‹ Traité des études (volume 4)Chapitre 14 sur 64 · TROISIÈME DEVOIR DU PRÉDICATEUR · texte numérisé non relu

TROISIÈME DEVOIR DU PRÉDICATEUR

Toucher et émouvoir par la force du discours ceux à qui il parle. .

Quoiqu*on doive fort estimer un discours qui joint à une graude clarté de la grâce et de Téloquence , cependant il faut avouer que ce qui produit les grands et les merveilleux effets de 1 éloquence n'est ni le genre simple et médiocre , ni le genre orné et fleuri, mais le sublime et le pathétique. Parles deux premiers Torateur vient à bout d'instruire et de plaire; et il peut se contenter de ces deux effets quand il ne s'agit que de vérités spéculatives , qu'il suffît de croire , qui ne demandent que notre consentement , et qui regardent plutôt l'esprit que le cœur, si pourtant il y en a de telles dans la religion. Mais il n'en est pas ainsi quand on propose des vérités de pratique , qui doivent être mises en exécution. Que servirait en effet que l'auditeur fût convaincu de ce qu'on lui dit, et qu'il applaudît à l'éloquence de celui qui parle , s'il n'allait jusqu'à aimer, embrasser, pratiquer les maximes qu'on lui prêche ? Si l'orateur n'arrive à ce troisième degré, il demeure en chemin : il n'a dû songer à instruire et à plaire que pour toucher. C'est en cela que saint Augustin , après Cicéron , fait consister la pleine victoire de l'éloquence. Tout discours qui laisse l'auditeur tranquille, qui ne le remue et ne l'agite point, et qui ne va pas jusqu'<à le troubler, l'abattre, le renverser, et vaincre son opiniâtre résistance, quelque beau qu'il paraisse , n'est point un discours véritablement éloquent. Il s'agit de lui inspirer de l'horreur de ses péchés et de la crainte des jugements de Dieu ; de dissiper le charme séducteur qui l'aveugle , et de le forcer d'ouvrir les yeux ; de lui faire haïr ctî qu'il aimait, et aimer ce qu'il haïssait; de déraciner de son cœur des passions vives , ardentes , enflammées , dont il n'est plus le maître , et qui ont pris sur lui un empire absolu ; en un mot, de Tenlever et de l'arracher à lui-même , à ses désirs , à ses joies , à tout ce qui fait sa vie et son bonheur.

Je sais qu'il n'y a que la grâce toute-puissante de Jésus-Christ qui soit capable de toucher ainsi les cœurs , et d'y faire des changements si merveilleux. Penser autrement, et attendre, en

quelque degré quecesoit, l'efficace de la parole, ou des grâces du discours, ou de la solidité des raisons , ou de la force des mouveraents, ce serait « , selon le langage de saint Paul , anéantir la croix de Jésus-Christ, et lui dérober l'honneur de la conversion du monde, pour l'attribuer à la sagesse humaine. C'est pour cela* que saint Augustin veut que l'orateur chrétien compte beaucoup plus sur la prière que sur ses talents ; et qu'avant que de parler aux hommes, il s'adresse à Dieu , qui peut seul nous inspirer et ce qu'il faut dire, et la manière dont il le faut dire. Mais^ comme on ne laisse pas d'employer les remèdes naturels que prescrit la médecine , quoiqu'on sache que leur effet dépend uniquement de Dieu , à qui il a plu d'y attacher la guérison ordinaire des maladies « sans pourtant s'y astreindre lui-même ; ainsi l'orateur chrétien peut et doit mettre en usage tous les moyens, tous les secours que lui fournit la rhétorique, mais sans y mettre sa confiance , et étant bien persuadé qu'en vain il parlera aux oreilles, si Dieu ne parle aux cœurs.

Or c'est le style sublime et pathétique, ce sont les grandes et vives figures , les passions fortes et véhémentes , qui emportent le consentement et entraînent les cœurs. L'instruction , les raisons 4, ont éclairé et convaincu l'esprit. Les grâces du discours l'ont gagné , et par leur plaisir flatteur ont préparé la voie pour arriver au cœur. Il s'agit d'y entrer et de s'en rendre le maître : c'est ce qui est réservé à la grande et forte éloquence. On peut voir ce qui en a été dit ci-devant dans l'article qui regarde le sublinrie. Je me contenterai de rapporter ici quelques extraits des

> M Misit me Cbristns evangelizare , et tamen adhibentur. . . ita et adja-

Bon in sapientia verbi , at non evacuetur inenta doctrinae tune prosunt animae ad •

crnx Christi. » ( I Cor. I , 17.) hibita per hominem, quam Deus ope-

3 a Noster iste eloquens. . . bsec ae ratur ut pro.sin^, qui potuit Ëvaugeliiim

posse pietate magis orationom, quam dare homini etiam non ab hominibus,

oratomm facultate, non dubitet, at ,neque per hominem. » (S. August. de

orando pro se, ac pro illis quos est al- Doctr, christ, lib. 4, cap. 15 et IG. )

locataras, sit orator, antequamdictor... '< « Oportet igitur eloquentem école-

VA quis facit ut qnod oportet , et quem- siasticum , quando suadet aliquid quod

admodam oportet , dicatar a nobis , nisi agendum est, non solum docere ut ins*

in eujus manu sunt et nos et sermones truat , et delectare ut teneat , veram

nostri?. . . » etiam flectere utvincat. Ipse quippe jam

^ « Sicateoim corporis medicamenta, remanet ad consensionem flectendus elo-

qatehominibosabhominibus adhibentur, quentiae granditate, in quo id non egit

nonnisi eis prosunt , quibus Deus ope- usque ad ejus confessionem demonstrata

ratur salutero, qui et sine illis mederi veritas, adjuncta etiam sna^itate diclio-

potest, quam sine ipso illa non possint, nis. » ( Ibid. cap. 13. )

