa copi

tibos tradimas .- ideoqae paolo pluribus ditas altius sedit , creTitqae nobiscum.

rerbis débet haberi venia. m ( QnuiTii.. Deinde totos popnlus, in alia discors,

lib. II, cap. I. ] in hoc convenit : hoc sospiciont, hoc

^ « Hœc ipsa res tôt magistratas, tôt suis optant. Denique eo mores redactl

Jndice» detinet, quee magistratas et ju- snat, ut paupertas maledicto probroq"'*

dicesfacit, pecania :qa8e ex qao in honore sit, coatempta divitibns, invisapaupe-

CMC cœpit, rerasreram bonorcecidit... ribus. » ( S\t. Evisi. 115. )

168 TÎiAlTÊ DÈS ÉtUDES.

estimées et plus recherchées que tout le reste. Ce sentiment , déjà trop naturel aux enfants , est nourri et fortifié en eux par tout ce qu'ils voient et par tout ce qu'ils entendent. Tout retentit des louanges des richesses. L'or et l'argent font l'unique ou le principal objet de l'admiration des hommes , de leurs désirs, de leurs travaux. On les regarde comme ce qui fait toute la douceur et la gloire de la vie , et la p^nvreté au contraire comme ce qui en fait la honte et le malheur.

Cependant l'antiquité ^ nous fournit un peuple entier ( chose étonnante!) qui se récrie contre de tels sentiments. Euripide avait mis dans la bouche de Bellérophon un éloge magnifique des richesses , qu'il terminait par cette pensée : « Les richesses font « le souverain bonheur du genre humain ; et c'est avec raison ft qu'elles excitent l'admiration des dieux et des hommes». » Ces derniers vers révoltèrent tout le peuple d'Athènes. Il s'éleva d'une voix commune contre le poète , et l'aurait chassé de la ville sur-le-champ , s'il n'avait prié qu'on attendît la fin de la pièce , où le panégyriste des richesses périssait misérablement. Mauvaise et pitoyable excuse ! L'impression que de telles maximes font sur l'imagination, étant vive et prompte, n'attend pas les remèdes lents que l'auteur croit y apporter dans la conclusion de la pièce.

Le peuple romain ne pensait pas moins noblement. Son ambition était d'acquérir beaucoup de gloire et peu de biens. Chacun cherchait 3, dit un historien, non à s'enrichir, mais à enrichir sa patrie ; et ils aimaient mieux être pauvres dans une république riche, qu'être eux-mêmes riches pendant que la république serait pauvre. On sait que c'est à l'école et dans le sein de la pauvreté que furent formés les Camille , les Fabrice , les Curîus 4 ; et qu'il était ordinaire aux plus grands hommes de mourir sans laisser de quoi fournir aux dépenses de leurs funérailles, ni de quoi doter leurs filles.

Telle était aussi la disposition de nos anciens magistrats ; et on lit avec plaisir, dans l'histoire des premiers présidents du parle-

' Sen. Epbt. 115. ^ « Patriae rein unusquisque, non suam,

2 Le texte grec de ces vers, dont Séaè- augere properabat : pauperque in divite,

quenerapporte que la traduction latine, quam dives in paupere imperio versa ri

se trouve dans réditiou d'Euripide publiée malebat. » ( Vil. M»x. lib. 4, cap. t. ;

parD. Cck (!n:ii. H, p 1*^2 ). — L. " lloiat. OJ. î2 , 1. 1. [ ■-. iu. j

TRAITÉ DES ETUDES. î Oô

ment de Paris, que le célèbre Jean de la Vaquerit ^^ mourut T plus riche d'honneur et de réputation que de biens de fortune, ft Car ayant laissé trois filles, héritières seulement de ses vertus, « le roi Louis XI , son maître , pour reconnaissance des services « qu'il lui avait rendus , prit le soin de les marier selon leur con- « dition , et de ses propres deniers. »

Un mot de l'empereur Valérien nous marque l'estime qu'on faisait encore delà pauvreté dans ces derniers temps de l'empire. Il avait nommé au consulat Aurélien , celui-là même qui depuis fut empereur i et , comme il était pauvre , il chargea le garde du trésor de lui fournir tout l'argent dont il aurait besoin pour les dépenses qu'il fallait faire en entrant dans cette charge , et il lui écrivit en ces termes : « Vous donnerez à Aurélien « , que j'ai « nommé consul, tout ce qui sera nécessaire pour les spectacles « dont la coutume le charge. Il mérite ce secours à cause de sa ^pauvreté, qui le rend véritablement grand, et qui le met « au-dessus de tous les autres. »

Voilà comme , dans tous les temps et dans tous les états , ont pensé ceux qui avaient l'âme véritablement noble et élevée. Ces grands hommes, persuadés * que rien ne marque davantage de la petitesse et de la bassesse d'esprit que d'aimer les richesses , et que rien au contraire n'est plus grand ni plus généreux que de les mépriser, faisaient consister la plus sublime vertu à supporter avec noblesse la pauvreté, et à la regarder comme un avantage et non comme un malheur. Selon eux , le second degré de la vertu consistait à faire un bon usage des richesses , quand on en possédait ; et ils pensaient que l'emploi le plus conforme à leur destination , et le plus propre à attirer aux riches l'estime et l'amour des hommes, était de les faire servir au bien de la société. En ur i:]ot , ils comptaient ne posséder véritableme -t que ce qu'ils a, >:>ent donné 3.

' « Aarcliano, cui consolatam detu- niam conteranere , si non babeas ; si ba

limas, ob panpertatem > qnaille magnas béas, ad beneficentiam liberalitatemque

est, cœteris major, dabis ob editionem convertere. ( Cic. lib. I, Offic. n. 68. )

Circensium, etc. »(Vopisc, in Fitait».' ^ « Nihil magis possidere me credam ,

per. Aurel. ) qaarabenedonata. » (SEN.de ntabeaic-,

^ « fïihil est tam angusti animi tara- cap. 20. )

que parri , quam amare divitias : nihil « Hoc habeo , quodcumqoe dedi. « ht»»,

bonestius magnificentiusque quam pecu- 6, de Benef. cap. 3. )

lu

î70 TRAITÉ DES ÉTUDES.

Cimou ', général athénien , ne croyait avoir de grands biens que pour les communiquer à ses citoyens, pour vêtir les uns, et pour soulager la misère des autres. Ce que Philopœmen gagnait sur l'ennemi, il ne l'employait qu'à fournir des chevaux ou des armes à ceux de ses citoyens qui en manquaient, et à payer la rançon des prisonniers de guerre. Aratus , général des Achéens , se fit universellement aimer, et sauva sa patrie en appliquant les présents qu'il recevait des rois à calmer les divisions qui y régnaient, en acquittant les dettes des uns, en aidant les autres dans leurs besoins , et en rachetant les captifs.

Pour me contenter d'un seul exemple parmi les Romains , Pline le jeune dépense des sommes considérables pour le service de ses amis '. Il remet à l'un tout ce qu'il lui doit 3. H acquitte les dettes qu'un autre avait contractées pour de justes raisons 4. II augmente la dot de la fille d'un autre , afin qu'elle puisse soutenir la dignité de celui qui la doit épouser 5. H fournit à l'un de quoi être chevalier romain 6. Pour gratifier un autre, il lui vend une terre au-dessous de sa valeur '. Il donne à un autre 8 de quoi retourner en son pays , pour y finir tranquillement ses jours 9. Il se rend facile dans les discussions de famille, et relâche volontiers de ses droits »". Il gratifie sa nourrice d'une petite terre " , qui suffit pour la faire subsister ". n fait présent à sa patrie d'une bibliothèque , avec un revenu suffisant pour l'entretenir »^. Il y fonde les gages des professeurs pour l'instruction de la jeunesse '^. Il y fait un établissement pour élever le-s orphelins et les enfants des pauvres , dont il reste encore quelques vestiges jusqu'à ce jour ". Et il fait tout cela avec un bien médiocre »«. Mais sa frugalité était, comme il le déclare lui-même, un riche fonds , qui^suppléait à ce qui manquait à son revenu , et qui fournissait à toutes ces libéralités qui nos étonnent dans

I PlQt. " Lib. 4, ep. 10.

' Lib. 2, ep. 4. '» Lib. 8, ep. 2.

' Lib. 3, ep. II. " Lib. 5, ep. 7.

* Lib. 6, ep. 32. '^ La ville de Corne.

* Lib. I, ep. 19. " Lib. «, ep. 3.

• Ub. 7 , ep. 1 1 et 14 " Lib. I , ep. 8.

ï Lib. 3,ep. 21. '* Ub. 4,ep. 13.

• ht poète Martial '" Lib. I , ep. 8.

on particulier. Qaod cessât ex reditUyfrugalltate supplttur; tx qua, velut ex fonte, Uheralitas nostra decurrît ».

Qu'on demande aux jeunes gens ce qu'ils pensent d'un tel exemple , en leur faisant comparer ce noble et cet aimable usage des richesses avec celui qu'en font ces hommes dénaturés qui vivent comme s'ils n'étaient nés que pour eux seuls ; qui n'estiment les biens que parce qu'ils servent d'instruments à leurs passions, pour entretenir leur luxe, l'amour des délices, une vaine ostentation, une curiosité inquiète ; qui ne sont d'aucune ressource ni pour leurs proches , ni pour leurs amis, ni pour leurs plus anciens et plus fidèles domestiques , et qui croient ne rien devoir ni au sang , ni à l'amitié, ni à la reconnaissance , ni- au mérite, ni à l'humanité, ni même à la patrie.

M. deTurenne », ayant pris le commandement de l'armée d'Allemcçgne, trouva les troupes en si mauvais état , qu'il vendit sa vaisselle d'argent pour habiller les soldais et pour remonter la cavalerie ; ce qu'il a fait plus d'une fois. Quoiqu'il n'eût que quarante mille livres de rente de sa maison 3, il ne voulut jamais accepter des sommes considérables que ses amis lui offraient , ni rien prendre à crédit chez les marchands ; de peur, disait-il , que s'il venait à être tué, ils n'en perdissent une bonne partie. Je sais que tous les ouvriers qui travaillaient pour sa maison avaient ordre de porter leurs mémoires avant qu'on partît pour la campagne, et qu'ils étaient payés régulièrement.

Pendant ^ qu'il commandait en Allemagne, une ville neutre, qui crut que l'armée du roi allait de son côté , fit offrir à ce général cent mille éeus pour l'engager à prendre une autre route , et pour le dédommager d'un jour ou deux de marche qu'il on pourrait coûter de plus à l'armée. Je ne puis en conscience, répondit M. de Turenne , accepter cette sommé, parce que je n'ai point eu intention de passer par cette ville.

L'action du grand Scipion en Espagne, lorsqu'il ajouta à la dot d'une jeune princesse qu'il avait faite prisonnière la rançon que ses parents avaient apportée pour la racheter, ne lui a

• Lib. 2 , ep. 4 chez lui quinze cents francs d'argent ^ Hommes illustres de M. Perrault. comptant.

* Ix)r8qu'il mourut , oa ne trouva pas * Lettres de Bon rsault.

fait guère moins d'iionneur que ses plus fameuses conquêtes. Une action toute pareille, du chevalier Bayard , ne mérite pas moins de louange ». Quand Bresse fut prise d'assaut surles Vénitiens, il avait sauvé du pillage une maison où il s'était retiré pour se faire panser d'une blessure dangereuse qu'il avait reçue au siège , et avait mis en sûreté la dame du logis et ses deux jeunes fïîles, qui y étaient cachées. A son départ, cette dame, pour lui marquer sa reconnaissance , lui offrit une boîte où il y avait deux mille cinq cents ducats , qu'il refusa constamment. Alais, voyant que son refus l'affligeait d'une manière sensible, et ne voulant pas laisser son hôtesse malcontente de lui, il consentit à recevoir son présent ; et , ayant fait venir les deux jeunes filles pour leur dire adieu, il donna à chacune d'elles mille ducats pour aider à les marier, et laissa les cinq'cents qui restaient pour être distribués à des communautés qui auraient été pillées.

Mais pour mieux concevoir combien le désintéressement a de noblesse et de grandeur, considérons-le , non dans des généraux d'armée et des princes , dont la puissance et la gloire semblent peut-être relever l'éclat de cette vertu , mais dans des personnes du plus bas rang, à l'égard de qui rien ne peut exciter l'admiration que la vertu même. Un pauvre homme», qui était portier à Milan, chez un maître de pension , trouva un sac où il y avait deux cents écus. Celui qui l'avait perdu, averti par une affiche publique, vint à la p3Jsion ; et, ayant donné de bonnes preuves que le sac lui appartenait, le portier le lui rendit. Plein de joie et de reconnaissance , il offrit à son bienfaiteur vingt écus , que celui-ci refusa absolument. Il se réduisit donc à dix , puis à cinq. Mais , le trouvant toujours inexorable , Je n'ai rien perdu , dit-il d'un ton de colère, en jetant par terre son sac, je n'ai rien perdu , si vous ne voulez rien recevoir. Le portier reçut cinq écus, qu'il donna aussitôt aux pauvres.

