‹ Traite des etudes. -- (volume 3)Chapitre 3 sur 75 · III. Extraits de la harangue de Démosthène pour Ctésiphon · texte numérisé non relu

III. Extraits de la harangue de Démosthène pour Ctésiphon

( Exorde. ) « Je commence par prier tous les dieux et toutes les déesses ensemble que dans cette cause, messieurs , ils vous

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inspirent pour moi une bienveillance proportionnée au zèle constant que j'ai toujours eu pour la république en général et pour chacun de vous en particulier. Ensuite , ce qui vous importe souverainement , à vous, à votre conscience , à votre honneur , je le demande aussi à ces mêmes dieux : savoir, que sur la manière dont vous devez m'entendre, ils vous fixent dans la résolution de consulter, non pas mon accusateur ( car vous ne le pourriez sans une partialité injuste), mais vos lois et votre serment, dont la formule entre autres termes , tous dictés par la justice, renferme ceux-ci : Écoutez également les deux parties. Ce qui vous impose l'obligation , non-seulement d'apporter au tribunal un esprit et un cœur neutres, mais encore de permettre ^ qu'à son choix et qu'à son gré chacune des deux parties puisse librement arranger ses raisons et ses preuves.

« Or, messieurs, entre plusieurs désavantages que j'ai dans cette cause, deux surtout, et deux bien terribles, rendent ma condition beaucoup plus mauvaise que la sienne. L'un, que lui et moi nous courons un risque fort inégal. Car maintenant je risque bien plus à déchoir de votre bienveillance , que lui à succomber dans l'accusation, puisqu'il y va pour moi de.... mais je ne veux pas que dès l'entrée de mon discours il m'échappe un seul mot qui présage rien de sinistre : lui , au contraire , il m'attaque de gaieté de cœur et sans nécessité. L'autre désavantage , c'est que tout homme naturellement écoute avec plaisir quiconque accuse et invective, tandis qu'il n'entend qu'avec indignation quiconque se glorifie et se vante. Lui donc, il a pour sa part ce qui plaît universellement ; au lieu que ce qui révolte presque tout le monde me reste seul en partage. Que si d'un côté la crainte d'encourir l'indignation attachée au récit de. nos propres louanges me réduit à taire mes actions , je paraîtrai ne pouvoir ni réfuter qui m'impute des crimes , ni justifier qui me décerne des récompenses : d'autre part, si je viens à traiter les services que j'ai rendus dans mon administration , je me verrai contraint à parler souvent de moi. Je vais donc , dans ce violent état , essayer de me comporter avec toute la modération

' Eschiae avait prétendu prescrire à Dèmostliène l'ordre qu'il devait ga^de^ dans son plaidoyer.

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possible ; mais ce qu'exigera de moi la nécessité de me défendra ne doit en bonne justice s'imputer qu'à l'agresseur, qui me l'a volontairement imposée....

« Cependant , malgré ces faits incontestables , et comme certifiés par l'organe de la vérité elle-même , Eschine a tellement renoncé à toute pudeur, que , non content de me déclarer l'auteur d'une telle paix , il ose me taxer encore d'avoir empêché que la république ne la concertât avec l'assemblée générale des Grecs. Mais vous, ô... (de quel nom doit-on justement vous qualifier?) vous , lorsqu'en votre présence je rompais les accords de cette harmonie, lorsqu'à vos yeux je dépouillais la république des avantages de cette confédération , dont aujourd'hui vous exaltez l'importance avec les derniers efforts de votre voix de théâtre ^ , laissâtes-vous échapper contre moi le moindre signe d'indignation? montâtes-vous dans la tribune? eûtes-vous soin de dénoncer, de développer une seule fois ces crimes dont il vous plaît maintenant de me charger ? Or certainement , si , pour exclure les Grecs de toute participation à la paix, j'avais pu m'oublier au point de me vendre à Philippe , le parti qui vous restait à prendre, c'était , non de vous taire , mais de crier, de protester, de révéler mes prévarications à ceux qui m'entendent. Cependant jamais vous n'agîtes de la sorte, ni jamais personne qui vive ne vous ouït articuler un seul mot qui tendît à cette fin....

« Que si , sans nulle exception , Philippe ne cessait de ravir à tous les peuples honneur, prérogatives, liberté, ou plutôt d'abolir autant de républiques qu'il fut en son pouvoir, vous, messieurs, par votre déférence à mes conseils, n'embrassâtes-vous pas le parti sans contredit le plus glorieux? Dites-nous, Eschine, comment devait se comporter Athènes à la vue de Philippe mettant tout en œuvre pour établir son empire et sa tyrannie sur les Grecs if" Ou moi qui remplissais la fonction de ministre, quels conseiLf et quels décrets devais-je proposer, surtout dans Athènes ( car la circonstance du lieu mérite une attention particulière) ? moi , dis-je , qui dans mon âme savais que de tout temps jusqu'au jour que je montai la première fois dans la tribune , ma patrie

' LiNcJjiiic avait été comédien.

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avait perpétuellement combattu pour la prééminence , pour f honneur et pour la gloire, et que, par une noble émulation, elle seule avait sacrifié plus d'hommes et d'argent n l'avaDtacre commun des Grecs, que nul autre des Grecs n'en sacrifia jamais à ses avantages particuliers ; moi , qui d'ailleurs voyais ce même Philippe avec qui nous disputions de la souveraineté et de l'empire , qui le voyais , quoique couvert de blessures , œil crevé, clavicule rompue, main et jambe estropiées , résolu pourtant à se préc piter encore au milieu des hasards, et prêt à livrer à la fortune telle autre partie de son corps qu'elle voudrait , pourvu qu'avec ce qui lui resterait il pût vivre dans la gloire et dans l'honneur? Or certainement nul homme n'oserait dire qu'à un barbare élevé dans Pella, lieu alors vil et obscur, appartenait d'avoir l ame assez haute pour désirer et pour entreprendre de subjuguer les Grecs ; mais qu'à vous , tout Athéniens que vous êtes , qu'à vous , auxquels chaque jour, soit vos orateurs dans la tribune , soit sur la scène vos acteurs , retracent la vertu de vos ancêtres, il convenait de pousser la bassesse d'âme et la lâcheté jusqu'à abandonner et livrer volontairement à Philippe la liberté de la Grèce. Non , encore une fois , homme qui vive n'aurait le front d'avancer une proposition si étrange.

« Attaquez- moi, Eschine, sur les avis que je donnai, mais abstenez-vous de me calomnier sur ce qui arriva. Car c'est au gré de lintelligence suprême que tout se dénoue et se termine : aulieu que c'est par la nature des avis mêmes qu'on doit juger de l'intention de celui qui les donne. Si donc par l'événement Philippe a vaincu, ne m'en faites pas un crime, puisque c'était Dieu qui disposait de la victoire , et non moi. Mais qu'avec une droiture , qu'avec une vigilance , qu'avec une activité infatigable et supérieure à mes forces, je ne cherchai pas, je ne mis pas en œuvre tous les moyens où la prudence humaine peut atteindre, et que je n'inspirai pas des résolutions et nobles , et dignes d'Athènes, et nécessaires, montrez-îe-moi, et alors donnez carrière à vos accusations. Que si un coup de foudre ou de tempête survenu vous terrassa, messieurs, et non- seulement vous, mais tous les autres Grecs ensemble, que faire à cela ? Faut-il tomber sur l'innocent? Si le propriétaire d'un vaisseau l'avait équipé

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de toutes les choses nécessaires , et prémuni pleinement contre les hasards delà mer, et qu'ensuite il survînt une tourmente qui en rompît et brisât les agrès , l'accuserait-on en ce cas d'avoiiété la cause du naufrage? Mais je ne gouvernais pas le vaisseau, dirait-il. Moi non plus je ne commandais pas l'armée , je ne disposais pas de la fortune; au contraire, c'était la fortune qiâ disposait de tout.

« Or, puisqu'il appuie si fort sur les événements, je ne crains pas d'avancer une espèce de paradoxe. Que nul de vous , au nom de Jupiter et des autres dieux, ne s'effarouche de l'hyperbole apparente ; mais qu'il examine équitablement ce que je vais dire. Car si par une lumière plus qu'humaine tous les Athéniens avaient démêlé les événements futurs , et que tous les eussent prévus , et que vous, Eschine, qui ne lâchâtes pas un seul mot, vous les eussiez prédits et certifiés avec votre voix de tonnerre , Athènes , même en ce cas , ne devait point se départir d'un tel procédé , pour peu qu'elle respectât sa gloire , ou ses ancêtres , ou les jugements de la postérité : car maintenant Athènes paraît au plus avoir échoué ; genre de malheur commun à tous les mortels , lorsqu'il plaît ainsi au souverain Être. Mais une république qui se jugeait alors digne de la prééminence sur tous les autres Grecs ne pouvait se désister d'un pareil droit sans encourir le juste reproche de les avoir tous livrés à Philippe ; puisqu'on cas que sans coup férir elle eût abandonné une prérogative qu'au prix de tout danger sans réserve nos ancêtres avaient achetée , quelle honte, vous Eschine, n'auriez-vous pas été couvert car à coup sûr cette honte n'eût pu retomber ni sur la république , ni sur moi. De quel œil , grand Dieu , soutiendrions-noifs la vue de cette multitude innombrable d'hommes qui viennent de toutes parts à Athènes, si par notre faute les affaires avaient dépéri au point où on les voit ; si l'on eût élu Philippe pour le chef et pour l'arbitre de la Grèce entière ; si nous avions souffert que d'autres sans nous eussent hasardé le combat pour détourner un tel malheur; surtout nous disant citoyens d'une viilc qui de tout temps aima mieux affronter de glorieux hasards, qu3 de jouir d'une honteuse sûreté ! Car quel est le Grec , quel est le barbare qui ne sache que les Xhébains, et devant eux encore les

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Lacedémoniens parvenus au plus haut degré de puissance, etenfln le roi de Perse, auraient accordé volontiers à la république nonseulement la possession de ses propres États, mais encore tout ce qu'elle aurait voulu, pourvu qu'elle eût pu se résoudre à recevoir la loi, et souffrir qu'un autre dominât sur les Grecs? Mais par des Athéniens, ainsi qu'il y parut, tel sentiment ne pouvait s'admettre, ni comme héréditaire, ni comme supportable, ni comme naturel. Et depuis qu'Athènes existe , personne n'a jamais pu i'induire à plier lâchement sous des puissances à la vérité supérieures, mais tyranniqueà , ni à s'acquérir par de serviles complaisances une indigne sûreté. Au contraire, dans une possession immémoriale de combattre pour la principaufcé, pour l'honneur et pour la gloire , elle a persévéré dans tous les temps à braver les plus grands périls.... Sidonc jetentais d'insinuer que mes conseils vous déterminèrent à penser en dignes fils de vos prédécesseurs , je ne sache personne qui ne pût légitimement me taxer d'arrogance. Mais je déclare ici que si vous prîtes de semblables résolutions, la gloire vous en appartient; et je reconnais que longtemps avant moi la république pensait avec cette magnanimité. Je ne me vante uniquement que d'avoir aussi coopéré pour ma part à tout ce qui se fit alors dans le ministère.