86 TRAITÉ DBS ÉTUDES.

Pères , qui seront plus instructifs que toutes les réflexions que je pourrais faire sur ce sujet.

Extrait de saint Augustin.

Ce grand saint mit en usage les préceptes de cette éloquence victorieuse^ dans une occasion importante dont il nous a luimême conservé rinstoire <. Ce fut à Hippone, dans le temps qu'il n'était encore que prêtre , et que Tévêque Valère le disait parler à sa place. La fête de saint Léonce , évêque d'Hippone , étant proche , le peuple murmurait de ce qu'on voulait Tempêcher de la célébrer avec les réjouissances ordinaires , c'est-à-dire de faire dans l'église des festins qui dégénéraient en ivrogneries et en débauches. Saint Augustin , sachant le murmure du peuple , commença dès le mercredi, veille de TAscension, à lui parler sur ce sujet à Toccasion de Tévangile du jour, où Ton avait lu ce passage : Ne donnez pas les choses saintes aux chiens , et ne jetez pas vos perles devant les pourceaux *.

Comme ce premier discours avait eu peu d'auditeurs , et dans ce petit nombre beaucoup de contradicteurs , il parla encore du même sujet le jour suivant, fête de l'Ascension, dans une nom* breuse assemblée où l'on avait lu l'évangile des marchands chassés du temple. Il le relut lui-même, et montra combien Jésus- Christ aurait eu plus de zèle pour bannir du temple des festins dissolus, qu'un commerce innocent par lui-même. Il lut encore divers endroits de l'Écriture contre l'ivrognerie. Il accompagna ce discours de ses gémissements, et de toutes les marques de la vive douleur que lui causait sa charité; et, après l'avoir inter-* rompu par quelques prières qu'il fit faire, il recommença à par-* 1er avec toute la véhémence dont il était capable , leur représentant le péril commun des peuples et des prêtres , qui doivent rendre compte de leurs âmes au chef des pasteurs. « Je vous » conjure, leur dit-il, par ses humiliations, ses souffrances, sa « couronne d'épines , sa croix et son sang : ayez du moins pitié (( de nous; et considérez la charité^u vénérable Valère, qui , par (1 tendresse pour vous, m'a chargé du redoutable ministère de » vous annoncer la parole de la vérité. Il vous a témoigné plu*

' a. August epist. 29, ad Alypium. ^ Mnttli. 7, G.

TRAITE DES ETUDFS. 87

« sieurs fuis la joie qu'il avait de ce que fêtais venu ici; mais « c'était dans la vue que je serais le ministre de votre salut, et « noD le témoin de votre perte et de votre damnation. » Saint Augustin ajouta qu'il espérait que ce malheur n'arriverait pas, et que s'ils ne cédaient point à l'autorité de la parole divine qu'il leur avait annoncée , ils céderaient aux châtiments dont il ne pouvait douter que Dieu ne les punît en ce monde, pour ne pas les damner en l'autre. Il dit cela d'une manière si touchante, qu'il tira les larmes des yeux de ses auditeurs , et ne put retenir les siennes. « Ce ne fut point , dit-il , en pleurant sur eux que « je les fis pleurer; mais, pendant que je parlais, leurs larmes « prévinrent les miennes. J'avoue que je ne pus point alors me « retenir. Après que nous eûmes pleuré ensemble , je commençai « à espérer fortement leur correction. »

Le lendemain, qui était le jour du festin *, il apprit que quelques-uns murmuraient encore, et disaient : « De quois'avise-t-on « maintenant.^ Ceux qui ont souffert jusqu'ici cette coutume « n'étaient-ils pas chrétiens ? » Saint Augustin , ne sachant quel ressort faire jouer pour les ébranler >, se trouva fort embarrassé. Il avait pris la résolution de lire à ces obstinés l'endroit du prophète Ézéchiel ^, où il est dit que la sentinelle est déchargée quand elle a annoncé le péril ; et ensuite, de secouer ses vêtements sur le peuple , et de se retirer chez lui. Mais Dieu lui épargna cette douleur, et les murmurateurs ne purent résister plus longtemps à une charité si vive et si éloquente.