J'ai entendu raconter à un lieutenant général des armées du roi, que, dans une occasion où les soldats s'amusaient à dépouiller les corps de ceux qui avaient été tués, l'officier qui les commandait, pour les animer à poursuivre vivement l'ennemi,

' Vie du chev. Bayard. " '5. Aug. Serm. 178,

TRAITE UES l-TUDES. 173

Ci eu même temps pour les dédommager, leur avait jeté quaraïue ou cinquante pistoles qu'il avait dans sa poche. Le plus grand nombre refusa de prendre part à cette libéralité , qu'ils trouvaient déshonorante pour eux , comme s'ils avaient besoin de présents pour faire leur devoir et pour servir leur roi. Feu M. de Louvois, ayant été informé de cette action, les combla de louanges, leur fit distribuer à chacun une certaine somme à la vue des troupes , et eut soin de les avancer dans l'occasion.

Chacun sent bien , en lisant de telles histoires , l'effet qu'elles produisent sur son cœur. Que l'on compare une conduite si noble et si généreuse avec la bassesse de sentiments de tant de personnes qui ne cherchent et n'estiment dans les grandes places que l'occasion et la facilité de s'enrichir , et l'on n'aura pas de peine à conclure, avec Cicéron , qu'il n'y a point de vice plus infamant , surtout pour ceux qui sont constitués en dignité et chargés de procurer le bien des autres , que l'avarice. Nullum igitur vitium tetrius quant avaritia, prxsertim in princlpibus, et rempublicam gubernantibus, Habere enim quxstui rempublicam, non modo turpe est, sed sceleratum etiamet nefarium * .

Cette attache à l'argent est un défaut qui déshonore aussi infiniment les gens de lettres , comme au contraire rien ne leur fait plus d'honneur- que de regarder avec indifférence les richesses.

Sénèque , après avoir fait de si fréquents et de si magnifiques éloges de la pauvreté, avait bien raison de se reprocher à luimême» l'indigne attachement qu'il avait pour les biens, et ces acquisitions sans nombre qu'il avait faites de terres, de jardins et de maisons magnifiques, ne craignant point d'enaployer pour cela les usures les plus criantes , et de déshonorer entièrement, sinon la philosophie, du moins le philosophe.

Tout ce qu'il dit dans un de ses traités , pour justifier sa conduite, ne fera jamais croire qu'il était sans attache pour les biens , et qu'il ne leur avait donné entrée que dans sa maison et

• De Offic. 1. 2, n. 77. incedit, et lan(is agrogram spatîin, tam

'« Chi est, ditil en parlant à Néron, lato fœuore exuberat?^) (Tâc. Annal.

animus ille modicis contentas? Taies lib. 14 , cap- 53.)

burtos instruit, et per baec suburbanu

iU.

174 TltAfTK DES ETUDES.

non claas son cœur : Sapiens non amat dimtias, sedmavuU; non inanimum illas, sed in domum recipit^.

Je suis fâché qu'Amyot , qui dans son siècle a fait tant d'honneur à la littérature , ait terni un peu sa gloire par cette rouille de l'avarice. C'était un pauvre garçon , fils , à ce que l'on croit, d'un boucher, et qui s'était avancé par son mérite. Il était devenu évêqued'Auxerre et grand aumônier de France. Charles IX, qu'il avait élevé et instruit, l'appelait toujours son maître; et , se jouant quelquefois avec lui , il lui reprochait , en riant, son avarice. Un jour qu'Amyot demandait un bénéfice de grand revenu , ce prince lui dit : Eh quoi , mon maître , vous disiez que, si vous aviez mille écus de rente ^ tousseriez content! Je crois que vous les avez, et plus. Sire, répondit-il, l'appétit vient en mangeant. Et toutefois il obtint ce qu'il désirait. Il mourut riche de plus de deux cent mille écus,

Nous avons, dans l'université, un homme que je n'ose nommer parce qu'il est encore en vie , mais dont je ne puis passer sous silence le noble et rare désintéressement. Après avoir enseigné , avec beaucoup de réputation , la philosophie dans le collège de Beauvais , où il avait été élevé comme enfant de la maison, et dont il fut depuis désigné principal ; dans le temps même qu'il remplissait la première dignité de l'université, il fut appelé à la cour pour travailler à l'éducation du prince qui occupe maintenant le trône d'Espagne; et, depuis, il a eu l'honneur d'être employé auprès de notre jeune roi actuellement régnant. Les deux cours de France et d'Espagne se sont empressées de lui marquer leur reconnaissance , en lui offrant des bénéfices et des pensions, qu'il a toujours constamment refusés, alléguant pour raison que ses gages lui suffisaient , et beaucoup au delà , pour vivre selon son état, dans lequel ses différents emplois , quelque éclatants qu'ils fussent , ne lui ont jamais rien fait changer >.

§ 11. Bâtiments.

Il est rare déjuger sainement de ce qui brille au dehors , et de ce qui frappe les yeux par un éclat extérieur. Il y a peu de per-

' Lib. de Vitabeata, cap. I7r23. arrivée depuis quelques années , pern;et

» Il s'appelait Ftttement. Sa mort, de le nommer.

sonnes qui entendent parler des fameuses pyramides d'Egypte sans être transportées d'admiration, et sans se récrier sur la gran deur et sur la magnilieence des princes qui les bâtirent. Je n^ sais si cette admiration est bien fondée, et si ces masses énormes de bâtiments , qui coûtèrent des sommes immenses , qui iirenl périr un nombre infini d'hommes employés à ces travaux , et qui n'étaient que pour la pompe et l'ostentation ' , sans être destinés à aucun usage solide ; si , dis-je , de tels bâtiments méritent qu'on en parle avec tant d'éloges.

La vraie élévation ne consiste pas à désirer ou à faire ce qu'une imagination déréglée ou une erreur populaire représente comme grand et magnifique. Elle ne consiste pas à tenter des choses difficiles par l'attrait même de la difficulté. Elle ne se sent pas excitée par l'idée du merveilleux et par le plaisir de surmonter l'impossible, comme l'histoire l'a remarqué de Néron, à qui tout ce qui était sans apparence se montrait sous l'idée de grandeur. Erat incredibilium cupitor^.

Cicéron ^ ne trouve d'ouvrages et de bâtiments véritablement dignes d'admiration que ceux qui ont pour but l'utilité publique : des aqueducs, des murailles de villes, des citadelles, des arsenaux , des ports de mer.

Il remarque 4 que Périclès , le premier homme de la Grèce , fut justement blâmé d'avoir épuisé le trésor public pour embellir la ville d'Athènes et l'enrichir d'ornements superflus. Les Romains, dès la fondation de l'empire , eurent un goût bien dif' férent. Ils visaient au grand , mais dans les choses qui regardent ou la religion, ou l'utilité publique. Tite-Live ^ remarque que, sous Tarquin le Superbe , on acheva un ouvrage ^ pour faire écouler les eaux de la ville , et que l'on bâtit les fondements du Capitole , avec une magnificence que les siècles postérieurs ont eu de la peine à égaler ; et aujourd'hui l'on admire encore la beauté et la solidité des grands chemins construits par les R(?

' * Pyramides regum pecuniae otlosa ' De Offic. 1. 2, n. 60.

«c stalta ostentatio. » (Ptiw. Hist. nat. * Lib. I , n. 56.

lib. 36.cap. -j) (>' La Cloaca maxima , qui subsitte

2 Tacit. Ann lil). 15 , c. 42, core de nos jours. — L.

> De Offic. 1.2. n. 60,

176 TRATTÉ DES ETUDES

mains en différents endroits, et qui subsistent presque dans leuv entier depuis tant de siècles.

Il faut à peu près porter le même jugement par rapport aux bâtiments des particuliers. Cicéron ', en examinant quelle doit être la maison d'un homme constitué en charge, et qui tient un rang distingué dans l'État, veut qu'on y cherche, avant tout, l'utilité et l'usage : à quoi l'on peut ajouter une seconde vue, qui regardela commodité et la dignité; mais ^ il recommande surtout d'y éviter une somptuosité et une magnificence dont l'exemple ne manque jamais de devenir contagieux et funeste, chacun se piquant dans ce genre, non-seulement d'atteindre , mais de surpasser les autres. Lucullus, dit Cicéron, a-t-il beaucoup d'imitateurs de ses excellentes qualités ? mais combien n'en a-t-il point pour ce qui regarde la somptuosité des bâtiments ! On pourrait citer de notre temps beaucoup de familles qui ont été ou entièrement ruinées ou notablement incommodées par la fureur de bâtir, soit à la ville , soit à la campagne , des maisons magnifiques, qui absorbent le bien le plus liquide d'une famille , et passent bientôt à des étrangers, qui profitent de la folie des premiers maîtres. Et c'est ce qui doit porter les personnes chargées de l'éducation des jeunes gens à les précautionner de bonne heure contre un goût si commun et si dangereux.

Les anciens Romains en étaient bien éloignés. Plutarque , dans la vie de Paul Emile, fait mention d'un ^lius ïubéron, grand homme de bien 3, dit-il , et qui soutint la pauvreté plus noblement et plus généreusement que nul autre Romain. Ils étaient seize proches parents, tous du nom et de la famille Mia , qui n'avaient qu'une petite maison à la ville et autant à la campagne, où ils vivaient tous ensemble avecleurs femmes et un grand nombre de petits enfants.

Chez ces anciens Romains 4 ce n'était point la maison qui fai-

1 ^o Offic 1 '' n 138 L. LucuUi summi viri virtutem quisîi^

ipse cedifices, ne extra modum sumplu imjtah sunt 1 . (Cic. de Offtc. hb. I,

et magnificentia prodeas : qno in génère ^' ,/ \ ^ x ^

maltum mali etiam in exemple est. Stu- ' AvT^p apiOTO; , xat ixeYaXoTcpsTïS-

diose enim plerique , prœsertim in liac (TTaxa PoijXCtKày TTSVia XP^TajUVO;.

parte , facta principum imitantur : ut * Cic. de Off. lib. I , n. 139.

Tr. UTK DES F.TÎIDES. 117

F.iit honueur au maître, mais le niûttre qui ?"ùisait nonaeur à la maison. Une cabane ' chez eux devenait aussi auguste qu'un temple, parce que la justice , la générosité, la probité, la bonne foi, l'honneur, y habitaient; et peut-on appeler petite une maison qui renfermait tant et de si gran(îes vertus ?

Le goût pour la modestie des bâtiments, et l'éloignement de toute somptuosité en ce genre, a passé de la république à l'empire, et des particuliers aux empereurs même.

Trajan mettait sa gloire à édifier peu, afin d'être plus en élat d'entretenir les anciens édifices. Idemtamparcus'm œdificando , quant diligens in tuendo *. Il ne faisait point cas de tout ce qu*'on donne à l'ostentation et à la vanité. II connaissait ^, dit Pline, en quoi consistait la véritable gloire d'un prince. Il savait que des statues, des arcs de triomphe , des bâtiments , sont sujets à périr par les flammes , par le temps , par la fantaisie d'un successeur ; mais que celui qui méprise l'ambition , qui modère ses passions, qui donne des bornes à une puissance qui n'en a point, est loué de tout le monde durant sa vie, et encore plus après sa mort", lorsque personne n'est contraint de le louer.

L'événement fit voir qu'il avait pensé juste. Alexandre Sévère ayant fait rétablir plusieurs ouvrages de Trajan , y fit remettre partout le nom de ce prince , sans souffrir qu'on y substituât le sien. Tous les grands empereurs5)nt eu la même modération ; et l'on voit encore aujourd'hui qu'il y a beaucoup plus de médailles frappées à la gloire des princes qui ont réparé les édifices publics et les monuments de leurs prédécesseurs, qu'à l'honneur de ceux qui en ont fondé de nouveaux.

Nous avons déjà remarqué ailleurs qu' Auguste ^ , pendant près

« Istiul huniile tii^'uriuni.. jaiii successorÎDus meal. Aicus enim , et sla-

oinnibus templis formosius erit, quiiin tuas, aras ctiam teniplaque demoJiltir

illic justitia conspecta fiirrit, quum con- et obscurat oblivio, negligit carpitque

tineu'uia, quum prudentia, pietas,om- posteritas. Contra, contemptop ambi-

niaŒ officiorum recle dispensandorum tionis ; et inttnitae potestatis domitor as

yatio. Nullus angustus est locus, qui frenator aiiimus , ipsa vetustateflorescit,

banc tam maguarum virtutum turbam nec ab uUis magis laudatur, quam qul-

capit. »( SBw.de Conso/.odZ/e/f. cap. 9.) bus minime necesse est. >

'' Plin. in Panegyr. * On les appelle médailles restittiéct

•* « Scis ubi Tera principis, ubi sem- Voyez les Mémoires de Lebeau. ( l^foi-y

pitcrna sit gloria : nbi sint honores in Crbvibr,) luos

nihil flammis, nîliil senecluti, niliil '" SnotoiiiMS.

de cinquante ans de règne , se contenta toujours du même appartement et des mêmes meubles.

Vespasien et Tite * se firent un honneur et un plaisir de conserver, à la campagne , la petite habitation qui leur venait de leurs pères , sans y faire aucun changement.

Ces maîtres du monde ne se trouvaient pas logés trop à l'étroit dans une maison qui n'avait été bâtie que pour un simple particulier. On voit encore aujourd'hui les vestiges de la maison de campagne d'Adrien », qui ne passe pas la grandeur de nos maisons ordinaires , et qui n'égale point celle de plusieurs particuliers de nos jours.

Maintenant , des hommes qui n'ont d'autre mérite que leurs richesses ( et souvent sortis de quelle origine! ) bâtissent à la ville et à la campagne de superbes palais. Malheur à quiconque se trouve près d*eux ! tôt ou tard la maison , la vigne et l'héritage du voisin sont absorbés dans ces vastes bâtiments , et servent à agrandir leurs jardins et leurs parcs.

