‹ Traite des etudes. -- (volume 3)Chapitre 51 sur 75 · Partage égal des terres. Or et argent bannis de Sparte · texte numérisé non relu

Partage égal des terres. Or et argent bannis de Sparte

Le dessein .(ue forma Lycurgue de faire un partage égal des terres parmi les citoyens , et de bannir entièrement de Sparte le luxe , l'avarice, les procès, les dissensions, en même temps qu'il en bannirait l'usage de l'or et de l'argent , nous paraîtrait un plan de république sagement imaginé, mais impraticable dans l'exécution , si l'histoire ne nous apprenait que Sparte a subsisté dans cet état pendant plusieurs siècles. Concevons-nous qu'on ait pu persuader à des citoyens , auparavant riches et opulents , de renoncer à tous leurs biens et à tous leurs revenus , de se confondre en tout avec les plus pauvres , de s'assujettir à un régime de vivre très-dur et très-gênant , de s'interdire , en un mot , l'usage de tout ce qui est regardé ailleurs comme faisant la douceur et la félicité de la vie? Voilà pourtant de quoi Lycurgue est venu à bout.

Un tel établissement serait moins merveilleux s'il n'avait subsisté que pendant la vie du législateur ; mais on sait qu'il lui survécut de plusieurs siècles. Xénophon, dans l'éloge qu'il nous n laissé d'Agésilas, et Cicéron, dans l'une de ses harangues, remarquent que Lacédémone était la seule ville du monde qui eût conservé immuablement sa discipline et ses lois pendant

" N6[xoç èTretSr) xuptoç èyévETO âvôpwTcot xûpavvoi vo[;.(ov. \ Vi.tt 6a7'.).£'Jî Ttov àvOpfOTTWV, àXX' oùx Epist. 8.}

un si grand nombre d'années. Soli, dit le dernier en parlant des Lacédémoniens ^ , ^o/o orbeterrarum, septingentos jam annos amplius u?iis moribus etnunquam mutatîs leglbus vivunt ! Je crois bien que du temps de Ciceron l'a discipline de Sparte , aussi bien que sa puissance, était fort affaiblie et diminuée ; mais tous les historiens conviennent qu'elle se maintint danstoute sa vigueur jusqu'au règne d'Agis, sous lequel Lysandre, incapal)le lui-même de se laisser éblouir et corrompre par l'or, remplit sa patrie de luxe et d'amour pour les richesses, en y apportant des sommes immenses d'or et d'argent qui étaient le fruit de ses victoires , et en renversajit par là les lois de Lycurgue. Cet événement, qui fut le commencement de la décadence de Sparte , mérite bien d'être ici rapporté.

Lysandre *, ayantfait un riche butin dans la prise d' Athènes , envoya à Lacédémone tout t*or et l'argent (^u'il avait pris. On tint conseil pour savoir si l'on devait le recevoir ; rare et belle délibération , dont toute l'histoire ne fournit aucun autre exemple ! Les plus sages et les plus sensés des Spartiates, se tenant rigoureusement à la loi, furent d'avis d'écarter delà ville avec horreur et anathème cet or et cet argent^, Comme une peste fatale et une amorce dangereuse de tout mal. D'autres , et ce fut le plus grand nombre , proposèrent un milieu et un tempérament qui fut suivi. L'on ordonna qu'on retiendrait l'or et l'argent , mais que cette monnaie ne serait employée que par le trésor public et n'aurait cours que pour les propres affaires de l'État, et que tout particulier qui s'en trouverait saisi serait mis â mort sur l'heure. Ce fut là une faute essentielle , et qui , avec la ruine des lois de Lycurgue, causa celle de l'État. Ils furent '<, dit Plutarque , assez imprudents et assez aveugles de croire qu'il suflisait de placer comme en sentinelle à la porte des maisons la loi et la crainte du supplice, pour empêcher l'or et l'argent