{Péroraison.) « Au reste, messieurs , il faut que le citoyen naturellement vertueux ( car en parlant de moi je me restreins à ce terme pour moins irriter l'envie ) possède ces deux qualités : savoir , dans les exercices de l'autorité , un courage ferme et inébranlable, pour maintenir la république en sa prééminence; et de plus, dans chaque conjoncture et dans chaque action particulière, un zèle à toute épreuve. Car ces sentiments » dépendent de nous , et la nature nous les donne : mais pour le pouvoir et la force, ils nous viennent d'ailleurs. Or ce zèle, vous trouverez absolument qu'il ne se démentit jamais en moi; jugez-en par les œuvres : ni lorsque l'on demandait ma tête , ni lorsque Ton me traduisait au tribunal des Amphietyons, ni lorsque l'on s'efforçait de m'ébranler par des menaces , ni lorsque l'on tentait de m'amorcer par des promesses , ni lorsqu'on lâchait sur moi ces

• C'est aiusi que pensaient les stoïciens.

hommes maudits comme autant de bêtes féroces, jamais en aucune façon je ne me suis départi de mon zèle pour vous. Pour ce qui regarde le gouvernement , dès que je commençai à y avoir part , je suivis la droite et juste voie de conserver les prérogatives, les forces, la gloire de ma patrie; de les accroître , et de me consacrer entièrement à ce soin. Aussi, lorsque d'autres puissances prospèrent , on ne me voit point me promener avec un visage content et serein dans la place publique, étendre une main caressante, et d'une voix de congratulation annoncer la bonne nouvelle à des gens que je crois qui la manderont en Macédoine; ni au récit des événements heureux pour Athènes on ne me voit point trembler, gémir, baisser les yeux vers la terre, à l'exemple de ces impies qui diffament la république ; comme si par de telles manœuvres ils ne se diffamaient pas eux-mêmes. Ils ont toujours l'œil au dehors; et lorsqu'ils voient quelque potentat profiter de nos malheurs , ils font valoir ses prospérités , et publient qu'on doit mettre tout en œuvre pour éterniser ses succès.

« Dieux immortels, qu'aucun de vous n'exauce de semblables vœux! mais rectifiez plutôt l'esprit et le cœur de ces hommes pervers : que si leur malice invétérée est incurable , poursuivezles sur terre et sur mer, et exterminez-les totalement. Quant à nous autres , détournez au plus tôt de dessus nos têtes les malheurs qui nous menacent, et accordez-nous une pleine sûreté ! »

Succès des deux harangues.

Eschine succomba , et paya de l'exil une accusation témérairement intentée. Il alla s'établir à Rhodes, et ouvrit là une école d'éloquence dont la gloire se soutint pendant plusieurs siècles. Il commença ses leçons par lire à ses auditeurs les deux harangues qui avaient causé son bannissement. On donna de grands éloges à la sienne : mais quand ce vint à celle de Démosthène , les battements de mains et les acclamations redoublèrent. Et ce fut alors qu'il dit ce mot » , si louable dans la bouche d'un

» Le mot d'Eschine est bien pins éner- Ttôi? TiTTrjjxat , xaOà ovjt fjxoCcjaTS gic;îj : El qiie serait ce donc si vous aviez Ofjietç TOÙ Or.pîou sxeîvou. entendu celte bête féroce? 0aup,à!JeTe

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ennemi et d'un rival : Eh! que sfrait-ce donc si vous C aviez entendu lui-même ^"^

En rapportant, comme je viens de itaire , quelques endroits des harangues d'Eschine et de Démosthène , je n'ai pas prétendu qu'ils fussent suffisants pour donner une juste idée de ces deux grands orateurs. Ce qui fait la partie la plus essentielle de réloquence , et qui en est comme l'âme , manque nécessairement à des extraits détachés du corps de l'ouvrage entier. On n'y voit point le dessein, le plan, l'économie, la suite du discours ; la force, la liaison, l'arrangement des preuves; cet art merveilleux par lequell'orateur sait tantôt s'insinuer avec douceur dans les esprits, tantôt y entrer comme par violence , et s'en rendre absolument le maître. D'ailleurs il n'y a point de traduction qui puisse rendre cette pureté, cette élégance, cette finesse, cette délicatesse de l'atticisme , dont la seule langue grecque est susceptible , et que Démosthène avait portées au souverain degré de perfection. Mon dessein n'a été , en copiant ces extraits , que démettre les lecteurs qui n'ont point étudié la langue grecque en état de pouvoir se former quelque idée du style de ces deux orateurs. Les jugements avantageux qu'en ont portés dans tous les temps les plus habiles écrivains serviront encore davantage à faire connaître leur caractère , et pourront peut-être inspirer le désir de voir de plus près et de connaître par soi-même des hommes d'un si rare mérite, et dont on dit tant de merveilles. M. de ïourreil en a ramassé plusieurs ; j'en rapporterai ici une partie.

§ III. Jugement des anciens sur Démosthène.

Quintilien, estimateur non moins éclairé qu'équitable, eu parle en ces termes ' :

« Une foule d'orateurs vint ensuite ^ , Démosthène à leur tête.

* Valer. Max. lib. 8 . c. 10, «um, is dicendi modus, ut nec qiiod desit

' Lib. 10, c. I. in eo, nec qnod redundet , inveuias. l'Ic-

3« Sequitur oratorum ingens ma- nior jEschines, et magis fusus , et gi;;ii-

nu«. . . quorum longe princeps Démo- diori similis, que minus strictus est. Cai^

ithenes, ac pêne lex oraudi fuit. Taiita nis taïueu plus Labet, lacertorum ini-

*is in eo, tam densa omnia , ita quitus- nus. »

4am nervis intenta suut , tam iiihil otio-

le modèle * auquel doit nécessairement s'assujettir quiconque aspire à la véritable éloquence. Son style a tant de force ; il est si serré, si nerveux »; tout s'y trouve dans une telle justesse et dans une précision si exacte, qu'il n'y a rien de trop ni de trop peu. Eschine est plus étendu et plus diffus. Il paraît plus grand parce qu'il est moins ramassé i il a plus d'embonpoint et moins de nerf.

« Ce qui caractérise l'éloquence de Démosthène, c'est la vio* lence des mouvements , le choix des paroles et la beauté de l'ordonnance, qui, soutenue jusqu'au bout, et jusqu'au bout accompagnée de force et de douceur, attache et fixe continuellement l'esprit des juges. Eschine véritablement n'a pas tant d'énergie ; mais néanmoins il se signale par la diction , que tantôt il orne des plus nobles et des plus magnifiques figures , et que tantôt il assaisonne des traits les plus vifs et les plus piquants. L'art et le travail ne s'y font point sentir. Une facilité heureuse , que la nature seule peut donner, règne partout. Il est brillant et solide : il étend et il amplifie , mais souvent il serre et presse ; en sorte que son style, qui au premier coup d'oeil ne paraît que coulant et doux, se trouve, lorsqu'on vient à le regarder de plus près, énergique et véhément : en quoi le seul Démosthène le surpasse ; de façon que sans contredit Eschine tient le second rang entre les orateurs 3. »

M Je me souviens 4, dit Cicéron , d'avoir préféré Démosthène à tous les orateurs. Il rempht l'idée que j'ai de l'éloquence. Il atteint à ce degré de perfection que j'imagine , mais que je ne trouve qu'en lui seul. On n'a jamais vu dans aucun orateur ni plus de grandeur et de force, ni plus d'art et de finesse, ni plus de sagesse et de sobriété dans les ornements.... 11 excelle dans tou

' Qnintilien n'a pas osé dire absolu- 3 Denys d'Halicarnasse , dans le livre

ment que les écrits de Démosthène fus- intitulé Tôiv i^p^aiwv KpiCTlç, cap. 5.

sent la règle de l'éloquence : il a adouci 4 « Recordor me longe omnibus unum

cette pensée : Pêne lex orandifuit. anteferre Demostlienem , qn> Tim accom-

2 Tarn densa omnia. ita quibusdam modarit ad eam quam sentiam eloqncn-

nervis intenta sunt. a. Il est si ser-ré, si tiam, non ad eam quam in aliquo ipso

« nerveux. » Je ne sais si la métaphore cognoverim. Hoc nec gravior exstitit

ici est tirée des nerfs du corps ou d'un quisquam , nec callidior, nectempera-

arc, dont la corde extrêmement tendue tior.... Unus eminetinter omnes in omni

{nervt ) pousse les traits avec une force geuere dicendi. » ( Cic. Orat. , n. 23 et

et une impétuosité extraordinaire. 104. )

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les genres de l'éloquence».... Pas une des qualités qui constituent l'orateur ne lui manque : il est parfait. Tout ce que la pénétration d'esprit, tout ce que le raffinement , tout ce que l'artifice, pour ainsi dire, et la ruse peuvent fournir sur un sujet, il le trouve et il sait le mettre en œuvre avec une justesse , une précision, une netteté, qui ne laissent rien à désirer. Faut-il de l'élévation, de la grandeur, de la véhémence, il efface tous les autres par la sublimité des pensées et par la magnificence des expressions. Il prime incontestablement : nul ne l'égale. Hypéride, Eschine, Lycurgue, Dinarque, Démade, n'ont que le mérite d'en avoir le plus approché. »

« Cette harangue > ( dit-il ailleurs , en parlant de la cause pour Ctésiphon) répond de telle sorte à l'idée que j'ai dans l'esprit de la parfaite éloquence , qu'on ne peut rien désirer de plus achevé. »

Avant que de passer au caractère de l'éloquence de Cicéron , je crois devoir ajouter ici quelques réflexions sur celle de Démosthène.

11 faudrait, ce me semble , renoncer au bon sens et à la droite raison, pour révoquer en doute le mérite supérieur de l'orateur grec après le succès incroyable qu'il a eu de son temps, et les éloges magnifiques que les plus habiles connaisseurs lui ont donnés comme à l'envi.

Il parlait devant le peuple le plus poli qui fut jamais ^ , le plus délicat , le plus difficile à contenter en matière d'éloquence ; si sensible aux beautés et aux grâces du discours , et à la pureté du langage , que ses orateurs n'osaient hasarder devant lui aucune expression douteuse , extraordmaire , ou qui pût , en quelque manière que ce fût, blesser des oreilles si fines et si épurées. D'ail-

• « Plane qnidem perfectum , et cui mam, qnae est insita in mentibas nosniliil admodnm desit, Demostiiênem fa- tris, includi sic potest, at major docile dixeris. Nihil acute inveniri potuit quentia non quaeratur. » ( Cic. Orat. n. in eis causis quas scripsit, nihil (ut ita 133.)

dicam ) sabdole , nihil versute , qnod ille ^ „ Atheniensium semper fuit pra-

non viderit : nihil subtiliter diei , nihil dens sincernmqiiejudicium, nihil ut pos-

presse, nihil enucleate, quo fleri possit sent nisi incorruptum audire et elegans.

aliquid limatins : nihil contra grande , Eorum religioni quum serviret orator ,

nihil incitatum , nihil ornatum Tel Tcrbo- nullum verbum insolens, nnllnm odio-

rum graTitale, vel sententiarum , quo sum ponere audebat.... Ad Atticorum

quidquam esset elatius , etc. » (Ib. in aures teretes et religiosas qui se accom-

Bruto,n.3b.) modant, ii sunt existimandi ttice di-

' Cl Ea profecto oratio in eam for- eere. » ( Ibid. n. 2? et 27. )

leurs il vivait dans un siècle où le goût du beau, du vrai, du simple , régnait souverainement : siècle heureux , qui produisit en même temps une foule d'orateurs ' , dont chacun aurait pu être regardé comme un modèle achevé, si Démosthène, par une force de génie et une supériorité de mérite extraordinaires , ne les avait tous effacés.

Toute la postérité lui a accordé la justice que son siècle même ne lui avait pas refusée. Mais le jugement seul qu'eu a porté Cicéron devrait fixer celui de tout homme sensé et raisonnable. Ce n'est point un stupide admirateur qui se Uvre sans examen à d'aveugles préjugés. Quelque excellent que lui parût Démosthène en tout genre , il avoue néanmoins qu'il ne le satisfaisait pas en tout » , et qu'il lui laissait encore quelque chose à désirer, tant il était délicat sur ce point, et tant l'idée qu'il s'était formée d'un orateur parfait était élevée et sublime. Il ne laisse pas pourtant de donner ses harangues, et surtout celle pour Ctésiphon, qui était son chef-d'œuvre , comme le modèle le plus accompli que l'on puisse se proposer.

Qu'y a-t-il donc dans ces harangues de si admirable , et qui ait pu enlever si universellement et si unanimement les suffrages de tous les siècles ? Démosthène est-il un orateur qui s'amuse simplement à flatter l'oreille par le son et l'harmonie des périodes, ou qui fasse illusion à l'esprit par un style fleuri et des pensées brillantes .î* Une telle éloquence peut bien dans le moment même éblouir et charmer ; mais l'impression qu'elle fait n'est pas de longue durée. Ce qu'on admire dans Démosthène , c'est le plan , la suite , l'économie du discours ; c'est la force des preuves , la solidité du raisonnement, la grandeur et la noblesse des sentiments et du style , la vivacité des tours et des figures : enfin , un art merveilleux de mettre dans tout leur jour et de faire paraître dans toute leur force les matières qu'il traite ; en quoi ^ .