Ce que l'histoire nous apprend du cardinal d'Amboise ^ , archevêque de Rouen , et ministre d'État sous Louis XII , est un exemple bien rare. Un gentilhomme de Normandie avait une terre voisine de la belle maison de Gaillon , qui dès lors appartenait à l'archevêché de Rouen. Il n'avait point d'argent pour marier sa fille; et, afin d'^en trouver, il offrit au cardinal de vendre sa terre à vil prix. Un autre aurait peut-être profité de cette occasion; mais le cardinal, sachant le motif du gentilhomme, lui laissa sa terre, et lui donna l'argent dont il avait besoin .

' Suetonias, m Vita Vesp., c. 2. très , dont l'nn est encore assez bien con-j

2 Je ne sais de quelle maison de cam- serve; un hippodrome, entouré de porti-l

pagne Rollin veut parler; car la villa qnes ; I« Pécile , imité de celui d'Athè-3

Adriana ou maison de campagne d'A- nés; une naumachie, une bibliothèque ;-

drien , dont les vestiges subsistent en- les templei de Vénus et de Diane ; le pa-

core an pied de la colline de Tivoli , de- lais impérial; le temple d'Apollon; le

vait être d'une magnificence extraordi- quartier des gardes prétoriennes , ap-

naire. Cet empereur la fit construire au pelé vulgairement Cenio Camerelle ; les

retour de ses voyages : il voulut y réunir Thermes ; le temple de Sérapis , et un

tout ce qu'il avait remarqué de plus en- grand nombre d'autres. On a trouvé

rieux dans le Grèce , en Egypte et en dans cette enceinte une quantité extraor-

A«ie. Aussi renfermait- elle une infinité dinaire de marbres qui attestent rantiqu«

d'édifices , dont il reste encore des ruines magnificence de cette villa. — L. considérables dans une enceinte de plus ^ Vieducard. d'Amboise, parBaudier 4e sept milles Elle contenait trois théà-

TR4ITE DES ETUDES. f7!)

Nous avons eu de nos jours un prince * dont la France regrettera éternellement la perte par beaucoup d'autres endroits , et en particulier à cause de l'éloignement extrême qu'il avait pour tout faste et pour toute dépense inutile. On lui proposait d'embellir un appartement par des cheminées plus ornées et plus à la mode : comme il n'y avait point de nécessité , il aima mieux conserver les anciennes. Un bureau de quinze cents livres , qu'on lui conseillait d'acheter, lui parut d'un trop grand prix; il en fit chercher un vieux dans |e garde-meuble, et il s'en contenta. Il en était ainsi de tout; et le motif de cette épargne était de se mettre en état de faire de plus grandes libéralités. Quelle bénédiction pour un royaume, et quel présent du ciel, qu'un prince de ce caractère! En fait de solide gloire et de véritable grandeur, combien un tendre amour pour les peuples , qui va jusqu'à s'épargner tout pour les soulager, est-il préférable à toute la magnificence des plus superbes bâtiments !

C'est ce que le roi Louis XIV, près de mourir, c'est-à-dire dans un temps où l'on juge sainement des choses , fit entendre au roi actuellement régnant. Entre plusieurs autres avis qu'il hii donna » , dont on a cru avec raison devoir conserver à jamais la mémoire, fat trop aimé la guerre, lui dit-il; ne m'imi tez pas en cela, non plus que dans les trop grandes dépenses que f ai faites. Dans le dernier entretien qu'il eut à Sceaux , tête à tête avec son petit-fils , qui partait pour l'Espagne, il lui avait recommandé la même chose; et le roi d'Espagne a rapporté, à une personne ^ de qui l'on tient ceci , que son grand-père lui avait dit ces paroles les larmes aux yeux.

§ ni. ^ameublements. Habillements. Équipages.

Rien de tout cela ne rend un homme plus grand ni plus estimable , parce que rien de tout cela ne fait partie de lui-même, mais est hors de lui et lui est entièrement étranger. Cependant voilà en quoi la plupart des hommes font consister leur grandeur. Ils se regardent comme confondus et incorporés *vec tout ce qui

' Mgr. le duc de Boargogne. hinet du roi.

= Dernières paroles de LouU XIF au ^ A M. Vittemeat roi L-uis Xy , de l'imprimerie da C«-

180 TUAITK DES ETUDhS.

les environne, ameublements, habillements , équipages. Ils eni.ent et grossissent le plus qu'ils peuvent, par tout cet appareil, J'idée qu'ils se forment d'eux-mêmes : par là ils s'estiment fort grands , et se flattent de paraître tels aux yeux des autres.

Mais, pour juger sainement de leur grandeur», il faut le-s examiner en eux-mêmes, et mettre à l'écart, pour quelques moments, leur train et leur suite ; on reconnaît pour lors qu'ils ne paraissent grands et élevés que parce qu'on les considérait sur leur base. Quand ils sont réduits à eux seuls , à leur propre fonds , à leur juste mesure , ce vain fantôme disparaît. Ils sont riches et parés au dehors , comme le sont les murailles de leurs appartements : au dedans ce n'est souvent que petitesse, que bassesse, que pauvreté , que vide affreux de tout mérite; et quelquefois même cet éclat extérieur cache les plus grands crimes et les plus honteux désordres.

Dieu^", dit quelque part Sénèque, ne pouvait mieux décrier ni dégrader tous ces biens extérieurs qui font l'objet de nos vœux, qu'en les accordant souvent , comme il fait, à des misérables et à des scélérats, et en les refusant pour l'ordinaire aux plus gens de bien. En effet , où ceux-ci en seraient-ils réduits , si l'on ne jugeait des hommes que par le dehors.? Et combien de fois le plus solide mérite a-t-il été méconnu et exposé même au mépris , parce qu'il était caché sous un vil habit et sous un extérieur peu frappant?

Philopœmen 3, le plus grand homme de guerre qui de son temps fût dans la Grèce, qui illustra si fort la république des Achéens par son rare mérite , et que les Romains mêmes ont appelé , par

' « Nemo istoram quos diritise honores- currunt , sed qua latent , videritis , mî-

que in altiore fastigio ponunt, magnas seri sont , sordidi, turpes , ad similitu*

est Quare ergo magnus videtur? Cum dinem parietam suoram extrinsecus

basi iUum sua metiris... Hoc laboramus calti. Itaqne , dum illis licet stare , et ad

errore, sic nobis imponitur, quod ne- arbitrium suum ostendi, nitent et im-

minem aestimamus eo quod est, sed ad- ponant : qaam aliquid incidit quod dis-

jicimas illi et ea qnibus adornatus est. tarbet ac detegat, tanc apparet qnan*

Atqui , quum voles Teram hominis œsti- tum altae ac verae fœditatis aliénas

mationem inire , et «cire qualis sit, nu- splendor absconderit. m (Id. lib. de Pro-

dum inspice. Ponat patrimonium, ponat vid. cap. 6.)

honores, et alla fortanse mendacia. » ' « Nullo modo magis potest Deus

(Scir.- Epist. 76.) concupita traducere , qnam si illa ad

« Auro illos, argento, et ebore or- torpissimos defert , ab optimis abigit. »

navi : intus boni nihil est. Isti , quos (Ibid. cap. 5.)

pro fclicibus adspicitis, si , non qua oc- ^ Plut, in Vita Philup. [§ 2 ].

TKAITE DES ETUDES. ISl

adQiiration, le dernier des Grecs; Philopœmen, dis-je, étail pour Tordinaire vêtu fort simplement, et marchait assez souvent sans suite et sans train. Il arriva seul en cet état dans la maison d'un ami qui l'avait invité à prendre un repas chez lui. La maîtresse du logis , qui attendait le général des Achéens , le prit pour un domestique , et le pria de vouloir bien l'aider à faire la cuisine , parce que son mari était absent. Philopœmen quitta sans façon son manteau , et se mit à fendre du bois. Le mari étant survenu dans cet instant, s'écria, dans la surprise que lui causa un tel spectacle : Qu'est-ce donc * , seigneur Philopœmen , et que veut dire ceci? C'est, répliqua-t-il , que je paye l'intérêt de ma mauvaise mine.

Scipion Émilien", pendant cmquante-quatre ans qu'il vécut, ne fit aucune acquisition , et ne laissa en mourant que quarantequatre marcs de vaisselle d'argent et trois marcs de vaisselle d*or 5, quoiqu'il eût été le maître de toutes les richesses de Car- Ihage , et qu'il eût enrichi ses soldats plus qu'aucun autre général d'armée. Ayant été député par le sénat romain , avec un plein pouvoir pour remettre le bon ordre dans les villes et dans les provinces, et pour être l'inspecteur des nations et des rois, quoiqu'il fût né d'une des plus illustres maisons de Rome , qu'il eût été adopté dans une des plus riches , et qu'il eût un si auguste caractère à soutenir au nom de l'empire romain , il ne mena avec lui qu'un ami 4, encore était-ce un philosophe, et cinq domestiques ; l'un desquels étant mort dans le voyage, il se contenta des quatre qui lui restaient , jusqu'à ce qu'il en eût fait venir un de Rome pour le remplacer. Aussitôt qu'il fut arrivée Alexandrie avec cette médiocre suite, la renommée le découvrit, malgré les précautions que sa modestie avait prises , et attira au-devant de lui toute la ville à la descente du vaisseau. Sa personne seule ^ ,

' TC TOÛTO (ê<prj), ^iXouoîiXYiv; fant ajouter le prix du travaU. On toU

r, xaxoç o-Vew? 6ixaç 5i8œ[xt. ♦ Panétius.

' Plat. In Apophth. [ p. 199]. 5 a Qaum per aocios et eitera» gentea

' Platarque dit 33 livres d'argent et iter faceret , non mancipia, sed viclnrico

2 livres d'or : la livre d'argent valait 84 numerabantur ; nec, quantum auri et

deniers, .la livre d'or, 1000 deniers; argenti , sed quantum amplitodinis peu

Scipion a donc laissé la valeur de 4772 dus secum ferret, aeatimabatur. u ( Vak

deniers , environ 3907 francs; à quoi il Max. lib. 4, cap. 3, a. 13. ) lu. vi.^ 1.ILL*, i, u. Ij

182 TBAITÉ DES ÉTUDES.

sans autre escorte que celle^'de ses vertus , de ses exploits et de ses triomphes, lui suffit pour faire disparaître, même aux yeux du peuple , le vaiu éclat du roi d'Egypte, qui était venu à sa rencontre avec toute sa cour, et pour attirer sur lui seul les yeux , les acclamations et les applaudissements de tout le monde.

Ces exemples» nous apprennent qu'on ne doit point juger des hommes par le dehors , comme on n'estime point un cheval par sa parure. Un rare mérite peut être caché sous un vil habit , comme on vêtement précieux peut couvrir de grands vices. Ils nous montrent , en second lieu , qu'il faut plus de courage et de force d'esprit qu'on ne pense pour se mettre au-dessus des opinions populaires , et pour ne point être touché d'une espèce de honte qu'il a plu au monde d'attacher à une manière de vivre simple , pauvre , firugale. Sénèque, tout philosophe qu'il était , ou qu'il voulait paraître , avait conservé quelque chose de cette mauvaise honte; et il en fait lui-même l'aveu* , au sujet d'un chariot de paysan dont il se servait quelquefois pour aller à sa maison de campagne , mais qui le faisait rougir malgré lui quand il rencontrait en chemin des gens dont l'équipage était plus brillant que le sien : preuve certaine, dit-il, qu'il n'était pas bien sincèrement convaincu de tout ce qu'il avait dit et écritsur les avantages d'une vie pauvre et frugale. Celui qui rougit d'un chariot de paysan, ajoutet- il, fait donc cas d'un chariot magnifique. C'est avoir fait peu de progrès dans la vertu , que de n'oser se déclarer ouvertement pour la pauvreté et la frugalité, et d'être encore attentif à ce que diront les passants.

Agésilas^, roi de Lacédémone, était en cela plus philosophe que Sénèque. L'éducation de Sparte l'avait aguerri contre cette mauvaise honte. Pharnabaze, gouverneur de l'une des provinces du roi de Perse, avait souhaité traiter de la paix avec lui. L'entrevue se fit en pleine campagne. Le premier parut avec tout le taste et tout le luxe de la cour des Perses. Il était vêtu d'une robe

ï SCD. Epist. 47. bere certain fldem et immobilem. Qui &or.

3 « Vix a me obtiueo, ut hoc vehicu- dido vchiculo erubescit , pretioso glo

lum velim videri meum. Durât adhac tur. Parum adhuc profeci; nondosk

(jerversa recti verecuadia. Quoties in dfio frugalitatem palam ferre : e

kliquem omitatum lautiorem incidimus, nunc euro opiuiones viatorum. » (

invitus erubesco : quod argunieiitumest , Epist- 87.) •tu quîc probo , quae laado , noadum ha- ^ l'iut. in Vita Ages. [ § 12 ]

em. i^ui sor.

tioso glo ri a -J aondosk au-j rre : etiaou im. ».(.Sb»J

TUAITE DES ÉTUDES. 183

;K)urpre brodée d or et d'argent. On étendit par terre de superbe tapis , et on y joignit de riches coussins pour s'asseoir des-sus. Agésilas, vêtu tout simplement , n'y fit point tant de façon: il s'assit par terre sur le gazon. Le fastueux Persan en rougit , et , ne pouvant soutenir une telle comparaison, rendit hommage à la simplicité du Lacédémonien , en l'imitant. C'est qu'un autre cortège, bien plus brillant que tout l'or et l'argent de la Perse, environnait Agésilas , et le rendait respectable. Je veux dire sou nom , sa réputation, ses wctoires, et la terreur de ses armes , qui faisait trembler le roi de Perse jusque sur son trône.