' Pro Flacco , n. 63. vojxtCTtxa, TÔv ^ô€ov iTzé(Ttr\(ja.v cpuXa-

■^Plut. in Vita Lys. ^ y^^ y^f^^ ^^y vÔjjlov • aOràç ôè xàç ^v-

ÀTiooiouofXTreTaeat tiôcv to apyu- y^^. àvexuXyiXTO'jç xal àTiaOsîç Tipàç

piov xat TÔ Xpy<riov, ôauep x^paç àpyupiov où ôier^pYiaav, iTrigaXôvteç

éTraYWYHiouç. ^ ^i^ ^^Xov, wç aejxvoO 6yi ftvoç xat

^ 01 oe TaTç^ jièv olxiaiç tûv tto- u^vàXou , tou TrXouTeïv auavToçç. ^',Tà)v, OTîw; ou TiopeiTiv etç aura;

37 8 TSAriB DHS EiUDEa.

cryrentrer, pendant qu'ils laissaient le cœur de leurs citoyens ouyerts à l'admiration et au désir des richesses , et qu'ils y introduisaient eux-mêmes une violente passion d'en amasser, en faisant regarder comme une chose grande et honorable de devenir riche.

Mais l'introduction de la monnaie d'or et d'argent ne fut pas la première plaie que les Lacédémoniens firent aux lois de leur législateur : elle fut la suite du violement d'une autre loi encore plus fondamentale. L'ambition fraya le chemin à l'avarice. Le désir des conquêtes entraîna celui des richesses , sans lesquelles on ne pouvait songer à étendre sa domination . Le principal but de Lycurgue , dans l'établissement de ses lois , et surtout de celle qui interdisait l'usage de l'or et de l'argent , était , comme l'ont judicieusement observé Polybe et Plutarque , de réprimer et de refréner l'ambition de ses citoyens, de les mettre hors d'état de faire des conquêtes , et de les forcer en quelque sorte à se renfermer dans l'enceinte étroite de leur pays , sans porter plus loin leurs vues ni leurs prétentions. En effet , le gouvernement qu'il avait établi suffisait pour défendre les frontières de Sparte ; mais il ne suffisait pas pour la rendre maîtresse des autres villes -

Le .dessein de Lycurgue n'avait donc pas été de former des conquérants. Pour en ôter jusqu'à la pensée à ses citoyens, il leur défendit expressément S quoiqu'ils habitassent un pays environné de la mer, de s'exercer à la marine , d'avoir des flottes et de combattre sur mer. Ils furent religieux observateurs de cette défense pendant près de cinq siècles et jusqu'à la défaite de Xerxès. A cette occasion , ils songèrent à s'emparer de l'empire de la mer, pour éloigner un ennemi si redoutable. Mais, s'étant bientôt aperçus que ces commandements éloignés et maritimes corrompaient les mœurs de leurs généraux , ils y renoncèrent sans peine, comme nous l'avons remarqué à l'occasion du roi Pausanias.

Quand Lycurgue ^ avait armé ses citoyens de boucliers et de lances, ce n'avait point été pour les mettre en état de commettre

* 'A7retpY)T0 6è aÙTOÏ; vauxaiç eTvat xal vau|Jiax£Ïv. (.Plot, in Morih. I.aced.) ■^ IMut. in Vita Lycursi.

plus impunément des injustices , mais pour s'en défendre. Il en avait fait un peuple de soldats et de guerriers ' , afin qu'à l'ombre des armes ils vécussent dans la liberté , dans la modération, dans la justice, dans l'union, dans la paix, en se contentant de leur terrain sans usurper celui des autres, et en se persuadant qu'une ville, non plus qu'un particulier, ne peut espérer un bonheur solide et durable que par ia vertu. Des hommes corrompus, dit encore Plutarque' , qui ne voient rien de plus beau que les richesses , et qu'une domination puissante et étendue, peuvent donner la préférence à ces vastes empires qui ont assujetti l'univers par la violence. Mais Lycurgue était convaincu qu'une ville n'avait besoin de rien de tout cela pour être heureuse. Sa politique , qui a fait avec justice l'admiration de tous les siècles, avait pour principal but l'équité, la modération, la liberté, la paix ; et elle était ennemie de l'injustice, de la violence , de l'ambition, de la passion de dominer et d'étendre les bornes de la république de Sparte. Ces sortes de réflexions que Plutarque sème de temps en temps dans ses Vies, et qui en font la plus grande et la plus solide beauté , peuvent contribuer infiniment à donner aux jeunes gens une véritable notion de ce qui fait la solide gloire d'un État réellement heureux , et à les détromper de bonne heure de l'idée qu'on se forme de la vaine grandeur de ces empires qui ont englouti les royaumes , et de ces fameux conquérants qui ne doivent ce qu'ils sont qu'à la violence et à l'usurpation.