• « Sequitur oratorum ingens mauus , net inter omnes in omni génère dicendi,

quum decem simul Athenis œtas uaa tameo non semper implet aures meas;

tulerit : quorum longe princeps Démo- ita sunt avidae et capaces , et semper ali-

ethenes, ac pêne lex oraudi fuit. M (QuiN- quid immeusum iuâuitumque deside-

Tii.. lib, 10, cap. I.) rant w (Ctc. Orat. n. 104. )

2 « Usque eo difficiles ac morosi su- ^ „ iq hoc eloqnentiae vis est ut judi-

mu8, ut nobis non satisfaciat ipse De- cem non ad id taiitum impellat, in qnod

mostheues : qui, quam-juam uuus erai- iisa a rei natura ducerelur : sed » ut qui

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selon Quintilien, consiste principalement la solide éloquence, qui ne se contente pas de représenter les choses telles qu'elles sont réellement et en elles-mêmes, niais qui y ajoute par la véhémence du discours des traits vife et animés , seuls capables de toucher et d'émouvoir les auditeurs. Mais ce qui caractérise encore plus que tout cela Démosthène, et en quoi il n'a point eu d'imitateur, est un oubli si parfait de lui-même , une exactitude si scrupuleuse à ne faire jamais parade d'esprit, un soin si perpétuel de ne rendre l'auditeur attentif qu'à la cause , et point du tout à l'orateur, que jamais il ne lui échappe une expression, un tour, une pensée qui n'ait pour but simplement que de plaire et de briller. Cette retenue , cette sobriété, dans un aussi beau génie qu'était Démosthène , dans des matières si susceptibles de grâce et d'élégance, met le comble à son mérite, et est au-dessus de toutes les louanges. La traduction de M. de Tourreil , quoique très-exacte pour l'ordinaire , n'a pas toujours pu conserver ce caractère inimitable , et elle a quelquefois prêté au texte des ornements qui ne s'y trouvent pas.

On ne me saura pas mauvais gré si , pour appuyer ce que je viens de dire du style de Démosthène , je rapporte ici ce qu'en ont pensé deux illustres modernes , dont les témoignages ne doivent pas être d'un moindre poids que ceux des anciens.

Le premier est de M. de Fénelon , archevêque de Cambrai , dans ses Dialogues sur l'Éloquence , livre très-propre à former le goût par les sages et judicieuses réflexions dont il est rempli. Voici comme il y parle de Démosthène, en le comparant à Isocrate :

« On ne voit dans celui-ci que des discours fleuris et efféminés , que des périodes faites avec un travail infini pour amuser l'oreille, pendant que Démosthène émeut, échauffe et entraîne les cœurs. Il est trop vivement touché des intérêts de sa patrie, pour s'anmser à tous les jeux d'esprit d'isocrate. C'est un raisonnement serré et pressant : ce sont des sentiments généreux d'une âme qui ne conçoit rien que de grand : c'est un discours

ooQ est, aut majorera qaam est . faciat diosis addens vim oratio : qua virtute %^ectam. Haec est illa quœ ScCvwffiç prseter alios plarimum Demosthenes va- TiKntur, rébus indignis . asperis, inri- luit. » (Quimii,. lib. G, cap. 2.;

qui croît et qui se fortifie à chaque parole par des raisons nouvelles : c'est un enchaînement de figures hardies et touchantes. Vous ne sauriez le lire sans voir qu'il porte la république dans le fond de son cœur ; c'est la nature qui parle elle-même dans ses transports. L'art y est si achevé, qu'il n'y paraît point. Rien n'égala jamais sa rapidité et sa véhémence. »

Je citerai bientôt un autre endroit de M. de Fénelon , encore plus beau , où il compare Démosthène à Cicéron.

Mon'second témoin est M. de Tourreil , qui avait étudié assez longtemps Démosthène pour en bien connaître le caractère.

« Je conviens , dit-il, qu'Eschine n'a pas cet air de droiture, ce style impétueux, ce ton de vérité suprême qui entraîne l'esprit par le poids de la conviction : talent qui tire Démosthène de pair, et dont il use d'une façon singulière. Vous calme-t-il ou vous agite-t-il, vous ne sentez rien qui vous dérange : vous pensez obéir à la nature. Vous persuade-t-il ou vous dissuadet-il , vous ne sentez rien qui vous violente , vous croyez obéir à la raison : car il parle toujours comme la raison et comme la nature. Il n'a proprement que leur style : c'est à ce coin qu'il marque tout ce qu'il dit. Il écarte jusqu'à l'ombre du superflu. Point d'ornements recherchés; point de fleurs. Il n'aime que le feu et la lumière. Il veut, non des armes brillantes, mais des armes sûres. Voilà, si je ne me trompe, ce qui fonde cette véhémence victorieuse qui domptait les Athéniens , et qui place Démosthène au-dessus de tout ce qu'il y eut jamais d'orateurs.»

« TJne énergie qui lui est propre le caractérise ^le tire de pair (dit le même auteur dans un autre endroit). Son discours est un tissu d'inductions , de conséquences et de démonstrations , formé par le sens commun. Son raisonnement, dont la force augmente toujours, monte par degrés et avec précipitation jus» qu'oir il veut le pousser.... Il attaque à découvert, il presse et réduit enfin à ne pouvoir plus reculer. Mais en cet état l'auditeur, loin d'avoir honte de sa défaite, sent le plaisir de se rendre à la raison. Isocrate, disait Philippe, s'escrime avec le fleuret; Démosthène se bat avec l'épée.... On voit un homme qui n'a d'autres ennemis que ceux de l'État , ni d'autre passion quft l'amour de l'ordre et is)e la justice : un homme qui ne prétend

pas éblouir, mais éclairer ; qui ne cherche pas à plaire, mais à servir. Point d'ornements qui ne naissent de son sujet : point de fleurs, s'il ne les rencontre sur son chemin. On dirait qu'il n'aspire qu'à se faire entendre, et que sans dessein il se fait admirer. Non qu'il n'ait des grâces ; mais il n'en a que d'austères , que de compatibles avec la candeur et la franchise dont il faisait profession. La vérité chez lui n'est point fardée : il ne l'efféminé point sous prétexte de l'embellir.... Nulle sorte d'ostentation, nul retour sur lui-même. Il ne se montre, ni ne se regarde. Il regarde , il montre uniquement sa cause ; et sa cause , c'est toujours ou le salut ou l'avantage de sa patrie. »

§ IV. De C éloquence de Cicérorij comparée avec celle de Démosthène.

Il se peut faire que deux orateurs ^ , quoique très-différents pour le style et pour le caractère, soient néanmoins également parfaits , en sorte qu'il serait difficile de décider auquel des deux on aimerait mieux ressembler. Peut-être cette règle , que Cicéron nous fournit , pourra nous servir dans le jugement que nous aurons à porter de lui et de Démosthène.

Tous deux excellaient dans les trois genres d^écrire , comme y doit exceller tout homme véritablement éloquent. Ils savaient, selon la diversité des matières , diversifier leur style : tantôt simples et subtils » dans les petites causes , dans les récits , dans les preuves ; tantôt tempérés et ornés lorsqu'il fallait plaire ; tantôt élevés et sublimes quand la grandeur des affaires le demandait. C'est Cicéron qui fait cette remarque ; et il en cite des exemples pour Démosthène et pour lui-même ^.

On trouve dans Quintilien un beau parallèle de ces deux orateurs.

' « In hls oratoribas illad animadver- que le subtilis des Latins, tendum est , posse esse snmmos , qui in- Le traducteur a rendu ainsi cet endroit :

Ur se sunt dissimiles. . . Ita dissimiles L'un est toujours subtil dans la dispute ,

erant iuter se , statuere ut taihen non etc. Je ne crois pas qu'il s'agisse ici de

posses Qtrius te malles siniiliorem. m $u/>^t^27é .' la métaphore , ce me semble ,

(Cic. Brut. n. 204 et 248, ) est tirée d'une épée.

^ « Je me sers ici de ce mot, quoique ^ In Orat. n. 102 , 103 , et 1 10 , 1 1 1. dans "otre langue il porte une autre idée

tt Les qualités ^ , dit-il , qui regardent le fond de l'éloquence ieur étaient communes : le dessein , l'ordre , l'économie du discours, la division, la manière de préparer les esprits , de prouver ; en un mot , tout ce qui est de l'invention. »

a Quant au style * , il y a quelque différence. L'un est plus précis , l'autre plus abondant. L'un serre de plus près son adversaire ; l'autre , pour le combattre , se donne plus de champ. L'un songe toujours à le percer , pour ainsi dire , par la vivacité de son style ; l'autre souvent l'accable aussi par le poids du discours. Il n'y .a rien à retrancher à l'un , rien à ajouter à l'autre. On voit en Démosthène plus de soin et d'étude , en Cicéron plus de naturel et de génie.

« Pour ce qui est de la manière de railler et d'exciter la commisération 3 , deux choses infiniment puissantes , Cicéron l'emporte sans contredit.

« Mais il lui cèlo d'un autre côté 4 , en ce que Démosthène a été avant lui, et que l'orateur romain , tout grand qu'il est, doit une partie de son mérite à l'Athénien : car il me paraît que Cicéron , ayant tourné toutes ses pensées vers les Grecs pour se former sur leur modèle, a composé son caractère de la force de Démosthène, de l'abondance de Platon , et de la douceur d'Isocrate. Et non-seulement il a extrait par son application ce qu'il y avait de meilleur dans ces grands originaux ; mais la plupart de ces mêmes perfections, ou, pour mieux dire, toutes, il les a comme enfantées de lui-même par l'heureuse fécondité de son divin génie. Car , pour me servir d'une expression de

* « Hornm ego virtutes plerasque ar- quod et ille prior fuit, et ex magna parte bitror similes : censilium , ordinem ; di- Ciceronem , quantus est , fecit. Nam videndi, praeparandi, probandi ratio- mihi videtur Marcus Tiillius , quum <e nem ; cmnia denique quae sunt inven- totam ad imitationem .Graecornm contationis. » ( QoiKT. lib. 10, cap. I.) lisset, efflnxisse vim Demosthenis, co-

2 « In eloqaendo est allqua diversitas. piam Platonis , jucunditatem Isocratis. Densior ille , hic copiosior. iUe concla- Nec vero quod In quoqne optimum fuit dit astrictius, hic latius p2t|;nat. Aie studio consecutus est tantum. sed pluriacumine semper , hic fréquenter et poii' mas vel potius omnes ex se ipso virtutes dere. Illi nihil detrahi potest , huic nihil extulit immortalis ingenii beatissiraa adjici. Curae plus in illo , in hoc na- ubertate. Non enim pluvias (ut ait Pinturae. » darus ) aquas colligit , sed vîto gurgite

3 « Salibus certe et commiseratione exundat , dono quodam Providentise ge« ( qui duo plurimum affectus valent ) nitus , in quo totas vires suas eloqoentia iriacimus. » experiretur. »

* « Cedendnm vero in hoc quidem .

TRAlTt? DES ÉTUDES, 29

Pindare , il ne ramasse pas les eaux du ciel pour remédier à sa sécheresse naturelle ; mais il trouve dans son propre fonds une source d'eau vive qui coule sans cesse à gros bouillons : et vous diriez que les dieux l'ont accordé à la terre , afin que l'éloquence fît l'essai de toutes ses forces en la personne de ce grand homme.