La solidité et l'agrément du discours servirent sans doute à préparer ce changement et à ébranler les esprits. Mais ce qui terrassa pour ainsi dire les murmurateurs , et ce qui procura à saint Augustin une pleine victoire, fut le sublime et le pathétique mêlé à ces manières douces et tendres dont nous avons parlé ailleurs . Les deux autres parties peuvent exciter des acclamations 4 : le sublime , le pathétique accablent comme par leur

> « Qaam illuxisset dies, coi solebant vehementias acclametiir, ideo granditer

fauces ventresqae se parare. » putandas est dicere ; boc enim etacumina

' « Qao audito ; qoas majores corn- submissi generis , et ornamenta faciant

movendi eos machinas prœpararem , om- temperati. Grande autem genus plerum-

nino nesciebam. » que pondère sao voces premit, sed la-

•^ Krech. 33, 9. crymas exprimit. » (S. AuotsT. de Doctr.

^ « Non sane, si dicenti crebrius et vhr. lib. 4 , cap. 24. )

88 TKAITÉ DES ETUDES.

poids, et, au lieu d'applaudissements, arrachent des pleurs.

Extrait de saint Cyprien,

I/exlrait que je donne ici est tiré de la belle lettre de ce grand évéque au pape Corneille, au sujet de ceux qui, étant tombés pendant la persécution, demandaient avec fierté d'être rétablis dans Tusage des sacrements sans avoir fait une pénitence convenable , et employaient même pour cela les menaces.

« Si ces pécheurs, dit saint Cyprien , veulent être reçus dans rÉglise, voyons quel sentiment ils ont de la satisfaction qu'ils doivent faire , et quels fruits de pénitence ils apportent. L'f^lise n'est ici fermée à personne : l'évêque ne rejette personne. Nous sommes prêts à recevoir avec patience , avec indulgence et avec douceur tous ceux qui se présentent à nous. Je désire que tous retournent à l'Église . Je désire que tous ceux qui combattaient avec nous se rallient sous les enseignes de Jésus-Christ, et reviennent dans son camp céleste et dans la maison de Dieu son père. Je me relâche dans tout ce que je puis. Je dissimule beaucoup de choses, dans Fardent désir que j'ai de réunir nos frères avec nous. Je n examine pas même , avec toute la sévérité que la piété et la religion chrétienne demanderaient, les offenses qu'on a commises contre Dieu; et je pèche peut-être moi-même, en remettant trop facilement les péchés des autres. J'embrasse avec l'ardeur et avec la tendresse d'une entière charité ceux qui retournent avec des sentiments de pénitence , ceux qui confessent leurs péchés, et en font satisfaction avec humilité et simplicité de cœur. Que s'il y en a qui croient pouvoir rentrer dans l'Église par les menaces et non par les prières, et qui songent à en forcer les portes par la terreur et non pas à se les ouvrir par la satisfaction et par les larmes, qu'ils sachent que l'Église demeure toujours fermée à des personnes de cette sorte, et que le camp invincible de Jésus-Christ , fortifié par la toutepuissance de Dieu , qui en est le protecteur, ne se force point par l'insolence des hommes. Le prêtre du Seigneur, qui suit la règle de l'Évangile et qui garde les préceptes de Jésus-Christ, peut êlretué, mais il ne peut être vaincu. Sacerdos Dei, Knanfjielium

tenens, et Christi prœcepta cusfodiensy occidi pofest , non potesf Vinci, »

Il me semble que cet extrait, qui ne ressent pas moins la douceur paternelle d'un saint évéque que le courage invincible d*un grand mart3nr, peut être proposé comme un^modèle parfait de la plus forte et de la plus sublime éloquence, qui ne le cède eu rien à celle de Démosthène.

Extraits de saine Jean Chrysostome , contre les serments.

Saint Chrysostome , dans ses homélies au peuple d'Antioche , parle souvent avec beaucoup de force contre ceux qui , pour des intérêts temporels , obligeaient leurs frères à prêter serment sur Tautel , et par là souvent leur donnaient lieu de se parjurer.

« Que faites-vous, malheureux? dit-il ' : vous exigez un serment sur la sainte table , et vous immolez cruellement votre frère sur le même autel où repose Jésus-Christ , qui s'est immolé pour vous ! Les voleurs commettent des meurtres , mais c'est en secret : et vous, en présence de l'Église , notre mère commune, vens forgez un de ses enfants! Pire en cela que Caïn : car enfin il cacha son crime dans le désert, et ne ravit à son frère qu'une vie de peu de durée; et vous, au milieu du temple, et sous les yeux de Dieu , vous causez à votre prochain une mort éternelle ! Est-ce donc pour jurer que la maison du Seigneur est établie, et non pour prier? L'autel sacré est-il destiné à donner oocasion aux crimes , et non à les expier? Si tout autre sentiment de religion est étouffé en vous , respectez au moins le livre sacré que vous présentez à votre frère pour jurer. Ouvrez le saint Évangile , sur lequel vous êtes prêts à lui faire prêter serment , et , écoutant ce qu'y dit Jésus-Christ sur les jurements , tremblez , et retirez- vous. Et qu'y dit Jésus-Christ ?Ila été dit aux anciens : yous ne vous parjurerez point.,. Et moi je vous dis que vous ne juriez en aucune sorte *. Quoi! vous faites jurer sur ce même livre qui vous interdit les jurements ? O impiété! ô étrange sacrilège ! C'est comme si l'on prenait pour complice d'un meurtre le législateur même qui le condamne.

