‹ Traite des etudes. -- (volume 3)Chapitre 54 sur 75 · DION · texte numérisé non relu

DION

Je ne sais si parmi les vies des hommes illustres que Plutarque

< De Orat. lib. 3, n. 137. 141. > Ibid. a. 136.

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nous a laissées il y en a aucune plus belle et plus curieuse que celle de Dion ; mais il n'y en a point certainement qui marque davantage quel est le prix de la bonne éducation , et de quelle utilité peut être la conversation des gens savants et vertueux. C'est presque l'unique point auquel je m'arrêterai, en faisant quelques réflexions sur les circonstances de la vie de Dion qui y ont le plus de rapport.

PBEMIÈRE BÉFLEXION.

Conversation des gens de lettres et de probité infiniment utile auxprinces.

Dion était frère d' Aristomaque , que le premier Denys avait épousée. Une espèce de hasard , ou plutôt, dit Plutarque, une providence particulière , qui jetait de loin les fondements de la liberté de Syracuse , y avait amené Platon , le plus célèbre des philosophes. Dion devint son ami et son disciple , et profita bien de ses leçons. Car, quoique élevé dans des mœurs basses sous un tyran, quoique accoutumé à une sujétion craintive et servile , quoique nourri dans le faste et les délices, en un mot dans un genre de vie qui fait consister le souverain bien dans la volupté et dans la magnificence , il n'eut pas plutôt entendu les discours de ce philosophe et goûté de cette philosophie qui mène à la vertu , qu'il sentit son âme enflammée d'amour pour elle.

Le second Denys avait succédé à son père dans un âge où, comme le dit Tite-Live d'un autre roi de Syracuse * , à peine était-il capable d'user modérément de sa liberté, loin de pouvoir gouverner avec sagesse. Dès qu'il fut monté sur le trône , le premier soin des courtisans fut de s'emparer de son esprit , et d'obséder ce jeune prince par des flatteries continuelles. Ils ne ^pensaient qu'à lui fournir tous les jours de vains amusements , le tenant toujours occupé à des festins, à des commerces de feni* mes, et à tous les autres plaisirs les plus honteux. Dion, persuadé que tous les vices du jeune Denys ne venaient que de la

» « Puerum , vixdum libertatem , ne- pra-cipitandum in omnia vifia acaepe d!un doiTiinationem, modice laturam. runt. » ( Liv. lib. 24, n. 4.) Laete id ingenium ttitores atque amici ad

niiuvaise éducation qu'il avait eue, chercha à le jeter dans des conversations honnêtes, et à lui faire goûter des discours capables de former les mœurs. Pour cela il l'engagea à faire venir à sa cour Platon. Quelque répugnance qu'eût le philosophe pour ce voyage , dont il n'espérait pas un grand fruit , il ne put résister aux vives sollicitations qu'on lui fit de toutes parts. Tl arriva donc à Syracuse, et y fut reçu avec des marques d'honneur et de distinction extraordinaires.

Platon trouva les plus heureuses dispositions du monde dans le jeune Denys , qui se prêta sans réserve à ses leçons et à ses conseils. Mais comme il avait lui-même infiniment profité des avis et des exemples de Socrate son maître , le plus habile homine qu'ait eu le paganisme pour faire goûter la vérité, il eut soin de manier l'esprit du jeune tyran avec une adresse merveilleuse, évitant de heurter de front ses passions, travaillant à gagner sa confiance par des manières douces et insinuantes , et surtout s'étudiant à lui rendre la vertu aimable , pour la rendre en même temps victorieuse du vice , qui ne retient les hommes dans ses liens qu'à force d'attraits, de douceurs, de plaisirs et de délices qu'il leur présente.

Le changement fut prompt et étonnant. Le jeune prince , plongé jusque-là dans l'oisiveté , dans la mollesse et dans l'ignorance de tous ses devoirs, qui en est une suite inévitable, sortant comme d'un sommeil léthargique , commença à ouvrir les yeux , à entrevoir la beauté de la vertu , à goûter les douceurs et les charmes d'une conversation également solide et agréable, et il se livra avec autant d'empressement au désir d'apprendre et de s'instruire qu'il en avait eu auparavant d'éloignement et d'horreur. La cour, qui est le singe des princes , et qui suit en tout leurs inclinations , entra dans les mêmes sentiments. Toutes les salles du palais, comme autant d'écoles de géométrie, étaient pleines de la poussière dont les géomètres se servent pour tracer leurs figures ; et en très-peu de temps l'étude de la philosophie et des plus hautes sciences devint le goût dominant et général.