« Qui est-ce en effet » qui peut instruire avec plus d'exactitude et toucher avec plus de véhémence ? Et quel orateur a jamais eu plus de charmes ? jusque-là que ce qu'il vous arrache, vous croyez le lui accorder , et que les juges , emportés par sa violence comme par un torrent , s'imaginent suivre leur mouvement propre, quand ils sont entraînés. D'ailleurs il parle avec tant de raison et de poids, que vous avez honte d'être de sentiment contraire. Ce n'est pas le zèle d'un avocat que vous trouvez en lui, mais la foi d'un témoin et d'un juge. Et toutes ces choses , dont une seule coûterait des peines infinies à un autre , coulent en lui naturellement et comme d'elles-mêmes : en sorte que sa manière d'écrire, si belle et si inimitable, a néanmoins un air si aisé et si naturel , qu'il semble qu'elle n'ait rien coûté à cet heureux génie.

a C'est pourquoi ^ ce n'est pas sans fondement que les gens de son temps ont dit qu'il exerçait une espèce d'empire au barreau : comme c'est avec justice que ceux qui sont venus depuis l'ont tellement estimé, que le nom de Cicéron est moins aujourd'hui le nom d'un homme que celui de l'éloquence même. Ayons donc les yeux continuellement sur lui ; qu'il soit notre modèle ; et tenons-nous sûrs d'avoir beaucoup profité , quand nous aurons pris de l'amour et du goût pour Cicéron. »

Quintilien n'ose décider entre ces deux grands orateurs , quoi

* « Nam quis docere diligentius, mo- et illa, qaa nihil pulchrins auditu est,

rere rebementius potest? Gui tanta nn- oratio prae se fert tamcn felicissimam

quam jucunditas affait? ut ipsa illa quae facilitatem. >

eitorqaet , impetrare eam credas : et ^ « Qaare non immerito ab horainibus

qunm transrersam vi sua jadicem ferat , aetatis suae regnare in jndiciis dictus est :

tamen ille non rapi videatur , sed sequi. apnd posteros vero id consecutus , ut

Jam in omnibus quœ dicit tanta auctori Cicero jam non hominis , sed eloquentiae

tas inest , ut dissentire pudeat ; nec ad ' nomen habeatur. Huncigitur spectemus :

Tocati studium, sed testis aut judicis hoc propositum nobis sit exemplnm. Ille

afferatfidem. Quum intérim haec omnia , se profecisse sciât, cui Cicero Ta!d«

quae tïx singnla qnisquam intentissima placehit. » cura censequi posset , iluunt illaborata j

que pourtant il semble laisser entrevoir quelque prédilection et uu penchant secret pour Cicéron.

Le P. Rapin, dans la comparaison qu'il en a faite, garde la même retenue. Il faudrait copier tout son traité, si je voulais ici rapporter tout ce qu'il dit de beau sur ce sujet. Quelques courts extraits suffiront pour faire connaître la différence qu'il trouve entre ces deux orateurs.

« Outre cette solidité ( dit-il en parlant de Cicéron ) , qui renfermait tant de sens et de prudence , il avait un certain agrément, et comme une fleur d'esprit qui lui donnait l'art d'embellir tout ce qu'il disait ; et il ne passait rien par l'imagination de cet orateur , à quoi il ne donnât le tour le plus beau et les couleursles plus agréables du monde. Tout ce qu'il traitait, jusqu'aux matières les plus sombres de la dialectique , tout"ce que la physique a de plus sec , ce que la jurisprudence a de plus épineux , et ce qu'il y avait de plus embarrassé dans les affaires ; tout cela , dis-je , prenait en son discours cet enjouement d'esprit et toutes ces grâces qui lui étaient si naturelles : car il faut avouer que jamais personne n'a eu le talent de parler si judicieusement ni si agréablement de toutes choses. »

« Démosthène, dit-il ailleurs , découvre dans chaque raison qui se présente à son esprit tout ce qu'il y a de réel et de solide, et a l'art de l'exposer dans toute sa force. Cicéron , outre ce solide qui ne lui échappe pas , voit tout ce qu'il y a d'agréable et d'engageant, et il en suit la trace sans s'y méprendre... Ainsi , pour distinguer les caractères de ces deux orateurs par leur véritable différence , il me semble qu'on peut dire que Démosthène, par l'impétuosité de son tempérament, par la force de ses raisonnements , et par la véhémence de sa prononciation , était plus pressant que Cicéron : de même que Cicéron , par ses manières tendres et délicates , par ses mouvements doux , pénétrants , passionnés , et par toutes ses grâces naturelles , était plus touchant que Démosthène. Le Grec frappait l'esprit par la^force de son expression, et par l'ardeur et la violence de sa déclamation : le Romain allait au cœur par de certains charmes et de certains agréments imperceptibles qui lui étaient naturels , et auxquels il avait joint tout l'artifice dont l'éloquence peut être capable.

L'un éblouissait l'esprit par l'éclat de ses Jumières , et jetait le trouble dans l'âme, qui n'était gagnée que par Tentendement; et le génie insinuant de l'autre pénétrait par des douceurs et des complaisances jusque dans le fond du cœur. Il avait l'art d'entrer dans les intérêts , dans les inclinations , dans les passions et dans les sentiments de tous ceux qui l'écoutaient. » ?

M. de Fénelon , plus hardi que les deux témoins que je viens de citer, se déclare nettement pour Démosthène. Cependant ce n'est pas un écrivain qu'on puisse soupçonner d'être ennemi des grâces, des fleurs et de l'élégance du discours. Voici comme il s'en explique dans sa Lettre sur l'Éloquence :

« Je ne crains pas de dire que Démosthène me paraît supérieur à Cicéron. Je proteste que personne n'admire Cicéron plus que -e fais. 11 embellit tout ce qu'il touche. Il fait honneur à la parole. Il fait des mots ce qu'un autre n'en saurait faire. Il a je ne sais combien de sortes d'esprits. Il est même court et véhément, toutes les fois qu'il veut l'être, contre Catilina, contre Verres, con^ fre Antoine ; mais on remarque quelque parure dans son disrours. L'art y est merveilleux , mais on l'entrevoit. L'orateur, en pensant au salut de la république , ne s'oublie pas , et ne se laisse pas oublier. Démosthène paraît sortir de soi, et ne voir que ia patrie. Il ne cherche point le beau ; il le fait sans y penser. Il est au-dessus de l'admiration. Il se sert de la parole comme un homme modeste de son habit pour se couvrir. Il tonne, il foudroie. C'est un torrent qui entraîne tout. On ne peut le critiquer, parce qu'on est saisi. On pense aux choses qu'il dit , et non à ses paroles. On le perd de vue. On n'est occupé que de Philippe, qui envahit tout. Je suis charmé de ces deux orateurs; mais j'avoue que je suis moins touché de l'art infini et de la magnifique éloquence de Cicéron , que de la rapide simplicité de Démosthène. »

On ne peut rien de plus sensé ni de plus judicieux que ce que dit ici M. de Fénelon ; et plus on approfondit son sentiment, plus on reconnaît qu'il est fondé dans le bon sens, dans la droite raison , et dans les règles les plus exactes de la bonne rhétorique. Mais , pour préférer les harangues de Démosthène à celles de Cicéron , il me semble qu'il faudrait presque avoir autant de

é2 TBAITÉ DES ETUDES.

solidité, de force et d'élévation d'esprit, qu'il en a fallu à Démosthène pour les composer. Soit ancienne prévention pour un auteur que nous avons dans les mains dès notre plus tendre enfance , soit habitude et accoutumance à un style qui est plus dans nos manières et plus à notre portée , nous ne pouvons gagner sur nous de préférer la sévère austérité de' Démosthène à l'insinuante douceur de Cicéron ; et nous aimons mieux suivre notre penchant et notre goût pour un écrivain en quelque sorte ami et familier , que de nous déclarer , sur la bonne foi d'autrui , je dirais presque pour un inconnu et pour un étranger.

Cicéron connaissait bien tout le prix de l'éloquence de Démosthène ; il en sentait bien toute la force et toute la beauté. Mais , persuadé que l'orateur, sans s'écarter des bonnes règles, peut jusqu'à un certain point former son style sur le goût de ceux qui récoutent(on comprend assez que je ne parle pas ici d'un goût dépravé et corrompu), il ne crut pas que son siècle fût susceptible d'une si rigide exactitude ^ ; et il jugea à propos d'accorder quelque chose aux oreilles et à la délicatesse de ses auditeurs , qui demandaient dans les discours plus d'élégance et plus de grâce. Ainsi, quoiqu'il ne perdît jamais de vue l'utilité de la cause qu'il plaidait, il donnait pourtant quelque chose à l'agrément : et en cela même il prétendait bien travailler pour l'intérêt de sa patrie ; et il y travaillait en effet , puisqu'un des plus sûrs moyens de persuader est de plaire.

Le conseil donc le plus sage que l'on puisse donner aux jeunes gens qui se destinent au barreau , est de prendre , pour mo dèle du style qu'ils y doivent suivre, le fonds solide de Démosthène , orné et embelli par les grâces de Cicéron , auxquelles > , si nous en croyons Quintilien , il n'y a rien à ajouter, si ce n'est peut-être, dit-il, de faire entrer un peu plus de pensées dans le discours. Il parle sans doute de celles qui étaient fort en usage

' « Quapropter ne illis quidem nimium maxime ) litigatoris. Nam hoc ipso pro-

repugno,qai dandum putant nonnihil derat, qaod placebat. » (Qdikt, Ijb. 12,

esse temporibus atque auribus nitidius cap. 10.)

aliquid atqueaffectatiuspostulantibus.... ^ «'Ad cujus volnptates nihil equi-

Atque id fecisse M. Tullium video, ut', dem , quod addi possit, iavenio, nisi ut

qunm omnia utilitatijtum partemquam- sensus nos quidem dicamus plures a

dam delectationi daret : qnum et ipsam ( Qoihtil. lib. 12 , cap. 10.^ se rem agere diceret (agebat autem

alors, et par lesquelles, comme par un trait vif et éclatant, on terminait presque toutes les périodes, Cicéron en hasarde quelquefois, mais rarement ; et il fut le premier » chez les Romains qui leur donna du cours. On sent bien que ce que dit ic*' Quintilien n'est qu'une permission et une condescendance que semble lui arracher malgré lui le mauvais goût de son siècle , où » , comme le remarque l'auteur du dialogue sur les Orateurs, l'auditeur se croyait comme en droit d'exiger un style orné et fleuri, et où le juge, s'il n'était invité et en quelque sorte corrompu par l'amorce du plaisir, et par le brillant des pensées et des descriptions, ne daignait pas même écouter Favocat. « Mais 3, ajoute Quintilien, qu'on ne prétende pas abuser de ma complaisance, ni la pousser plus loin. J'accorde au « siècle où nous sommes que la robe dont on se sert ne soit pas « d'une étoffe grossière , mais non pas qu'elle soit de soie ; que « les cheveux soient proprement faits et bien entretenus , mais « non frisés par étages et par boucles : la parure la plus honnête « étant aussi la plus belle, quand on ne porte pas le désir dc- « plaire jusqu'au dérèglement et à l'excès. »

§ V. De ce qui a fait dégénérer l'éloquence à Athènes et à Rome,

Ce fut pour ne s'être pas tenue dans de justes bornes et dans une sage sobriété d'ornements que l'éloquence dégénéra et à Athènes et à Rome.

A Athènes , on peut dire que le beau siècle de l'éloquence fut celui de Démosthène, où parut tout à la fois cette foule d'excellents orateurs^, dont le caractère commun fut une beauté natu-

' « Cicero priœuHexcoluit orationem... non in gradua atqne annnlos totum

locosque laetiores attentavit , et quasdam comptum : quum in eo qui se uon ad

sententias invenit. » [Dial. de Orai. n. luxuriam ac libidinem refcrat, eadem

^•) speciosiora qnoqae sint, qnve i.'jucs-

^ « Anditor aseaevit jam exigere lœti- tiora. » ( Quiwtii,. lib. 12^ cap. ÎO. )

tiam etpnlchritndlnemorationis... Judex * « Haec aetas effudit hanc copiam ■.

ipse, nisi... ant colore sententiarum , et, ut opinio mea fert , succus ille et

ant nitore et cultu descriptionum invi- sanguis incorruptus usque ad hancaeta-

tatus et corruptas est, aversatnr dicen- tem oratorum fuit, in qua naturalisines-

tem. » ( Ibid. n. 20. ) set , non fucatus nitor. » ( Cic. in Bruto,

^ « Sed me hactenns cedentem nemo n. 36. )

loseqnatur ultra. Do tempori , ne crassa « Demosthenes , Ilyperides, Lycurgus,

togn ait , noa serica ; ne intonsum caput , .F-schines , Dinarchns , aliiqae complu-

34 TBAITE DES ETUDES.

relie et sans fard. Ils n'avaient pas tous le même génie ni le même style ; mais ils étaient tous réunis dans le même goût du vrai et du simple , et ce goût dura toujours tant qu'on s'attacha à les imiter. Mais après leur mort le souvenir s'en étant peu à peu obscurci , et enfin entièrement effacé , un nouveau genre d'éloquence plus douce et plus relâchée prit la place de l'ancienne.