* Uoœil. XV, ad popul. Autîocli. ^ Matth. 5,3â;5i

90 TRAITÉ DES ÉTUDKS.

« Je répands nioins de larmes quand j'appreuds que quelqu'un a été assassiné dans le grand chemin, que lorsque je vois un homme approcher de Tautel , porter sa main sur le saint livre des Évangiles, et prononcer à haute voix le serment. Car pour lors je ne puis^m'empécher de pâlir, de trembler, de frissonner, autant pour celui qui exige le serment que pour celui qui le prête. Misérable ! pour t'assurer quelque somme d*argent , douteuse , tu perds ton âme ! Le gain que tu fais peut-il entrer en comparaison avec la perte de ton frère et la tienne? Si tu sais que celui dont tu exiges le serment est homme de bien, pourquoi ne te pas contenter de sa parole? et s'il ne l'est pas, pourquoi le forces-tu à faire un parjure?

« Mais sans cela , dites- vous , votre preuve était imparfaite, et l'on ne vous croyait point. Hé ! que vous importe ? C'est en craignant d'exiger le serment que vous paraîtrez véritablement digne de foi, et que vous vous mettrez Tesprit en repos. Car enfin, quand vous êtes de retour chez vous , votre conscience ne vous fait-elle point de reproches? Ne dites-vous point en vous-même : Ai-je eu raison de lui faire prêter serment? n'a-t-il point fsdt un parjure? n'ai-je point donné lieu à un crime si horrible? Au contraire, quelle consolation n'est-ce point pour vous quand , de retour dans votre maison , vous pouvez dire : Dieu soit béni ! je me suis retenu , j'ai épargné à mon frère l'occasion d'un crime , et lui ai peut-être sauvé un faux serment. Que tout lor, que toutes les richesses de la terre périssent, plutôt que de m'obliger à enfreindre la loi , et à forcer les autres de la violer ! »

Dans l'homélie précédente*, saint Chrysostome, après avoir raconté aux auditeurs comment le saint précurseur avait été mis à mort à c^use du serment d'Hérode , les exhorte à conserver la mémoire d'un si tragique événement , et à profiter d'un si terrible exemple; et il emploie pour cela les figures les plus vives et les plus sublimes.

« Je vous dis hier d'emporter chacun en votre maison la tête de Jean-Baptiste encore toute sanglante , et de vous représenter ^es yeux animés d*un saint zèle contre les serments, et sa voix qui, s'élevant encore contre cette habitude criminelle , semble vous

' llomil XIV.

TBA.ITB DES ETUDES. 91

dire : Fuyez et détestez le jurement , qui a été mon meurtrier, et qui est la cause des plus grands crimes. En effet, continue saint Chrysostome , ce que ni la généreuse liberté du saint précurseur, ni la violente colère du roi, qui se voyait repris publiquement, n'avaient pu faire, la crainte mal entendue du parjure le ût, et la mort de Jean-Baptiste fut Feffet et la suite du jurement. Je vous répète encore aujourd'hui la même chose : envisagez toujours cette tête sacrée, qui fait de continuels reproches aux blasphémateurs : et cette seule pensée sera comme un frein salutaire qui arrêtera votre langue , et la détournera du blasphème. »

Extrait du discours de saint Chrysostome sur la disgrâce

d'Eutrope.

Eutrope était un favori tout- puissant auprès de l'empereur Arcade , et qui gouvernait absolument l'esprit de son maître. Ce prince, aussi faible à soutenir ses ministres qu'imprudent à les élever, se vit obligé malgré lui d'abandonner son favori. En un moment Eutrope tomba du comble de la grandeur dans l'extrémité de la misère. H ne trouva de ressource que dans la pieuse générosité de saint Jean Chrysostome, qu'il avait souvent maltraité, et dans l'asile sacré des autels , qu'il s'était efforcé d'abolir par diverses lois, et où il se réfugia dans son malheur. Le lendemain , jour destiné à la célébration des saints mystères , le peuple accourut en foule à l'église , pour y voir dans Eutrope une image éclatante de la faiblesse des hommes et du néant des grandeurs humaines. Le saint évéque parla sur ce sujet d'une manière si vive et si touchante , qu'il changea la haine et l'aversion qu'on avait pour Eutrope en compassion , et Gt fondre en larmes tout son auditoire. Il faut se souvenir que le caractère de saint Chrysostome était de parler aux grands et aux puissants , même dans le temps de leur plus grande prospérité, avec une force et une liberté vraiment épiscopales.

