‹ Traite des etudes. -- (volume 3)Chapitre 26 sur 75 · Sacrifier sa réputation à P utilité publique · texte numérisé non relu

Sacrifier sa réputation à P utilité publique

Il y a des occasions où l'homme de bien ^ , pour conserver sa vertu , est obligé de sacrifier sa réputation ; où , pour ne pas re-

oncer à sa conscience , il faut qu'il renonce pour un temps à gloire; et où il doit marcher d'un pied ferme où son devoir l'appelle, à travers les reproches et l'infamie, en méprisant courageusement le mépris qu'on fait de lui. Rien ne marque davantage qu'il tient à la vertu même, et que c'est elle seule qu'il cherche, qu'un sacrifice si généreux et qui coûte tant à la nature.

Plutarque observe que Périclès 4 , dans une occasion où tous les citoyens criaient contre lui et condamnaient sa conduite , semblable à un habile pilote, qui dans la tempête n'est attentif qu'aux règles de son art pour sauver le vaisseau , et qui méprise

' Horat. Sat. é , lib. I . couscientiam perderet. m (Skw . Episi. 8 1 .)

. > •Horat. [Sat. 19, lib. 1, v. 48. ] « ^uo animo audienda sunt imperi-

3 « TEquissimo animo ad bonestum torum convicia , et ad honesta vadeati

consiliam per raediain infamiam tendara. contemnendus est i-ste contemplas. » [li,

Nemo mihi videtur pluris œstimare vir- Epist- 76.)

Catem, nemo illi magis esse devotus, * (n Vita Perie/ quam qui boni viri famam perdidit , ne

IHAITÉ DES ETUDES. 217

les pleurs , les cris , les prières de tout l'équipage; que Périclès , dis-Je, après avoir pris toutes ses précautions pour la sûreté de l'État , suivit son plan, se mettant peu en peine des murmures , des plaintes, des menaces, des chansons injurieuses, des railleries, des insultes, des accusations intentées contre lui.

C'étaient les salutaires conseils que le sage Fabius donnait au consul Paul Emile près de partir pour l'armée ^ Il l'exhortait de mépriser les railleries et les reproches injustes de son collègue , de s'élever au-dessus des bruits qui pourraient flétrir sa réputation , et de négliger les efforts qu'on ferait pour le décrier et le déshonorer.

C'est le parti que Fabius lui-même avait suivi dans la guerre contre Annibal , et qui sauva la république. Malgré l'insulte que Minucius lui avait faite , la plus sensible qu'on puisse imaginer, il le tira des mains d' Annibal, mettant à l'écart son ressentiment», en ne consultant que son zèle pour le bien public.

Ces exemples sont connus , mais ils n'ont presque plus d'imitateurs. On ne tient point à l'État par de véritables liens, et souvent on ne le sert que pour ses propres intérêts. Au moindre dégoût l'on quitte le service ; et ce dégoût n'est souvent fondé que sur une fausse délicatesse qui se blesse d'une préférence trèslégitime. Il en est peu qui parlent et qui pensent comme ce Lacédémonien qui, n'ayant point eu de place dans un nouveau conseil qu'on établissait, dit qu'il était ravi qu'il se fût trouvé trois cents citoyens plus gens de bien que lui.

§ VII. En quoi consiste la solide gloire et la véritable grandeur.

Tout ce qui est extérieur à l'homme, tout ce qui peut être commun aux bons et aux méchants ^ ne le rend point véritablement estimable. C'est par le cœur qu'il faut juger de l'homme. De là partent les grands desseins , les grandes actions , les grandes vertus. La solide grandeur, qui ne peut être imitée par l'orgueil ni égalée par le faste, réside dans le fonds des qualités personnelles et dans la noblesse des sentiments. Être bon , li-

' I.iv. lib, 22,n. 34. cam, dolorem olticnemqne seposuit. »

* Il llaijiiit in consilio fortunam publi- (Id. de Ira. lib. 1 , cap. 1 1.)

li.. OLS ETLU. i. 1 J. 13

il8 TBAITF i»ES F.TUDeS

béral , bienfaisant , généreux ; ne faire cas des richesses que pour les distribuer, des dignités que pour servir sa patrie, de la puissance et du crédit que pour être en état de réprimer le vice et de mettre en honneur la vertu ; être véritablement homme de bien sans chercher à le paraître ; supporter la pauvreté avec noblesse, les affronts et les injures avec patience; étouffer ses ressentiments , et rendre toute sorte de bons offlces à un ennemi dont on peut se venger : préférer le bien public à tout; lui sacrifier ses biens , son repos, sa vie , sa réputation même , s'il le faut : voilà ce qui rend l'homme grand et véritablement digne d'estime.