Les empereurs Nerva , Trajan , Antonin , Marc-Aurèle » , firent vendre les palais, la vaisselle d'or et d'argent, les meubles précieux, et toutes les superfluités dont ils pouvaient se passer', et que leurs prédécesseurs avaient accumulées par la seule envie de posséder seuls ce qu'il y a de plus rare et de plus beau. Ces mêmes princes , aussi bien que Vespasien , Pertinax , Sévère , Alexandre, Claude II , Tacite, que leur mérite seul éleva à l'empire , et que tous les siècles ont admirés comme les meilleurs et les plus grands princes , ont toujours aimé une grande simplicité dans leurs habits , dans leurs meubles , dans tout leur extérieur, et n'ont eu que du mépris pour tout ce qui sentait le faste et le luxe. En retranchant toutes ces dépenses ^ inutiles ils trouvaient un plus grand fonds dans leur modestie que les plus avares dans leurs rapines ; et, sans chercher à se relever par un éclat extérieur ^ , ils ne se montraient empereurs * que par le soin des affaires. Dans tout le reste ils s'égalaient aux autres citoyens , et vivaient en simples particuliers. Mais plus ils s'abaissaient, plus Us paraissaient grands et augustes. i

Vespasien^, dans les jours solennels, buvait dans une petite tasse d'argent que lui avait laissée sa grand' mère , qui l'avait élevé. La suite de Trajan était fort modeste et médiocre 6. Il n'envoyait point devant lui faire retirer le monde pour lui faire place , el il voulait bien être quelquefois obligé de s'arrêter dans les rues pour laisser passer le train des autres,

Dio.Plin.Paneg.CapitoUnu8[inVita * T^ 7CpovOÎ<f TÛV xoivwv, aùco*

4 .;nn. § 4]. Anr. Vict Epit. et Eutrop. y.pà-(op âvO(JLÎÇeXO.

• l'iin. Paneg. * -Suet. in Vita Vesp. c 2.

'* Uio , lib. 66. *• PliO' Paneg.

184 TBAtXÊ DES ÉTUDEà.

Marc-Aurèle* portait encore plus loin l'éloignement de tout ce qui a quelque air de luxe et de faste. Il couchait sur la dure : dès l'âge de douze ans il prit T habit de philosophe : il se passait de gardes, d'ornements impériaux, des marques d'honneur qu'on portait devant les Césars et les Augustes. Et ce n'était point par l'ignorance du grand et du beau qu'il se conduisait ainsi, mais par un goût plus vif et plus pur qu'il avait de l'un et de l'autre , et par l'intime persuasion où il était que la plus grande gloire, aussi bien que le principal devoir de l'homme , surtout s'il a quelque pouvoir et s'il se trouve dans une place distinguée , c'est d'imiter la Divinité en se mettant en état d'avoir besoin de trèspeu de chose pour lui , et en faisant aux autres tout le bien dont il est capable.

Arnaud d'Ossat *, si célèbre par son adresse merveilleuse dans les négociations , quoiqu'il ne fût point meublé à beaucoup près en cardinal, ne voulut pourtant point accepter l'argent, le coche (c'est-à-dire le carrosse) et les chevaux, ni le lit de damas rouge, que le cardinal de Joyeuse lui envoya présenter trois semaines après sa promotion. Car, dit-il, encore que je n'aie point tout ce qu'il me faudrait pour soutenir cette dignité, si est-ce que e ne veux pour cela renoncer à l'abstinence et modestie que J'ai toujours gardée 3. Une telle disposition est bien plus rare et bien plus estimable qu'un magnifique équipage et qu'un riche ameublement.

Le tribun ^ du peuple qui se rendit l'avocat des dames romaines contre le sévère Caton, pour leur faire restituer, après la seconde guerre punique, le droit d'user d'or et d'argent dans leurs habits , semble insinuer que la parure était comme leur partage naturel, dont elles ne pouvaient se passer; et que, ne pouvant aspirer aux dignités, au sacerdoce, à l'honneur du triomphe, il y aurait non-seulement de la dureté , mais de l'injustice, à leur refuser une consolation que la seule nécessité des temps leur avait fait retrancher. Cette raison put toucher le peuple; mais elle ne fait pas d'honneur au sexe , qu'elle taxe de petitesse et de faiblesse d'esprit , en faisant voir combien il est sen- i

' Dio , Julian. Caes. M. Aur. Vita ' Lettre 181.

» Vie ducard. d'Ostat. ♦ Ut. lib, 34, n.'7.

TRAIÎE DES ETUDES. 185

sible aux plus petites choses. Firorum hoc animos vulnerare posset : quid muliercularum censetis, quas etiam parva mo^ vent?

Cependant l'histoire nous apprend que les dames romaines se dépouillèrent généreusement de tous leurs bijoux, et donnérent tout leur or et leur argent * , dans une première occasion , pour mettre la république en état de s'acquitter d'un vœu qu'elle avait fait. à Apollon, et on leur accorda pour cela d'honorables distinctions' ; et dans une autre , pour racheter Rome d'entre les mains des Gaulois, ce qui procura aux dames le droit et le privilège de pouvoir être louées publiquement après leur mort aussi bien que les hommes ^ . Dans la seconde guerre punique , les veuves portèrent de même leur or et leur argent au trésor public , pour aider l'État dans l'extrême besoin où il se trouvait.

La fameuse Gornélie , fille du grand Scipion et mère des Gracques , est connue de tout le monde. Il n'y avait point à Rome de noblesse plus illustre, ni de maison plus riche que la sienne^. Une dame de Campanie l'étant venue voir, et logeant chez elle, étala avec pompe tout ce qu'il y avait alors de plus à la mode et de plus grand prix pour la toilette des femmes : or et argent , bijoux, diamants , bracelets, pendants d'oreille, et tout cet attirail que les anciens appelaient mundum muliehrem. Elle s'attendait à en trouver encore davantage chez une personne de cette qualité , et demanda avec beaucoup d'empressement à voir sa toilette. Gornélie fit durer adroitement la conversation jusqu'au retour de ses enfants, qui étaient aux écoles publiques; et quand ils furent rentrés, « Voilà, dit-elle en les lui montrant, ma parure et mes bijoux. » Et hsec, inquitj ornamenta mea sunt. Il ne faut que se demander à soi-même ce qu'on pense naturellement au sujet de ces deux dames , pour reconnaître combien la noble simplicité de l'une l'emporte au-dessus de la vaine magnificence de l'autre. Quel mérite , en effet , et quel esprit y a-t-il à amasser, à force d'argent , beaucoup de pierreries et de bijoux, à en tirer vanité, et à ne savoir parlerd'autre chose ? Et au contraire quelle force d'esprit n'y a-t-il point, surtout pour une dame de la pre-

' Liv. lib. 5, n. 25. s Td. lib.'24, n. 18.

' U)id. 0 50. « V!>ler. Mai. lib. 4 , cap. 4,

f86 TRAITÉ DES ÉTUDES.

mière qualité, à se mettre au-dessus de ces bagatelles, de faire consister son honneur et sa gloire dans la bonne éducation de ses enfants , de n'épargner aucune dépense pour y réussir, et de montrer que la noblesse et la grandeur d'âme est de tous les sexes ! « L'archevêque de Bourges '( de Baunes), dans la harangue qu'il « lit aux états de Blois contre le luxe, principalement en ce qui n était des coclies (c'est-à-dire des carrosses), dont plusieurs K personnes de médiocre condition commençaient à se servir, re- K lève extrêmement la modestie de la première présidente de « Thou , laquelle , pour montrer exemple aux autres dames de « qualité , s'était toujours contentée de se faire porter en trousse « à clieval , lorsqu'elle faisait ses visites dans la ville. » Ce qu'il y a de beau et de louable dans ce trait d'histoire n'est pas de faire ses visites montée en croupe sur un cheval; telles étaient les mœurs de ce temps-là : mais c'est la force et la grandeur d'âme de cette dame, qui croyait que c'était soutenir la dignité de son rang, et être véritablement première présidente, que de donner aux autres l'exemple de modestie et de simplicité.

§ IV. Du luxe et de la table.

Il fut porté à Rome, dans les derniers temps de ta république, à un excès qui paraît à peine croyable; et sous les empereurs on enchérit encore sur ce qui s'était pratiqué jusque-là.

Luculle » , qui d'ailleurs avait d'excellentes qualités, crut, au retour de ses campagnes, devoir substituer à la gloire des armes et des combats celle de la magnificence, et il tourna tout son esprit de ce côté-là. Il employa des sommes immenses pour ses bâtiments etpour ses jardins : il fit encore de plus grandes dépenses pour sa table. Il voulait que chaque jour elle fût servie avec la même somptuosité, n'y eût-il personne de dehors. Comme son maître d'hôtel s'excusait un jour de la modicité d'un repas, sur ce qu'il tfy avait point de compagnie : « Ne savais-tu pas , lui ditil , que Luculle devait manger aujourd'hui chez Luculle ? « Cicéron et Pompée , ne pouvant croire ce qu'on disait de la magnificence ordinaire de ses repas, voulurent un jour le surprendre, «t s'assurer par eux-mêmes de ce qui en était. L'ayant rencontré

» Opnsc. de Loysel. * Plut In Vita Lucalli. ■

TR4TTé iiilS «TU DES. ^ 187

àtms la place publique, ils lui demandèrent à dîner , et ne souffrirent pas qu'il donnât pour cela aucun ordre à ses gens. 11 se contenta donc d'ordonner qu'on les fît manger dans la salle d'Apollon. Le repaa fut servi avec une promptitude et une opulence qui surprit et effraya les conviés. Ils ne savaient pas que la salle d'Apollon était le mot du guet, et signifiait que le festin devait montera cinquante mille drachmes ^

Si la bonne chère et le luxe de la table peuvent procurer quelque solide gloire, LucuUe était le plus grand honome de son temps. Mais qui ne voit quelle petitesse d'esprit, et même quelle folie il y avait à faire consister son honneur et sa réputation à persuader le public que tous les jours il faisait, pour lui seul , des dépenses énormes et insensées ? Voilà pourtant de quoi il se repaissait. Je ne sais si les convives , qui admiraient sans doute et louaient beaucoup une tellp magnificence , étaient plus sages que lui ; car c'est ce qui entretenait sa folie et sa maladie. Irritamentum est omnium , in quœ insanimus , admirator et consdus'. Et il en est ainsi de tout ce qui compose cette magnificence extérieure , par laquelle on veut se rendre considérable : vastes appartements, meubles précieux, riches vêtements. Tout cela est pour la montre ^ , et non pour l'usage ; pour les spectateurs , et non pour le maître. Réduisez-le à la solitude , vous le rendez frugal et modeste, et vous faites tomber tout ce vain appareil.

Voici une autre espèce de folie. Une personne 4, entrant dans la cuisine d'Antoine, fut surprise d'y voir huit sangliers qu'on faisait rôtir en même temps. Elle crut que le nombre des convives devait être fort grand : ce n'en était point là la raison. C'est que chez Antoine, pendant qu'il était à Alexandrie, il fallait que vers l'heure du souper il y eût toujours un repas magnifique prêt à servir, afin qu'au moment qu'il plairait au maître de la maison

' Vingt-cinq mine francs. =; Il s'agit rant : sanabis ista , si absconderis. »

de50,000deniersromains,Talant40,900 (Id. Epist. 94.)

francs. — L. « Assuescamus a nobis removereppm-

^ Sen. Epist. 94. pam, et usus rertim , non omameuta ,

3 « Quid miraris? quid stnpes? Pompa metiri. « ( Id., de Tranquill. animi ^

est. Ostenduntur istse res , non possiden- cap. 9. )

tnr » (Sbh. Ep. lit).) * Plut, in Vita Anton.

I Amhitio et loxaria scenam deside-

de se mettre à table , il trouvât les viandes les plus exquises cuites à propos.

Je ne parle point de ces dépenses poussées jusqu'à l'extravagance et à la fureur : un plat composé de langues des oiseaux les plus rares qui fussent dans l'univers ; plusieurs perles d'un prix infini, fondues et infusées dans une liqueur, pour avoir le plaisir d'avaler en un seul coup un million.

A ces monstres de faste et de luxe qui déshonorent Thumanité, opposons la modestie et la frugalité d'un Caton , l'honneur de son siècle et de sa république : je parle de l'ancien, surnommé ordinairement le Censeur ». Il se glorifiait de n'avoir jamais bu d'autre vin que celui de ses ouvriers et de ses domestiques; de n'avoir jamais fait acheter de viande , pour son souper, qui passât trente sesterces ' , de n'avoir jamais porté de robe qui eût coûté plus de cent drachmes d'argent 3. Il avait appris, disait-il,à vivre ainsi par l'exemple du célèbre Curius , ce grand homme qui chassa P3n*rhus de l'Italie, et qui remporta trois fois l'honneur du triomphe. La maison qu'il avait habitée dans les pays des Sabins était voisine de celle de Caton , et , par cette raison , il le regardait comme un modèle que le titre du voisinage devait encore lui rendre plus respectable. C'est ce Curius que les ambassadeurs des Samnites trouvèrent dans une maison petitement et pauvrement bâtie, assis au coin de son feu , où il faisait cuire des racines , et qui refusa avec hauteur leurs présents , ajoutant que quiconque se pouvait contenter d'un tel repas n'avait pas besoin d'or, et que , pour lui , il estimait plus honorable de commander à ceux qui avaient de l'or que de l'avoir soi-même.

