‹ Traite des etudes. -- (volume 3)Chapitre 67 sur 75 · TROISIÈME CARACTÈRE · texte numérisé non relu

TROISIÈME CARACTÈRE

Modération réciproque du sénat et du peuple dans leurs disputes .

Les disputes [entre le peuple et le sénat au sujet des charges publiques durèrent fort longtemps, et furent poussées avec une force et une vivacité qui semblaient ne pouvoir se terminer que par la ruine de l'un des deux partis. Les tribuns du peuple, fort violents pour l'ordinaire et fort emportés , ne cessaient d'animer la multitude par des discours pleins de fiel et d'amertume contre les consuls et le sénat. Au sujet des mariages avec les patriciens, qu'on avait interdits à ceux du'peuple, « Sentez vous » , « leur disaient-ils, dans quel mépris vous vivez? Ils vous ôte- « raient, s'ils le pouvaient , une partie de cette lumière qui vous « éclaire. Ils souffrent avec peine que vous respiriez avec eux un « même air, que vous parliez un même langage, et que vous

' K Senata, qunm in snmmis imperiis taminatam, indignamconnubio haberi?»

id non obtinuissct , minus in praetara ten- (Id., lib. 4 , n. 3 et 4 . )

lente, w (Liv. lib. 8, n. 15.) « Nullius eorum (qui ex plèbe creati

- « Lcqtiid sentitis in quauto con- sint tribuni militum) populum romanum

(cmptu vivatis? Liicis vobis hiijus par- pœnituisse. Consulatum superesse ple-

tcm , si liceat, adimant. Quod spiratis , beiis. Eatn esse arcem libertatis, id co-

quod vocem mittitis , quod formas ho- lumen. Si eo perventum ait, tum popu-

uiinum liabetis, indignantur... Au esse lum romanum vcre exactes ex urbe re*

ulla major aut rasignior contumeliu po- ^et, et stabilem libertatem suam exislk

test , quam partem civitatis , velut con- matoram. w (Id.'lib. 6 , n. 37.)

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« ayez la figure d'homme aussi bien qu'eux. Y a-Ml donc rien « de plus outrageux et de plus infamant que de déclarer une parti lie de la ville indigne de s'allier avec les patriciens , comme « étant souillée et imfpure? Et quant aux dignités, la républi- « que a-t-elle lieu d'être mécontente du service des plébéiens « dans toutes les charges qui leur ont été confiées ? Il ne leur « reste donc plus que le consulat. C'est en ce point désormais « qu'ils doivent faire consister leur salut et leur liberté, et ce « n'est que du jour qu'ils y seront parvenus qu'ils peuvent comp- « ter être devenus libres, et avoir secoué le joug de la servitude a et de la tyrannie. »

Du côté du sénat il n'y avait pas quelquefois moins de violence et d'emportement. Tout ce qu'on accordait au peuple pour affermir sa liberté', ils croyaient que c'était autant de perdu pour eux : et ' , quoiqu'ils reconnussent que leur jeunesse était souvent trop vive et trop échauffée , cependant , s'il fallait que de part ou d'autre on sortît des bornes , ils aimaient mieux voir l'audace poussée trop loin du côté de leurs partisans que de celui de leurs adversaires : tant, dit Tite-Live, il est difficile dans ces sortes de disputes , où l'on croit ne vouloir qu'établir une parfaite égalité entre les deux partis , de tenir la balance dans un équilibre si juste qu'elle ne penche ni de côté ni d'autre, chacun travaillant insensiblement à s'élever pour abaisser son adversaire, et à se rendre formidable pour n'être point soimême en état de le craindre , comme s'il n'y avait point de milieu entre faire et souffrir l'injure.

Cependant , il faut l'avouer à la gloire du peuple romain, cette disposition prochaine , ce semble , à en venir aux dernières extrémités et à éclater par de sanglantes séditions ^ , qui est la

' « Quidquid libertali plebis cavere- dos nltro se efficiunt : et iojuriam a no-

tnf , id patres decedere suis opibns cre- bis repulsam, tanquam aut faccrc aut

debant. » (Lit. lib. 3, n. 55.) pati necesse sit, injunginius aliis. u (Id.