Séparez la probité des actions les plus belles , des qualités les plus estimables, que deviennent-elles , sinon un objet de mépris ? L'excès du vin dans Alexandre , le meurtre de ses meilleurs amis, la soif insatiable des louanges et de la flatterie, la vanité de vouloir passer pouï le fils de Jupiter, quoiqu'il n'en crût rien ', tout cela nous permet-il de regarder ce prince comme véritablement grand ?

Quand on voit Marins , et après lui Sylla , faire couler à grands flots le sang des citoyens romains pour établir leur puissance, peut-on compter pour quelque chose leurs victoires et leurs triomplies ?

Au contraire, quand on entend dire à l'empereur Tite cette parole devenue si célèbre, Mes amis », voilà une Journée que f al perdue, parce qu'il n'y avait fait de bien à personne; à un autre que l'on pressait de signer un arrêt de mort. Je voudrais ne savoir pas écrire ^; à l'empereur Théodose, après qu'un jour de Pâques il eutdélivé les prisonniers, FlûtàDieu que je pusse ouvrir aussi les tombeaux pour rendre la vie. aux morts ! quand on voit Scipion encore jeune surmonter courageusement une passion qui dompte presque tous les hommes, et, dans une autre occasion , faire des leçons de continence et de sagesse à un jeune prince qui s'était écarté de son devoir; qu'on voit un tribun du peuple , ennemi déclaré de ce même Scipion, prendre hautement sa défense contre ceux qui l'accusaient injustement,

' « Omnes, inquit Alciander, jurant nta Tlti, n. 8 )

ir« Jovis essefilium : sed vulnns hoc ho- ^ « Vellem nescire litteras » iS<k <<«

Ji.i ucinmeesse clamât. ))(SKB.£iJfs<.b9.) Clem. lib. 2, cap. I.) i u Amici , diem peididi. » C Soet. Ib

er qui avaient conspiré sa perte; enfin, quand nous lisons dans l'hstoire quelques actions de libéralités de générosité, de dé- Hûtéressement, de clémence, d'oubli des injures, est-il en notre pouvoir de leur refuser notre estime et notre admiration? et ne nous sentons-nous pas encore , après tant de siècles , émus et attendris par le simple récit de ces actions?

Notre histoire nous fournit une infinité de belles paroles et de belles actions de nos rois, et de plusieurs grands hommes, lesquelles font bien connaître en quoi consiste la véritable grandeur et la solide gloire.

Si la bonne foi et la vérité étaient bannies de tout le reste de la terre ", disait Jean P"", roi de France , sollicité de violer un traité ^, eUes devraient se retrouver dans le cœur et dans la bouche des rois.

Ce n'est point, dit Louis XII 4 à un courtisan qui l'exhortait à punir quelqu'un dont il avait été mécontent avant que de monter sur le trône , ce n'est point au roi de France à venger les injures du duc d'Orléans.

François P% après la bataille de Pavie , écrivit ^ à la régente , sa mère , une lettre qui ne contenait que ce peu de mots : Madame, tout est perdu, hormis Chonneur. C'est là véritablement écrire et penser en roi, qui, en comparaison de l'honneur, estime peu tout le reste.

Au sujet des conditions honteuses ^ qu'on exigeait de lui pour le mettre en liberté , il chargea l'agent de l'empereur de mander à son maître la résolution où il était de passer plutôt toute sa vie en prison, que de rien démembrer de ses États; et d'syouter que, quand il serait assez lâche pour le faire , il était certain que ses sujets n'y consentiraient jamais.