« Si l'on a dû jamais s'écrier, Fanité des xmnilésy et tout n'est que vanité " , certainement c'est dans la conjoncture présente. Où est maintenant cet éclat des plus hautes dignités? où

' Kccles. 1,2.

sont ces marques d'honneur et de distinction? Qu*est devenu cet appareil des festins et des jours de réjouissance? Où se sont terminées ces acclamations si fréquentes et ces flatteries si outrées de tout un peuple assemblé dans le cirque, pour assister au spectacle? Un seul coup de vent a dépouillé cet arbre superbe de toutes ses feuilles , et , après l'avoir ébranlé jusque dans ses racines , Ta arraché en un moment de la terre. Où sont ces faux amis, ces vils adulateurs, ces parasites si empressés à faire leur cour, et à témoigner par leurs actions et leurs paroles un servik dévouement? Tout cela a disparu et s'est évanoui comme un songe , comme une fleur, comme une ombre. Nous ne pouvons donc trop répéter cette sentence du Saint-Esprit : Vanité des vanités^ et tout n'est que vanité. Elle devrait être écrite en caractères éclatants dans toutes les places publiques , aux portes des maisons , dans toutes nos chambres : mais elle devrait encore bien plus être gravée dans nos cœurs , et faire le continuel sujet de nos entretiens.

« N'avais-je pas raison , dit saint Chrysostome en s'adressant à Eutrope, de vous représenter l'inconstance et la fragilité de vos richesses? Vous connaissez maintenant, par votre expérience , que , comme des esclaves fugitifs , elles vous ont abandonné , et qu'elles sont même en quelque sorte devenues perfides et homicides à votre égard , puisqu'elles sont la prindpalë cause de votre désastre. Je vous répétais souvent que vous deviez faire plus de cas de mes reproches , quelque amers qu'ils vous parussent, que de ces fades louanges dont vos flatteurs ne cessaient de vous accabler, parce que les blessures que fait celui qui aime valent mieux que les baisers trompeurs de celui qui hait '. Avais-je tort de vous parler ainsi? Que sont devenus tous ces courtisans ? Ils se sont retirés ; ils ont renoncé à votre amitié; ils ne songent qu'à leur sûreté, à leurs intérêts, aux dépens même des vôtres. Il n'en est pas ainsi de nous. Nous avons souffert vos emportements dans votre élévation ; et dans votre chute nous vous soutenons de tout notre pouvoir L'Église , à qui vous avez fait la guerre, ouvre son sein pour vous recevoir ; et les théâtres , objet éternel de vos complaisances , qui nous ont

» I»rov. 27 , <5

TBAITK DES ÉTUDES. 93

si souvent attiré votre indignatioD , vous ont abandonné et trahi.

« Je ne parle pas ainsi pour insulter au malheur de celui qui est tombé , Jii pour rouvrir et aigrir des plaies encore toutes sanglantes , mais pour soutenir ceux qui sont debout , et leur &ire éviter de pareils maux. lEX le moyen de les éviter , c*est de se bien convaincre delà fragilité et de la vanité des grandeurs humaines. De les appeler une fleur , une herbe , une fumée , un songe , ce n'est pas encore en dire assez , puisqu'elles sont audessous même du néant. Nous en avons une preuve bien sensible devant les yeux. Qui jamais est parvenu à une plus haute élévation? N'avait-il pas des biens immenses? lui manquait-il quelque dignité ? n'était-il pas craint et redouté de tout l'empire ? Et maintenant, plus abandonné et plus tremblant que les derniers des malheureux , que les plus vils esclaves , que les prisonniers enfermés dans de noirs cachots , n'ayant devant les yeux que lés épées préparées contre lui, que les tourments et les bourreaux , privé de la lumière du jour au milieu du jour même , il attend à chaque moment la mort , et ne la perd point de vue.

« Vous fûtes témoins , hier , quand on vint du palais pour le tirer d'ici par force , comment il courut aux vases sacrés , tremblant de tout le corps, le visage pâle et défait , faisant à peine entendre une faible voix entrecoupée de sanglots, et plus mort que vif. Je le répète encore , ce n'est point pour insulter à sa chute que Je dis tout ceci , mais pour vous attendrir sur ses maux , et pour vous inspirer des sentiments de clémence et de compassion à son égard.

R Mais, disent quelques personnes dures et impitoyables , qui même nous savent mauvais gré de lui avoir ouvert l'asile de l'église , n'est-ce pas cet homme-là qui en a été le plus cruel ennemi , et qui a fermé cet asile sacré par diverses lois ? Cela est vrai, répond saint Chrysostome; et ce doit être pour nous un motif bien pressant de glorifier Dieu de ce qu'il oblige un ennemi si formidable de venir rendre lui-même hommage et à la puissance de l'Église et à sa clémence : à sa puissance, puisque c'est la guerre qu'il lui a faite qui lui a attiré sa disgrâce; à sa clémence, puisque, malgré tous les maux qu'elle en a reçus , oubliant tout le passé, elle lui ouvre sou sein, elle le cache

SOUS ses ailes , elle le couvre de sa protection comme d'un 1h)uclier, et^le reçoit dans Tasile sacré des autels que lui-même avait plusieurs fois entrepris d'abolir. Il n*y a point de victoires, point de trophées , qui pussent faire tant d'honneur à TÉglise. Une telle générosité , dont elle seule est capable , couvre de honte et les Juifs et les inûdèles. Accorder hautement sa protection à un ennemi déclaré , tombé dans la disgrâce , abandonné de tous , devenu Tobjet du mépris et de la haine publique ; montrer à soa égard une tendresse plus que maternelle ; s'opposer en mêine temps et à la colère du prince et à l'aveugle fureur du peuple, voilà ce qui fait la gloire de notre sainte religion.