Ces exemples, comme trop anciens , pourront faire peu d'im pression sur la plupart des hommes de notre siècle; mais ils en faisaient une si profonde sur plusieurs des plus grands empe reurs romains , que quoiqu'ils fussent au comble des richesses et de la puissance, qu'ils dussent soutenir la majesté d'un vaste empire, et qu'ils eussent devant les yeux les profusions en tout genre de leurs prédécesseurs, ils croyaient ne pouvoir aspirer à

' Plat, in Vita Cat. cens.

' Trois livres quinze sous. = 6 fr. 15 c. — 1-

•* Cinquante livres. = 81 fr. 80 c. — U

devenir véritablement grands qu'autant que, s'élevant au-deasua de la corruption de leur siècle, ils se rapprocheraient de ces vénérables modèles de Tantiquité , formés sur les règles de la raison la plus pure , et sur le goût le plus juste de la solide gloire.

C'est en étudiantces grands originaux que Vespasien se déclara l'ennemi du faste, des délices, de la bonne chère, et qu'il voulut dans tout son extérieur imiter la modestie et la frugalité des anciens. C'est par ces vertus qu'il arrêta le cours du luxe public et des dépenses excessives , surtout celles de la table '. Et ce désordre *, qui avait paru à Tibère au-dessus des remèdes, qui s'était infiniment accru depuis sous les mauvais princes, et que les lois, armées de toute la terreur des peines, n'avaient pu réprimer, céda à l'exemple seul de sa sobriété et de sa simplicité , et au désir qu'on eut de lui plaire en l'imitant. Il dégrada ^ de même et déshonora le luxe et la mollesse en ôtant le brevet 4 d'une charge à un jeune homme qui était venu tout parfumé pour l'en remercier, et en ajoutant : J'aimerais mieux que vous sentissiez l'ail.

Les empereurs Nerva, Trajan, Antonin, Marc-Aurèle , Sévère , Alexandre , Pertinax , Aurélien , Tacite , Claude II , Probe, tous princes qui ont fait le plus d'honneur au trône , conduits par le même goût et disciples des mêmes maîtres , se sont toujours piqués d'avoir une table des plus frugales et des plus modestes, et en ont sévèrement banni la somptuosité et les délicatesses de la bonne chère. La plupart même d'entre eux se contentaient, à l'armée , des nourritures ^ les plus communes qu'on donne aux soldats; et afin qu'ils n'en pussent douter, Alexandre faisait tenir sa lente ouverte pendant ses repas. Quand il n'était point à l'armée, la dépense journalière de sa maison, dont le détail nous étonne 6, était si modique, qu'à peine suffirait-elle aujourd'hui à un simple particulier. Il n'avait aucune vaisselle d'or

' Tacit. Ann. lib. 3, c. 52. ' Praefecturam.

2 « Prcecipuus adstricti moris aactor * Fromage , lard , fèves , légumes.

Vespasianus fuit, antiquo ipse cultu ^ Quinze pintes de via parjour, treate

tictuque : obsequium inde in principem , livres de viande et quatre-vingts livres de

et semulandi amor, validior qaam pœna pain. On y ajoutait seulement un oison

ex legibus et metus. » ( Tacit. Annal, les jours de fête , et dans les plus grandes

lil>. .3, cap. 55.) solennités un faisan on deux, et deux

^ Suet. lib. 8, cap. 8. chapons. (Lamprid. in vita Alex.)

ÎOO TRAITÉ DKS ÉTUDES.

et celle d'argent n'allait pas à trois cents marcs : de sorte que , quand il voulait traiter beaucoup de monde, il empruntait de la vaisselle à ses amis avecleurs gens pour servir, n'ayant gardé dans le palais qu'autant d'officiers qu'il lui en fallait dans son ordinaire. Ce n'était point par un esprit d'épargne qu'il en usait ainsi; car jamais prince ne fut plus libéral. Mais il était convaincu » , comme il le répétait souvent, que ce n'était pas dans l'éclat ni dans la magnificence que consistaient la grandeur et la gloire de l'empire, mais dans les forces de l'État, et dans la vertu de ceux qui gouvernent. Pto]émée% roi d'Egypte, longtemps auparavant , avait donné l'exemple d'une pareille mod'estie ^. Il n'avaitdansson palais que peu de vaisselle, dont la quantité était bornée à son usage particulier. Et quand il donnait à manger à ses amis, il en envoyait quérir chez eux, en déclarant 4 qu'il est plus digne d'un roi d'enrichir les autres que d'être riche lui-même. Ce que l'histoire ^ rapporte de l'empereur Probe ^, qui tient un des premiers rangs entre les plus grands princes , et sous qui l'empire romain remonta au comble de son ijuiilieur, n'est pas moins digne d'admiration. Pendant la guerre qu'il fit aux Perses , comme il s'était assis à terre sur l'herbe pour y prendre son repas, qui n'était composé que d'un plat de pois cuits la veille, et de quelques morceaux de porc salé , ou vint lui annoncer l'arrivée des ambassadeurs de Perse. Sans changer ni de posture ni d'habit, qui consistait en une casaque de pourpre, mais de laine , et en un bonnet qu'il portait parce qu'il n'avait pas un cheveux , il commanda qu'on les fît approcher, et il leur dit qu'il était l'empereur, et qu'ils pouvaient dire à leur maître que, s'il ne pensait à lui, il allait rendre en un mois toutes ses campagnes aussi nues d'arbres et de grains que sa tête l'était de cheveux : et en même temps il ôta son bonnet, pour leur inieux faire comprendre ce qu'il leur disait. Il les invita à prendre part à son repas . s'ils avaient besoin de manger ; sinon , qu'ils n'avaient qu'à se retirer à l'heure même. Les ambassadeurs firent

' Lamp. invit. Alexandri. * Synesius.

^ Fils de Lagas. * Synesius le nomme Carin : mais M.

/> r!;it. in Apophth. de Tillemont, après le P. Petau, prclcin'

' ioO 7t).0'JTStv ë^eye xo TcXouTtÇeiv q'ie cela convient mieux à Probe.

elvu' "aTiX'.xtÔTjpov.

TRATTT? DES ÈTÎinKS. 191

k'ur rapport à leur prince, qui fut tout effrayé, aussi bien que ses soldats, d'avoir affaire à des gens si ennemis des délices et du luxe. Il vint lui-même trouver l'empereur, et accorda tout ce qu'on lui demandait.

Dans le parallèle de tout ce que faf rapporté Jusqu'ici sur le faste et sur la simplicité , où Ton voit d'un côté tout ce qu'il y a de plus brillant, les richesses, les superbes bâtiments, les meubles et les vêtements les plus précieux, la table le plus somptueusement et le plus délicatement servie ; et où l'on n'aperçoit d'autre part que pauvreté, simplicité, frugalité, modestie, mais accompagnées de victoires, de triomphes, de consulats , de dictatures, de l'empire même du monde entier ; je demande, en ne consultant que le bon sens et la droite raison, de quel côté on mettra le noble et le grand , et auquel des deux Ton croira devoir accorder son estime et son admiration. La délibération ne sera pas difficile. Et c'est ce sentiment naturel et non étudié que je regarde comme la règle du bon goût sur la solide gloire et la véritable grand eu

Quand je cite ces anciens exemples de modestfe et de frugalité , mon dessein n'est pas d'exiger qu'on s'y conforme en tout. Notre siècle et nos mœurs ne comportent plus une vertu si mâle et si robuste. Il y a d'ailleurs des bienséances à garder; et l'on peut , dans chaque état et dans chaque genre, ramener les choses à une honnête et louable médiocrité, qui en justifie et en rectifie l'usage. Mais combien devrait-on avoir de honte et de regret , en voyant jusqu'à quel point nos mœurs ont dégénéré de la vertu de ces anciens païens ! et combien devrait-on faire d'efforts pour se rapprocher, au moins en quelque degré , de ces premières règles, si l'on est assez malheureux pour n'avoir plus le ourage ou la liberté d'y atteindre !

Mon dessein, en rapportant ces exemples, est, premièrement, d'apprendre aux jeunes gens qu'ils ne doivent point regarder comme misérables ni comme malheureux ceux qui mènent une vie pauvre et frugale. C'est la réflexion que fait Sénèque à l'occasion de ces exemples mêmes dont je parie. Croyons-nous * ,

. r ,'.' S'^''*«^et majores nostri, qnoram virtns etiam nnnc vitia nostra sostentat, infehces erant, qui sibi mana sua parabant cibnm, qnibns terra cubile erat,

dil-il,que nos ancêtres, dont les vertus soutiennent encore aujourd'hui un empire que nos vices auraient fait périr depuis longtemps , fussent fort à plaindre pare« qu'ils se préparaient eux-mêmes à manger, parce qu'ils n'avaient que des lits fort durs, parce qu'on ne voyait ni or ni diamants dans leurs maisons et dans leurs temples?

J'ai bien senti qu'on pourrait me faire une objection sur tout ce que je dirais des anciens Grecs et Romains. Car, quoi qu'on ait du respect pour les exemples de la frugalité, de la simplicité , de la pauvreté d'Aristide , de Cimon, de Curius, de Pabricius , de Caton , etc., il est assez naturel d'en rabattre quelque chose, par la persuasion où l'on est que dans des républiques pauvres il ne leur était guère possible de vivre autrement; et il reste un doute, dans la plupart des esprits, si ces exemples peuvent être d'usage pour notre siècle, qui est plus riche et plus abondant, et où l'on se rendrait ridicule de vouloir les imiter. Mais il me semble que l'exemple des empereurs doit rendre mes preuves complètes et sans réplique. En effet, si ces maîtres du monde , dont les richesses égalaient la puissance , qui succédaient à des empereurs qui avaient porté le luxe , les délices, la bonne chère et les folles dépenses aux derniers excès, aimaient néanmoins la frugalité, la modestie , la simplicité, la pauvreté, que peut-on répliquer de raisonnable contre les maximes que j'ai avancées sur ce sujet?

Je demande si ces grands princes dont je viens de parler, si ces hommes extraordinaires , si ces génies supérieurs n'avaient pas le goût de la véritable grandeur et de la solide gloire ; si toutes les nations et tous les siècles se sont trompés dans les éloges magnifiques qu'ils en ont faits ; si quelqu'un osa jamais les accuser d'avoir avili ou la noblesse de leur naissance , ou la dignité de leur rang, ou la majesté de l'empire; si ce ne sont pas au . ontraire ces qualités-là mêmes qui les ont rehaussés davantage, i qui leur ont attiré plus universellement l'estime, l'amour, l'admiration de la postérité. Un particulier aujourd'hui se pourr;iit-il flatter d'être meilleur juge qu'eux de la véritable gloire?

ijiîorum tecta nondam anrofalgebant, qaoram (cmpla nondam gemmis nitebantî » {San. de Consol. ad Helv. , cap 10.)

ft se devrail-il croire ou malheureux , ou déshonoré , de se trouver dans une si illustre compagnie, et de se voir à côté d'un Trajan, d'un Antonin, d'un Marc-Aurèle? Fera-t-on plus de cas (l'un Apicius, qui , se donnant pour maître consommé dans l'art de bien préparer un repas, gâta et corrompit son siècle par cette malheureuse science? Qui^ scientîam popinx professus^ disciplina sua seculum infecit '. Préférera- t-on aux grands exemples que j'ai cités ceux de Caligula , de Néron , d'Othou, de Vitellius, de Commode, d'Héliogabale? Car, par un bonheur inestimable , tous les bons empereurs . généralement et sans exception , ont été du caractère que je recommande ici ; et généralement tous les méchants empereurs se trouvent dans la classe opposée , avec tous les vices que je condamne.

En second lieu, mon dessein est de faire estimer aux jeunes gens , dans les grands hommes de l'antiquité , le fonds même et le principe d'où partait le généreux mépris qu'ils faisaient de ce que presque tous les hommes admirent et recherchent; car c'est ce fonds, c'est cette disposition de l'âme, qui est véritablement estimable. On peut , au milieu des richesses et des grandeurs , être détaché et modeste ; comme Ton peut , dans l'obscurité d'une vîe pauvre et malheureuse , conserver beaucoup d'orgueil et d'avarice.

L'empereur Antonin» est regardé comme l'un des plus grands princes qui aient jamais régné. Il fut en telle vénération à toute la postérité , que ni le peuple romain , ni les soldats , ne pou vaient'souffrir d'empereur qui ne portât son nom ; et Alexandre Sévère trouva même ce nom trop auguste pour oser le prendre. Antonin , par une égalité d'esprit et une grandeur d'âme qui le rendaient indépendant de toutes les choses extérieures , se contentait pour l'ordinaire de ce qu'il y a de plus simple et de plus médiocre. Comme il ne recherchait rien de particulier dans sa nourriture, dans son logement, dans son lit, dans ses domestiques , dans ses habits , ne voulant que les étoffes communes et qui se rencontraient les premières ; aussi usait-il des commodités

' Sen. de Consol. ad Helv. cap, 10. Lamprid. in Vita Alex. M. Aurel. lib. I , ^ Dio , lib. 70. Capitol, in Vita T. c 18, et 1. 6 , c. 23. Aut. IdcHijia Viia Macrin. Diad. Getic.

qui se présentaient, sans les rejeter par vanité, prêt à user de tout avec modération , et à se priver de tout sans chagrin.

