‹ Traite des etudes. -- (volume 3)Chapitre 65 sur 75 · PREMIER CARACTÈRE · texte numérisé non relu

PREMIER CARACTÈRE

Haine de la royauté.

Plusieurs circonstances et divers motifs concoururent à faire naître cette haine implacable de la royauté et à la fortifier.

1" Le mécontentement et l'aversion que le peuple romain couvait depuis longtemps contre les violences et le gouvernement tyrannique des ïarqtiins éclatèrent enfin à l'occasion de l'outrage fait à Lucrèce , et de la manière funeste dont elle punit sur elle-même le crime du prmce, en se donnant la mort de sa propre main.

2"" Ces dispositions augmentèrent infiniment par la fermeté inouïe avec laquelle le consul Brutus fit en sa présence trancher la tête à ses enfants , pour être entrés dans un complot qui tendait au rétablissement des rois. Le sang de deux fils répandu par un père , avec le saisissement et l'effroi de tous les assistants , fit sentir plus vivement quel étrange malheur c'était que le joug des Tarquins , puisqu'il en fallait acheter l'affranchissement à un si grand prix. Cette exécution sanglante, et la fin tragique de Lucrèce , qui faisaient également horreur à la nature , gravèrent si avant dans tous les esprits l'aversion de la royauté , que même dans les siècles suivants ils n'en purent souffrir jusqu'à l'ombre ; et ils crurent , à l'exemple de leurs ancêtres , devoir sacrifier ce qu'ils avaient de plus cher, et tenter ce qu'il y a de plus extrême pour écarter un mal qu'ils étaient accoutumés , dès la jeunesse , à regarder comme le plus grand et le plus insupportable de tous les maux.

3° En livrant au pillage les biens du roi , en abattant son palais et sa maison de campagne , en consacrant au dieu Mars ses champs près de Rome afin d'en rendre la restitution impossible , en ietant dans le Tibre la moisson de ses terres , ils ache-

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vèrent de rendre la rupture irréconciliable ; et tout le peuple , gui avait pris part à l'insulte et au pillage , comprit qu'il ne pou- .'ait trouver l'impunité que dans une résistance inflexible.

4° L'acharnement opiniâtre des ïarquins à fatiguer les Romains par une longue et rude guerre , et à soulever contre eux tous leurs voisins , les mit dans la nécessité de se défendre sans ménagement. Les attaques réitérées , les fréquentes batailles , la mort d'un de leurs consuls tué dans le combat avec les plus considérables des citoyens , entretinrent et échauffèrent leur animosité, et firent passer en habitude la crainte et la haine de Ja royauté. On peut juger de l'horreur qu'ils en avaient conçue dès le commencement, par la réponse qu'ils firent aux ambassadeurs du roi Porsena , qui sollicitait fortement le rétablissement des Tarquins. TIs déclarèrent ^ qu'ils étaient disposés à ouvrir plutôt leurs portes aux ennemis qu'aux rois, et qu'ils aimeraient mieux perdre leur ville que leur liberté.

5° La loi qui donnait pouvoir de prévenir quiconque tenterait de se rendre maître de la république , et de le tuer avant qu'il fût juridiquement condamné, pourvu qu'après le meurtre on apportât des preuves de l'attantat , semblait armer indifféremment la main de tous les citoyens contre l'ennemi commun, établir tous les particuliers comme également dépositaires de Ja liberté publique , et les rendre responsables de sa conservation.

6" La valeur héroïque d'Horatius Coclès , avec les récompenses et les honneurs extraordinaires qu'il reçut pour avoir arrêté seul sur le pont l'armée auxiliaire des Tarquins ; l'audace intrépide de Scévola, qui punit sa main pour avoir manqué son coup; le courage de Clélieet de ses compagnes ; les triomphes décernés à Publicola et à Marcus son frère à cause des victoires remportées sur les rois; l'éloge funèbre et les honneurs solennels rendus à Brutus comme père de la liberté, et ceux qu'on rendit ensuite à Publicola en reconnaissance de son amour constant pour la république : tous ces objets enflammèrent de plus en plus

* a Ita indaxisse in animam , bostibus bertati erit in iUa urbe finis , idem urbi potius quam i-egibiis portas patefacere ; sit. v (Lrv. Ub. 2, n. 15.) eam esse voluutatem omnium , ut qui li-

le zèle pour la liberté et h haine de la tyrannie, et , en attirant l'admiration de tous les esprits vers ces grands modèles , leur inspirèrent un ardent désir de les imiter.

7° Le serment solennel que fit le peuple sur les autels, en son nom et au nom de toute la postérité , que jamais , sous quelque prétexte que ce pût être , il ne souffrirait qu'on rétablît à Rome la royauté» , fut toujours dans la suite des siècles aussi présent à ce peuple que s'il eût tout récemment secoué le joug d'une servitude également dure et honteuse.

Cette aversion , cimentée par tant de sang et fortifiée par de si puissants motifs , a passé d'âge en âge non-seulement pendant que la république a subsisté, mais sous les empereurs mêmes, et n'a pu s'éteindre qu'avec l'empire. L'entreprise de Manlius ', qui aspirait à la royauté , effaça le souvenir de toutes ses grandes actions, et le fit précipiter impitoyablement du haut de ce roc même qu'il avait sauvé d'entre les mains des ennemis. Rien ne hâta plus la mort de César que le soupçon qu'il avait donné qu'il pensait à se faire déclarer roi. Ses successeurs , outre la puissance tribunitienne , accumulèrent les titres de César, d'Auguste , de grand pontife , de proconsul , d'empereur, de père de la patrie ; mais ni leur ambition , ni la flatterie des peuples , n'osd aller plus loin , ni trancher le mot. Et quoiqu'ils fussent , autant qu'aucun roi de la terre , en possession d'une puissance absolue; quoique quelques-uns même, comme Caligula, Néron, Domitien, Commode , Caracalla , Héliogabale, poussassent l'abus de la souveraineté jusqu'à la plus cruelle tyrannie, aucun ne s'est hasardé à prendre le diadème , parce qu'il était regardé comme la marque d'un titre dont huit ou dix siècles n'avaient pu effacer ce qu'il avait d'odieux; et , ce qui est étrange et paraît presque incroyable , pendant que leur religion impi ; leur permettait de se donner pour des dieux , une politique p us réservée leur défendait de se donner cour des rois.

' « O/naium priaiutn avidum novae dejccerunt : locusqae idem in uno ho-

libertatis popalam , ae postmudum flecti mine et eximise gloriae monimentum et

precibus aut donia regiis posset, jure- pœuie ultimae fait... Ut sciant boraines

iurando adegit (Brutos) , nemiacm ttomae quic et quanta décora fœda capiditas re-

passuros regnare. » (Id. ibid. n. I.) gui , non ingrata solum , sed invisa etiaro

'■' t Damnatumtribuni de saxo Tarpcio rcddidcrit, » (Id. lib. 6, u. 20.) TU. DES CTUD. T. 1*- 2j

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