Loin de savoir mauvais gré 7 à François de Montelon, qui, seul entre tous les avocats de son temps, avait eu la hardiesse de

' « Qui» est tam dissimilis homini, > Je ne vois pas pourquoi Rollin ap-

qui non moveatur et offensione tnrpi- pelle ce roi Jean l^ , puisqu'il n'y a paf

tudinis, etcomprobatione honestatis?.... eu deux rois de France de ce nom. Le

An obliviscimur quantopere in ai^diendo traité dont il s'agit est celui de Bretigny,

l<'gendoquemoveamur, quum pie ,qunm conclu le 8 mai 1360. — L.

ainice, quum magno animo aliquid fac- ^ Mézeray.

tum cognoscimus? » (C.c. de Fin. lib. 5, * Le P. Daniel,

a- 62.) «Id.

• Mezeray. : Sainte-Marthe , Ut. 6 de ses illast*.

plaider la cause de Charles de Bourbon contre François l^' et Louise de Savoie sa mère , ce roi l'en estima davantage , et le liî, avocat général, puis président à mortier, et enfin garde des sceaux.

Comme on reprochait à Henri IV le peu de pouvoir qu'il avail à la Rochelle , Je fais dans cette ville ^ dit-il , tout ce que je veux, en n'y faisant que ce que Je dois '.

Nos magistrats, en plus d'une occasion , ont montré la vérité de ce que Gicéron dit dans ses Offices ^ , qu'il y a une valeur domestique et privée qui n'est pas de moindre prix que la valeur militaire. Achille de Harlay, premier président, menacé par les séditieux d'un prochain et capital supplice (ce sont les termes de l'auteur). Je n'ai, dit-il, ni tête ni vie que je préfère à Vamour que je dois à Dieu, au service que je dois au roi, et au bien que je dois à ma patrie ^. Dans la journée des Barricades il ne répondit aux injures et aux menaces des principaux auteurs de la Ligue que par ces paroles si dignes de louange : Mon â)ne est à Dieu, mon cœur au roi, et mon corps entre les mains de la violence, pour en faire ce qu'elle voudra ^. Quand Bussyle-Clerc eut l'audace d'entrer dans la grand'chambre pour y faire lire la liste de ceux qu'il disait avoir ordre d'arrêter, et qu'il eut nommé le premier président et dix ou douze autres , tout le reste de la compagnie se leva , et les suivit généreusement à la Bastille.

Tout le monde sait que le premier président Mole , dans une émeute populaire , sans craindre pour sa vie , alla se montrer à la populace mutinée, et l'arrêta par sa seule présence. C'est de lui que le cardinal de Retz parle ainsi dans ses mémoires : « Si ce * n'était pas une espèce de blasphème de dire qu'il y a quelqu'un « dans notre siècle plus intrépide que le grand Gustave et M. le « Prince, je dirais que ç*a été Mole, premier président. »

Cette fermeté est moins étonnante dans les magistrats d'un parlement, dont le caractère propre est une fidélité inviolable à l'égard des rois et un courage invincible dans les plus grands dangers. Mais peut-on assez admirer la rare générosité qu'ins-

> Hùt. d'Aubigné n. 18. )

* iSiiiit 'iouiesticaefortitudines nonia- ' Histoire des Prem. Prés fsriore.» mir*uribus. w [De Offic. lib. I , * Mézeray. Le P. Daniel.

TliAîTti DES ETUDES. 221

la aux bourgeois de Calais l'amour de leur patrie et la vue du ineii public ? La ville "^ , réduite par la famine à la dernière extrémité, demandant à capituler, le roi d'Angleterre, irrité de la longue résistance qu'elle avait faite, ne lui voulut accorder de quartier qu'à une seule condition : «C'est, dit-il, qu'ils se partent « de la ville six des plus notables bourgeois, les chefs tous nus , « et tous déchaussés, les bars au col, et les clefs de la ville et du « chastel en leurs mains ; et de ceux je ferai en ma volonté , et « le remanant je prendrai à merci. » Quand on eut assemblé la ville, un des principaux bourgeois, nommé Eu stache de Saint- Pierre , prit la parole. Il parla avec un courage et une fermeté qui aurait fait honneur à ces anciens citoyens romains du temps de la république , et dit qu'il s'offrait à être la première victime pour le salut du reste du peuple ; et que , plutôt que de voir périr tous ses compatriotes par le fer et par la faim , il voulait être un des six qu'on livrerait au roi d'Angleterre. Cinq autres , animés par ses discours et par son exemple , se présentèrent avec lui. On les conduisit dans l'équipage qui avait été prescrit, au milieu des cris confus et lamentables du peuple. Le roi d'Angleterre était près de les faire exécuter ; mais la reine , touchée de compassion et fondant en larmes , se jeta à genoux aux pieds du roi , et obtint leur grâce.