C'est ce fonds et cette disposition d'esprit que la femme de Tubéron, dont j'ai déjà parlé, admirait surtout dans son mari, selon laremarque judicieuse de Plutarque. « Elle ne rougissait « point », dit cet historien , de la pauvreté de son mari ; mais elle « admirait en lui la vertu qui le faisait consentir à rester pauvre, » c'est-à-dire, le motif qui le retenait dans sa pauvreté , en lui interdisant les moyens de s'enrichir, qui sont ordinairement peu honnêtes et mêlés d'injustice. Car les voies légitimes d'amasser du bien étaient très-rares pour un noble romain , à qui celles du négoce et des manufactures étaient fermées , et qui ne pouvait attendre, pour récompense des services qu'il rendait à l'État , ni gratification, ni pension, ni aucune autre sorte de bienfaits que les officiers ont coutume aujourd'hui de recevoir de la libéralité de nos rois. Il ne pouvait guère devenir riche qu'en pillant les provinces comme les autres magistrats et les autres généraux ; et c'est cette grandeur d'âme, ce désintéressement, cette délicatesse, cet amour delà justice, qui lui faisaient rejeter tous les indignes moyens de sortir de la pauvreté, que cette dame admirait , et avec grande raison. Infiniment élevée au-dessus des sentiments ordinaires, elle démêlait à travers les voiles delà pauvreté et de la simplicité la grandeur d'âme qui en était la cause, et se croyait obligée de respecter encore davantage son mari, par l'endroit même qui l'aurait peut-être rendu méprisable à d'au- Ires : 0xuu.aCî.u(7a xv> àpîTr.v ^t' "^ç Trs'vyi; w.

Il me semble que ce sont ces sortes de traits qu'il faut princip.ilement faire remarquer aux jeunes gens dans la lecture de riîistoire, parce que rien n'est plus capable de leur former le goiU et le jugement, et c'est à quoi doit tendre tout le travail des maîtres.

Il est bon aussi de fortifier ces instructions par des exen)ples tirés de l'histoire moderne, et surtout des grands hommes dont la mémoire est encore récente. Qui n'a pas entendu parler de la simplicité et de la modestie de M. de Turenne, dans son train

' Oùy. al<7)ruvo[j.évo Trjv Ttevtav tou àvSp6; , àXXà Oau|i.aÇou(Ta rflv

TRAITE DES ETl IM-S. I9i

et dans ses équipages ? « Il se cache , dit INI. Fléchier dans son « oraison funèbre, mais sa réputation le découvre. Il marche « sans suite et snns équipage , mais chacun dans son esprit le « met sur un char de triomphe. On compte, en le voyant, les « ennemis qu'il a vaincus , non pas les serviteurs qui le suivent. « Tout seul qu'il est, on se figure autour de lui ses vertus et ses ^ victoires qui l'accompagnent. Il y a je ne sais quoi de noble dans

cette honnête simplicité ; et , moins il est superbe , plus il de- « vient vénérable. » Il avait le même caractère en tout ; dans ses bâtiments , dans ses meubles , dans sa table. M. de Catinat, digne disciple d'un tel maître, l'imita dans cette simplicité comme dans ses vertus guerrières.

J'ai entendu dire à des officiers qui avaient servi sous ces deux grands hommes, qu'à l'armée leurs tables- étaient servies proprement, mais très-simplement ; qu'elles étaient abondantes, mais militaires ; qu'on n'y mangeait que des viandes communes, et qu'on n'y buvait que du vin tel qu'il naissait dans le pays où !es troupes se trouvaient.

Le maréchal de la Ferté , que son grand âge et ses infirmités i valent mis hors d'état de servir, avait un fils dont il faisait préparer les équipages pour la campagne. Son maître d'hôtel ayant fait, par ordre du fils, une ample provision de truffes , de morilles, et de toutes les autres choses nécessaires:pour faire d'exlellents ragoûts, lui en apporta le mémoire. Le maréchal n'eut pas plutôt vu de quoi il s'agissait, qu'il jeta le mémoire avec indignation, en disant : « Ce n'est pas ainsi que nous avons fait « la guerre. De la grosse viande apprêtée simplement , c'étaient « là tous nos ragoûts. Dites à mon fils que je ne veux entrer pour « rien dans une dépense aussi folle que celle-là, et aussi indigne « d'un homme de guerre. » On tient ceci d'un officier qui l'a entendu dire au maréchal de la Ferté.

Lé même homme a remarqué que dans la dernière guerre -c^s officiers qui se trouvaient rassemblés à Paris ne s'entretenaient presque que de la bonne chère qu'ils avaient faite pendant la campagne.

Louis XIV, dans le code militaire qu'il a laissé , et qui renferme divers règlements pour les gens de guerre, outre ce qui

regarde la vaisselle d'argent , les équipages et les habits , recommande en particulier la simplicité et la frugalité des repas «, entre pour cela dans un fort grand détail, et défend, sous de grosses peines , les dépenses et la somptuosité des tables. C'est qu'un prince habile dans l'art de régner comprend aisément de quelle importance il est pour l'État de bannir des armées tout luxe et toute magnificence , de réprimer la folle ambition » de ceux qui croient se distinguer par une fausse politesse et par l'étude de tout ce qui énerve et amollit les hommes 3, et de couvrir de honte des profusions qui consument en peu de mois ce qui servirait pendant plusieurs années.

§ V. Dignités^ honneurs.

Les dignités et les marques de respect qui y sont attachées peuvent avoir de quoi flatter agréablement l'ambition et la vanité de l'homme; mais elles ne lui procurent point par elles-mêmes une véritable gloire ni une solide grandeur, parce qu'elles lui sont étrangères , qu'elles ne sont pas toujours la preuve et la récompense du mérite, qu'elles n'ajoutent rien aux bonnes qualités ni du corps ni de l'esprit, qu'elles ne remédient à aucun de ses défauts , et que souvent, au contraire, elles ne servent qu'à les multiplier et à les rendre plus remarquables en les rendant publics et les exposant à un plus grand jour. Ceux qui jugent sainement des choses, sans se laisser éblouir par un vain éclat, ont toujours regardé les dignités comme un poids dont ils se trouvaient plutôt chargés qu'honorés \ et plus elles étaient élevées ,

' Sa Majesté voulant par toutes voies que des potages et du rôti, avec des en-

ôter les moyens aux officiers généraux trées et entremets qui ne seront que de

de ses armées de se constituer en des grosses viandes , sans qu'il puisse y avoir

dépenses inutiles et superflues comme aucune assiette volante, ni hors-d'œnvre,

celles qui se font en leurs tables , s'étant etc ( R-'glemenls du, 24 mars 1672 et du

introduit une méchante coutume de faire premier avril 1705.)

dans les armées des repas plus magnifl- ^ « Ambitione stolida luxuriosos ap-

ques et somptueux qu'ils ne font ordinai- paratns conviviorum , et irritamenta li-

rement eu ieurs maisons; ce qui non- bidinum , ut instrumenta belli.mercan-

seulement incommode les plus riches, tur. » (Iac. Hisi. lib. I , cap. 88)

maiâ ruine entièrement les moins ac- ^ « Paulatimdiscessum ad delinimenta

commodes , qui , à leur exemple, par vitiorum , balnea, et conviviorum ele-

jme /ausse rcpu<a<ion , croient être obli- gantiam; idque apud inipcritos buma-

gés de les imiter.... Défend Sa Majesté nitas vocatur. » (Tac. in f^ita Auric. ,

aux lieutenants généraux, etc., qui tien- cap 21.) dront table , d'y faire servir autre chose

ïfiAITÉ DES ETUDES. 197

plus ce poids leur a paru pesant et terrible. Il n'y a rien de plus grand ni de plus brillant aux yeux des hommes que l'autorité souveraine et la royauté; et il n'y a rien en même temps de plus pénible ni de plus accablant. La gloire qui Tenvironne fait qu'on admire avec raison ceux qui ont eu le courage de la réviser : les travaux et les peines dont elle est inséparable font qu'on admire encore davantage ceux qui en remplissent tous les devoirs.

Ces jeunes Sidoniens qui refusèrent le sceptre qui leur était offert avaient bien compris, comme Éphestionle leur dit, qu'il y avait infiniment plus de gloire à mépriser la royauté qu'à l'accep-. ter : Primi intellexistis quanto majus esset regnitm fastidire , quam accipere ». Et la réponse d'Abdolony me, qu'on avait tiré de la poussière pour le faire monter sur le trône, marque assez quels étaient ses sentiments. Alexandre lui ayant demandé comment il avait porté son état de pauvreté et de misère : « Plaise « aux dieux, répondit-il, que je puisse porter la royauté avec au- « tant de force et de courage ! « Utinam , inquit , eodem animo « regnum patipossimî Ce mot, jegnumpati, porter, souffrir la royauté, est plein de sens , et signifie qu'il la regardait comme un fardeau plus pesant et plus dangereux que la pauvreté.

On verra dans la suite combien il a fallu faire de violence à Numa Pompilius , second roi des Romains , pour lui faire accepter une autorité quilui paraissait d'autant plus formidable qu'elle lui donnait un pouvoir presque sans bornes, et que, sous le titr^ spécieux de roi et de maître, elle le rendait effectivement le serviteur et l'esclave de tous ses sujets.

Tacite et Probe » , qui ont fait tant d'honneur à leur place , furent tous deux élevés à l'empire malgré eux. Le premier eut beau représenter son âge avancé et sa faiblesse , qui le mettaient hors d'état de marcher à la tête des armées, tout lo sénat lui répondit ^ que c'était à son esprit et à sa prudence que l'empire était confié, et que c'était son mérite que l'on choisissait et non son corps. Une lettre que Probe écrivit à un des principaux of-

' Qaint. Curt. lib. 4, n. I, Imperatorem te, non militem facimus.

* Voptec. in Vit. Taciti et Probi. Ta jubé, milites pngneut : auimum taum,

' « Q«i« melius qnain senex imperat? non corpus eligimas.

ficiers de l'empire , nous apprend quels étaient ses véritables seutiments. « Je n'ai jamais désiré , lui dit-il , la place où je suis ; « je n'y suis monté qu'à regret , et je n'y demeure que parce que (V j'y suis forcé par la crainte de jeter la république dans de « nouveaux périls , et de m'y exposer moi-même. »

Après la mort de l'empereur Maximilien», on vit naître de puissantes brigues delà part de ceux qui prétendaient à l'empire. Les deux plus considérables concurrents furent François I**" et Charles V. Les électeurs, pour mettre fin à ces contestations * , résolurent de les exclure tous deux comme étrangers , et de mettre la couronne impériale sur la tête d'un homme de leur nation et du nombre des électeurs. Ils choisirent donc , d'une commune voix , Frédéric de Saxe , surnommé /e Sage, qui demanda deux jours pour se déterminer ; et au troisième il remercia les électeurs avec beaucoup de modestie , en leur représentant qu'à l'âge où il était, il ne se sentait pas assez de force pour soutenir un si grand poids. Toutes les remontrances qu'on lui fit n'ayant pu vaincre sa résistance, les électeurs le prièrent de nommer la personne qu'il jugerait, en conscience, la plus propre , l'assurant qu'ils s'en rapporteraient à son avis. Frédéric refusa longtemps de le faire ; mais enfin, forcé par les vives instances des électeurs , il se déclara pour le roi Catholique.

Ce que nous avons dit de l'autorité souveraine , il faut le dire de toutes les places de l'État et de toutes les magistratures. Les *princes les plus éclairés ont écarté les ambitieux , et cherché ceux qui fuyaient les emplois. Ils ont vu , malgré les ténèbres de l'infidélité , « que la république ne pouvait être sûrement confiée qu'à « ceux qui avaient assez de mérite pour n'oser s'en charger 3. » VA ils cherchaient avec tant de soin des hommes dignes des premières places, qu'ils en trouvaient à qui il fallait faire violence pour les leur faire accepter, comme Pline le fait remarquer de Trajan.

Tous ces exemples nous montrent qu'il n'y a rien de véritablement grand dans les dignités que le danger qui les environne ;

' vie de] Charles V , par Leti. d'un chef. (Robertsok's Hist. of Char-

' Et surtout pour éviter le danger de les F^ tome II , p. 69 , éd. Box.). — Is« donner un maître puissant, au lieu 3 Lamprsd. in Vita Alex. Sevcr

qu*il fant mettre la véritable gloire à savoir les mépriser géiK reiisemont , ou à ne s'en charger- que pour l'utilité publique ; f(ue la solide grandeur consiste à renoncer à la grandeur même ,

ifon en est esclave dès qu'on la désire , et qu'on est au-dessus

elle quand on la méprise.

) VI. ricioires, noblesse d'extraction, talents de l'esprit , réputation.

le réunis sous un même titre ces avantages, quoique trèslitférents entre eux, parce qu'ils ont tous quelque chose d'extiêmement flatteur et de séduisant, et qu'ils paraissent avoir quelque chose de plus propre et de plus personnel à ceux qui les possèdent. Mais quoiqu'ils soient d'un ordre bien supérieur aux autres biens dont j'ai parlé jusqu'ici , ce n'est point encore in 1 ourtant ce qui fait la solide gloire et la véritable grandeur.

VICTOIBES.