« Vous dites avec indignation qu'il a fermé cet asile par diverses lois. O homme ! qui que vous soyez , vous est-il donc permis de vous souvenir des injures qu'on vous a faites ? Ne sommesnous pas les serviteurs d'un Dieu crucifié , qui dit en expirant : Mon père, pardonnez-leur , car ils ne savent ce qu^ ils font »? £t cet homme , prosterné au pied de l'autel , et exposé en speetacle à tout l'univers, ne vient-il pas lui-même abroger ses lois et en reconnaître l'injustice? Quel honneur pour cet autel ! et combien est-il devenu terrible et respectable , depuis qu'à nos yeux il tient ce lion enchaîné! C'est ainsi que ce qui rehausse Téclat de l'image d'un prince n'est pas qu'il soit assis sur un trône, revêtu de pourpre et ceint du diadème, mais qu'il foule aux pieds les barbares vaincus et captife...

« Je vois dans notre temple une assemblée aussi nombreuse qu'à la grande fête de Pâques. Quelle leçon pour tous , que le spectacle qui vous occupe maintenant ! et combien le silence même de cet homme, réduit en l'état où vous le voyez , est-il plus éloquent que tous nos discours ! Le riche en entrant ici n'a qu'à ouvrir les yeux pour reconnaître la vérité de cette parole : TouU chair n^est que de l'herbe, et toute sa gloire est comme la fleur des champs, L* herbe s'est séchée , et la fleur est tombée, parée que le Seigneur l'a frappée de son souffle^. Et le pauvre apprend ici à juger de son état tout autrement qu'il ne fait, et, loin de se plaindre, à savoir même bon gré à sa pauvreté, qui lui tient lieu d'asile , de port, de citadelle, en le mettant en repos et en sûreté,

' Luc. 23, 34. ' Isni.40, H.

TAALTB DES ETUDES. 06

et le délivrant des craintes et des alarmes dont il voit que les richesses sont la cause et Torigine. »

Le but qu'avait saint Chrysostome en tenant tout ce discours n'était pas seulement d'instruire son peuple, mais de l'attendrir |iar le récit des maux dont il lui faisait une peinture si vive. Aussi eut-il la consolation , comme je l'ai déjà dit , de faire fondre eu larofies tout son auditoire , quelque aversion qu'on eût pour Eutrope, qu'on regardait avec raison comme Fauteur de tous les maux publics et particuliers. Quand il s'en aperçut, il continua ainsi :

« Ai-je calmé vos esprits ? ai-je chassé la colère? ai-je éteint l'inhumanité? ai-je excité la compassion? Oui, sans doute; et l'état où je vous vois , et ces larmes qui coulent de vos yeux , en sont de bons garants. Puisque vos cœurs sont attend ris , etqu'une ardente charité en a fondu la glace et amolli la dureté, allons donc tous ensemble nous jeter aux pieds de l'empereur : ou plutôt prions le Dieu de miséricorde de l'adoucir, en sorte qu'il nous accorde la grâce entière. *

Ce discours eut son effet , et saint Chrysostome sauva la vie à Eutrope, Mais quelques jours après, ayant eu l'imprudence de sortir de l'église pour se sauver , il fut pris et banni en Cypre , 11*011 on le tira dans la suite pour lui faire son procès à Calcédoine, et il y fut décapité.

Extrait tiré du premier livre du Sacerdoce.

Saint Chrysostome avait un ami intime, nommé Basile , qui lui avait persuadé de quitter la maison de sa mère pour mener ûvec lui une vie solitaire et retirée. « Dès que cette mère désolée eut appris cette nouvelle , elle me prit par la main , dit saint Chrysostome, me mena dans sa chambre ; et m'ayant fait asseoir auprès d'elle sur le même lit où elle m'avait mis au monde, elle commença à pleurer , et a me parler en des termes qui me donuèrent encore plus de pitié que ses larmes.

« Mon fils f me dit-elle , Dieu n'a pas voulu que je jouisse longtemps de la vertu de votre père. Sa mort, qui suivit de près 1p.s douleurs que j'avais endurées pour vous mettre nu monde, u)us rendit orphelin , et me laissa veuve plus tôt qu'il n'eût été

Utile à Tun et à Tautre. J'ai souffert toutes les peines et toutes les Incommodités du veuvage , lesquelles certes ne peuvent être comprises par les personnes qui ne les ont point éprouvées. II n'y a point de discours qui puisse représenter le trouble et l'orage où se voit une jeune femme qui ne vient que de sortir de la maison de son père, qui ne sait point les affaires, et qui, étant plongée dans Taffllction , doit prendre de nouveaux soins dont la faiblesse de son âge et celle de son sexe sont peu capables. H faut qu'elle supplée à la négligence de ses serviteurs, et se garde de leur malice ; qu'elle se défende des mauvais desseins de ses proches ; qu'elle souffre constamment les injures des partisans, et l'insolence et la barbarie qu'ils exercent dans la levée des impôts.