3. Excellente éducation de la jeunesse. La longue durée des lois établies par Lycurgue est certainement une chose bien merveilleuse ; mais le moyen qu'il employa pour y réussir n'est pas moins digne d'admiration. Ce moyen fut le soin extraordinaire qu'il prit de faire élever les enfants des Lacédémoniens dans une exacte et sévère discipline. Car , comme le fait remarquer Plutarque, la religion du serment aurait été un faible lien ,

' Où (XTiv TOÙToye AuxoupYV x£- ToOroauvÉTa^sxaic-uvyipixoo-ev, ÔTrto;

çaXaiov t)v tote tcXsicttov i\yo\j[LéYfiv eXôuOéptoi , xal aùxàpxeiç ysvofxevoi

àTToXiTteïv TTiV TtoXtv* àXX' waîiep évô; y.al aoçpovoOvxeç ItzI tcXeïcttov xpovov

àvSpô; p{(p xai TToXeù); oXy]; vopÂil^ajv ôtaxeXâicri, (Piut. in rita lyc.)

E'jôat[xoviav à7r' àçetrjç èYY^vsaÔai ^ Wut. ibid. et in Vita Ages, xai 6(XOvota; zr,i upôc aùnàv. rcpô;

a 80 TBAITE DES ÉTUDES,

si par l'éducation et la nourriture il n'eût imprimé les lois dans leurs mœurs, et ne leur eût fait sucer presque avec le lait l'amour de sa police. Aussi vit-on que ses principales ordonnances se conservèrent pendant plus de cinq cents ans, comme une bonne et forte teinture qui a pénétré jusqu'au fond'. Et Cicéron fait la même remarque , en attribuant le courage et la vertu des Spartiates non pas tant à leur bon naturel qu'à l'excellente éducation qu'on recevait à Sparte : Cujus civitatis spectata ac nobilitata virtuSjTwn solum natura corroborata , verum etiam disci' pllna , putatur ». Ce qui fait voir de quelle importance il est pour un État de veiller à ce que les jeunes gens soient élevés d'une manière propre à leur inspirer l'amour des lois de la patrie.

Le grand principe de Lycurgue , et Aristote le répète en termes formels^, était que, comme les enfants sont à l'État, il faut qu'ils soient élevés par l'État et selon les vues de l'État. C'est pour cela qu'il voulait qu'ils fussent élevés en public et en commun, et non abandonnés au caprice des parents, qui, pour l'ordinaire, par une indulgence molle et aveugle et par une tendresse mal entendue, énervent en même temps et le corps et l'esprit de leurs enfants 4. A Sparte, dès l'âge le plus tendre, on les endurcissait au travail et à la fatigue par les exercices de la chasse et de la course : on les accoutumait à supporter la faim et la soif, le chaud et le froid. Et ce que les mères auront bien de la peine à se persuader, c'est que ces exercices durs et pénibles tendaient à leur procurer une forte et robuste santé capable de soutenir les fatigues de la guerre, à laquelle ils étaient tous destinés, et la leur procuraient en effet.