Lorsque le grand Condé commandait en Flandre l'armée espagnole et faisait le siège d'une de nos places, un soldat ayant été maltraité par un officier général , et ayant reçu plusieurs coups de canne pour quelques paroles peu respectueuses qui lui étaient échappées, répondit avec un grand saug-froid qu'il saurait bien l'en faire repentir. Quinze jours après, ce même officier général charge le colonel de tranchée de lui trouver dans son régiment un homme ferme et intrépide pour un coup de main dont il avait besoin , avec promesse de cent pistoles de récompense. Le soldat en question, qui passait pour le plus brave du régiment, se présenta ; et, ayant mené avec lui trente de ses camarades dont on lui avait laissé le choix, il s'acquitta de sa commission, qui était des plus hasardeuses » , avec un courage et un bonheur in-

' le p. Daniel. de faire le logement, si les ennemis fui

^ il •'agissait de s'assurer, avant que saient des mines sous le giacit. Le «ol-

croyables. A son retour, ToflBcier général , après l'avoir bra'j. coup loué, lui fit compter les cent pistoles qu'il lui avait promises. Le soldat sur-le-champ les distribua à ses camarades , disant qu'il ne servait point pour de l'argent ; et demanda seulement que , si Taction qu'il venait de faire paraissait mériter quelque récompense, on le fît officier. Au reste , ajouta-t-il en s'adressant à l'officier général, qui ne le reconnaissait point, je suis ce soldat que vous maltraitâtes si fort il y a quinze jours ; et je vous avais bien dit que je vous en ferais repentir . L'officier général . pleic d'admiration et attendri jusqu'aux larmes, l'embrassa, lui fil des excuses, et le nomma officier le même jour. Le grand Condé prenait plaisir à rapporter ce fait , comme la plus belle action de soldat dont il eilt jamais ouï parler. Je le tiens d'une personne à qui iM. le Prince , fils du grand Condé, l'a souvent raconté.

Le même coup de canon qui tua M. de Turenne avait emporté un bras à M. de Saint-Hilaire , lieutenant général de l'artillerie. Son fils s'étant mis à pleurer et à crier, Taisez-vous, mon enfant y lui dit-il ; et en lui montrant M. de Turenne étendu mort , voilà celui qu'il faut pleurer.

J'ai parlé ailleurs • d'un célèbre Henri de Mesmes , l'un des plus illustres magistrats de son temps. Le roi (Henri II, si je ne me trompe ) lui ayant offert une place d'avocat général , il prit la liberté de représenter à Sa Majesté que cette place n'était point vacante. Elle l'est , répliqua le roi , parce que je suis mécontent de celui qui la remplit. Pardonnez-moi, sire, répondit Henri de Mesmes après avoir fait modestement l'apologie de l'accusé ; f aimerais mieux gratter la terre avec mes ongles que d'entrer dans cette charge par une telle porte. Le roi eut égard à sa remontrance , et laissa l'avocat général dans sa place. Celui-ci étant venu le lendemain pour remercier son bienfaiteur, à peine Henri de Mesmes put-il souffrir qu'on songeât à lui faire des remercîments pour une action qui était, disait-il, d'un devoir indispensable, et auquel il n'aurait pu manquer sans se déshonorer lui-même pour toujours.

dat , s'étant jeté à rentrée rte la nuit avait tué dans la mine.