<i Quand un père en mourant laisse des enfants , si c'est une fille, je sais que c'est beaucoup de peine et de soin pour une veuve : ce soin néanmoins est supportable en ce qu'il n*y est pas mêlé de crainte ni de dépense. Mais si c'est un fils, l'éducation en est bien plus difGcile, et c'est un sujet continuel d'appréhen* sions et de soins, sans parler de ce qu'il coûte pour le faire bien instruire. Tous ces maux pourtant ne m'ont point portée à me remarier. Je suis demeurée ferme parmi ces orages et ces tempêtes ; et , me confiant surtout en la grâce de Dieu , je me suis résolue de souffrir tous ces troubles que le veuvage apporte avec soi.

" Mais ma seule consolation dans ces misères a été de vous voir sans cesse , et de contempler dans votre visage l'image vivante et le portrait fidèle de mou mari mort; consolation qui a commencé dès votre enfance, lorsque vous ne saviez pas encore parler, qui est le temps où les pères et les mères reçoivent plus de plaisir de leurs enfants.

« Je ne vous ai point aussi donné sujet de me dire qu'à la vérité j'ai soutenu avec courage les maux de ma condition présente , mais aussi que j'ai diminué le bien de votre père pour me tirer de ces incommodités^ qui est un malheur que je sais arriver souvent aux pupilles ; car je vous ai conservé tout ce qu'il vous a laissé, quoique je n'aie rien épargné de tout ce qui vous a été nécessaire pour votre éducation. J'ai prisées dépenses sur

TBAITE DES ETUDES. 97

mon bien, et sur ce que j*ai eu de mon père en niariage. Ce que je ne vous dis point , mon fils , dans la vue de vous reprocher les obligations que vous m'avez. Pour tout cela je ne vous demande qu'une grâce , ne me rendez pas veuve une seconde fois. Ne rou* vrez pas une plaie qui commençait à se fermer. Attendez au moins le jour de ma mort; peut-être n'est-il pas éloigné. Ceux qui sont jeunes peuvent espérer de vieillir ; mais à mon âge je n'ai plus que la mort à attendre. Quand vous m'aurez ensevelie dans le tombeau de votre père , et que vous aurez réuni mes os à ses cendres , entreprenez alors d'aussi longs voyages , et naviguez sur telle mer que vous voudrez , personne ne.vous en empêchera ; mais , pendant que je respire encore , supportez ma présence , et ne vous ennuyez point de vivre avec moi ; n'attirez pas sur vous l'indignation de Dieu , en causant une douleur si sensible a une mère qui ne l'a point méritée. Si je songe à vous engager dans les soins du monde , et que je veuille vous obliger de prendre la conduite de mes affaires, qui sont les vôtres, n'ayez plus d'égard, j'y consens , ni aux lois de la nature, ni aux peines que j'ai essuyées pour vous élever, ni au respect que vous devez à une mère, ni à aucun autre motif pareil; fuyez- moi conime l'ennemie de votre repos, et comme une personne qui vous tend des pièges dangereux : mais si je fais tout ce qui dépend de moi afin que vous puissiez vivre dans une parfaite tranquillité , que cette considération pour le moins vous retienne , si toutes les autres sont Inutiles. Quelque grand nombre d'amis que vous ayez, nul ne vous laissera vivre avec autant de liberté que je fais. Aussi n'y en a-t-il point qui ait la même passion que moi pour votre avancement et pour votre bien. «

Saint Chrysostome ne put résister à un discours si touchant ; et, quelque sollicitation que Basile son ami continuât toujours à lui faire , il ne put se résoudre à quitter une mère si pleine de tendresse pour lui et si digne d'être aimée .

L'antiquité païenne peut-elle nous fournir un discours plus beau , plus vif, plus tendre, plus éloquent que celui-ci , mais de cette éloquence simple et naturelle qui passe infiniment tout ce que l'art le plus étudié pourrait avoir de plus brillant.' Y a-t-il dans tout ce discours aucune pensée recherchée, aucun tour

U8 THAITÉ DES ETUDES.

extraordinaire ou affecté? Ne voit-on pas que tout y coule de source, et que c'est la nature même qui Ta dicté? Mais ce que j'admire le plus , c'est la retenue inconcevable d'une mère affligée à Texcès et pénétrée de douleur , à qui , dans un état si violent, il n'échappe pas un seul mot ni d'emportement, ni même de plainte , contre l'auteur de ses peines et de ses alarmes , soit par respect pour la vertu de Basile , soit par la crainte d'irriter son fils , qu'elle ne songeait qu'à gagner et à attendrir.

ARTICLE II

Du fonds de science nécessaire à l'orateur chrétien.

Ce que j'ai dit jusqu'ici ne regarde encore que le style et la manière de parler dont l'orateur chrétien doit se servir ; ce que saint Augustin appelle eloquenter dicere. Il me reste à traiter de ce qui fait la science indispensablement nécessaire à un prédicateur ; ce que le même saint appelle sapienter dicere.