4. Obéissance. Mais ce qu'il y avait de plus excellent dans l'éducation de Sparte , c'est qu'elle enseignait parfaitement aux jeunes gens à obéir. De là vient que le poète Simonide donne à cette ville une épithète bien magnifique^, qui marque qu'elle

I "QcfTrep Saapïjç àxpaTOu xai \ayy- Polit, lib. 8.)

pôcc xaOaJ^aaévriç. [Pi-ut. in compar. " « Mollis illa educatio , quam indul-

i,,^ - T\T,.^^ c K 1 gentiam vocamus, nervos omneset men-

''^'alTomàco}n. 63. t- et corporis frangit. ., (Q.»x. lib. 1,

^ O-i XP^ voacÇetv aùrôv aOroû ««P- ^^ ^^^ g c'e^t-à-dire

Tiva sivai TÔJv ttoXitcov, aXXa îravxaç ^„,"r„'; ,,•;,;-, «/.c xrfi TrôXttoç. Asï 8e tôv xotvôov xotvr.v r^oiîîaOa» xat Trjv ào-xr^aiv. (.Arist,

dompteuse d'hommes.

seule savait dompter les esprits et rendre les hommes souples et SQumis aux lois » comme les chevaux que Ton forme et que l'on dresse dès leurs plus tendres années. C'est pour cela qu'Agésilas conseilla à Xénophon de faire vwiir ses enfants à Sparte, afin qu'ils y apprissent la plus belle et la plus grande de toutes les sciences * , qui est celle de commander et d'obéir. Il l'avait bien apprise lui-même, et il eu sentait toute l'importance. Plutarque observe qu'il ne parvint pas, comme les autres rois 2, à commander sans avoir auparavant parfaitement appris à obéir ; et que ce fut pour cela que de tous les rois de Lacédémone il fut celui qui sut le mieux s'accorder avec ses sujets 3, ayant ajouté à la grandeur véritablement royale et aux manières nobles qui lui étaient naturelles , un air de bonté, d'humanité, d'affabilité' populaire , qu'il tenait de l'éducation.

Il donna dans la suite le plus mémorable exemple de soumission à la loi et à l'autorité publique , qui soit dans l'histoire; et ce n'est pas sans raison que Xénophon et Plutarque mettect cette action au-dessus de tout ce qu'il a fait de plus glorieux. Après les grandes victoires qu'il avait remportées contre les Perses, toute l'Asie étant déjà émue, et la plupart des provinces prêtes à se révolter , il songeait à aller attaquer le roi de Perse dans le cœur de ses États , et il se préparait à partir pour cette grande expédition. Sur ces entrefaites arrive un courrier qui lui annonce que Sparte est menacée d'une furieuse guerre , et que les éphores le rappellent, et lui ordonnent de venir au secours de sa patrie. Agésilas , sans délibérer un moment , partit en s'écriant : O malheureux Grecs ,plus ennemis de vous-mêmes que les barbares ! Il faut être bien maître de soi , et bien respecter l'autorité publique , pour renoncer avec une si prompte obéissance à toutes les conquêtes qu'il avait déjà faites et aux magnifiques espérances qu'un avenir presque assuré lui présentait.

Les princes , dit Plutarque % font consister ordinairement leur

Maôiri<70[JL£vou; tc3v (jLaOï^ [xdtxtov ap^JL^craTOV aCtôv toT; VKrjXOO'.; r^a-

10 xàX/t(jTov, àpxeaOai xai àp^siv. psorye , xai çûcret yiy£(JLOvixw xal fia*

[ PiuT. in >^ges. § 20. ] ffOixô) 7ipoCTXi:ri<jà[jisvo; (ZTcè vr^i

» A Sparte, les enfants destinés au àYWY^ç TO SY]aOTlxàv xai çtXàvOpcd-

f 1 une étaient dispenses de la severite de -rôv

' 3 A . ■^ « .. „ . , , * Plut, ad Principem indoctuna,

^ Aïo y.7.'. TïQAu Twv ^«(jiXewv eu- ^

'è8li TUAiXÉ DES ETUDES.