Démétrius le Phalérien , qui avait pu voir et entendre Démosthène, suivit une autre route que lui. Il donna entièrement dans le genre orné et fleuri. 11 crut devoir égayer l'éloquence , et la tirer de cet air sombre et austère qui , selon lui , la rendait trop sérieuse. Il y jeta beaucoup plus de pensées, il y répandit des fleurs ; et , pour me servir d'une expression de Quintilien , au lieu de ce vêtement majestueux, mais modeste, qu'elle avait eu sous Démosthène , il lui donna une robe toute brillante et bigarrée de diverses couleurs ' , peu séante à la vérité pour la poussière du barreau , mais plus capable d'attirer les yeux et d'éblouir.

Aussi», comme Cicéron le remarque, plus propre pour des actions de pompe et de cérémonie que pour les combats du barreau, il préférait la douceur à la force , songeait plus à charmer les esprits qu'à les vaincre , se contentait d'y laisser le souvenir agréable d'un discours coulant et harmonieux, sans vouloir, comme Périclès , y laisser aussi des aiguillons perçants , mêlés avec les attraits du plaisir.

Il ne paraît pas , par le portrait que le même Cicéron en fait

res, etsi inter se pares nonfuerunt, ta- tutus quam palsestra. Itaque delectabat

inen snnt omnes in eodein veritatis imi- magis Athenienses , quam inflammabat.

tandae génère Tersati. Quoram f uamdiu Processerat enim in solem et pnlverem ,

mansit imitutio", tamdia genus illud di- non ut e militari tabernaculo , sed ut e

cendi studiumque vixit. Posteaquam, Theophrasti, doctissimi hominis, um-

extinctis Lis , omnis eorum memoria sen- braculis. Hic primus inflexit orationem ,

sim obscurata est et evanuit, alia quae- et eam moUem teneramque reddidit : et

dam dicendi molliora ac remissiora ge- suavis , sicut fuit, videri malnit, quam

nera vigaerunt. » ( Idem , de Orat. lib. 2, gravis , sed suavitate ea qua perfunderet

n . 94 , 95, ) animos , non qua perfringeret ; et tantum

1 « Meminerimus versicolorem illam , ut memoriam concinnitatis suœ , non qua Demetrius Phalereus dicebatur nti , ( quemadmodum de Pericle scripsit Eu- ▼estem non bene ad forensem pulverem polis ) cum delectatione aculeos etiam facere. » f Qointil. lib. 10, cap. I.) relinqueret in animis eorum a quibus

2 « Phalereus successit eis senibus esset auditus. » (Cic. in Bruto , n. 37, adolescens; eruditissimusillequidem ho- 38.)

rnm omnium . sed non tam armis insti-

dans un autre endroit' , et par le jugenieut qu'il en porte, qu'il y eût encore rien dans son style d'outré et d'excessif; puisqu'il dit qu'on aurait pu l'estimer et l'approuver % si ou ne l'avait pas comparé avec la force et la majesté du style noble et sublime. Cependant il fut le premier ^ qui fit dégénérer l'éloquence ^ ; et peut-être que les déclamations , dont l'usage fut introduit de son temps dans les écoles , si lui-même n'en fut pas l'inventeur, contribuèrent beaucoup à cette funeste décadence, comme il est certain qu'ellesje firent aussi dans la suite chez les Romains.

Mais les choses n'en demeurèrent pas dans cet état. Quand l'éloquence , sortie du Pirée^, ©ut commencé à respirer un autre air que celui d'Athènes , elle perdit bientôt cette santé et cet embonpoint qu'elle y avait toujours conservé; et, gâtée par les manières étrangères , elle désapprit en quelque sorte à parler, et devint entièrement méconnaissable. C'est ainsi que, par degrés, du beau et du parfait elle tomba dans le médiocre, et que du médiocre elle se précipita bientôt dans toutes sortes d'excès et de défauts.

J'ai déjà fait observer ailleurs, en parlant de Sénèque, que l'éloquence latine a eu le même sort.

Les mêmes raisons nous doivent peut-être faire craindre pour nous le même malheur ; d'autant plus que ce changement ne s'est introduit chez l'un et l'autre peuple que par le désir excessif qu'on a eu d'ajouter à l'éloquence plus d'ornement et de parure. Car je ne sais par quelle fatalité il est toujours arrivé que le bon goût, dès qu'il est parvenu à un certain point de maturité et de perfection, a presque aussitôt dégénéré, et par des déclins imperceptibles, mais quelquefois assez prompts , est descendu du plus haut comble au plus bas degré. J'excepte pourtant la poésie grecque , qui depuis Homère jusqu'à Théocrite et ses contemporains , c'est-à-dire pendant six ou sept siècles , a toujours conservé en tout genre la même pureté et la même élégance.

' Orat. n. 91 , 96. = « Ut semel e Pirœo eloquentia evecta

^ « Et nisi coram erit comparatas ille est , omnes peragravit insulas , atqae ita

fortior, per se hic , quem dico , proba- peregrinata tota Asia est, ut se externis

bitur. » (Cic. Orat. n. 95. ) oblineret raoribus : omnemque Ulam sa-

' Quintil. 1. 2, cap. 4. labritatem Atticœ dictionis et quasi sa-

* « Primas inclinasse eloqnentiam di- nitatem perderet , ac loqni pêne dedisce-

tltur. » (Quihtil. lib. 10, cap. I.) ret. » ( Cic in Bruto , n- 51. ^

36 iliAlTE DEb KTIJDES.

Nous pouvons dire, pour la gloire de lanatiou, que, depuis près d'un siècle, le goût, par rapport aux belles-lettres , a été exquis parmi nous , et qu'il Test encore. Mais il est remarquable que ces illustres écrivains qui ont fait tant d'honneur à la France, et dont chacun en son genre peut être considéré comme original , se sont tous fait un devoir de regarder les anciens comme leurs maîtres , et que les ouvrages qui ont eu le plus de réputation parmi nous , et qui , selon toutes les apparences , passeront jusqu'à la postérité la plus reculée , sont tous marqués au coin de la bonne antiquité. Ce doit donc être là aussi notre règle , et nous devons craindre de nous écarter de la perfection à mesure que nous nous écarterons du goût des anciens.

Pour revenir à mon sujet et finir cet article , le modèle le plus sûr que les jeunes gens destinés au barreau puissent se proposer, est, comme je l'ai déjà dit , le style de Démostliène , adouci et orné par celui de Cicéron ; en sorte que les grâces du dernier tempèrent l'austérité de l'autre , et que la précision et la vivacité de Démosthène corrigent la trop grande abondance et la manière d'écrire peut-être un peu trop lâche qu'on a reprochée à Cicéron ' .

Une éloquence plus ornée , telle, par exemple , qu'est celle ai M. Fléchier, ne convient point pour des plaidoyers. Je ne lis jamais le portrait que fait Cicéron d'un orateur de son temps, nonnné Callidius , sans y reconnaître presque en tout les principaux caractères de M. Fléchier ; et la réflexion qu'il y ajoute me paraît convenir extrêmement à la matière que je traite » :

' Dialog. de Orat, n. 18. ductnm. Ac non propria verba rerum,

2 « Sed de M. Callidio dicamus aU- sed pleraque tralata : sic tamen ut ea

quid, qui non fuit orator unus e multis ; non irruisse in alienum locum , sed ini-

potiusintermultos prope singularis fuit : migrasse in suam diceres. Nec vero haec

ita reconditas exqnisitasque sententias soluta , nec diffluentia , sed adstricta nu-

mollis et pellucens vestiebat oratio. meris , non aperte nec eodem modo sem-

Nibil tam tenerum quam illius couipre- per , sed varie dissimulanterque con-

hensio verborum : nibil tam flexibile : clusis. Erant autem et verborum et sen-

:uUiil quod magis ipsius arbitrio fingere- tentiarum luniina.... quibns tanquam

tiir, ut nullius oratoris aeque in potestale insignibus in ornntu distiuguebatur om-

literit. Quœ primura ita pura erat , ut nis oratio.... Accedebat ordo rerum ple-

nihilliquidius : ita libère Quebat, ut nus- nus artis, totumque dicendi placidum

quam adhœresceret. Nulium nisi Joco po- et sauum genus. Quod si est optimum

situm.et tanquam in vermiculato em- suaviterdicere, nïUil est quod meiiusboc

blemate , ut aitLucilius, structura ver- quaerendum putes. Sed, quum a uobis

bum videres. Kec vero uUum aut durum, paulo ant»* diclum sit, tria videri esse

tat ÏDsolens, auf huniile, aut in longius quœ orator efficere deberet , ut docert: .

TRAinÊ DES ETUDES. 37

* Ce n'est point, dit-il, un orateur du commun, mais d'un mérite « rare et singulier. Ses pensées sont nobles et exquises , et il « sait les revêtir d'expressions fines et délicates. Il fait du discours <■' tout ce qu'il lui plaît ; il sait lui donner telle forme qu'il veut ; « jamais orateur n'en fut plus maître que lui, et ne le mania avec « tant d'art. Rien de plus pur, rien de plus coulant que sou lan- « gage. Chaque mot est en son lieu, et comme artistement en- « chassé où il doit. Il n'en admet point de dur, d'inusité , de bas, « ou qui puisse déranger le discours. La métaphore chez lui est « fréquente , mais si naturelle qu'elle paraît n'avoir point usurpé « la place d'un autre mot , mais être entrée dans la sienne. Tout n cela est accompagné d'un nombre , d'une cadence , qui a une « merveilleuse variété , et ne montre aucune affectation. Les « plus belles figures y sont employées à propos, et y jettent un « grand éclat. L'ordre et le plan de l'ouvrage sont pleins d'art « et de justesse ; et partout règne un style doux , tranquille , et « d'un goiît exquis. En un mot , si l'éloquence consistait dans « l'agrément , il n'y aurait rien au-dessus de cet orateur. Des « trois parties qui la composent , il a les deux premières dans un « souverain degré , je veux dire celles qui tendent à instruire et « à plaire ; mais la troisième , qui est la plus importante , et qui « consiste à toucher et à émouvoir les esprits , lui manque ab- « solument. »

On ne peut certainement ne pas faire un grand cas d'une éloquence de ce genre : mais de quel prix doit-elle paraître, en comparaison du grand et du sublime qui fait le caractère de celle de Déraosthène ! Cette dernière ressemble à ces beaux et magnifiques bâtiments construits dans le goût de l'ancienne architecture , qui n'admettait que des ornements simples; dont le premier coup d'oeil , et encore bien plus le plan , l'économie , et la distribution des parties , ont quelque chose de grand , de noble et de majestueux , qui frappe et saisit les connaisseurs. L'autre pourrait être comparée à ces maisons bâties dans un goût d'élégance et de délicatesse, où l'art et l'opulence ont amassé

at delectaret , ut moveret : duo snmme qna permoveret alque incitaret animos, tenait , ut et rem illustraret dissereudo , quam plurimum pollere diximus. jj ( Ci'^ ft animos eorum qui andirent demol- in Bruto , n 274,275,276.) ceret volaptate : «berat tertia illa laus .i. Di.S I.ILU- V. U«

3ft TBAITÉ DES ÉTUDES.

toui ce qu'il y a de plus brillant et de plus riche, où l'or et le marbre se montrent de toutes parts, et où les yeux ne sauraient tomber sur aucun endroit qui ne leur présente quelque chose de l-are et d'exquis.

