TROISIÈME ÉTABLISSEMENT
Repas publics.
Lycurgue, voulant encore faire plus vivement la guerre à la mollesse et au luxe , et achever de déraciner l'amour des richesses , fit un troisième établissement : ce fut celui des repas. Pour ca écarter toute somptuosité et toute magnificence, il ordonna que tous les citoyens mangeraient ensemble des mêmes viandes (]ui étaient réglées par la loi , et il leur défendit expressément de manger chez eux en particulier.
Par cet établissement des repas communs , et par cette frugale simplicité de la table, on peut dire qu'il fit changer en quelque
' Cinq cents livrer.
«orte de nature aux richesses , en les mettant hors d'état d'être désirées, d'être volées , et d'enrichir leurs possesseurs * : car il n'y avait plus aucun moyen d'user ni de jouir de son opulence, non pas même d'en faire parade , puisque le pauvre et le riche mangeaient ensemble en même lieu ; et il n'était pas permis de venir se présenter aux salles publiques après avoir pris la précaution de se remplir d'autres nourritures, parce que tous les convives observaient avec grand soin celui qui ne l3uvait et ne mangeait point, et lui reprochaient son intempérance ou sa trop grande délicatesse, qui lui faisaient mépriser ces repas publics.
Les riches furent extrêmement irrités de cette ordonnance ; ot ce fut à cette occasion que, dans une émeute populaire , un jeune homme, nommé Alcandre , creva un œil à Lycurgue d'un coup de bâton. Le peuple, indigné d'un tel outrage , remit le jeune homme entre les mains de Lycurgue , qui sut bien s'en venger : car, par les manières pleines de bonté et de douceur avec lesquelles il le traita , de violent et d'emporté qu'il était il le rendit en assez peu de temps très-modéré et très-sage.
Les tables étaient chacune d'environ quinze personnes; et, pour y être reçu , il fallait être agréé de toute la compagnie. Chacun apportait par mois un boisseau de farine, huit mesures de vin , cinq livres de fromage , deux livres et demie de figues , et quelque peu de leur monnaie pour l'apprêt et l'assaisonnement des vivres. On était obligé de se trouver au repas public; et, longtemps après , le roi Agis , au retour d'une expédition glorieuse , ayant voulu s'en dispenser pour manger avec la reine sif femme , fut réprimandé et puni.
Les enfants même se trouvaient à ces repas ; et on les y menait comme à une école de sagesse et de tempérance. Là ils entendaient de graves discours sur le gouvernement , et ne voyaient rien qui ne les ^instruisît. La conversation s'égayait souvent par des railleries fines et spirituelles , mais qui n'étaient jamais basses ni choquantes; et, dès qu'on s'apercevait qu'elles faisaient peine à quelqu'un , on s'arrêtait tout court. On les accoutumait aussi au secret; et quand un jeune homme entrait dans la
^ Tàv TtXoÙTOv a'JUAOV, fiSÂXov 5è S.Z,r\ko^, xal «tiAowov a7retpY«<TaT0.
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salle, le plus vieux lui disait, en lui montrant la porte : Rien de tout ce qui se dit ici ne sort par là.
Le plus exquis de tous leurs mets était ce qu'ils appelaient la sauce noire , et les vieillards la préféraient à tout ce qu'on leur servait sur la table. Denys le tyran ^ , s'étant fait apprêter un pareil mets par un cuisinier de Sparte', n'en jugea pas de même, et ce ragoût lui parut fort fade. Je ne m'en étonne pas , dit celui qui l'avait préparé ; l'assaisonnement y a manqué. El quel assaisonnement ? reprit le tyran. La course , la sueur , la fatigue, la faim , la soif. Car c'est là , ajouta le cuisinier , ce qui assaisonne à Sparte tous nos mets.
A'uires oraonnances.
Lycurgue regardait l'éducation des enfants comme la plus grande et la plus importante affaire d'un législateur. Son grand principe était qu'ils appartenaient encore plus à l'État qu'à leurs pères ; et c'est pour cela qu'il ne laissa pas ceux-ci maîtres de les élever à leur gré, et qu'il voulut que le public s'emparât de leur éducation, afin de les former sur des principes constants et uniformes qui leur inspirassent de bonne heure l'amour de la patrie et de la vertu.
Sitôt qu'un enfant était né , les anciens de chaque tribu le visitaient; et, s'ils le trouvaient bien formé, fort et vigoureux, ils ordonnaient qu'il fût nourri , et lui assignaient une des neuf mille portions pour son héritage. Si au contraire ils le trouvaient mal fait, délicat, faible , et s'ils jugeaient qu'il n'aurait ni force ni santé , ils le condamnaient à périr , et le faisaient exposer.
