Beaux jours de Thèbes
Nul trait de l'histoire ne fait mieux sentir , ce me semble , ce que peut le vrai mérite , et de quelle ressource sont pour un État de grands capitaines , que ce qui arriva à Thèbes dans un assez court es^)ace d'années. Cette ville par elle-même était trèsfaible , et elle venait tout récemment d'être comme réduite en servitude. Lacédémone, au contraire, était depuis longtemps en possession du commandement et maîtrisait toute la Grèce. ^)eux Thébains par leur courage et par leur sagesse abattirent * pouvoir formidable de Sparte, et portèrent leur patrie au plus haut point de gloire. Je ne ferai presque que montrer cet événement , sans entrer dans un grand détail.
Ces deux Thébains furent Pélopidas et Épaminondas , tous deux sortis des plus illustres familles de leur ville. Le premier était né avec de grands biens , qu'il augmenta beaucoup étant devenu seul héritier d'une maison très-riche et très-florissante. Pour l'autre , la pauvreté lui était domestique , et il l'avait reçue comme un héritage de père en fils; mais il se la rendit eiiLoie
Voyez
l'Histoire Ancienne, tome V de noire édition. — L.
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plus familière et plus facile à supporter par l'étude sérieuse qu'il lit de la philosophie , et par le genre de vie simple qu'il suivit toujours d'une manière constante et uniforme. L'un montra l'usage qu'on devait faire des richesses , et l'autre celui qu'on pouvait faire de la pauvreté. Pélopidas faisait part de ses biens à tous ceux qui avaient besoin d'être secourus et qui méritaient de l'être, faisant voir, dit Plutarque, qu'il était le maître et non l'esclave de ses biens. N'ayant pu jamais porter Épaminoudas , son ami , à accepter ses offres et à user de son bien , il apprit de lui à vivre comme pauvre au milieu des richesses. Il faisait à dessein la visite des maisons des pauvres , pour apprendre d'eux à se passer de beaucoup de choses. Il aurait eu honte , disait-il , de dépenser plus pour sa table et pour ses habits que le dernier des Thébains ; et il n'était si sévère contre lui-même que pour être en état de partager son bien avec un plus grand nombre d'honnêtes gens qui en avaient besoin.
Us étaient tous deux également nés pour les grandes choses ; avec cette différence pourtant que Pélopidas s'appliquait davantage à exercer son corps , et Épaminondas à cultiver son esprit. Ils employaient tout leur loisir, l'un aux exercices de la lutte et à la chasse , l'autre à la conversation et à l'étude de la philosophie.
Mais ce que les personnes les plus sensées ont admiré pardessus tout en eux , a été cette amitié et cette union inaltérable qu'ils conservèrent pendant tout le cours de leur vie , quoiqu'ils se trouvassent presque toujours employés ensemble, soit dans le commandement des armées , soit dans le gouvemement de la république : union fondée sur une estime mutuelle de part et d'autre , et encore plus sur l'amour du bien public , qui faisait que chacun d'eux regardait les succès de l'autre comme les siens propres. Cette intelligence et ce bon accord , qualités infiniment rares parmi ceux qui tiennent ensemble le timon de l'État , comme on peut le voir par l'exemple des plus grands hommes d'Athènes , ne peut être que l'effet d'une véritable grandeur d'âme, et d'une vertu solide, qui, ne cherchant ni la gloire, ni les richesses, sources funestes des dissensions et de l'envie , mais le bien et l'agrandissement de la patrie , est bien
au-dessus des petitesses et des faiblesses d'une basse jalousie , pour qui le mérite d'autrui est un tourment.