dans le chemin couvert, s'acquitta si • Mémoires manuscrits, que J'ai déjà

bien de sa commission, qu'il rapporta le cités, tome I , page 158,

chapeau et l'outil d'un mineur qu'il

Un président à mortier » songeait à se démettre de sa cliarge, dans l'espérance de la faire tomber à son fils. Louis XIV, qui avait promis à M. le Pelletier, alors contrôleur générai , de lui donner la première qui viendrait à vaquer, lui offrit celle-ci, M. le Pelletier, après avoir fait ses très-humbles remercîments, ajouta que le président qui se démettait avait un fils, et que Sa Alajesté avait toujours été contente de la famille. « On n'a pas u coutume de me parler ainsi, « reprit le roi, surpris d'une telle conduite et d'une telle générosité; « ce sera donc pour la première «occasion. » Elle ne tarda pas longtemps; et, deux ans après, M. le président de Coigneux étant mort sans laisser de fils, un si noble désintéressement fut récompensé

Je le répète encore, quand on lit de telles actions, est-il possible de résister à Timpression qu'elles font sur le cœur? C'est ce cri et ce témoignage d'une nature droite», saine, pure, et non encore altérée par de mauvais exemples et de mauvais principes , qui doit faire la règle de nos jugements, et qui est comme la base de ce goût de la solide gloire et de la véritable grandeur dont je parle. Il ne faut que se rendre attentif à cette voix , h consulter en tout , et s'y conformer.

Je sais bien qu'il faut autre chose que des préceptes et do exemples pour élever ainsi l'homme au-dessus des passious le. plus vives, et que Dieu seul peut lui inspirer ces sentiments de noblesse et de grandeur : les païens même nous l'apprennent. Bonus vir sine Deo nenio est. An polest aliquis supra fortunam, nisi ab illo adjutus, exsurgere? Ille dat consilia magni- Jica eterecta ^. Mais on ne peut trop inculquer ces principes aux jeunes gens4; et il serait à souhaiter qu'ils n'entendissent jamais parler autrement , et que ces préceptes retentissent continuellement à leurs oreilles. Le fruit principal fl-)^ l'histoire est de

* a. PeUeterii Vita. dire. » (Cic de Offic. lib. 3, n. 5.)

* .( Quse disciplina eo pertinebat , ut * « Omnium honestarum rerum seslucera , et intégra , et nullis pravitati- mina animi gérant, qu;e admonitione bus detorta nniusciijusque natura , toto excitantur : non aliter quara scintilla «tatimpectoreaniperet artes honestas. » flatu levi adjuta ignem suum explicat. » {Dialog. de Oratoribus , cap. 28.) (Sen. Epist. 94).

Sen. Epist 41. « Hœc est sapientia, in uaturam coi?

* (( Conducere arbitror talibus aares verti, et eurestitui, unde publicus erroj tuas Yocibus nndique circnmsonare , nec rximlprit. » (Id. ibid.)

eas , si fleri posset , quidquam nliud an

conserver et de fortifier en eux ces sentiments de probilé et de droiture que nous apportons en naissant ; ou , lorsqu'ils s'eu sont déjà écartés, de les y ramener peu à peu, et de rallumer en eux ces précieuses étincelles par de fréquents exemples de vertu. Un maître habile dans Part de manier les esprits » (et c'est là sa grande science) profite de tout pour inspirer à ses disciples des principes d'honneur et d'équité, et pour faire naître en eux une sincère estime de la vertu et une grande horreur du vice. Comme ils sont dans un âge tendre et docile *, et que la corruption n'a pas encore jeté en eux de profondes racines, la vérité se saisit alors facilement de leur esprit , et s'y établit sans peine , pour peu que du côté du maître elle soit aidée par de sages réflexions et des avis donnés à propos.

Quand , à clique point d'histoire qu'on leur lit, ou du moins dans ceux qui sont plus importants , et qui portent avec eux quelque vive lumière , on leur demande à eux-mêmes ce qu'ils en pensent, ce qu'ils y trouvent de beau , de grand , de louable , ce qui leur y paraît, au contraire , digne de blâme et de mépris , il est rare que les jeunes gens ne répondent d'une manière sensée et raisonnable, et qu'ils ne jugent de chaque chose très-sainement et très-équitablement. C'est cette réponse , c'est ce jugement qui est en eux, ainsi que je l'ai déjà dit, le cri de la nature et comme la voix de la droite raison , qui ne peut leur être suspect parce qu'il n'est point suggéré , t qui devient pour eux la règle du bon goût par rapport à la solide gloire et à la véritable grandeur. Quand ils voient un Régulus aller se présenter aux plus cruels tourments plutôt que de manquer à sa parole, un Cyrus et un Scipion faire profession publique de continence et de sagesse; tous ces anciens Romains , si illustres et si généralement estimés, mener une vie pauvre, frugale, sobre ; et que d'un autre côté ils voient des actions de perfidie , de débauclie, de dissolution, d'une hasse et sordide avarice, dans des personnes