On accoutumait de bonne heure les enfants à n'être point difficiles ni délicats pour lemanger ; à n'avoir point peur dans les ténèbres ; à ne s'épouvanter pas quand on les laissait seuls ; à ne se pointlivrer à la mauvaise humeur ni à la criaillerie, ni aux pleurs ^,'
' « Ubi quum tyrannas cœnavisset condiuntar. m (Cic. Tusc. Quœst.]i\),b,
Dionysias, negavit se jure illo nigro, n. 98.)
quod cœnac caput erat , delectatum. 2 stobée et Plutarque racontent ainsi
Tum is qui illa coxerat. Minime mirum, ce fait : ce qui est plus vraisemblable;
inquit; condimentaenim defuerunt. Quae car il ne paraît pas que Denys ait ja-
tandem? inquit ille. Labor in venatu, mais fait le voyage de Sparte, comme
siidor, cursus ab Enrota, famés, sitis. Cicéron le suppose.
Uiâ enim rébus Laced!?monioram epuls 3 Xenopli. de l.aced. V,e^.
à marcher nu-pieds , pour se faire à la fatigue; à coucher durement ; à porter le même hahit en hiver et en été, pour s'endurcir contre le froid et le chaud.
A l'âge de sept ans on les distribuait dans lesclasses, où ils étaient élevés tous ensemble sous la même discipline. Leur éducation « n'était, à proprement parler, qu'un apprentissage d'obéissance, le législateur ayant bien compris que le moyen le plus sûr d'ar voir des citoyens soumis à la loi et aux magistrats , ce qui fait le bon ordre et la félicité d'un État, était d'apprendre aux enfants , dès l'âge le plus tendre, à être parfaitement soumis aux maîtres.
Pendant qu'on était à table , le maître proposait des questions aux jeunes gens. On leur demandait , par exemple : Qui est le plus homme de bien de la ville ? Que dites-vous d'une telle action ? Il fallait que la réponse fût prompte, et accompagnée d'une raison et d'une preuve conçue en peu de mots ; car on les accoutumait de bonne heure au style laconique , c'est-à-dire à un style concis et serré. Lycurgue voulait que la monnaie fût fort pesante et de peu d« valeur; et au contraire que le discours comprît en peu de paroles beaucoup de sens.
Pour ce qui est des lettres , ils n'en apprenaient que pour le besoin. Toutes les sciences étaient bannies de leur pays. Leur étude ne tendait qu'à savoir obéir, à supporter les travaux, et à vaincre dans les combats. Ils avaient pour surintendant de leur éducation un des plus honnêtes hommes de la ville et des plus qualifiés, qui établissait sur chaque troupe des maîtres d'une sagesse et d'une probité généralement reconnues.
Le vol non-seulement n'était point interdit parmi ces jeunes gens, mais leur était commandé : j'entends le vol d'une certaine espèce, lequel, à proprement parler , n'en avait que le nom ; et j'expliquerai dans mes réflexions les raisons et les vues de Lycurgue pour le permettre. Ils se glissaient le plus finement et le plus subtilement qu'ils pouvaient dans les jardins et dans \m salles à manger, pour y dérober des herbes ou de la viande; ei s'ils étaient découverts, on les punissait pour avoir manqué
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d'adresse. On raconte qu*uii d'eux, ayant pris un petit renard , le cacha sous sa robe, iet souffrit, sans jeter un seul cri, qui! lui déchirât le ventre avec les ongles et les dents , jusqu'à ce qu'il tomba mort sur la place- La patience et la fermeté des jeunes Lacédémoniens éclataient surtout dans une fête qu'on célébrait en l'honneur de Diane surnommée Orthia , oh les enfants s sous les yeux de leurs j nrents et en présence de toute la ville , se laissaient fouetter jusqu'au sang sur l'autel de cette inhumaine déesse , et quelque fois même expiraient sous les coups, sans pousser aucun cri, ni même aucun soupir. Et c'étaient leurs pères mêmes > qui , les voyant tout couverts de -sang et de blessures , et près d'expirer les exhortaient à persévérer constamment jusqu'à la fin. Plutarque nous assure qu'il avait vu de ses propres yeux plusieurs enfants perdre la vie à ce cruel jeu 3. De là vient qu'Horace donne l'épithète de fatiente à la ville de Lacédémone ^patlens Lacedsemon ; et qu'un autre auteur fait dire à un homme qui avait souffert trois bons coups de bâton sans se plaindre : Très plaças spartana nobilitate concoxi.