La première et la plus éclatante preuve que Péiopidas donna de son courage et de sa prudence, fut le dessein hardi qu'il conçut et qu'il exécuta , quoiqu'il fût encore fort jeune, de délivrer sa patrie du joug de la domination des Lacédémoniens, qui par surprise s'étaient emparés de la citadelle de Thèbes. Il sut former en peu de temps une conspiration considérable contre les tyrans. Quoique cette affaire eût été conduite avec tout le secret possible , un moment avant l'exécution un courrier , qui avait fait grande diligence , demanda Archias , chef des tyrans , qui tous ensemble étaient à table et se réjouissaient; et il lui remit entre les mains une lettre qu'il disait être fort prest6e et regarder des affaires sérieuses. En effet, on sut depuis qu'elle marquait un détail circonstancié de tou'ie la conjuration. Archias» , se mettant à rire , A demain donc , dit-il , les affaires sérieuses ; et il mit la lettre sous le coussin sur lequel il était appuyé. Mais il n'y eut point de lendemain pour lui. Il fat tué la nuit même avec tous les tyrans , et la citadelle reprise. On peut dire que le changement qui arriva bientôt après dans les affaires, et que la guerre qui rabaissa l'orgueil de Sparte et qui lui ôta l'empire de la Grèce, furent l'ouvrage de cette seule nuit, dans laquelle Péiopidas, sans prendre ni château ni place, mais avec une petite poignée de gens , délia, pour ainsi dire, et rompit les nœuds de la domination des Lacédémoniens , qui paraissaient ne pouvoir jamais être ni rompus ni déliés.
Il eut part, dans la suite, à toutes les victoires queThèber remporta contre Lacédémone. Après de si grandes et de si heureuses expéditions , toutes les villes de Thessalie appellent Péiopidas contre le tyran qui les opprime. Il marche aussitôt , et leur rend la liberté par sa présence. Les deux princes qui se disputaient la couronne de Macédoine le prennent pour arbitre de leur querelle. Il leur prescrit les conditions de la paix, et exige d'eux des otages pour sûreté de leur parole : tant était grande la renommée de la puissance de Thèbes , et la confiance qu'on
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avait en sa justice! Il va ensuite , en qualité d^ambassadeur, auprès du roi de Perse , et il en est reçu avec les plus grandes marques de distinction et d'estime; et, pendant que les députés des autres républiques s'empressent d'en tirer des avantages particuliers, il n*est occupé que du bien général de la Grèce, et, sans rien demander pour sa patrie , il ne veut que la liberté parfaite de tous les Grecs et leur entière indépendance. Content de l'avoir obtenue , et peu touché des présents magnifiques que le roi lui offre, 11 n'accepte que ceux qui, sans l'enrichir, marquaient simplement la bienveillance du prince et sa faveur.
Tant de belles actions furent terminées parune mort fort glorieuse , à la vérité , mais qui laisse pourtant quelque chose à désirer ; car Pélopidas , poursuivant trop vivement le tyran de Phères , qui fuyait devant lui , et qui s'était retiré dans le bataii' Ion de ses gardes , succomba enfin sous le grand nombre après avoir fait des actions héroïques de courage. Il aurait dû se souvenir que les grands hommes sont redevables de leur vie à leur patrie, et que c'est pour elle seule et non pour eux-mêmes qu'ils doivent mourir.
Pour ce qui regarde Épaminondas , ce n'est point sans raison qu'il a été considéré comme le premier homme de la Grèce ^ Il serait difficile de dire s'il fut plus grand capitaine qu'homme de bien *. H réunissait en lui seul , comme le remarque Diodore de Sicile , toutes les belles qualités des plus fameux généraux , et n'en avait point les vices. Il était également insensible à l'ambition et à l'avarice. Il chercha, non à commander lui-même, mais à procurer le commandement à sa patrie. Les richesses, loin de le tenter, ne purent jamais approcher de lui : il semble qu'il se serait cru déshonoré en devenant riche ; et sa pauvreté l'accompagna jusqu'au tombeau, où il ne put être porté qu'aux dépens du public. Étant né pauvre, il voulut toujours le demeurer ; et jamais son ami Pélopidas ne put vaincre sa résistance. « Je ne rougis « point, lui disait-il, d'une pauvreté qui ne m'a point empêché « de mériter les premiers emplois de la république et le com-
' « Thebannm Epaminondam , haud esset. Nam et imperium non sibi «emper,
scio an summum Tirum Graeciae. » (Ctc. sed patriae qutesivit : et pecuniae adeo
de Orat. lib. 3 , n. 139. ) parcus fuit, ut sumptus funeri defuerit. »
=> t( Fuit incertum, vir melior an dux (J'iST. lib, 6, cap. 8.)
lii. UfcS E'ILD.
là
* mandement de ses armées. Elle ne m'a point fait de honte , et ^ je ne veux pas non plus lui en faire en l'abandonnant. »
Il ne fut pas plus avide de gloire que d'argent '. Jamais il ne Iirigua les premières places ; ce furent les dignités qui ailèreiit le chercher, et elles furent souvent obligées de faire violence à sa modestie. Il s'en acquita toujours de telle sorte , qu'il parut leur faire plus d'honneur que lui-même n'en était honoré.
