RÉPUTATION
C'est ici de tous les biens iiumains celui qui est regardé , même parmi les plus honnêtes gens , comme le plus cher et le plus précieux , et par rapport auquel l'indifférence , et encore plus le mépris, paraissent interdits. Que peut-on attendre en effet de quiconque est insensible au jugement que le public ^ , et surtout les gens de bien|, portent de sa conduite? Ce n'est pas seulement, comme ledit Cicéron, l'effet d*une fierté et d'une arrogance insupportables ; c'est encore la marque d'un homme sans probité et sans honneur.
Mais aussi un désir trop empressé de louange, qui en est avide et affamé, et qui semble en quelque sorte la mendier, loin d'être la marque d'une grande âme, est la preuve la plus certaine d'un esprit vain et léger, qui se repaît de vent , et qui prend l'ombre pour la réalité.
Cependant c'est là le faible de la plupart des hommes, et quelquefois même de ceux qui se distinguent par un mérite particulier, et ce qui les porte souvent à chercher la gloire où elle n'est pas.
Philippe ^ de Mac^^doine n'avait pas le goût fort délicat dans le choix des moyens qui peuvent attirer une solide réputation. \l ambitionnait toute sorte de gloire , et en toute sortede matière.
' Ant. de Vion , auditeur des comptes, solum arçogantis est , sed etiam omnino
2 « Adhibenda est quaedam reverentia dissolnti. » ( De Offic. lib. I , n. 99. )
et optiml cajusqne , et reliquorum. Nam ' Plut, in Vita Alexand
oegligere. quid de se quisqno senliat , non
li tirait vanité, comme uq déclamateur, de la force de son éloquence. Il comptait les victoires que ses chariots remportaient aux jeux olympiques , et il avait grand soin de les faire graveï sur ses monnaies. Il donnaitdes leçons aux joueurs d'instruments, et prétendait réformer les maîtres; cequi lui attira de l'un d'eux cette ingénieuse réponse, qui, sans l'offenser, était fort capable de le désabuser : A Dieu ne plaise que vous soyez jamais assez malheureux , sire , pour savoir ces choses-là mieux que moi! Il fît lui-même une pareille leçon à son 01s , pour avoir marqué dans un repas trop d'habileté dans la musique. N'as-tupas honte, lui dit-il, de chanter si bien? En effet, il y a des connaissances qui font le mérite d'un particulier, et où il est permis d'exceller à quiconque n'a point d'autre soin, mais qu'un prince ne doit qu'effleurer, parce que ce serait se dégrader que d'affecter d'y être trop habile, et qu'il doit son temps à des choses plus sérieuses et plus importantes. Néron » , qui d'ailleurs avait de l'esprit et de la vivacité, a été blâmé d'avoir négligé des occupations convenables à son rang, pour s'amuser à graver, à peindre, à chanter, et à conduire des chariots. Un prince qui a le goût de la vraie gloire n'aspire point à une telle réputation. Il sait à quelles connaissances il doit s'attacher, desquelles il doit s'abstenir; et, quelque penchant qu'il se sente pour les sciences, même les plus estimables , il ne s'y livre point , mais les étudie en prince, c'est-à-dire avec cette sobriété et cette sage retenue que Tacite admirait dans son beau-père Agricola : Retinuit, quod est difficilimum , ex sapientia modum ».
Cicéron ^ trouve une vanité pitoyable dans la secrète joie qu'éprouvait Démosthène de s'entendre louer, en passant, par une pauvre vendeuse d'herbef Lui-même était encore plus sensible à la louange que l'orateur grec.
il l'avoue de bonne foi dans une occasion où il peint merveilleusement le cœur humain. Il revenait de Sicile 4, où il avait été questeur, dans la pensée qu'il n'était parlé que de lui dans toute l'Italie , et que partout il n'était fait mention que de sa questure.
^ « Nero paerilibus statim annis vi- ' Vita Agric. cap. 4.
vidant aaimum in alia detorsit : ceelare, ^ Tusc. Qaaest. lib. 5, n. 103.
et pingcre, cantns, aut regimea equoram * Orat. pro Planco , n. 64-66.
eiricTc. 1. (Tac ^tnnal lib, 13 , cap. 3.)
212 TBÂITÉ DES éxUDES.
Passant à Pouzzole , où les bains attiraient beaucoup de beau monde, Y a-t-il longtemps, lui dit quelqu'un , que vous êtes parti de Rome? Quelle nouvelle y dit-on? Moi, dit-il tout surpris, je reviens de ma province. Oui, reprit l'autre , je me le rappelle , c'est d'Afrique. Point du tout , répliqua Cicéron d'un ton de dépit et de colère, c'est de Sicile. Eh quoi ! ajouta une troisième qui se prétendait mieux instruit que les autres , ne savezvous pas qu'il a été questeur à Syracuse ? Et il n'en était rien , car c'avait été dans une autre partie de la Sicile. Cicéron, confus et honteux , ne trouva d'autre expédient, pour se tirer d'affaire , que de se mêler dans la foule ; et il ajoute que cette aventure lui fut plus utile que n'auraient été tous les compliments auxquels il s'était attendu.