Il est un troisième genre d'éloquence, encore inférieur, ce me semble , au second , et qui pourrait insensiblement nous conduire à quelque chose de pis : c'est celui où régnent ces jeux d'esprit , ces pensées brillantes , ces espèces de pointes , qui deviennent assez à la mode. Elles sont soutenues , dans quelquesuns de nos écrivains, par la solidité des choses , par la force du raisonnement , par Tordre et la suite du discours , et par une beauté de génie qui leur est naturelle. Mais comme ces dernières qualitéssont rares, il est à craindre que leurs imitateurs ne prennent de leur style que ce qu'il y a de moins estimable, comme firent ceux de Sénèque, qui', n'ayant copié que ses défauts, se trouvèrent autant au-dessous de leur modèle que Sénèque luimême était au-dessous des anciens.

Le barreau a toujours été ennemi de ce style éblouissant et plein d'une affectation vicieuse , et il l'est encore aujourd'hui plus que jamais. Les graves discours de ces judicieux magistrats qui, chaque année, en prescrivant aux avocats les règles de la vraie éloquence, leur en tracent en même temps de parfaits modèles , sont de fortes barrières contre le mauvais goût, et ne contribuent pas peu à perpétuer dans le barreau cette heureuse tradition de bon goût , aussi bien que de bons sentiments , qui s'y conserve depuis si longtemps.

§ VL Courtes réflexions sur la manière de faire des rapports.

Avant que de finir cet article , j'aurais encore à traiter une matière dont plusieurs des jeunes gens qui étudient auront un jour besoin d'être instruits : c'est de marquer le style dont il convient de se servir en faisant un rapport. Cette partie est d'un usage i bien plus fréquent , et a beaucoup plus d'étendue que n'en a au-

' K AuTiabaot aum magis , quatn imi- quantum ille ab antiquis descenderj Abftutar; tantumqueab illo defiuebaut- TQuiittil. lib. lU. cap. I. ^

IBAITÉ DES ÉTUDES. 39

jourd'lîui l'éloquence du barreau, puisqu'elle embrasse tous les emplois delà robe, et qu'elle a lieu danstoutes les cours souveraines ou subalternes , dans toutes les compagnies , dans tous ler. bureaux ettoutes les commissions. Le succès de ces sortes d'actions attire autant de gloire qu'aucun plaidoyer , et il est d'un aussi grand secours pour la défense de la justice et de l'innocence. Je ne puis traiter ici cette matière que très-légèrement , et je ne ferai qu'en indiquer les principes sans les approfondir.

Je sais que chaque compagnie , chaque juridiction a ses usages particuliers pour la manière de rapporter les procès : mais le fond est le même pour toutes , et le style qu'on y emploie doit partout être le même. Il y a une sorte d'éloquence propre à ce genre de discours, qui consiste, si je ne me trompe, à parler avec clarté et avec élégance.

Le but que se propose un rapporteur est d'instruire les juges ses confrères de l'affaire sur laquelle ils ont à prononcer avec lui. 11 est chargé au nom de tous d'en faire l'examen. Il devient dans cette occasion , pour ainsi dire , l'œil de la compagnie. Il lui prête et lui communique ses lumières et ses connaissances. Or , pour le faire avec succès il faut que la distribution méthodique de la matière qu'il entreprend de traiter, et l'ordre qu'il mettra dans les faits et dans les preuves , y répandent une si grande netteté , que tous puissent sans peine et sans effort entendre l'affaire qu'on leur rapporte. Tout doit contribuer à cette clarté , les pensées , les expressions , les tours , et même la manière de prononcer, qui doit être distincte , tranquille , et sans agitation.

J'ai dit qu'à la netteté il fallait joindre quelque agrément , parce que souvent, pour instruire , il faut plaire. Les juges sont hommes comme les autres ; et quoique la vérité et la justice les intéressent par elles-mêmes , il est bon de les y attacher encore plus fortement par quelque attrait et quelque appât. Les affaires , obscures pour l'ordinaire et épineuses , causent de l'ennui et du dégoût, si celui qui fait le rapport n'a soin de l'assaisonner d'un sel fin et délicat , qui , sans chercher à paraître , se fasse sentir, et qui, par une certaine pointe d'agrément et de grâce, réveille et pique l'attention des auditeurs.

40 ' TBAlTÉ DES ETUDES.

Les mouvements , qui font ailleurs la plus grande force de l'éloquence, sont ici absolument interdits. Le rapporteur ne parle pas comme avocat, mais comme juge. En cette qualité il tient quelque chose de la loi , qui , tranquille et paisible , se contente de montrer la règle et le devoir : et comme il lui est commandé d'être lui-même sans passions , il ne lui est pas permis non plus de songer à exciter celles des autres.

Cette manière de s'exprimer, qui n'est soutenue ni par le brillant des pensées et des expressions , ni par la hardiesse des figures , ni par le pathétique des mouvements, mais qui a un air aisé , simple, naturel , est la seule qui convienne aux rapports , et elle n'est^pas si facile qu'on se l'imagine.

J'appliquerais volontiers à l'éloquence du rapporteur ce que Cicéron dit de celle de Scaurus , laquelle n'était pas propre à la vivacité de la plaidoirie, mais convenait extrêmement à la gravité d'un sénateur, qui avait plus de solidité et de dignité que d'éclat et de pompe, et où l'on remarquait, avec une prudence consommée , un fonds merveilleux de bonne foi , qui entraînait la créance. Car ici la réputation d'un juge fait partie de son éloquence, et l'idée qu'on a de sa probité donne beaucoup de poids et d'autorité à son discours. In Scaurl oratîone, sapientis hominis etrecU, gravitas summa et naturalis quxdam inerat auctoritas : non ut causam, sed ut tesiimonium dicere put ares j quumpro reo diceret. Hoc dicendi genus adpatrocinia mediocriter aptum videbatur : ad senatoriam vero sententiam, cujus eratille princeps, vel ?naxime: significabat enim non prudentîam solum, sed, quod maxime rem continebatyfidem^.

Ainsi l'on voit que, pour réussir dans les rapports ,ï\ faut s'attacher à bien étudier le premier genre d'éloquence , qui est le simple , en bien prendre le caractère et le goût, et s'en proposer les plus parfaits modèles : être très-réservé et très-sobre à faire usage du second genre , qui est l'orné et le tempéré ; n'en emprunter que quelques traits et quelques agréments avec une sage circonspection, dans des occasions rares : mais s'interdire trèssévèrement le troisième style , qui est le sublime.

> Brut. n. m et 114.

TBTAITÉ DES ÉTUDES. 41

Ce que Ton pratique au collège, en rhétorique surtout et en philosophie, peut servir beaucoup aux jeunes gens pour les former à la manière de bien faire un rapport. Après qu'on a expliqué une harangue de Cicéron, on lesobliged'en rendre compte, d'en exposer toutes les parties , d'en distinguer les différentes preuves , et d'en marquer le fort ou le faible. De même en philosophie on accoutume les écoiiers , après qu'on a vu avec eux quelques traités, comme de Descartes ou du P. Malebranche , à en faire l'analyse ; à réduire des raisonnements , souvent fort abstraits et fort étendus , à quelque chose de précis et de net ; à mettre les difficultés et les objections dans tout leur jour, et à y joindre les solutions qu'on en apporte. J'ai vu de jeunes conseillers avouer que de tous les exercices du collège c'était celui qui leur avait été le plus utile, et dont ils faisaient le plus d'usage en rapportant des procès.

ARTICLE II

Par quels moyens les jeunes gens peuvent se préparer à la plaidoirie.

Démosthène et Cicéron, étant parvenus à la perfection de l'éloquence , sont fort propres à indiquer aux jeunes gens la route qu'ils doivent tenir pour y arriver aussi. Je vais donc rapporter en abrégé ce que l'histoire nous apprend de leurs premières années , de leur éducation, des différents exercices par lesquels ils se sont préparés à la plaidoirie , et de ce qui a fait leur principal mérite et établi leur réputation. Ainsi ces deux grands orateurs serviront en même temps de modèles et de guides aux jeunes gens. Je ne prétends pas néanmoins qu'ils doivent ou qu'ils puissent les imiter en tout : mais , quand ils ne feraient que les suivre de loin , ils avanceraient beaucoup.

Démosthène.

Démosthène ' , ayant perdu son père dès l'âge de sept ans , et étant tombé entre les mains de tuteurs intéressés et avares ,

' Plat, in vit. Uemosth.

42 TRAITA DKS ÉTUDES.

qui ne songeaient qu'à profiter de son bien, ne fut pas élevé avec autant de soin que le demandait un naturel aussi excellent que le sien; outre que la faiblesse de sa complexion et la délicatesse de sa santé , jointes à l'excessive tendresse d'une mère qui l'aimait uniquement, ne permettaient pas à ses maîtres de le presser beaucoup pour l'étude.

Leur ayant un jour entendu parler d'une cause célèbre qui devait se plaider, et qui faisait beaucoup de bruit dans la ville , il les pressa vivement de vouloir le mener avec eux au barreau, afin qu'il pût assister à cette fameuse plaidoirie. L'orateur, qui s'appelait Callistrate , fut écouté avec une grande attention ; et ayant eu un succès extraordinaire, il fut reconduit chez lui en cérémonie au milieu d'une foule de citoyens illustres qui s'empressaient*à l'envi de lui témoigner leur contentement. Le jeune homme fut extraordinai rement touché des honneurs qu'il vit rendre à l'orateur, et encore plus du souverain pouvoir qu'a l'éloquence sur les esprits , dont elle dispose en maîtresse absolue. Il en sentit lui-même l'effet; et ne pouvant résistera ses charmes , il s'y livra entièrement dès ce jour, et renonça à toute autre étude et à tout autre plaisir.

L'école d'Isocrate», d'où sortirent tant de grands orateurs, était pour lors, à Athènes, la plus renommée. Mais, soit que la sordide avarice des tuteurs de Démosthène ne lui permît pas de profiter des leçons d'un maître qui les faisait payer fort cher » , soit que l'éloquence douce et paisible d'Isocrate ne fût point dès lors de son goût, il étudia sous Isée ^ , dont le caractère était la force et la véhémence. Il trouva pourtant le moyen d'avoir les préceptes de la rhétorique que le premier enseignait. Platon fût, à proprement parler, celui qui contribua le plus à former Démoshène^, et il est aisé de reconnaître dans les écrits du disciple le style noble et sublime du maître.

Le premier essai qu'il fit de son éloquence fut contre ses tu-

I < l80crate8....cuiuseludo, tanquam ' • • S"rao

exequo trojano, innameri principes exie- Promptus. et I«e.. «""«^n'tor.-^

runt. ). ( Cic. de Orat.^tib. 2, n. 94.) , jasjaraudum per "cœ^os i..

^ U.x mines, c'est-à-dirc cinq cents j^j^^^.^^^^ a'c Salanùue propugnatbres

"ni/.* 1 reip. satis manifesto docet praeceptorem

= 916 francs - L. ^ ,iu8Platonemfai58e...(0>'>T.1. 12, c. lo.)

TRVITR DES iItUDES. 43

teurs, qu'il obligea de lui restituer une partie de son bien. Animé par cet heureux succès , il se hasarda de parler devant le peuple. Il y réussit tout à fait mal. Il avait une voix faible, la langue embarrassée, et une fort courte haleine; et cependant ses périodes étaient si longues, qu'il était souvent obligé de les interrompre pour respirer. Il fut donc sifflé de tout l'auditoire , et s'en retourna entièrement découragé , et résolu de renoncer pour toujours à un emploi dont il se croyait incapable. Un de ses auditeurs, qui, au travers de ses défauts , avait aperçu en lui un excellent fonds de génie et -une éloquence assez approchante de celle de Périclès , lui fit reprendre courage par les vives remontrances qu'il lui fit , et par les salutaires avis qu'il lui donna.