S'il y a quelque chose qui soit capable d'élever l'homme audessus de l'homme même, et de lui donner une supériorité qui le distingue du reste des mortels, il semble que c'est la gloire qui revient des combats et des victoires. Un prince, un général qui marche à la tête d'une nombreuse armée , dont tous les yeux sont tournés vers lui ; qui d'un seul signal fait remuer ce vaste corps dont il est l'âme, et met en mouvement cent mille bras; qui porte partout la terreur et l'effroi; qui voit tomber devant lui les plus forts remparts et les plus hautes tours; devant qui, en un mot, tout l'univers étonné et tremblant garde le silence : un tel homme paraît quelque chose de bien grand , et semble approcher beauoupde la Divinité Cependant, quand on examine de sang-froid , sans préjugés, et avec des yeux éclairés par la raison , ces fameux héros de l'antiquité, ces illustres conquérants, on trouve souvent que cet éclat si brillant des actions guerrières n'est qu'un vain fantôme, qui peut imposer de loin , mais qui disparaît et s'évanouit à mesure qu'on s'en approche ; et que toute cette prétendue gloire n'a souvent pour principe et pour fondement que l'ambition , l'avance, l'injustice, la cruauté.

200 TBAITE DES ETUDES.

C'est ce que Sénèque remarque des plus grands guerriers, et de ceux qui ont eu le plus de part à l'admiration de tous les siècles. On trouve ' , dit-il , assez de héros qui ont porté au loin le fer et le feu, qui ont forcé des villes regardées, avant eux, comme imprenables ; qui ont conquis et ravagé de vastes pro vinces, et qui sont arrivés jusqu'au bout de l'univers couverts du sang des nations. Mais ces hommes, vainqueurs de tant de peuples , étaient eux-mêmes vaincus par leurs passions. Ils n'ont trouvé personne qui leur résistât ; mais eux-mêmes n'avaient pu résister à l'ambition et à la cruauté.

Peut-on appeler autrement que fureur ce mouvement impétueux qui poussait Alexandre dans des pays éloignés et inconnus, pour les ravager > ? Était-il sage d'enlever à chaque particulier , à chaque pays ce qu'il avait de plus cher et de plus précieux , et de porter partout la désolation, en commençant par la Grèce même , à laquelle il était redevable de son éducation? Quelle rage de gloire que celle pour qui le monde entier était trop petit! Il demandait un jour à un pirate qu'il avait pris, quel droit il croyait avoir d'infester ainsi les mers : « Le même ^, répliqua le pirate " avec une libre fierté, que tu as de piller l'imivers. Mais parce « que je le fais avec un petit navire, on m'appelle brigand ; et « toi , qui le fais avec une grande flotte , on te donne le nom de « conquérant. » Réponse très-spirituelle, etencore plus véritabl i .

Qu'est-ce qui étouffa 4 dans le cœur de César tous les senti meuts de fldélité, de soumission, de justice, d'humanité et de reconnaissance qu'il devait à sa république , qui l'avait tiré d< la foule des citoyens pour lui confier les plus grands commandements et pour lui prodiguer les dignités et les honneurs, sinov une ambition démesurée, et une illusion de fausse gloire qui lui inspira un désir ardent de voir tous les autres au-dessous de lui , et qui lui fit dire qu'il aimerait mieux être le premier dans un

' Senec. Epi<«t. 94. vigio facio , latro vocor : gnia tu magna

2 Ibid. classe, imperator. u { Fragment de Ci-

3 « Eleganter et veraciter Alexandre céron , du troisième livre de la Républiilli magno quidam comprehensus pirata que , cité par S. Augustin, liv. 4 de la responrtit. Nam quum idem rex homi- Cité de Dieu , cap. 4.)

nem interrogasset, quid ei videretur, ut * « Quid G. Csesarem in sua fata pari

mare haberet infestum, ille libéra con- ter ac publica immisit? Gloria, et am-

liimacia , Quod tibi , Inquit, ut orbcm bitio , et nullus supra cœteros eminendi

U::inriini. Sefl quiv id ego exiguo na- modus » (S*it. Epist. 9^. j

TBAltE DES ETUDES. 201

village que le second à Rome ? Quel autre motif le porta à tourner contre le sein de sa patrie les armes mêmes qu'elle lui avait mises à la main contre les ennemis de l'État , et d'employer toute la puissance et toute la grandeur qu'il ne tenait que d'elle seule, pour la mettre aux fers après l'avoir fait nager dans le sang de ses enfants? Il pensait sans doute, comme disait Civilis», chef d(S révoltés contre les Romains, que tout est permis à un homiie quia les armes à la main, et qu'on ne rend point compte de la victoire, victorix rationem non reddi.

Tout homme équitable et sensé qui lira attentivement et de suite toutes les vies des hommes illustres, grecs et romains, de Plutarque,s'il s'examine et s'interroge lui-même, sentira au fond de son cœur que ce n'est pointa Alexandre ni à César qu'il donne la préférence sur tous les autres; qu'ils ne sont ni les plus grands , ni les plus accomplis , ni ceux qui font le plus d'honneur à ia nature humaine; et qu'il ne les juge pas les plus dignes de son estime, de son amour, de sa vénération, ni des justes louanges de la postérité.

D'ailleurs , la valeur guerrière laisse souvent des hommes , que des victoires ont rendus célèbres, très-faibles et très- médiocres dans d'autres temps, et par rapport à d'autres objets : mêlés de bonnes et de mauvaises qualités ^ , ils font effort pour paraître grands quand ils se donnent en spectacle; mais ils rentrent dans leur petitesse naturelle dès qu'ils se négligent et qu'ils n'ont plus de témoins. On est étonné, quand on les voit seuls et sans armées, combien il y a de distance entre un général et un grand homme.

Pour porter sur ces fameux conquérants un jugement équitable et éclairé , il est nécessaire d'apprendre aux jeunes gens à séparer avec soin ce qu'ils ont d'estimable d'avec ce qui est digue de censure. En rendant justice à leur courage, à leur activité, à leur habileté dans les affaires , à leur prudence , il faut les plaindre d'avoir souvent ignoré l'usage qu'ils devaient faire de ces grandes qualités , et d'avoir employé au vice et à leurs passions des talents toujours estimables en eux-mêmes , mais qui n'au-

* Tacit. Hist. lib. 4, c. 14. etc. Palam laadares : sécréta maie au-

' « Malis bonisque artibus mixtus , diebaat. w (Tac. Hist., lib. 1 cap. lU.)

'2xi2 liiAlTE DK6 ETUUliS.

raient dû servir qu'à la vertu. Faute de distinguer des choses si différentes, il n'est que trop ordinaire de confondre leurs vérila bles motifs avec les prétextes, la fin secrète qu'ils se proposaient avec les moyens qu'ils employaient , leurs talents avec l'abus qu'ils en ont fait. Et par une erreur encore plus pernicieuse , en nous laissant trop éblouir par leurs belles actions , dont l'éclat couvre ce qu'elles ont de vicieux et d'injuste , nous leur accordons une estime entière et sans exception , et nous accoutumons les personnes peu attentives à mettre le vice à la place de la vertu , el à combler de louanges ce qui ne mérite que du blâme. Ce qu peut rendre les victoires glorieuses et dignes d'admiration, c'est, la justice de la guerre et la sagesse du conquérant; car il faut poser pour principe que la gloire ne peut jamais être séparée de la justice : Nihil honestum esse potest, quod justitia vacat ' ; et que si c'est la cupidité et non l'utilité publique qui fait affronter les périls * , une telle disposition ne mérite point le nom de courage et de force, et ne peut êt/e appelée qu'audace et férocité.

Une parole célèbre du chevalier Bayard ^ mourant montre bien la vérité de ce que je viens de dire. 11 avait été blessé mortellement en combattant pour son roi , et était couché au pied d'un arbre. Le connétable duc de Bourbon, qui poursuivait l'armée des Français , passant près de lui et l'ayant reconnu , lui dit qu'il avait grande pitié de lui , le voyant en cet état , pour avoir été si vertueux chevalier. Le capitaine Bayard lui répondit : Monsieur, Un'y a point de pitié en moi, car je meurs en homme de bien. Mais j'ai pitié devons , de vous voir servir contre votre prince et voire patrie et votre serment. Et peu après Bayard rendit l'esprit. La gloire est-elle ici du côté du vainqueur ? et le sort du mourant ne lui est-il pas infiniment préférable?

NOBLESSE DE L'EXTBAGTION.

11 faut avouer qu'il y a dans la noblesse de l'extraction 4 , et

' Cicero , de Off. 1. 1 , n. 62. ' Uist. du chevalier Bayard.

^ < Animus paratus ad pericalum , si * « Erat homiaam opinioni nobilitate

sua cupiditate, non utilitate conununi ipsa, blanda conciliatricula , commen

impellitur, audaclae potiu3 nomen ha- datas. » {C.tc pro Sext. , a. 21.) b«at, quAia fbrtitudiais. « (Ibid. »• 63.^

TBAITS DES ÉTUDES, 303

dans l'ancienneté des familles , je ne sais quel attrait puissant pour se concilier l'estime et pour gagner les cœurs. Ce respect qu'il est naturel d'avoir pour les nobles est une sorte d'hommage qu'on se croit encore obligé de rendre à la mémoire de leurs ancêtres * , à cause des grands services qu'ils ont rendus à la république , et comme la continuation du payement d'une dette dont on n'a pu s'acquitter pleinement à leur égard, et qui par cette raison doit se répandre sur toute leur postérité.

Outre le titre de reconnaissance =*, qui nous engage à ne pas borner notre respect pour les grands hommes au temps où ils vivent, comme eux-mêmes n'y bornent pas leur zèle,. mais s'efforcent de devenir utiles aux siècles futurs , l'intérêt public demande qu'on paye à leurs descendants ce tribut d'honneur et de considération , qui est pour eux un engagement à soutenir et à perpétuer dens leur famille la réputation de leurs ancêtres ^ , eu se piquant d'y perpétuer aussi les mêmes vertus qui ont illustré leurs aïeux.

Mais afin que cet honneur qu'on rend à la noblesse soil un véritable hommage, il doit être volontaire et partir du cœur. Dès qu'on prétend l'exiger à titre de dette , ou l'arracher par force , on perd tout le droit qu'on y avait , et il se change en haine et en mépris. L'orgueil d'un homme qui croit que tout lui est dû à cause de sa naissance , et qui du haut de son rang méprise le reste des hommes, choque trop l'amour-propre pour ne pas révolter contre lui tous les esprits. Est-ce en effet une si grande gloire que de compter une longue suite d'aïeux illustres par leurs vertus, quand on leur ressemble peu.'' Le mérite des autres devient-il le nôtre ? Les images des ancêtres rangées en grand nombre dans une salle rendent-elles un homme plus estimable 4? Si l'honneur des familles consiste à pouvoir remonter d'âge en âge jusque dans les siècles les plus reculés , et à se per-

I (( Qua in oratioae plerique hoc per- biles homines esse dignos majoribus suis ,

flciunt, ut tantum majoribus eoram de- et quia valet apud nos clarorum bomi-

hitum esse videatur , unde etiam, quod numjet benederep. meritoram ,memoria

posteris solveretur, redandaret. 9 (Cic. etiam mortaorum. » (Cic. pro Sext ,

de Leq.agr.adpopulum,n.\.) a. 21. )

'' Sen. de Benef. 1. 4, cap. 30. * « Non facit nobilem atrium plénum

' 'c Omnes boni semper nobilitati fa- fumosis imaginibus.... Animus facit no-

Tciuus, «t auia utile est reipublicae no- bilem. » (Sbn. Epist. 44.}

dre dans les ténèbres d'une antiquité obscure et inconnue , nous sommes tous également nobles de ce côté-là ' , parce que nous svons tous une origine également ancienne.

Il faut donc en revenir à l'unique source de la véritable noblesse , qui est le mérite et la vertu '. Ou a vu des nobles ^ déshonorer leur nom par des vices bas et rampants, et des roturiers illustrer et ennoblir leur famille par leurs grandes qualités. Il est beau de soutenir la gloire des ancêtres par des actions qui répondent à leur réputation ; mais aussi il est glorieux de laisser à ses descendants un titre qu'on n'a point reçu de ses aïeux; de devenir le chef et l'auteur de sa noblesse; et, pour me servir d'un mot de Tibère , qui voulait couvrir le défaut de naissance de Curtius Rufus , très-grand homme d'ailleurs , d'être né de soi-même 4.