grpncleur en ce qu'ils commandent à tous et n'obéissent à personne. Souvent même , dans la crainte qu'une raison trop éclairée ne vienne à les maîtriser, et n'émousse, pour ainsi dire, la pointe et la force d'une auto»ité à laquelle ils ne veulent point mettre de bornes , ils affectent de demeurer dans l'ignorance de leurs devoirs. Qui sera donc, ajoute Plutarque, le maître des rois, qui n'en ont point ? Ce sera la loi , celte reine souveraine des dieux et des hommes, comme l'appelle Pindare : mais une loi non écrite dans les livres, mais gravée dans le cœur ; qui les suivra partout, qui ne les abandonnera jamais , et qui exercera sur leur esprit un doux et souverain empire. Un officier .disait tous les matins au roi des Perses, en l'éveillant : Souvenez-vous, seigneur, d'accomplir les ordonnances d'Orosmade : c'était le législateur des Perses. L'amour du bien public et de la justice en dit autant à un prince bien sensé et bien instruit.

Pour mieux faire connaître le caractère des Lacédémonienset leur parfaite soumission aux lois , je rapporterai ici un endroit* dliérodote *, bien digne d'être remarqué. Xerxès, près d'entrer dans la Grèce , demanda à Démarate , l'un des rois de Sparte , qui s'était réfugié auprès de lui, s'il croyait que les Grecs osassent l'attendre ; et il lui recommanda surtout de lui parler avec sincérité. « Puisque vous me l'ordonnez, lui répondit Démarate, « la vérité va vous parler par ma bouche. Il est vrai que de tout « temps la Grèce a été nourrie dans la pauvreté : mais on a intro- « duit chez elle la vertu , que la sagesse cultive , et que la vi- «< gueur des lois maintient. C'est par l'usage que la Grèce sait « faire de cette vertu qu'elle se défend également des incoinmo- « dites de la pauvreté et du joug de la domination. Mais , pour ne « vous parler que de mes Lacédémoniens , soyez sûr que , nés et « nourris dans la liberté, ils ne prêteront jamais l'oreille à aua cune proposition qui tende à la servitude. Fussent-ils aban- « donnés par tous les autres Grecs, et réduits à une troupe de « mille soldats ou à un nombre encore moindre, ils viendront * au-devant de vous et ne refuseront point le combat. » Le roi,

' t Lib. vu , S 102. ] avec quelques remarques sur une exprès-

'' J'iusérerai à la fin de eet article le sion de ee passage qni n'est peint sans texte grec de ce passage d'Hérodote difficulté.

■ ieudaiit un tel discours, se mit à rire; et, comme il ne pout comprendre que des hommes libres et indépendants, tels on lui dépeignait les Lacédémoniens, qui n'avaient point de Mitres qui pussent les contraindre , fussent capables de s'exser ainsi aux dangers et à la mort, « Ils sont libres » et indé- [)endants de tout homme , reprit Démarate ; mais lisent aua dessus d'eux la loi, qui les domine , et ils la craignent plus que « vous-même n'êtes craint de vos sujets. Or, cette loi leur défend '■ de fuir jamais dans le combat , quelque grand que soit le noni- « bre des ennemis ; et elle leur commande , en demeurant fer- « mes dans leur poste , ou de vaincre ou de mourir. » La chose arriva comme Démarate l'avait prédit. Trois cents Lacédémoniens, ayant à leur tête Léonide, l'un des rois de Sparte, osèrent disputer le passage des Thermopyles à l'armée innombrable des Perses. Enfin, après avoir fait des efforts incroyables de courage , accablés par le nombre plutôt que vaincus , ils périrent tous avec leur chef, excepté un seul qui se sauva à Lacédémone , où il fut traité comme un lâche et comme un traître à la patrie. On éleva, dans la suite , un superbe tombeau dans ce lieu-là même à ces braves défenseurs de la Grèce, avec cette inscription , qui était du poète Simonide» :

""û leïv', àyyeiXov AaxeSac[xovtotç, ôti t^ 8e KeîfieOa , toTç xetvwv Trstôoaevot vo[JLi[AOtç.

uest-à-dire : Passant, va annoncer à Lacédémone que noits sommes morts ici pour obéir à ses saintes lois. Il est bon de 1 lire remarquer aux jeunes gens la simplicité des inscriptions ; i tiques.