Il parut donc une seconde fois devant le peuple , et n'en fut pas mieux reçu. Comme il s'en retournait la tête baissée et plein de confusion, un des plus excellents acteurs de ce temps, qui était son ami, nommé Satyrus, le rencontra; et ayant appris de lui-même la cause de son chagrin, il lui fit entendre que le mal n'était point sans remède , et que tout n'était point si désespéré qu'il le croyait. Il lui demanda seulement de réciter devant lui quelques vers d'Euripide ou de Sophocle ; ce qu'il fit sur-le-champ. Satyrus , les ayant répétés après lui, leur donna tout une autre grâce par le ton , le geste et la vivacité avec lesquels il les prononça, en sorte que Démosthène lui-même les trouva tout différents. Il sentit bien ce qui lui manquait, et il s'appliqua à l'acquérir.

Les efforts qu'il fit pour corriger le défaut naturel qu'il avait dans la langue, et pour se perfectionner dans la prononciation, dont son ami lui avait fait connaître le prix , paraissent presque incroyables , et font bien voir qu'un travail opiniâtre surmonte tout'. Il bégayait à un point qu'il ne pouvait exprimer certaines

• « Orator imitetur illnm , cai sine set dicere , perfecit meditando ul nerao

dnbio snmnia vis discendi conceditur, planius eo locutus pataretur. Deinde

Atheniensem Demosthenem , in qno tan- qaona spiritus ejus esset angustior, tan-

tnm stndium fuisse tantusque labor di- tum continenda anima in dicendo est as-

citar , nt primum impedimenta natarae secutus, ut nna coutinuatione verbocum

diligentiaiadustriaque superaret: qauih- (M quod scripta ejus déclarant) binae

qoeita balbus esset, ntejas-ipsiaa artis, ei contentiones vocis et remissionea con'

cni stnderet, primam litteram non pos- tinerentiir. (^ni etiam ( nt memoriae pro-

lettres, entre autres celle qui commence le nom de l'art qu'il étudiait : et il avait l'haleine si courte , qu'il ne pouvait suffire a prononcer une période entière sans s'arrêter. Il vint à bout de vaincre tous ces obstacles en mettant dans sa bouche de petits cailloux , et prononçant ainsi plusieurs vers de suite à haute voix, sans s'interrompre , et cela même en marchant et en montant par des endroits fort roides et fort escarpés : en sorte que dans la suite nulle lettre ne l'arrêta , et que les plus longues périodes n'épuisaient plus son haleine. Il fit plus » : il allait sur les bords de la mer; et, dans le temps que les flots étaient le plus violemment agités , il y prononçait des harangues pour s'apprivoiser, par le bruit confus des flots, aux émeutes du peuple et aux cris tumultueux des assemblées. Il avait chez lui un grand miroir, qui était son maître pour l'action , et devant lequel il déclamait avant que de parler en public. Il fut bien payé de toutes ses peines , puisque ce fut par ce moyen qu'il porta l'art de déclamer au plus haut degré de perfection où il puisse aller.

Son application à l'étude n'était pas moindre pour tout le reste. Pour être plus éloigné du bruit et moins sujet aux distractions, il se fit faire un cabinet souterrain, qui subsistait encore du temps de Plutarque, où il s'enfermait quelquefois des mois entiers, se faisant raser exprès la moitié de la tête pour se mettre hors d'état de sortir. C'était là qu'à la lueur d'une petite lampe il composait ces harangues admirables , dont ses envieux disaient qu'elles sentaient l'huile , pour marquer qu'elles étaient travaillées avec trop de soin. On voit bien, répliquait-il, que les vôtres ne vous ont pas tant coûté de peines. Il se levait extrêmement matin , et il avait coutume de dire qu'il était bien fâché quand un ouvrier l'avait devancé > dans le travail. On peut juger des efforts

ditam est) conjeclis in os calcnlîs, deret, meditans coosnescehat concio-

summa voce versus maltos uno spirlta num fremitus non expavescere. » (Quimt.

pronuntiare consuescebat :4ieque id coa- lib. 10, cap. 3.)

sistens in loco, sed inambulans atque * « Gui non sont aaditse Demostheni»

adscensu ingrediens arduo. » ( Cic. de vigilise ? qui dolere se aiebat , si quando

Orat. lib. l , n. 260, 261.) opificum antelucana victus esset indus-

' « IVopter quœ idem iUe tantus ama- tria. » ( Cic. Tusc. Quœst. lih 'i , n.

tor secreti Demosthenes , in littore, in 44. ) quod se maxiroo cum sono fluctus illi-

TBAITÉ DES ETUDES. 45

qu'il fit pour se perfectionner en tout genre, par la peine qu'il prit de copier de sa propre main jusqu'à huit fois l'histoire de Thucydide , pour se rendre son style plus familier.

Cicéron.

Cicéron apporta en naissant un excellent naturel , et rien ne lui manqua du côté de l'éducation : en quoi il fut plus heureux que Démosthène. Son père en prit un soin particulier, et n'épargna rien pour cultiver son esprit. Il paraît que le célèbre Crassus, dont il parle si souvent dans ses ouvrages » , voulut bien lui-même régler le plan de ses études , et qu'il lui donna des maîtres capables d'entrer dans ses vues. Ce fut le poète Archias qui jeta dans son esprit encore tendre les premières semences du goût pour la belle littérature», comme Cicéron lui-même nous l'apprend dans l'éloquent discours qu'il fit pour la défense de son maître.

Jamais enfant n'eut plus d'ardeur pour l'étude que celui-ci. Il n y avait alors que des Grecs qui enseignassent la jeunesse ; et ils le faisaient dans leur langue , ce qui est digne de remarque. Plotius fut le premier qui changea cette coutume , et qui fit ses leçons en latin. Il était de Gaule. Son école devint fort célèbre ^. On y courut de toutes parts ; et ceux qui avaient le plus de goût approuvaient fort sa manière. Cicéron brûlait du désir d'entendre un tel maître: mais ceux qui présidaient à son éducation, et qui réglaient ses études , ne le jugèrent pas à propos. C'est que cette manière d'enseigner, inouïe et inusitée jusque-là, parut aux magistrats une nouveauté dangereuse ; et les censeurs , dont Crassus était l'un, firent undécretpour l'interdire, sans eu apporter d'autre raison sinon que cette coutume était contraire à l'usage établi par les ancêtres. Crassus, dans le troisième livre de l'Ora-

' De Orat. lib. 2, n. 2. nobis primum latine docere cœpisse Lu-

' « Quoad longissime potest mens mea cium Plotiam qnemdam : ad qnem quum

respicerespatium prœteriti temporis, et fieret concarsus, quod studiosissimus

pueritiae memoriam recordari ultimam , quisque apud euin exerceretur, dolebain

inde usque repetens, hune video mihi mihi idem non licere. Continebar autem

principem et ad suscipiendam et ad in- doctissimorum bominum auctoritate, qui

grediendam rafionera borum stadiorum existimabant graecis exercitationibus ali

exstitisse. » (Ctc pro Arch. n. I. ) melius ingénia possc. w f Cic epist. apud

3 tt Equidem memoria teneo, pueris Sobt. de clwis Rhetoribus.)

4f) TRAITÉ DES ÉTUDES.

teur ' , OU plutôt Cicéron sous son nom, tâche de justifier du mieux qu'il peut ce décret, qui avait fort blessé les personnes sensées; et il laisse entrevoir que ce n'était pas tant la nouvelle méthode en elle-même qui avait été condamnée , que la manière dont les maîtres s'y prenaient. En effet, cette méthode prit enfin le dessus » , et l'on en reconnut l'utilité et les avantages , comme nous l'apprenons de Suétone , qui nous a conservé et la lettre où Cicéron parle de Plotius , et le décret des censeurs , aussi bien que l'arrêt du sénat.

Cicéron cependant faisait de grands progrès sous ses maîtres 3. Aussi avait-il un génie tel que Platon le désire, avide d'apprendre , propre pour toutes les sciences , et qui embrassait tout. La poésie fut une de ses premières passions, et l'on dit qu'il y réussissait assez. Dès ses premières années , il se distingua parmi ceux de son âge d'une manières! marquée, que les parents de ceux qui étudiaient avec lui, sur le récit merveilleux qu'on leur faisait du génie extraordinaire de cet enfant , venaient exprès dans les écoles pour eu être témoins par eux-mêmes , et s'en retournaient charmés de ce qu'ils avaientvu et entendu. Il fallait que ce rare mérite fût accompagné de beaucoup de modestie, puisque ses compagnons étaient les premiers à le faire valoir, et qu'ils lui rendaient des honneurs qui allèrent jusqu'à exciter la jalousie de quelques-uns des parents.

A l'âge de seize ans, qui était le temps où l'on faisait prendre aux jeunes gens la robe virile, les études de Cicéron devinrent plus sérieuses. C'était alors la coutume à Rome qu'à l'âge dont nous parlons, le père, ou le plus proche parent de celui que l'on destinait à la plaidoirie^, allât le présenter à quelqu'un des plus célèbres orateurs du temps , et le mît sous sa protection. Le jeune homme après cela s'attachait à lui d'une manière

' De Orat. 1. 3, n. 93-95. torem qaî principem locam in civitate

^ « Paulatim et ipsa utilis honestaque tenebat. Hune sectari , hune prosequj ,

apparuit : multique eam prœsidii causa hiijns omnibus dictionibus intéresse....

et gloriae appetiverunt. » ( Suetow. .\tque hercule sub ejnsmodi prœceptioni-

ibid. ) bus juvenis ille de quo loqnimur , orato-

' Plut, in vit. Cicer. rum diseipulus , fori auditor , seetator

4 « Ergo apud majores nostros juvenis judieiorum, cruditus et assuefactus alie-

ille , qui foro et eloquentiae parabatur, nis experimentis.... solus statim et unus

imbutus jam domestica disciplina, rc- cuicumque causne par erat » { Dial. de

ferlus lionestis studiis , deducebatur a Ora/. n. 3i. )

pRtre , vel a propinqnis , ad eum ora-

particulière , allait régulièrement l'entendre quand il plaidait , le consultait sur ses études , et ne faisait rien sans prendre ses avis. Accoutumé ainsi de bonne heure à respirer l'air du barreau, qui est la meilleure école pour un jeune avocat, devenu le disciple des plus grands maîtres, et formé sur les plus parfaits modèles, il était bientôt en état de les imiter. Cicéron nous apprend lui-même qu'il suivit cette route », et qu'il se rendit l'auditeur assidu de ce qu'il y avait à Rome de plus habiles avocats. 11 donnait dès lors chaque jour un temps considérable à la lecture et à la composition : et il y a bien de l'apparence que ce qu'il fait dire à Crassus dans ses livres de l'Orateur » était ce qu'il avait luimême pratiqué dans sa jeunesse; savoir, de traduire en latin les plus belles harangues des orateurs grecs. aQn de mieux prendre leur style et leur génie.

Il ne se renferma pas dans la seule étude de l'éloquence ^ : celle du droit lui parut une des plus nécessaires, et il y donna une singulière application. Il apprit aussi à fond la philosophie dans toutes ses parties; et il témoigne 4, en plusieurs endroits de ses ouvrages, que cette étude lui servit infiniment plus pour devenir orateur, que celle de la rhétorique ^. Il eut pour maîtres en ce genre tout ce qu'il y avait alors de plus savants hommes.

Cicéron ne commença à plaider qu'à l'âge environ de vingti\ ans. Les troubles de la république l'avaient empêché de le taire plus tôt. Ses premiers essais furent des coups de maître 6, et ils lui acquirent d'abord une réputation qui égala presque celle 'if's plus anciens avocats. Son plaidoyer pour Roscius d'Amét ie , et surtout l'endroit de ce discours qui regarde le supplice des pnrricides, eut un succès extraordinaire , et lui attira de grands applaudissements : d'autant plus que personne n'avait osé se

• n Reliquos fréquenter audiens accer- spatiis exstitisse. » ( Orat. n. 12. ) rimo stiirtio tenebar, quotidieque et scri- 4 Ihid. n. 306 et 309

liens, et le{,'eus , et conimentans , ora- ^ Prima causa publica pro Sexto Ros-

toriistantam exercitationihus contentas cio dicta, tantum commendationis ha-

non erani. » ( Cm. in Druto , n. 3U5. ) huit , ut non ulla esset , qnae non nostro

• De Orat. 11b. I , n. 155. digna patrocinlo videretur. w ( Brut. n. ^ Brut. n. 306. 312.)