« Je ne puis pas, disait autrefois un illustre Romain à qui la « noblesse reprochait son peu de naissance, produire en public « les images de mes ancêtres , leurs triomphes ni leurs consu- « lats; mais je puis, s'il en est besoin, produire les récom- « penses militaires dont on m'a honoré, et les cicatrices des bles- « sures que j'ai reçues dans les combats. Ce sont là mes images et « mes titres de noblesse ^ , que je n'ai point reçus de mes an- « cêtres , mais que je me suis acquis -par les travaux et les dan- « gers que j'ai essuyés. »

Il y avait à Rome*, dès les commencements de la république , une espèce de guerre déclarée entre la noblesse et le peuple. Les nobles d'abord croyaient se déshonorer en s'alliant à des familles plébéiennes. Ils se regardaient comme une autre espèce d'hommes. Il semblait qu'ils souffrissent avec peine que la populace respirât avec eux le même air et reçût la même lumière du soleil. Et ils avaient mis entre le peupleet les honneurs une barrière que le mérite eut bien de la peine dans la suite à forcer

' « Eadem omnibus principia , eadem- natas. » (Tac. Annal. lib. II.)

que origo. Nemo altero nobilior, nisi * « Haec sunt meae imagines , haec no-

cui rectias ingenium, et artibus bonis bilitas , non haereditate relicta, ut illa

•plius. » (Sek. de Bemf. lib. 3, cap. '28. ) illis , sed quœ ego plurimis meis labori-

» Nobilius sola est atque unica vii tus. bus et periculis quresivi. « (Sall. in Bell»

f JovBNAL. hb, 3, sat. S.) Jugurtii. )

3 Seu, Controv. 6 , lib. I. ^ Liv. lib. 4 , n. 3.

* a Curtius Rufus videtur mihi ex se

TRAilE DÈS ETUDES. 205

11 resta toujours quelque chose de cette opposition et de cette antipathie entre les deux ordres; et Salluste remarque, en parlant de Métellus, que ses rares qualités étaient souillées et ternies par un air de hauteur et de mépris : défaut, ajoutet-il, qui n'est que trop ordinaire aux nobles. Oui quanquam virtus , gloria , atque alla optanda bonis superabant, tamen inerat contemptor animas et superbia , commune nobilitatis malum '.

Il faut donc bien se mettre dans l'esprit que la noblesse qui vient de la naissance est infiniment au-dessous de celle qui vient du mérite ; et , pour s'en bien convaincre , il ne faut que les comparer ensemble. Le pape Clément VIII fit une promotion de plusieurs cardinaux, dans laquelle il comprit deux Français , savoir M. d'Ossat» etle comte de.la Chapelle , qui depuis se fit appeler le cardinal de Sourdis , du nom seigneurial de sa maison : l'un , en qui le pape ne désirait que l'extraction de plus grande maison , parce qu'il y trouvait abondamment tout le reste ; Tautre , à qui tout manquait , excepté la naissance. A qui des deux aimerait-on mieux ressembler ?

Le cardinal de Granvelle 3, en parlant du cardinal Ximénès , avait accoutumé de dire qvs le temps a souvent caché sous les voiles de V oubli V origine des grands hommes ; que celui-ci était sans doute issu de sang royale ou que du moins il avait un cœur de roi dans la personne d'un particulier.

S'il y a beaucoup de grandeur d'âme à oublier sa noblesse et à ne s'en point prévaloir , on peut dire aussi qu'il n'y en a pas moins , pour ceux qui se sont élevés par leur mérite , à ne pas oublier la bassesse de leur extraction et à n'en pas rougir.

Vespasien, non-seulement ne le dissimulait pas , mais s'en faisait quelquefois honneur ^ : et il se moqua publiquement de ceux qui, par une fausse généalogie, voulaient faire remonter sa maison jusqu'à Hercule.

Le même empereur 5, sans avoir honte d'un objet qui renouvelait sans cesse le souvenir de son origine , continua , depuis qu'il fut parvenu à l'empire, d'aller tous les ans passer l'été

'- SaUa»t. in BeU. Jugart. liv. 6.

î Viedocard. d'OssatjparM. AmeloL. < Suet. in Vespas. cap, 12.

* Histoire de Xiraea. , par M. Fléchier , ^ Ibid. cap. 'i.

'JOG TUAITE UtLb biTUDES.

daiis sa petite maison de campagne près deRieti, où il était né, fct il n'y voulut faire ni augmentation , ni embellissement. Tite ', son fils, s'y fit porter dans sa dernière maladie, afin de finir ses jours dans le lieu qui avait vu naître et mourir son père. Pertinax », le plus grand homme de son siècle, et qui fut bientôt après empereur, pendant les trois ans qu'il demeura en Ligurie logea dans la maison de son père; et, en ornaiit les environs par un grand nombre d'édifices publics . il laissa au milieu la cabane 3 paternelle , monument illustre et de son peu de naissance et de sa grandeur d'âme. On dirait que ces princes affectaient de rappeler le souvenir de leur ancien état ; tant la grandeur de leur mérite personnel dédaignait tout appui étranger, et sentait qu'elle pouvait se soutenir par elle-même. En effet , on ne voit pas que dans tout l'empire romain personne leur ait jamais reproché l'obscurité de leur origine , ou qu'on ait pour cette raison diminué quelque chose de la vénération que leurs vertus leur attiraient.

Benoît XII 4, du pays de Foix , était fils d*un meunier, d'où vient qu'il fut appelé le cardinal blanc. Il n'oublia jamais sa première condition ; et quand il s'agit de marier sa nièce , il la refusa à de grands seigneurs qui la demandaient , et la donna à un marchand. H disait que les papes devaient être semblables à Melchisedech , qui n'avait point de parents ; et il se servait , pour l'ordinaire , de ces paroles du prophète : « Si les miens ne domi- « nent point, je serai sans tache, et je serai purifié d'un très-grand « crime s. »

Jean de Brogni ^, cardinal de Viviers 7, qui présida au concile de Constance en qualité de doyen des cardinaux , avait été porcher dans son enfance. Des religieux le rencontrèrent exerçant ce vil emploi ; et, ayant remarqué en lui beaucoup d'esprit et de vivacité, ils lui proposèrent d'aller à Rome, dans le dessein de l'y faire étudier. Le jeune garçon accepta la proposition, et, pour faire son voyage, alla de ce pas acheter des souliers chez un cordonnier,

' Sueton . in Vita Titi , c. 1 1 . « Brogni est un viUage près d' Anneci ,

î Capit in Vita Pertin. entre Chambéri et Genève

3 Tabernam. ' Histoire du concile de CoMt , p«

» îiict. de Moreri. i- Lcufant.

» Pa 18.

qui îui fit crédit d'une partie du prix , et ajouta , en riant, qu'il le payerait lorsqu'il serait devenu cardinal . Il le devint, en effet ; et non-seulement il n'oublia point la bassesse de sa première condition , mais il voulut en perpétuer le souvenir. On dit que dans jne chapelle qu'il fit bâtir à Genève s au côté gauche du portail de l'église Saint-Pierre , il fit graver son aventure , s'étant fait représenter jeune et pieds nus , gardant des pourceaux sous un arbre ; et tout autour de la muraille il avait fait mettre des figures de souliers , pour marque de la faveur que lui avait faite le cordonnier. 11 reste peu de vestiges de ce monument.

TALENTS DE l'ESFRIT.

Quelque brillante que soit la gloire des armes et delà naissance, il y a dans celle qui vient de la science et des talents de l'esprit quelque chose de plus intéressant. Elle semble naître davantage de notre propre fonds, et nous appartenir tout entière. Elle n'est point bornée, comme celle des armes, à certains temps et à certaines occasions, et n'est point, comme elle, dépendante de mille secours étrangers. Elle donne à l'homme une supériorité infiniment plus flatteuse que celle qui naît des richesses, de la naissance , des dignités , parce que tout cela est hors de nous ; au lieu que l'esprit est notre propre bien, ou plutôt qu*il estnousmême et constitue notre essence.

Cependant ce n'est point l'esprit seul qui fait la solide gloire des hommes. Je le suppose excellent par lui-même, et orné de tout ce qu'il y a de plus rare et de plus exquis dans les sciences, philosophie , mathématiques , histoire , belles-lettres , poésie , éloquence. Tout cela fait l'homme savant, mais non l'homme de bien : Non faciunt bonos ista, sed doctos '. Et qu'est-ce que l'homme savant, s'il n'est que savant, sinon assez souvent un homme vain , entêté , plein de lui-même , méprisant tous les autres, et, pour le dire en un mot , un animal de gloire ? C'est ainsi que Tertullien définit quelque part les savants du paganisme, animal glorix.

y a-t-il rien de plus pitoyable , et en même temps de plus digne

* Il avait ea pendant qnelqne temps l'administration de cet évêché. ' Srnec. Episf. 106

de mépris, qu'un tel homme , sottement enflé de sa science et de son habileté, avide et insatiable de louanges , qui ne se nourrit que de vent et de fumée , et qui ne songe à vivre que dans l'opinion des autres? Philippe», père d'Alexandre le Grand, fit merveilleusement sentir le ridicule de ce défaut à un médecin nommé Ménécrate, qui avait eu la vanité de prendre le surnom ÙQ, Jupiter sauveur^ à cause de quelques cures heureuses qu'il avait faites , et qu'il attribuait uniquement à son savoir. L'ayant invitée manger chez lui, il lui fit dresser une table à part, sur laquelle on ne servit qu'une cassolette fumante d'encens. Le médecin d'abord se crut fort honoré : mais , comme on le laissa tout le reste du repas à jeun , il sentit bien ce que signifiait la fumée de cet encens ; et , après avoir servi de risée aux convives , il remporta du festin , avec le titre de Jupiter, sa faim tout entière , et la juste honte qu'il avait si bien méritée en attribuant à sa seule habileté un succès qui lui venait d'ailleurs.

Ce qu'il y a donc dans la science , et dans les talents de l'esprit, capable de faire honneur, n'est point la science même, ni les talents de l'esprit , maris le bon usage qu'on en fait ; et l'on peut dire que la modestie , plus que toute autre chose , en relève infiniment le prix et l'éclat. On aime à voir les gjrands hommey avouer quelquefois qu'ils se sont trompés , comme le fait le célèbre Hippocrate > à l'occasion d'une suture de tête où il s'était mépris. Un tel aveu 3, comme le remarque Celse en rapportant le trait dont je parle, suppose dans celui qui le fait un fonds de mérite non commun , et une élévation d'âme qui sent bien que ces pertes ne sont point capables de lui faire de tort : au lieu (ju'un petit esprit , qui ne peut se dissimuler sa pauvreté , n'a garde de rien hasarder ni de rien perdre volontairement du peu qu'il possède.

On aime aussi à voir les savants disputer entre eux sans aigreur, sans emportement , sans passion , comme Cicéron marque

' Ml\an. 1. 12, cap. 51. Athen. 1. 7, remm habentium. Nam levia ingénia ,

cap. 10. quia nihil habent, nihil sibi de4rahunt

- Lib. 'ETTlSïiaiwV. Magnoingenio.multaquenihilomiuusha-

3 a De saturis se deceptum esse Hip- bituro , convenit etiam veri erroris sim-

pocrates memoriœ prodidit, more ma- Pl" confessio. m (Ckls. lib. 8, cap. 4,^

fDorum Tiroriirp , et fiduciam m^gnaniip

qu'il était disposé à le faire : Nos et refellere sine pertinacia , et refelli sine iracundia parati sumus *. Notre siècle nous a fourni plusieurs exemples de cette vertu ; mais quand il n'y aurait que celui du père Mabillon , il ferait infiniment d'honneur à la littérature. On sait combien , dans ses disputes avec le fameux abbé de la Trappe, sa douceur et sa modération lui donnèrent d'avantage sur son adversaire. Il en eut un autre, qui pouvait disputer avec lui aussi bien de modestie que de science : c'est le P. Papebroch , qui avait donné lieu à la composition de la Diplomatique. « Je vous avoue , dit ce savant jésuite dans une lettre a latine qu'il écrivit au P. Mabillon sur ce sujet, en lui laissant « la liberté de la publier, que je n'ai plus d'autre satisfaction « d'avoir écrit sur cette matière , que celle de vous avoir donné « occasion de composer un ouvrage si accompli. Il est vrai que « j'ai senti d'abord quelque peine en lisant votre livre , où je « me suis vu réfuté d'une manière à ne pas répondre : mais « enfin l'utilité et la beauté d'un ouvrage si précieux ont bientôt « surmonté ma faiblesse ; et , pénétré de joie d'y voir la vérité « dans son plus beau jour, j'ai invité mon compagnon d'études « à venir prendre part à l'admiration dont je me suis trouvé « tout rempli. C'est pourquoi ne faites pas difficulté, toutes les « fois que vous en aurez l'occasion], de dire publiquement que je (i suis entièrement de votre avis. »

Il y a des modesties artificieuses et étudiées , qui couvrent un orgueil secret : celle-ci montre une ingénuité et une simplicité qui fait bien voir qu'elle part du cœur. Je ne puis finir cet article qui regarde le P. Mabillon, sans remarquer que feu M. l'archevêque de Reims (leTellier) , en le présentant au roi Louis XIV, lui dit : « J'ai l'honneur, sire , de présenter à Votre Majesté le « moine de son royaume le plus savant et le plus modeste. »

Un autre caractère encore bien aimable dans un savant , c'est d'être toujours prêt à faire part aux autres de son travail , à leur communiquer ses remarques, aies aider de ses réflexions, et à contribuer de tout son pouvoir à la perfection de leurs ouvrages. Je ne sais si quelqu'un a porte plus loin ce caractère que M. de ïillemont. Ses recueils , ses extraits , qui étaient le fruit du travail

' Acad Quœst. lib. 2, n 5.

de plusieurs aunées, devenaient le bien propre de quiconque en avait besoin. Il ne craignait point, comme cela est assez ordinaire aux savants , que ses ouvrages ne perdissent le mérite de l'invention et la grâce de la nouveauté, s'il les montrait à d'autres avant que de les avoir rendus publics. La même louange est due à M. d'Hérouval '. Si le mépris de la gloire et delà vaine réputation l'a empêché de rien produire au jour par lui-même, son zèle pour le bien public lui a fait prendre part à presque tous les ouvrages qui ont paru de son temps, en communiquant aux tuteurs ses lumières , ses remarques et ses manuscrits.

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