» a Civitatis rectorem decet. . . verbis, ^ « Facillime tenera conciliautur in-

et lus moUioribus , curare ingénia, ut geniaad honestirectiquc amorem. Adiiur

facienda suadeat, cnpiditatemqne bo- docilibus, leviterque corruptis, injicit

nesti et aequi conciliet animis, faciatqne manum veritas, si advocatum idonervc

vitiorum odium , pretium virtutum. » nacta est. » (Id. Epist, lOH.'l (Id. de Ira, lib. I , cap. 5.)

grandes et considérables selon le siècle, ils n'hésitent pas un moment en faveur de qui ils doivent se déclarer.

Sénèque disait ' , en parlant d'un de ses maîtres , que , lorsqu'il l'entendait parler des avantages de la pauvreté, de la chasteté , d'une vie sobre , d'une conscience pure et irréprochable , il sortait de ses leçons plein d'amour pour la vertu et d'horreur pour le vice. C'est l'effet que doit produire l'histoire, quand elle est bien enseignée.

Il ne s'agit donc que de rendre les jeunes gens attentifs aux excellentes leçons que nous donne le paganisme même », qui ne compte pour rien tout ce qui est hors de l'homme , et ce qui lui sert comme de cortège , richesses , dignités , magnificence , et qui, dans Thomme même^, n'estime et n'admire que les qualités du cœur, c'est-à-dire la probité et la vertu , dont Téclat est tel 4 , qu'elle honore, ennoblit et relève tout ce qui l'approche et l'environne, la pauvreté même, la misère, l'exil, la prison, les tourments. Elle seule donne le prix à tout; elle seule est la source de la solide gloire et de la véritable grandeur. Selon le paganisme, un prince n'est grand ^ qu'autant qu'il est bienfaisant et hbéral; il ne doit se croire puissant que pour faire du bien, e( faire marcher, à l'imitation des dieux , la qualité de très-bon avant celle de très-grand : Jupiter OpUmiis Maximus. 11 doit préférer aux titres fastueux de vainqueur, de triomphateur, de l;)udre de guerre, de conquérant, titres pour l'ordinaire si funestes aux peuples, le doux nom de père de la patrie ^, qui le fait sou-

' « Ego certe, quum Attalain audi- est. » (Id. de Consi. Sap. cap. 6.) ïem , in vitia , in errores, in mala vitœ * « Quidquid attigit Tirlus , in simili-

perorantem , saepe misertus sum generis tudinem sui adducit et tingit : actiones ,

humani... Quum vero commendare amicitias , interdam domos totas, quas

puupertatcm cœperat. . . . saepe exire e intravitdisposuitque, condecorat : quid-

schola pauperi libuit, Quum cœperat quid tractavit, idamabiIe,conspicuum,

voluptates nostras traducere , laudare mirabile facit. w (Id. £pis<. 66.) castum corpus, sobriam mensam, pu- * « Proximum diislocumtenet, qui se

ram mentem , non taatum ab illicitis ex deorum naturagerit, beneficus, ac

voluptatibus, sed etiam «upervacuis, li- largua , et in raelius potens. Hœc affec-

bebat circumscribere gulam et ven- tare , haec iniilari decet : maximum ita

trem. > (S«N. Epist. 108.) haberi, ut optiraus simulhabeare. « (Id.

'^ « Quidquid est hoc quod circa nos de Clem. lib. I , cap. 19.) ex adventitio fulget, bonores, opes, * «^Caetera cognomina honorl data

ampla atria.... alieni commodatique ap- sunt. . . I'atr<"m quidem patriae appella-

paratus sunt. » (Id. Consol. ad Marc, mus, ut sciret datam sibi potestatem

*aP' 10-) patriam, quae est temperatissima , li-

•* « Nec quidquam suum, nisi se, beris consulcns, suaque post illos repo

I utet esse, ea quoque parle qua melior nens. » (Id. de Clem. hb. l , cap^ U.)