Observations critiques sur un passage d* Hérodote.

T'ç 'EXXàÔi TrevÎYi \û.v alei xoxe auvTpoçoç ècm" àps-nri Se ÈTtaxtoç ècri ,

* 'EXcûOepoi Y«P èovce; où Tràvxa vovTa; èv Trj xàÇet, ÈTitxpaTéeiv, ?)

èXcuôepoi elaiv • £7c£(m ydcp crçi ôe- àTroXXvKiGai.

(jTCÔTtqç, v6[JL0ç , TOV UTCOÔ&UxaivoUO'l ■* « Pari animo Lacedaemoûii in Ther-

uoXXc,) ë-ci {làXXov, 9l ol Gol ai- UOteO- mopylis occiderunt , in quos Simonides :

<Tl YÔJV Ta àv èxeïvo: àvtOYn' àvWYet ^'^^^ hospe», Spartse, nos te hic vidisse ja-

Ô£ TtO'^O aiSt , OUX Zta^ çeuyeiV OUÔèv Dum sanctis patria legibas obsequimur. »

iiXr/Jo; àvo;;wv èx i^âxTiç , àXXà (xs- ( Cic Ub. i , Ta». Quatt. n. loi.)

3è4 TUA ri É DÈS ÉTUDES.

àTio Te <jofi-f\!; xoi.xeçty(x,a[i.évri xal v6[xou l^x^pou ' t^ ôtaxpewfxsvy) i?1 'EXÀà;, rriv TE TrevtYiv à7ra(xuv£Tai , xal t:^v Se(T7ro(7Uvr]v '.

Val la traduit ainsi ce passage : Grsecia semper quidem alumna fuit paupertatis , hospes virtutis , quam a .sapientia accivit et a severa disciplina; quam usurpans Grsecia, et paupertatem tuetur , et dominatuui. Henri Estienne, au lieu de paupertatem tuetur , a substitué à la marge paupertatem propulsât; ce qui est conforme au texte grec , tàv ttcv-w àTray-uverai.

Ce passage m'a embarrassé; et certainement il n'est point sans difficulté. 11 semble présenter une contradiction évidente, en disant d'abord que la pauvreté a toujours été en honneur dans la Grèce , et ensuite que la même Grèce rejette et écarte loin d'elle la pauvreté. C'est pourquoi la traduction de Valla me plaisait assez , et en la suivant je trouvais un fort beau sens dans ce passage : « La Grèce , disait Démarate à Xerxès , jusqu'ici a tou- « jours été le domicile de la pauvreté el l'école de la vertu. Ins- « truite par les leçons de ses sages , et soutenue par une rigide « observation de ses lois , elle s'est toujours conservée jusqu'ici « et dans l'amour de la pauvreté et dans l'honneur du comman- « dément, et paifpertatem tuefur ,et dominatum. » Mais, pour donner ce sens au passage d'Hérodote , il fallait changer le texte et supposer qu'il y avait ÈTrap-uvetai au lieu de àTraïAÛvETat , comme apparemment Valla l'avait supposé.

Me trouvant dans cet embarras, je proposai ma difficulté à un ami absent, fort versé dans la connaissance des auteurs grecs et latins , et dont les observations et les conseils m'ont été d'un grand secours dans l'ouvrage que j'ai donné au public. J'insérerai ici sa réponse, qui pourra être utile aux jeunes maîtres , en leur montrant comment il faut s'y prendre pour expliquer des endroits obscurs et difficiles.

Je crois, m'écrit cet ami, avoir rencontré le vrai sens du passage d'Hérodote. J'en donnerai la traduction française , après avoir établi les fondements qui la justifient.

