‹ Traite des etudes. -- (volume 3)Chapitre 66 sur 75 · SECOND CARACTÈRE · texte numérisé non relu

SECOND CARACTÈRE

Amour excessif de la liberté, et application à en étendre les droits.

On sait que le corps entier de !a république romaine était composé de deux ordres , qui avaient chacun leurs magistrats particuliers aussi bien que leurs intérêts différents , et qui furent toujours opposés entre eux. L'un s'appelait le sénat, et il était comme le chef et le conseil de l'État; l'autre était le simple peuple, nommé en Xî^lmplebs ou plèbes, qui était distingué de la noblesse et des familles patriciennes. Ces deux ordres réunis ensemble formaient ce qu'on appelle proprement le peuple romain, populus romamis, dont les assemblées générales se tenaient ou par centuries , et étaient nommées centuriata comitia, et le sénat y était plus puissant; ou par tribus, tributa comitia, et le peuple y dominait davantage.

Ce peuple, à qui les victoires fréquentes et les conquêtes sur ses voisins avaient déjà fort élevé le cœur, prit encore des sentiments plus hauts et conçut plus d'amour pour la liberté, par la part qu'on lui donna à l'autorité et aux affaires publiques , et par les complaisances que le sénat fut obligé d'avoir pour lui dans les premiers temps qui suivirent la révolution.

Rien ne fut plus capable de flatter ce peuple que la promptitude avec laquelle le consul Publicola fit raser dans une nuit sa maison, sur quelques murmures qu'on faisait contre sa situation élevée, et contre la grandeur de l'édifice, que l'on traitait de citadelle.

Le même Publicola , pour ôter au gouvernement consulaire ce qu'il montrait de terrible , et pour le rendre plus populaire et plus doux , fit ôter dans la ville les haches des faisceaux qu'on portait devant les consuls ; et, en se présentant à l'assemblée du peuple, il fitbaisser les faisceaux », comme s'il les lui soumettait et lui faisait hommage de son autorité.

Il augmenta encore extrêmement le pouvoir du peuple et ses

* « Gratnm id mullitudini spectaculum consaliâ majestalem viraque majorera kiit , summissa sibi esse imperii insignia , esse » (I,iv. lib. C, n 7.) WnfsssioiiriiKiuc factam populi quaiu

immunités par la loi qui permettait d'appeler au peuple du jugement des consuls et du sénat ; par celle qui condamnait à mort ceux qui prendraient quelque charge sans la recevoir du peuple ; par la loi qui affraqchissaitdes impôts les pauvres citoyens; par celle qui exemptait de punition corporelle ceux qui désobéiraient aux consuls , et qui réduisait toute la peine de leur désobéissance à une amende pécuniaire.

Il crut aussi, pour affermir davantage l'autorité du peuple, devoir se décharger de la garde et de la dispensation des deniers publics, et en interdire le maniement à ses proches et à ses amis. Il les mit donc en dépôt dans le temple de Saturne; et, eu permettant au peuple de choisir lui-même deux gardes du trésor, il lui donna beaucoup de part à l'administration des finances, qui sont la force d'un État, le nerf de la guerre, et la matière des récompenses.

Le peuple , ayant pris goût pour le gouvernement et pour l'autorité , fut toujours attentif dans la suite à porter plus loin les anciennes bornes ; et Ton ne pouvait le flatter plus agréablement qu'en lui donnant des ouvertures et des prétextes pour étendre ses prérogatives et ses droits.

La plus forte barrière qu'il opposa aux entreprises du sénat et des consuls , et le plus ferme appui de son crédit et de sa liberté, fut l'établissement des tribuns du peuple ^ qui fut une des conditions de sa réunion avec le sénat, et de son retour dans la ville lors de sa retraite sur le mont Sacré. La personne de ses tribuns, qui étaient proprement les hommes du peuple, fut déclarée inviolable et sacrée. On en créa d'abord deux, et ils furent multipliés.dans la suite jusqu'au nombre de dix. L'entrée dans cette charge fut absolument interdite aux patriciens; et, pour les mettre liors d'état d'influer par leur crédit dans l'élection des tribuns , il fut ordonné que tous les magistrats plébéiens seraient nommés dans les assemblées qui se faisaient par tribus », où les sénateurs avaient moins d'autorité. La violence et

!• ' « Agi deiade de concordia cœptum , ' c Volcro', tribnnas plebis, rogatio-

concessamque iu conditiones , ut plebi nem tulit ad populam , ut plebeii ma-

*ai magistratus esseut sacrosancti , qui- gistratus tribntis comitiis fièrent. Haud

busauxilii Latioadversus coofioles esset, parva res , sub titulo prima spccie mi-

ueve cui patrum capere eum magistra- nime atroci , ferebatur ; sed quae patriciis

tara liceret- » {hiy. lib. 2, a. 23.) omaem potcstatem yer clientium suffra-

4Hg tbaite des études.

l'injustice des décemvirs , qui fut roccasion de la seconde retraite du peuple sur le mont Aventin , donna lieu aussi à fortifier de nouveau la puissance des tribuns. Il fut arrêté que les lois portées par le peuple dans les assemblées par tribus obligeraient le peuple romain entier, et par conséquent le sénat comme le reste, ce qui arma les tribuns d'une grande autorité ' : qu'on ne créerait aucune magistrature dont il ne fût permis d'appeler; et l'on donnait pouvoir à tout particulier de tuer impunément quiconque contreviendrait à cette ordonnance : que la personne des tribuns serait de nouveau déclarée plus que jamais sacrée et inviolable. Leur pouvoir en effet allait fort loin, et s'étendait jusque sur les consuls même , qu'ils prétendaient avoir droit de faire mettre en prison, comme ils le déclarèrent publiquement dans une occasion où le sénat eut recours à leur autorité pour réduire à leur devoir des consuls qui refusaient de lui obéir.