226 T«AJTE DES ETUDES.

venir qu'il est le protecteur et le père de ses sujets, et que so plus solide gloire , aussi bien que son devoir le plus essentiel , est de travailler à les rendre heureux.

11 semble qu'on ne peut rien ajouter à ces nobles idées que les païens nous donnent de la grandeur et de la puissance humaine , ni aux exemples de vertu que j'ai cités jusqu'ici en si grand Jiombre. Mais écoutons un sage élevé dans l'école non de Socrate et de Platon, mais de Jésus-Christ: c'est saint Augustin, qui, après avoir tracé le portrait d'un grand prince, nous apprend, par un seul trait qu'il ajoute aux tableaux des anciens, en quoi consiste la solide gloire, et combien le christianisme enchérit sur les vertus païennes, dont la vanité et l'orgueil étaient l'âme et le principe.

« Nous n'appelons pas grands et heureux les princes chré- « tiens, dit ce Père ' en parlant des empereurs, pour avoir rogné « longtemps , ou pour être morts en paix en laissant leurs enfants « successeurs de leur couronne, ou pour avoir vaincu les ennemis « de l'état, ou pour avoir réprimé les séditieux; avantages qui « leur sont communs avec les princes adorateurs des démons. Mais « nous les appelons grands et heureux quand ils font régner la « justice; quand, au milieu des louanges qu'on leur donne ou « des respects qu'on leur rend, ils ne s'enorgueillissent point, a mais se souviennent qu'ils sont hommes ; quand ils soumettent « leur puissance à la puissance souveraine du maître des rois, et « qu'ils la font servir à faire fleurir son culte ; quand ils craignent « Dieu, qu'ils l'aiment et qu'ils l'adorent; quand ils préfèren a à leur royaume celui où ils ne craignent point d'avoir de ri- « vaux ni d'ennemis; quand ils sont lents à punir et prompts à « pardonner ; quand ils ne punissent que pour le bien de l'État , « et non pour satisfaire leur vengeance , et qu'ils ne pardonnent « que parce qu'ils espèrent qu'on se corrigera , et non pour don- « ner l'impunité aux crimes ; quand , étant obligés d'user de « sévérité, ils la tempèrent par quelque action de douceur et K de clémence; quand ils sont d'autant plus retenus dans leurs « plaisirs, qu'ils auraient plus de liberté de s'y livrer ; quand ils * aiment mieux commander à leurs passions qu'à tous les peu-

' s. Augustin, de CWit Dei , lîb. &, c. 25.

« pies du monde ; et qua?id ils font toutes ces choses , non pour it ia vaine gloire , mais pour l'amour de la /éiicité éternelle. »

Le paganisme ne pouvait pas inspirer des sentiments si nobles , et en même temps si épurés de tout amour-propre et de toute vaine gloire: Hœc omniafaciunt , nonpropter ardorem inanîs glorix , sed propter caritatem Jelicitatis œternœ. Il n'y avait que récole de Jésus-Christ capable de porter l'homme à un si haut degré de perfection , que de s'oublier totalement lui-même au milieu des plus grandes actions, pour ne les rapporter qu'à Dieu seul : en quoi consiste toute sa grandeur et toute sa gloire ;'car , tant que l'homme demeure concentré en lui-même, il a beau faire des efforts pour paraître grand et pour s'élever, il demeure toujours ce qu'il est, c'ést-à-dire bassesse et néant; et ce n'est qu'en s'unissant à celui qui est l'unique source de toute gloire et de toute grandeur, qu'il peut véritablement devenir grand et élevé.

Voilà ce qui a produit cette multitude innombrable de héros chrétiens de toute condition, de tout sexe, de tout âge. On a vu ce qu'il y avait de plus éclatant dans le siècle venir déposer au pied delà croix de .Tésus-Christ richesses , grandeur, magnificence , dignités , science, éloquence , réputation , et compter tous ces sacrifices pour rien. Un saint Paulin , l'honneur de notre France et la gloire de son siècle, pendant que tout l'univers était dans l'admiration de l'abandon généreux qu'il venait de faire aux pauvres des biens immenses qu'il possédait en différentes provinces, croyait n'avoir encore rien fait, et se comparait à un athlète qui se prépare au combat , ou à un homme qui doit passer à la nage une rivière, et qui ne sont pas l'un et l'autre fort avancés pour avoir quitté leurs habits.