La principale difficulté consiste dans le sens qu'on doit donner

» Hemd. 1. 7, p. 473, edit. ttenr. Stepb. ann. IC02,

TRAITE DES ETUDES. 3ftîi

à àTraïAÛverat. Si l'on y trouve de l'équivoque en le construisant avec TTEvîy.v , cette équivoque est levée par S&amaùrfi^ , que le même verbe gouverne également. Or SzmoaÙYft ne signifie point ici l'honneur du commandement, comme vous le traduisez.

Car, 1" pour soutenir cette version, il faudrait changer àTra- |/,ûvGTai en sTrajAÛvsTai de SOU autorité, et contre la foi des manuscrits et des imprimés , qu'il n'est jamais permis d'abandonner, à moins d'y être forcé par l'évidence du sens que forme le texte.

2° Le caractère propre des Grecs , surtout dans ces premiers temps , était l'amaur de la liberté, de l'indépendance, de l'affranchissement de tout joug, raÙTovojAia , et non pas le désir de la domination, l'ambition du commandement , la gloire des conquêtes.

3° Que l'on nomme , si l'on peut , non un peuple , mais une seule ville sar laquelle les Grecs eussent alors étendu leur em« pire, et sur laquelle ils afleciassent l'honneur du commandement. Démarate se serait donc rendu ridicule de vanter à Xerxès le commandement des Grecs, pendant qu'il ne pouvait montrer un village sur lequel ils l'exerçassent,

4° Quand on accorderait pour un moment que ce Lacédénionien aurait voulu exagérer la jalousie des Grecs pour l'honneur du commandement , capable de leur faire tout sacrifier pour se conserver cette glorieuse possession , jamais il ne se serait servi du mot ^sottoo'jvvî pour exprimer cette pensée. Il lui aurait préféré certainement Tn7£(Aov(a , àpx.ri, ^uvàaTjia , xpa-ro;, et peut-être xoipavîn s'il avait voulu parler comme Homère. Car (î'ecTvooûvYi ne signifie que la domination d'un maître sur ses esclaves , dominatio herilis in servos. C'est un terme odieux , qui emporte l'idée de servitude dans celui qui y est soumis , et qui donne une idée entièrement opposée au génie des Grecs , lesquels dans la suite, quoique leur ambition eût été allumée par leurs grandes victoires sur les Perses , ne pensèrent néanmoins jamais à établir nulle part cet empire despotique : ^ejirodûvnv. Les Athéniens et les Lacédémoniens , qui partagèrent tour à tour l'honneur du commandement, affectèrent dans leurs conquêtes, les premiers d'introduire dans toutes les villes la démocratie , et les autres V aristocratie , et à les animer contre la servitude des

38G TKAlfE DES ETUDES.

Perses par cette image flatteuse de la liberté. Je ne m'arrête point à le prouver, toute l'histoire y est formelle.

5° Ce que Démarate ajoute immédiatement desLacédémoniens, pour prouver par cet exemple particulier sa thèse générale , montre clairement qu'il ne s'agit pas ici d'une, ^sd-co'jv/iv active qu'ils veuillent se conserver sur les autres , mais d'une «ï'etJTroauvr.v passive que Xerxès exigeait d'eux , mais à laquelle jamais les Spartiates ne pourraient se résoudre quand ils seraient abandonnés de tous les Grecs , et qu*ils resteraient seuls livrés à une mort certaine. C'est le but du raisonnement , c'est ce qu'il ne faut pas perdre de vue.

Je ne vois donc pas comment on peut recevoir une traductiotv qui combat en même temps le texte formel de l'original , la propriété des termes , le vrai caractère des peuples , l'évidence des faits , et la suite du raisonnement de celui qui parle.

Voici la traduction que j'ose substituer » :

« Il est vrai que de tout temps la Grèce a été nourrie dans la « pauvreté. Mais on a introduit chez elle la vertu, que la sagesse « cultive , et que la vigueur des lois maintient. C'est par l'usage » que la Grèce sait faire de c«tte vertu , qu'elle se défend égale- « ment des incommodités de la pauvreté et du joug de la dos mination. »

Page 1