Il ne paraît pas pourtant qu'il en fût moms porté depuis à rechercher les louanges. Tout le inonde sait avec quel soin il saisissait toutes les occasions de parler de lui-même , jusqu'à en devenir insupportable. Mais rien ne marque mieux son caractère que sa lettre à l'historien Lucceius % où il découvre naïvement et sans détour sou faible au sujet des louanges. Il le pressait d'écrire l'histoire de son consulat , et de la publier de son vivant : Afin , disait-il , qu'étant mieux connu des hommes, je puisse moi-même jouir de ma gloire et de ma réputation : Vt et cxteri viventibus nobis ex libris tuis nos cognoscant, et nosmetipsi viviglorîola nostra perfruamur. Il le prie avec instance de ne s'en pas tenir scrupuleusement aux lois rigoureuses de l'histoire, d'accorder quelque chose à l'amitié, aux dépens même de la vérité , et de ne point craindre de dire de lui plus de bien que peut-être il n'en pense. Itaque te plane etiam atque etiam rogo, ut et ornes ea vehementius etiam quam portasse sentis y et in eo leges historix negligas.... amorîquenostro pluscidum etiam, quam concedit veritas , largiaris.
Voilà ce que sont presque tous les hommes, souvent sans s'en apercevoir. Car, à entendre Cicéron , il était tout à fait éloigné d'un tel faible. Nihilesi in me inane, dit41 à Brutus, neque enim débet ^. Jamais personne, dit-il encore en écrivant à
• kA Famil. lib. 5, Epist. 12. ^ .\d Brut. Epist. 3.
Caton , n'a été moins sensible que moi à la louange et aux vains applaudissements du peuple : Si quisquam fuît unquam remotiis et natina , el ma gis t-ti' m {ut mihi quîdem sentire videor) ratione atque doctrîna , ab inani laude et sermonibus vulgi, ego profecto is sum ' .
Pour mieux comprendre combien il y a de petitesse et de faiblesse dans cette vanité, il ne faut qu'ouvrir les yeux , et considérer combien il y a de grandeur d'âme et de noblesse dans une conduite opposée. Quelques traits choisis que j'en rapporterai le feront mieux sentir.
1. Souffrir avec peine la louange, et parler de soi-même avec modestie.
Cette vertu , qui semble jeter un voile sur les plus belles actions, et qui n'est attentive qu'à les couvrir, sert malgré elle à les relever davantage, et à leur donner un lustre qui les rend plus éclatantes.
Niger , qui prit le titre d'empereur en Orient , refusa le panégyrique que l'on voulait prononcer à sa louange , et il s'en rendit encore plus digne par les motifs de son refus. Faites , ditil , le panégyrique des anciens capitaines, afin que ce qu'ils ont fait nous apprenne ce que nous devons faire. Car c'est se moquer de faire l'éloge d'un homme vivant , et surtout d'un prince : ce n'est pas le louer parce qu'il fait bien , mais c'est le flatter afin d'en tirer quelque récompense. Pour moi, je veux être aimé durant ma vie, et loué après ma mort.
« Ceux , dit M. Nicole» dans ses Essais de morale, qui ont « ouï parler de la guerre aux deux premiers capitaines de ce siècle « (M. le Prince et M. de Turenne) ont toujours été ravis de la « modestie de leurs discours. Personne n'a jamais remarqué " qu'il leur soit échappé sur ce sujet la moindre parole qu'on « pût soupçonner de vanité. On les a toujours vus rendre justice «à tous les autres, et ne se la rendre jamais à eux-mêmes; et l'on * aurait souvent cru, en leur entendant faire le récit des batailles or OÙ ils avaient eu le plus de part par leur conduite et par leur va-
• Ad Famil. lib. 15, Epist. 4.
* Second TraitA de la Charité et de l'Amour-propre , cb. 5,
214 TRAITÉ DES ÉTTIDES.
1 Jeur, qu'ils n'y étaient pas même présents , ou qu'ils y étaieiil « demeurés sans rien faire. Ces gens qu'on voit si occupés de ft quelques occasions où ils se sont signalés , qu'ils en étourdis- « sent tout le monde, comme Cicéron faisait de son consulat, « font voir par là que la vertu ne leur est guère naturelle , et j qu'il leur a fallu de grands efforts pour guider leurs âmes jus- « qu'à l'état où ils sont si aises de se faire voir. Mais il y a bien « plus de grandeur à ne faire pas de réflexion sur ses plus gran- « des actions , en sorte qu'il semble qu'elles nous échappent , et « qu'elles naissent si naturellement de la disposition de notre « âme qu'elle ne s'en aperçoit point. »