L'occupation la plus ordinaire des Lacédémoniens était la chasse et les différents exercices du corps. Il leur était défendu d'exercer aucun art mécanique. Les Ilotes , qui étaient une espèce d'esclaves, cultivaient leurs terres, et leur en rendaient un certain revenu.
Lycurgue voulait que ses citoyens jouissent d'un grand loisir. W y avait des salles communes où l'on s'assemblait pour la conversation. Quoiqu'elle roulât assez souvent sur des matières gcnves et sérieuses , elle était assaisonnée d'un sel et d'un agrément qui instruisait et corrigeait en divertissant. Ils étaient rarement seuls : ou les accoutumait à vivre comme les abeilles, toujours ensemble , toujours autour de leurs chefs. L'amour de la patrie 4 et du bien commun était leur passion dominante.
• « Spartae pueri ad aram sic verbe- * « Ipsi illos patres adhortantnr, nt
fibns accipiuntur, ut multas e Tisceribus ictas flagellorum fortiter perferant, et
sanguis exeat, nonnunquam etiam, ut laceros ac semianimes rogant, peraeve-
quum ibi essem audiebam, ad necem : rent vulnera praebere Tulneribus. » (Skb,
quorum non modo nemo exclamavit un- de Provid. cap. 4.)
quam, sed ne ingemuit quidera. » [Cic. 3 yb. I, od. 7.
Tusc. QuœH. Uh. 2, n.'.ii.) 4 EtOlîîev TOÙ; 7ïO>f'T7C , JJltxpoD
ii7'2 ■ TRAITE DES ETUDES.
Ils ne croyaient point être à eux, mais à leur pays. Pédarète , n'ayant pas eu l'honneur d'être choisi pour un des trois cents qui avaient un certain rang distingué dans la ville, s'en retourna chez lui fort content et fort gai, disant qu*il était ravi que Sparte eût trouvé trois cents hommes plus honnêtes gens que lui.
Tout inspirait à Sparte l'amour de la vertu et la haine du vice : les actions des citoyens, leurs conversations, et même les inscriptions publiques. 11 était difficile que des hommes nourris au milieu de tant de préceptes et d'exemples vivants ne devinssent pas vertueux, comme des païens peuvent l'être. Ce fut pour conserver en eux cette heureuse habitude que Lycurgue ne permit pas à toutes sortes de personnes de voyager, de peur qu'elles ne rapportassent des mœurs étrangères et des coutumes licencieuses , qui leur auraient bientôt inspiré du dégoût pour la vie et pour les maximes de Lacédéraone. Il chassa aussi de sa ville tous les étrangers qui n'y venaient pour rien d'utile ni de profitable , et que la curiosité seule y attirait ; craignant que chacun n'y fît entrer avec lui les défauts et les vices de son pays , et persuadé qu'il était plus important et plus nécessaire de fermer les portes des villes aux mœurs corrompues qu'aux malades et aux pestiférés.
A proprement parler, le métier et l'exercice des Lacédémoniens était la guerre. Tout tendait là chez eux; tout respirait les armes. Leur vie était bien plus douce à l'armée qu'à la ville ; et il n'y avait qu'eux au monde à qui la guerre fût un temps de repos et de rafraîchissement , parce qu'alors les liens de cette discipline dure et austère qui régnait à Sparte étaient un peu relâchés, et qu'on leur laissait plus de liberté. Chez eux , la première loi de la guerre et la plus inviolable , comme Démarate le déclara à Xerxès * , était de ne jamais prendre la fuite , quelque supérieure en nombre que pût être l'armée des ^ennemis; de ne jamais quitter son poste; denepointlivrer ses armes; en un mot, de vaincre ou de mourir. De là vient qu'une mère» recomman-
^Tv è^eoTWTaç éauTÛv ûtt' èvOouffta- triv àc7Tr(8a , xat 7rapaxc>.EU0[X£vr, ,
o^toO xai (piXoTifi-iaç , ôXou; etvai t^ç Téxvov ( è?v] ) , ^ xàv, r\ ira Taç.
TcaTpiSo;. ( Pi-uT. de yirtut. mulier. ) On rappor-
• Herod. I. 7. t^i* quelquefois 4ur leurs boucliers ceui
' 'AXXyi TrpoaavaStSoOffa t(^ TratSl l'» avaient été tués.