Le grand fruit de ces études , par rapport à un prince , n'est pas Feulement de lui remplir l'esprit d'une infinité de connais-

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sinces très-curieuses, très-utiles, et souvent très-nécessaires, mais encore plus de le retirer de l'oisiveté , de l'indolence et dxis vains amusements de la cour; de l'accoutumer à une vie appliquée et sérieuse ; de lui faire naître le désir de s'instruire des devoirs de la royauté, et de connaître ceux qui ont excellé dans l'art de régner; en un mot, de le mettre en état de gouverner par lui-même et de voir tout par ses propres yeux, c'est-à-dire d'être véritablement roi. Mais c'est à quoi s'opposeront toujours les courtisans et les flatteurs , comme cela ne manqua pas d'arriver sous le jeune Denys.

SECONDE BÉFLEXION.

Fiat leurs f peste funeste des cours et ruine des princes.

Ce que dit Cicéron ' de la flatterie par rapport à l'amitié n'est pas moins vrai par rapport à la cour des princes, qu'elle en est le poison le plus mortel : Sic habendum est, nullam in amicitiis pestent esse majorenij quant adulationem '. Il entend par flatteurs ces hommes faux et doubles , d'un esprit souple et pliant , qui, vrais protées, prennent mille formes différentes selon le besoin ; uniquement attentifs à plaire au prince , toujours occupés à étudier ses goûts et ses inclinations , et à lire sur son visage ce qu'il désire ; se faisant une loi de ne lui présenter jamais aucune vérité choquante , de ne le contredire en rien , et de parler toujours le même langage que lui. Les gardes veillent autour du palais des rois , dit un ancien , pour écarter des ennemis moins dangereux que n'est la flatterie. Elle trompe les sentinelles ^ ; elle pénètre non-seulement dans le cabinet , mais dans le cœur du prince , et elle travaille à lui enlever ce qu'il y a de plus précieux et de plus essentiel à son bonheur, c'est-à-dire un esprit sage et équitable, le discernement du vrai et du faux , l'amour de la justice et du bien public.

Il n'est pas étonnaRt 4 qu'un jeune prince comme Denys , qui , j

' Ue Amicit. n. 91. ditnr. i» ( Sykbs. de Regno.)

' ;bid. n. 91-93. * « Vix artibus honestis pudor retinc-

2 « Sola quippe hsec (adulatio) , ne- lur, uedum inter certamina vitioium pn-

quicquam vigilantibus satellitibus impe- dicitia, aut modestia, aut quidquam

rium depraedatur; regumque nobilissi- probi moris servaretnr. » (Tac ^/nnal.

muro partem , animam nimirum, aggre- lib. l4, cap. 15.)

avec le plus excellent naturel et au milieu des meilleurs exemples , aurait eu bien de la peine à se soutenir, ait enfin succombé à une tentation si délicate dans une cour infectée depuis longtemps, où il n'y avait d'émulation que pour le vice, et où il (tait environné d'une troupe de flatteurs qui ne cessaient de le louer et de l'applaudir en tout. Ils commencèrent par jeter un ridicule parfait sur la vie retirée qu'on lui faisait mener y et sur les études auxquelles on l'appliquait, comme s'il s'agissait d'en faire un philosophe. Ils allèrent plus loin, et travaillèrent de concert à lui rendre suspect , et même odieux, le zèle de Dion et de Platon , en les lui représentant comme d'incommodes censeurs et d'impérieux pédagogues ' , qui prenaient sur lui une autorité qui ne convenait ni à son âge ni à son rang. Enfin Dion et Platon , sous différents prétextes et en différents temps , furent éloignés de la cour, qui se trouva de nouveau abandonnée à toutes sortes de désordres et d'excès.

On voit par là combien il est difficile à un prince d'éviter les pièges qui lui sont tendus par la conspiration d'un petit nombre de personnes qui occupent les premières places auprès de lui et les premiers emplois ; qui ont intérêt à se ménager les uns lei autres , à lui cacher une partie de ce qui devrait lui être connu , et a s'accorder sur divers points malgré leurs intérêts différents, leurs jalousies, leurs haines secrètes, pour se rendre seuls les maîtres des affaires, pour borner à eux seuls la confiance du prince, et pour le tenir comme captif dan s l'étroite enceinte dont ils l'ont environné. Claudentes prîncipem senem, et agentcs cinte omnia ne quid sciât'.

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