Sa droiture , sa sincérité , son amour invincible pour la justice , hii attiraient une pleine confiance des citoyens et même des ennemis. On ne pouvait s'empêcher d'aimer et d'admirer en lui un caractère de bonté et de douceur constante que rien n'était capable d'altérer, et qui ne diminuait rien de la haute estime et de la vénération que ses grandes qualités lui attiraient. C'est en ces sortes de vertus que Plutarque fait consister la véritable grandeur d'Épaminondas». Rien, en effet, n'est plus rare que ces qualités dans un pouvoir presque souverain, au milieu des guerres et des victoires , à la tête des grandes affaires ; et il n'y a rien qu'il soit plus nécessaire de bien montrer aux gens de qualité , qui souvent sont tentés d'y substituer l'artifice, la dissimulation , les airs de hauteur et de faste.
L'élévation de ses sentiments lui fit toujours supporter avec douceur et avec patience la jalousie de ses égaux, la mauvaise humeur de ses citoyens, les calomnies de ses ennemis, et l'ingratitude de sa patrie après ses grands services. Il était persuadé que la grandeur d'âme consiste principalement à souffrir ges épreuves sans se troubler ^ , sans se plaindre , sans rien rabattre de son zèle , parce qu'il en est de la patrie comme de ceux qui nous ont donné la vie < , dont nous devons endurer les mauvais traitements avec soumission.
' « Gloriae qaoque non cupidior, quam xot IcpCfÔTTJTl. ( P*'"''' *° f'elop. ) pecuniae : quippe recusanti omnia impe- 3 Jà 8è <7UX0(p(£vT7)[xa xat xr\i TZeîria ingesta sunt; honoresque ita gessit, ^ 'ETtatxSlvtbvSaç i]^zy%s lïpàw; ,
sVudium. jam pW-sophi» doctrina tan- XJ»? T^^ ^ '^Ol« 7?^T''^i àveÇlxa-
ta, ut mirabile . vderetur, nnde tam in- xiav 7t0l0Ufl£V04. (W. »bld.)
•ignis militiœ scientia homini inter litle- * « Ut papentum sœvi^'am, sic patriœ,
ras uato. » (Jost, lib. 6, cap. 8 ) patiendo ac ferendo leniendim e->.-c ■'
' *Hv àXyjeôç [léyaç èyxpaTeia, (^iv. lib. 27, n. 34 J xorl SixaKxrOvQ , xai \^z-\(tko^rf\.t^ ,
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Jamais personne ne sut mieux que lui le métier de la guerre. Il joignait à un courage intrépide une prudence consommée. Et toutes ces vertus ne furent pas moins l'effet de l'excellente éducation qu'il avait reçue que de son heureux naturel. Dès sa plus tendre jeunesse il avait témoigné un goût merveilleux pour l'étude et pour le travail ; en sorte qu'on pourrait s'étonner comment un homme né parmi les lettres , et nourri dans le sein de la philosophie, avait pu acquérir une science si parfaite de Fart militaire.
Voilà ce qui fait les grands hommes , et comment ils se forment ; et l'on ne saurait trop en avertir les jeunes gens destinés à la guerre, aux premières places de l'État, et généralement à quelque emploi que ce soit, dont plusieurs regardent l'étude comme inutile pour eux, et presque déshonorante. Cicéron ' , dans le troisième livre de l'Orateur, fait un long dénombrement des capitaines les plus illustres delà Grèce, qui tous avaient pris grand soin de cultiver leur esprit par l'étude des sciences, et en particulier par celle de la philosophie : Pisistrate , Périclès , Alcibiade; Dion de Syracuse, dont nous parlerons bientôt; ïiraothée, fils de Conon; Agésilas et Épaminondas. C'est un grand malheur quand ceux qui entrent dans les charges et dans le maniement des affaires publiques y entrent , pour me servir des termes de Cicéron, nus et désarmés, c'est-à-dire sans connaissances , sans lumières , et presque sans aucune teinture des sciences qui servent à orner et à embellir l'esprit. Nunc contra pleriquead honores adipiscendos , et ad rempublicam gerendam nudi veniunt atque inermes, niUla cognitlone rerum, nulla scientia ornati '.