Hait à son fils, qui partait pour une campagne, de revenir avec son bouclier ou sur son bouclier ; et qu'une autre , apprenant que son fils était mort dans le combat en détendant sa patrie , répondit froidement : Je ne l'avais mis aumonde que pour ccki\ Cette disposition était commune parmi les Lacédémoniens, Après la fameuse bataille de Leuctres, qui leur fut si funeste les pères et les mères de ceux qui étaient morts en combattant se félicitaient les uns les autres , et allaient dans les temples remercier les dieux de ce que leurs enfants avaient fait leur devoir ^ au lieu que les parents de ceux qui avaient survécu à cette défaite étaient inconsolables. A Sparte, ceux qui avaient pris Ir fuite dans un combat étaient diffamés pour toujours. Non-seulement on les excluait de toutes sortes'de charges et d'emplois , des assemblées , des spectacles ; mais c'était encore une honte de leur donner sa fille en mariage ou de recevoir une fille d'eux , et on leur faisait impunément mille outrages en public.
Ils n'allaient au combat qu'après avoir imploré le secours des dieux par des sacrifices et des prières publiques; et pour lors ils marchaient à l'ennemi pleins de confiance, comme étant assurés de la protection divine, et, pour me servir de l'expression dePlutarque , comme si Dieu était présent et combattait avec eux : w;
Quand ils avaient rompu et mis en fuite leurs ennemis , ils ne les poursuivaient qu'autant qu*il le fallait pour s'assurer la victoire ; après quoi ils se retiraient, estimant qu'il n'était ni glorieux ni digne de la Grèce de tailler en pièces des gens qui cèdent et qui se retirent. Et cela ne leur était pas moins utile qu'honorable; car leurs ennemis, sachant que tout ce qui résistait était passé au fil de l'épée , et qu'ils ne pardonnaient qu'aux fuyards , préferaient ordinairement la fuite à la résistance.
Quand les premiers établissements de Lycurgue furent reçus cL confirmés par l'usage , et que la forme de gouvernement qu'il avait établie parut assez forte et assez vigoureuse pour se maintenir d'elle-même et pour se conserver : comme Platon » dit de
' Cic. Tusc. QnTSt. lib. I, n. 102. Plut, philosophe avait lu ce que Moïse dit de
in Vita A^es. Dieu quand il créa le monde : Fidit Deut
•' Ce passage de Platon est dans le cuncta quce fecerat , et erant valde bona.
Ti:i:.--, et donne lieu de croire que ce ( Cen. 1 , 311 ;
Dieu qu'après avoir achevé de créer le monde , il se réjouit lorsqu'il le vit tourner et faire ses premiers mouvements avec tant de justesse et d'harmonie ; ainsi ce sage législateur, charmé de la grandeur et de la beauté de ses lois , sentit un redoublement de plaisir quand il les vit , pour ainsi dire , marcher seules et cheminer si heureusement.
Mais désirant, autant que cela dépendait de la prudence humaine, de les rendre immortelles et immuables, il fit entendre au peuple qu'il lui restait encore un point, le plus important el le plus essentiel de tous , sur lequel il voulait consulter l'oracle d'Apollon ; et , en attendant, il les fit tous jnrer que , jusqu'à ce quMl fût de retour, ils maintiendraient la forme de gouvernement qu'il avait établie. Quand il fut arrivé à Delphes, il consulta le dieu pour savoir si ses lois étaient bonnes et suffisantes pour ren dre les Spartiates heureux et vertueux. Apollon lui répondit qu'il ne manquait rien à ses lois, et que, tant que Sparte les observerait, elle serait la plus glorieuse ville du monde, et jouirait d'une parfaite félicité. Lycurgue envoya cette réponse à Sparte ; et , croyant son ministère consommé , il mourut volontairement à Delphes, en s'abstenantde manger. Il était persuadé que la mort même des grands personnages et des hommes d'État ne doit pas être oisive ni inutile à la république , mais une suite de leur ministère, une de leurs plus importantes actions , et celle qui leur doit faire autant ou plus d'honneur que toutes les autres. Il crut donc qu'en mourant de la sorte il mettait le sceau et le comble à tous les services qu'il avait rendus pendant sa vie à ses concitoyens , puisque sa mort les obligerait à garder toujours ses ordonnances, qu'ils avaient juré d'observer inviolablement jusqu'à son retour.
C'était une chose commune chez les païens de croire qu'on était maître de se donner la mort quand on le voulait.