• « Ego fateor , me oratorem , si modo « Quantis illa clamoribus adolescentuli sim, aut etiam quicnmqne sim , non ex diximnfi de supplicio parricidarum ? »

;.'j!'ori:m officinis, scJ ex .\ca!!L-i';i;u [ (JrcJ. :>. li)-;. )

charger de cette affaire, à cause du crédit énorme de Clirysogonus, affranclii du dictateur Sylla, qui était alors tout-puissant dans la république.

Cette joie si sensible d'une réputation naissante fut troublée par l'inquiétude que lui causa sa santé'. Il était d'une complexion fort délicate. Le travail du barreau , jcicî à sa manière d'écrire et de prononcer , fort vive et fort véhémente , fit craindre qu'il n'y succombât : et tous ses amis , aussi bien que les médecins, le condamnaient au silence et à la retraite. C'eût été pour lui une espèce de mort, que de renoncer absolument à la douce espérance d'une gloire aussi flatteuse que celle que lui^ offrait le barreau. Il crut qu'il suffirait de modérer un peu la véhémence de son style et de sa prononciation, et qu'un voyage pourrait rétablir sa santé. Il partit donc pour l'Asie. Quelquesuns ont cru qu'une raison de politique rendit cette absence nécessaire , pour éviter les suites du ressentiment de Chrysogonus.

Il passa par Athènes, et s'y arrêta plus de six mois *. Plein d*ardeur comme il était pour l'étude , on juge aisément à quoi il employa ce temps dans une ville qui était encore alors regardée comme le siège et le domicile de la plus fine littérature et de la plus solide philosophie. D'Athènes il alla en Asie 3, où il consulta avec soin tout ce qu'il y rencontra d'habiles professeurs d'éloquence; et, non content des précieuses richesses qu'il y avait amassées, il passa à Rhodes pour y entendre le célèbre Molon. Déjà fort renommé parmi les avocats de Rome, il ne rougit point de prendre encore ses leçons et de devenir une ^seconde fois son disciple. Il n'eut pas lieu de s'en repentir 4. Cet habile

' « Erat eo tempore in nobis samma rata dicendi gloria discedendum pufa\i.

gracilitas et infirmitas corporis ; pro- Sed quum censerem .remissioue et mo-

cernm et tenue collum : qui habitus et deratione Tocis , et commutato génère

quœ figura non procul abesse patatnr a dicendi , me et periculum vitare posse , et

vitœ periculo, si accedit labor , et la- temperatius dicere ; ea causa milii ;n

tcram magna conteutio. Eoque magis Asiam proficiscendi fuit. » (Cic. in Z/ru/o,

boc eos, quibas eram carus , commove- n. 313 , 314. )

bat, quod omnia sine remissione , sine ' Brut. n. 315.

▼arietate, visammavocis .ettotius cor- ' Ibid. n. 315 et 316.

poris contentione dicebam. Itaque , quum * « Is ( Molo ) dédit operam , si modo

me et amici et medici hortarentur, ut id consequi potuit,ut nimis redundautes

causas agere desisterem , quodvis potias nos et superfluentes juvenili quadam di-

periculum mibi adeundum , quam n spe- cendi imounitate et licentia reprimeret,

maître, le remaniant de nouveau pour ainsi dire, réforma dans son style ce qui y restait de vicieux , et vint à bout d'en retrancher cette al)ondance et cette superfluité excessive, qui, semblable à un fleuve qui se déborde, ne connaissait ni borne nj mesure.

Après deux années d'absence ', Cicéron revint à Rome, nonseulement plus formé qu'auparavant, mais presque entièrement changé. Il avait pris un ton de voix plus doux : son style était devenu plus châtié et moins étendu ; son corps même s'était forlifîé. Il y trouva deux orateurs », qui s'y étaient fait une grande réputation , et qu'il aurait fort désiré d'égaler : savoir , Cotta et Hortensius; mais le dernier surtout, qui était à peu près de son âge, et dont la manière d'écrire avait plus de rapport à la sienne. Ce n'est pas une curiosité inutile aux jeunes gens qui se destinent au barreau , de voir ces deux grands orateurs en venir aux prises comme deux athlètes, et, poussés par une noble émulation, se disputer l'un à l'autre la victoire pendant un grand nombre d'années. Je rapporterai ici une partie de ce que Cicéron en dit.

Rien de ce qui fait les grands ^ orateurs ne manquait à Hortensius , ni du côté de la nature, ni du côté de l'étude. Il avait un génie vif, une ardeur inconcevable pour le travail , une assez grande étendue de science , une mémoire prodigieuse , et une manière de prononcer si accomplie , que les plus fameux acteurs du temps allaient exprès l'entendre, pour se former par son exemple au geste et à la déclamation. Il brilla donc extrêmement dans le barreau, et s'y fit un grand nom.

Mais après son consulat 4, n'ayant plus rien qui piquât son

etqaasi extra ripas diffluentescoerceret. » me imitandî cupiditate incitarent, Cotta

ilbid. n. 316.) et Hortensius... Cum Hortensio mihi ma-

« M. Tullius , quum jam claram me- gis arbitrabar rem esse ; quod et dicendi

raisset inter patronos qui tum eraut no- ardore eram propior, et aetate conjunc-

men... ApoUonio Moloiii , quem Romae tior. » (Ibid. n. 317. )

quoque audierat , Rhodi se rursas for- ^ « Nihil isti , neque a natura , neque

mandum ac Tclut recoquendum dédit. » a doctrina défait.... Erat ingenio pera-

(QiHNTiL. lib. 12, cap. 6.) cri, et studio flagranti, et doctrina exi-

' '( Ita recepi me bienuio post, non mo- mia et memoria singulari. » De Orat. 1.

do exercitatior , sed prope mntatus. Nam 3 , n. 2^.9 , 230. )

et contentiu nimia vocis reciderat, et ♦« Post consulatum... summum illud

quasi deferbuerat oratio , lateribusque suum studium remisit , quo a puero

vires et corporis mediocris liabitus ac-. fuerat incensus : atque in omnium rerum

ces.scrat. » ( Cic. in Bpito , n. 316. ) abundantia volait beatius , ut ipse puta-

' Cl Duo tum excellebant oratores , qui bat , rcmissius certe virere. Primus , et

am:)ition , et désirant mener une vie, comme il le pensait, plus heureuse, ou au moins plus douce , dans l'abondance des grands biens qu'il avait amassés, il commença à se négliger, et il diminua beaucoup de cette ardeur qu'il avait toujours eue pour le travail dès sa plus tendre jeunesse. La première, la seconde, la troisième année , apportèrent dans sa manière de plaider quelque changement, mais presque encore imperceptible, et dont les seuls connaisseurs pouvaient s'apercevoir : comme il arrive à des tableaux dont le vif éclat diminue et s'amortit insensiblement. Ce déchet alla toujours en augmentant à mesure qu'il avançait en âge; et, son feu et sa vivacité l'abandonnant, il devenait tous les jours de plus en plus méconnaissable.

Cicéron cependant ', redoublant ses efforts, avançait à grands pas, et tâchait d'atteindre, et même, s'il se pouvait, de devancer son rival dans cette noble carrière de la gloire, où il est permis aux avocats de disputer la palme à leurs meilleurs amis. Un nouveau genre d'éloquence , également plein d'agrément et de force, qu'il introduisit dans le barreau, attirait sur lui les yeux , et le rendait l'objet de l'admiration publique. Il en fait lui-même un excellent portrait , mais d'une manière fine et délicate, en marquant ce qui manquait aux autres, et laissant par là entrevoir ce qu'on admirait en lui. Je rapporterai l'endroit entier, parce que les jeunes gens y pourront voir toutes les parties qui forment un grand orateur.

« Il n'y avait alors personne ', dit-il , qui eût fait une étude

secundiis annus , et tertius tantum quasi ^ „ Nihii de me dicam; dicam de r;e-

de picturœ veleris colore detraxerat , feris , quorum nemo erat qui videretiir

quantum non quivis unus ex populo, sed exquisitius quam \ulgus liominum stu-

exislimator doctus et intelligens posset duisse litteris, quibus fons perfectae elo

cosnoscere. Longius autem procedens , quentisR continetur : nemo, qui pliiloso-

et in caîteris eloquentiae partions, tum phiam complexus esset, matrem oni

liiixime in ceteritate et continuatione nium hene factotum beneque dictorum :

vciborum adhaerescens , sui dissimWior nemo, qui jus civile didicisset , rem ad

viilebatur fleri quotidie. « {Brut. u. privatas causas , cl ad oiatoris prndcn-

321). ) liam , maxime nncessariam : nemo , qui

' « Nos autem non desistebamus, memoriam rerum romanarum tcneict ,

quum omni génère exercitationis, tum ex qua, si quando opii> esset, aliinferiy

maxime stylo, nostrum illud qund erat locupletissimos testes excitaret :nemo,

augere, quantumcumque erat... Nara qui breviter nrguteque incluso adversa

quum propter assiduitatem in causis et rio, laxaret judicum animos, atque a

industriam , tum propter exquisitius et sevcritate paulisper ad liilaritatcm ri-

!.,inime vuîgareorationis genus , animos sumque traduccrct : nemo, qui dilatare

f.i.iMinum ad me dicendi novitate conver- posset, atque a propria ne dcfinila dis-

u-j.i.n, » f.'lbid n 321.) pulatione hominis ac icmporis ad com-

TRAITE DES ÉTUDft». 51

« particulière des belles-lettres, sans lesquelles il n'y a poiiu « de parfaite éloquence : personne qui eût étudié à fond la phi- « losophie, qui seule enseigne en même temps à bien vivre et à « bien parler : personne qui eût appris le droit civil , connais- ^1 sance absolument nécessaire à l'orateur pour le mettre en état « de bien plaider les causes particulières et de juger sainement « des affaires : personne qui possédât bien l'histoire romaine, ni « qui sût en faire usage dans ses plaidoyers : personne qui , « après avoir pressé vivement son adversaire par la force et la « subtilité des arguments , pût égayer l'esprit des juges et comme « les dérider par des railleries placées à propos : personne qui « connût l'art de tirer une affaire des circonstances particuliè- « res de la cause à une question commune et générale : personne « qui, par de sages digressions, pût quelquefois sortir de son n sujet pour jeter de l'agrément dans sa plaidoirie : personne « enfin qui sût porter les juges tantôt à la colère, tantôt à la « compassion , et leur inspirer tels sentiments qu'il lui plairait, « en quoi pourtant consiste le principal mérite de l'orateur, »

Le grand succès de Cicéron ' réveilla Hortensius de son assoupissement, surtout quand il le vit arrivé au consulat; craignant sans doute que celui qui l'avait égalé par les dignités ne le surpassât par le mérite. Ils plaidèrent encore ensemble pendant douze ans , vivant dans une grande union , pleins d'estime l'un pour l'autre , et chacun mettant son collègue beaucoup au-dessus de lui même. Mais le public donna sans balancer la préférence à Cicéron.

Celui-ci nous aonrend > pourauoi Hortpnsîus fut plus goûté

inunem qu.x'stionem nniversi generis ora- ille anteferret, conjiinclissime versali

lionem Iradiiceret mémo, qui delectandi sumus. « ( Ibid. n. 323. ) ^'patia digredi parumper a causa; nemo, ^ a Si quaeriniHs cur adolescens magis

qui ad iracundiam magnopere judicem : flornerit dicendo , quam senior Horten-

nemo ,qni ad fletum posset adducere : ne- sius , causas reperiemus verissimas duas.

mo , qui -nnimum ejus ( quod unum est Primum , quod genus erat oratioiiis asia-

oraforis maxime proprium ), quocumqne ticum , ndolescentiae magis concessuiii ,

res postniaret impellcret. » {Bnit. n. quam senectuti... Itaque Hortensias lioc

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