2 « Seniores patmm , at nimis fesoces lib. 3, n. 65.) suos credere juvenes esse , ita malle , si -^ 'c /Eternas esse opes romanas , nisi

;nodas excedendus esset, suis qaam ad- inter semetipsos seditionibus saeviant. Id

versariis saperesse animes. Adeo mo- unum veneuum, eam labera civitatibas

deratio tiieudo} libertatis , dam œquari opuleutis repertam , ut magna imperia

velle simulando ita se qnisqne extollit , xuortalia essent. Uiu siisteutatum id ma-

ut déprimât alium, in difncili est; ca- lum partim patrunt consiliis, partim pa«

*eudo(iue ne uietuaut homines , metuen- tientia plebis. " Ud. lib. 2, ii. 44.)

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source et la cause ordinaire de la ruine des grands empires, fui longtemps arrêtée et comme suspendue, partie par la sagesse des sénateurs, partie par la patience du peuple ; et pendant plus de six cents ans, comme on l'a déjà remarqué, jamais ces disputes domestiques ne dégénérèrent en guerres civiles.

11 se trouvait toujours dans le sénat de ces hommes graves et sages, amateurs zélés du bien public, qui, évitant également les deux excès contraires », ou de trahir les intérêts du sénat pour se rendre agréables au peuple , ou d'aigrir et d'irriter le peuple en se déclarant trop vivement pour le sénat, savaient ramener doucement les esprits à la paix et à Tunion, et, par de prudentes condescendances, prévenir les suites funestes qu'une résistance trop ferme aurait infailliblement attirées. Us représentaient à leurs consuls trop échauffés et trop violents , tel qu'était un Appius », qu'ils ne devaient pas prétendre porter la majesté consulaire au delà des justes bornes que demandait le bien commun de la paix et de la concorde ; que, pendant que les tribuns et les consuls tiraient tout chacun de leur côté , la république ainsi divisée et déchirée demeurait sans force, les deux partis songeant moins à la conserver qu'à s'en rendre maîtres. Ils représentaient aussi aux tribuns ^ qu'il ne serait ni glorieux ni utile pour eux de vouloir établir et accroître leur autorité sur la ruine de celle du sénat, qui était le conseil public; et que l'unique moyen d'affermir la liberté dans Rome, et de maintenir l'égalité entre les citoyens, était de conserver à chaque corps et à chaque ordre ses droits , ses privilèges et sa majesté.

Le peuple , de son côté, montrait quelquefois une modération étonnante , et se piquait d'une générosité dont on aurait de la peine à croire qu'une multitude fût susceptible : témoin ce qui

' « Alios consules , aut per proditio- trabant , nihil relictum esse Tiriura u

nem dignitatis patrura plebi adulatos , medio : distractam laceratamque reni-

aut acerbe tuendo jura ordinis , aspe- publicam magis quorum in manu sit,

riorem domando raultitudinem fecisse. quam ut iucolumis sit , quacri. » (Id. lib.

T. Quintium orationem memorem ma- 2 , n. 57.)

jestatis patrum concordiœque ordinum ^ « Ne ita omnia tribuni potestatis

habuisse. » (Liv. lib. 3 , n. C9.) su;t! implerent, ut nullum publicum con

^ « Ah Api)io pctitur ut tautam con- silium sinerent esse. Ita demum liberam

sularem mnjestatem esse vcllet, quanta civitatemfore , ita œquatas leges , si sua

in coiicordi civitate esse posset. Dum quisque jura ordo , suam majestatem te-

tfibuni consulesqae ad se quisque omnia neat. w (Id. lib. 3 , n. G3).

TUÀITE DES ETUDES. 441

arriva dans une assemblée où les esprits avaient paru plus échauffés que jamais. Le peuple paraissait déterminé à ne point prendre les armes pourrepousser les ennemis qui étaient en campagne , si l'on refusait de l'admettre dans les charges publiques. Le sénat, voyant qu'il fallait céder ou au peuple ou aux ennemis, après s'être inutilement relâché sur ce qui regardait les mariages, crut le devoir faire aussi sur les honneurs ; et , ayant proposé de nommer des tribuns militaires au lieu de consuls , il consentit que les plébéiens fussent admis à cette charge. L'événement montra' qu'après la chaleur et le feu des disputes, lorsque les esprits, tranquilles et rassis , sont en état déjuger sainement des choses , le peuple était tout autre que dans les disputes mêmes. Content de la condescendance qu'avait eue pour lui le sénat , il ne nomma pour tribuns militaires que des patriciens, par une modération, dit Tite-Live , une équité et une grandeur d'âme qui se trouvent rarement , même dans des particuliers. Hanc modestîam y œquitatemque j et altitudinem animi, iibi nunc in vno inveneris, quœ tune populi universi fuit?

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