Après que le peuple eut ainsi affermi son autorité , il ne cessa de former de nouvelles entreprises que les tribuns , par complaisance ou par zèle , ne manquaient pas de seconder avec chaleur. Il n'y a point d'efforts qu'il ne fît pour s'ouvrir le chemin à toutes les dignités , et surtout au consulat , qui était la première charge de l'État, dans laquelle résidait presque toute l'autorité publique , et qui était réservée aux seuls patriciens. Après de longues et de vives contestations , il y parvint enfin ; et une légère aventure en fit naître l'occasion. Qu'il me soit permis d'en insérer ici le récit, l'un des plus beaux et des plus naturels qui se trouvent dans Tite-Live.

Fabius Ambustus^ avait marié sa fille aînée à Serv. Sul-

gia creandi quos vellent tribunos au- militum , domo sorores Fabiae , quum in-

ferret. » (Liv. ibid. n. 26.) ter se , ut fit , sermonibus tempus tere-

1 « Qua lege tribunitiis rogationibus rent , lictor Snlpicii, quum is de foro se telum acerriraum datum est. « (Id. lib. domum reciperet , forem , ut mos est , 3, n. 55.) virga percuteret. Quum ad id, moris

2 <( Pro coUegio pronunciai t , placera ejus insueta , expavisset minor Fabia , consules seuatui dicto andiei'tes esse : si risui sorori fuit , miranti ignorare id soadversus consensum amplissimi ordinis rorem. Caeterum , is risus stimules parultra tendant , in vincula se duci eos jus- \ia mobili rébus animo muliebri subdisuros. » (Id. lib. 4 , n. 26.) dit : frequentia quoque prosequentinm

3 « M. Fabii Ambusti, potentis viri, rogantiumque numquid vellet , credo filiœ duœ nuptœ, Serv. Sulpicio major, fortunatum matrimonium ei sororis viminor C. Licinio Stoloni erat. . . Forte sum ; suique ipsam malo arbitrio , quo Ita incidit, ut in Serr, Sulpicii. tribuni a proximis quisque minime anteiri vult.

picius, de race patricienne , et la cadette à un jeune homme plébéien , nommé Licinius Stolo. Un jour que celie-ci était allée rendre visite à sa sœur, pendant qu'elles s'entretenaient ensemble, Sul picius , alors tribun des soldats avec la puissance consulaire, revenant chez lui, le premier des licteurs frappa à la porte avec la verge qu'il portait à la main , comme c'était l'ordinaire , et fit grand bruit. La jeune Fabia , pour qui cette coutume était nouvelle, ayant fait paraître quelque frayeur, sa sœur se mit à rire d'une telle simplicité , s' étonnant que cet usage lui fût inconnu. Comme souvent les moindres choses font impression sur les personnes du sexe, cette innocente plaisanterie piqua jusqu'au vif la cadette. La foule des personnes qui accompagnaient le tribun militaire par honneur, et qui lui demandaient ses ordres, lui fit sans doute regarder le sort de son aînée comme beaucoup plus heureux que le sien ; et une secrète jalousie , qui fait qu'on ne peut voir sans peine ses proches audessus de soi , lui fit regretter d'être alliée comme elle l'était. Dans le trouble que cette plaie de son cœur encore toute récente lui causait , son père , l'ayant trouvée plus triste qu'à l'ordinaire , lui en demanda la cause. Mais , comme elle ne pouvait l'avouer sans paraître manquer d'amitié pour sa sœur et de respect pour son mari, elle dissimula quelque temps. Enfin Fabius , par sa douceur et ses caresses , tira d'elle le sujet de son chagrin, et l'obligea à lui avouer qu'elle avait de la peine de se voir engagée par une alliance inégale dans une maison où jamais ne pouvait entrer ni charge ni crédit. Son père la consola, et lui dit de prendre courage, l'assurant que bientôt elle verrait dans sa maison ces mêmes dignités qui lui faisaient trouver sa sœur si heureuse. C'est à quoi, depuis ce moment ^ il travailla de toutes ses forces avec son gendre Licinius. Ayant associé à leur dessein L. Sextius, jeune homme entreprenant, à qui il ne manquait, pour mériter les plus hautes dignités , que

pœnituisse. Confusara eam ex recenti doloris , quod juncla impari esset, nupf a

inorsu animi quum pater forte vidisset, iu domo quam nec hoiios nec gratia in

percunctatus satin salvœ , avertcntera trare posset. Consolans inde filiaiii Ami

causam doloris (quippe nec satis piara bustas , bonam auimum habere jiissit ,

adversus sororcni , nec adinodiim in vi- eosdeiu propediein domi visiirani boa»

rnm honorificnm ) elicuit, coraiter scis- res , quos apud sororem vidcrat. » (Lu.

«litundo , ut fateretur eam esse causam lib. G , u. 34.)

le rang de patricien , ils saisirent Toccasion favorable que !à conjoncture du temps leur présentait ; et , après avoir livré aux patriciens bien des attaques , ils les forcèrent enfin d'admettre les plébéiens au consulat. L. Sextius fut le première qui cet honneur fut accordé.

Depuis cette victoire, rien ne demeura inaccessible au peuple : préture, censure, dictature même et sacerdoce , tout lui fut ouvert, tout lui fut accordé, le sénat jugeant bien qu'après s*être vu forcé de céder pour le consulat » , il ferait d'inutiles efforts pour conserver le reste. C'est ainsi qu'un peuple presque esclave sous les rois, et faible client sous les patriciens, devint par degrés égal à ses patrons , et leur associé dans toutes les dignités de la république.

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