Que dirai-je de cette foule de dames illustres , dont quelquesunes comptaient parmi leurs aïeux les Scipions et les Gracques , sainte Paule , sainte Olympiade, sainte Marcelle , sainte Mélanie , qui firent tant d'honneur à l'Évangile en foulant aux pieds le faste et les délices du siècle? Quelle grandeur d'âme dans cette parole de sainte Marcelle , qui avait abandonné tous ses biens aux pauvres, et qui, voyant Rome prise et saccagée par les Goths, remercia Dieu de ce qu'il avait mis ses biens en sûreté, et de ce que le désastre de la ville l'avait trouvée et non rendue

pauvre \ quod pauperem illam nonfecisset captivitas , sed invenisset^.

Jamais triomphe égala-t-il celui que remporta l'humilité chrétienne dans la personne de sainte Mélanie l'aïeule, lorsqu'elle alla à Noie visiter saint PauUn? C'est ce saint même qui nous en a laissé une éloquente description. Toute sa famille, c'est-à-dire ce qu'il y avait alors de plus grand et de plus qualifié dans Rome, étant allée au-devant d'elle, voulut par honneur l'accompagner dans ce voyage avec toute la pompe ordinaire aux personnes de cette naissance. La voie Appia était couverte de chars dorés et magnifiques , de chevaux superbement enharnachés , d'un grand nombre de chariots de toute espèce. Au milieu de ce fastueux appareil marchait une dame vénérable par son âge , et encore plus par son air grave et modeste , montée sur un petit cheval fort maigre, et vêtue. d'un simple habit de serge. Cependant tous les yeux étaient tournés et attachés sur l'humble Mélanie. Personne n'était attentif à l'or, à la soie, à la pourpre, qui brillaient de toutes parts : l'étoffe grossière effaçait tout ce vain éclat. On voyait dans les enfants ce que la mère avait quitté et foulé aux pieds, pour en faire un sacrifice à Jésus-Christ.

Les grands seigneurs , les dames , qui formaient ce pompeux cortège , loin de rougir de l'état vil et abject où paraissait la sainte veuve, se faisaient honneur d'approcher d'elle et de toucher à ses habits , croyant par cet humble et respectueux abaissement expier l'oTgueil de leur riche et superbe magnificence. C'est ainsi que dans cette occasion le faste de la grandeur romaine rendit hommage à la pauvreté évangélique.

Quelques traHs de la sorte , mêlés de temps en temps avec les histoires profanes, corrigent ou rectifient ce qui s'y trouve de défectueux , suppléent à ce qui peut y manquer du côté du motif et de l'intention , et donnent aux jeunes gens une idée parfaite de la véritable et solide grandeur. Car, en leur rapportant les belles actions et les louables sentiments des païens, comme nous avons fait ici, il faut avoir soin de les faire souvenir, de temps en temps , de ce principe que saint Augustin répète si souvent, que, sans la

' s Hieron. lib. 3, epist. ad Principiam.

TBAITE DES ETUDES. Î29

vraie piété \ c'est-a-dire sans la connaissance et l'amour du vrai Dieu, il ne peut y avoir de véritable vertu, et qu'elle n'est point telle quand elle a pour motif la gloire humaine. Il est vrai, ajoute-t-il , que ces vertus , quoique fausses et imparfaites , ne laissent pas de mettre ceux qui les ont beaucoup plus en état de rendre service au public, que s'ils ne les avaient pas. Et c'est en ce sens qu'on peut dire qu'il serait quelquefois à souhaiter que ceux qui gouvernent fussent de bons païens , de bons Romains , et qu'ils agissent selon ces grands principes qui étaient l'ârae de leur conduite. Mais le souverain bonheur d'un État*, c'est que Dieu mette en place des personnes qui joignent à ces grandes qualités qu'on admire dans les anciens une véritable et solide piété.

Page 1