Sans ce fonds de science , un prédicateur ' , quelque éloquent qu'il parût , ne serait qu'un déclamateur, d'autant plus dangereux pour ses auditeurs qu'il leur serait plus agréable, et qu'en les éblouissant par ce faux éclat, il les accoutumerait à prendre un vain son de paroles pour la vérité, qui seule est la nourriture solide de l'esprit. On sait, dit saint Augustin, combien les païens même, qui n'étaient point éclairés des lumières de la sagesse divine , mais guidés par la seule raison et par le bon sens , ont témoigné de mépris pour cette fausse éloquence : que devons-nous donc en penser, nous qui sommes les enfants et les ministres de cette même sagesse ?

Il n'est que trop ordinaire à plusieurs de ceux qui se préparent à la prédication, d'être plus occupés du soin d'embellir leurs discours, que de celui de les remplir de vérités solides. Cependant c'est un principe de rhétorique, établi par tous ceux qui ont écrit de cet art, que l'unique moyen de bien parler est de bien penser;

' '( Qui afflnit insipienli eloquentia, serte dicere audit, etiam vere dicere

(nnto magis cavendus est, quanto magis existimat. m ( S. Ano de Doetr. christ.

nh eo in ils, qufle audire inutile est , de- )ib 4,cnp. 5. ) Jectatur auditur, et eiun , quouiam di

ot pour bien penser il faut être instruit, posséder bien son sujet, avoir Tesprit orné de beaucoup de connaissances.

Scribendi recte, sapera est et principium et fons '.

' Cétait dans la philosophie , et surtout dans celle de Platon , que les anciens croyaient qu'on pouvait puiser ce fonds de connaissances seules capables de former un bon orateur :

Rem tibi socraticae poteranfc ostendere charte.

De là vient que Cicéron en recommande l'étude avec tant de soin ; et il avoue >, comme je l'ai déjà remarqué ailleurs, que s'il a acquis quelque éloquence, il en est moins redevable à la rhétorique qu'à la philosophie.

Les orateurs chrétiens ont des sources infiniment plus pures et plus abondantes, où ils doivent puiser ce fonds de science. Ces sources sont l'Écriture et les Pères. Quelles richesses n'y trouvet-on point ! et combien serait-on condamnable de négliger un si précieux trésor! Quiconque sera bien versé dans cette lecture ne sera pas après cela beaucoup embarrassé de l'élocution. Les pensées solides et les grandes vérités dont il sera plein entraîneront après elles des expressions qui y répondent ; et il ne faut pas craindre que les paroles manquent à un tel orateur:

Vcrbaqiie provisam rem non invita sequentur.

§ L Z?e C étude de r Écriture sainte.

C'est la lecture des livres saints qui doit faire l'étude capitale d'un prédicateur ; et saint Augustin avance , comme un principe incontestable, que l'orateur chrétien est plus ou moins en état de parler solidement, selon qu'il est plus ou moins versé dans les saintes Écritures : Sapienter dicithomo tanto magis vel minus ^ qvanto in Scripturis sanctis magis minusve profecit ^.

Toute la religion, toute la science de l'homme, pour la vie présente aussi bien que pour l'autre, consiste à connaître le seul

' Horat. de Arte poet. rhetorum officiais , sed ex Academiie

^ u Fateor me oratorem , si modo spatiis exstitisse. » ( f >/'a/. n. 12.) stm , aut etiam quicumque sim , non ex ^ De Doct. ch. lili. 1 , c. 5

100 TBAITB DES ETUDES.

Dieu véritable, et Jésus-Christ qu'il a envoyé : Hxc est vita xferna, ut eognoscant te solum Deum verum , et quem misisti Jesum Chrisfum^. Que peut -il manquer a un homme qui a cette double connaissance ? et dans quelle autre source peut-'Clle être puisée que dans les saintes Écritures ? « Qui a connu les desseins « de Dieu , ou qui est entré dans le secret de ses conseils* ? Qui a « pénétré la profondeur des trésors de sa sagesse et de sa science ^? " Qui peut se vanter d'être rempli de toutes les richesses d'une 'i intelligence ferme et assurée pour connaître le mystère de Dieu « le Père et de Jésus-Christ <? Il n'y a que ceux à qui Dieu a bien « voulu faire connaître quelles sont les richesses de la gloire de « ce double mystère , c'est-à-dire les évangélistes et les apôtres , « qui puissent dire : Nous avons reçu l'esprit de Dieu ^ ; nous « connaissons les sentiments et les pensées de Jésus-Christ. « On sait que ce don a été accordé à saint Paul dans un degré A éminent^. Il fait profession de ne savoir autre chose que Jésusce Christ, et Jésus-Christ crucifié'... Tout le reste lui semble « une perte au prix de cette haute et sublime connaissance. Il « déclare en plus d'un endroit que sa vocation^ est d'annoncer « et de découvrir à tous les hommes les richesses incompréhen- R sibles du mystère de Jésus-Christ, dont il a reçu une intel- « ligence particulière 9, et de les éclairer en leur découvrant « combien est admirable l'économie de ce mystère caché avant « tous les siècles en Dieu. »

Qu'est-ce qu'un prédicateur de l'Évangile , à proprement parler? sinon un député et un ambassadeur que Dieu envoie vers les hommes pour leur parler de sa part, pour leur expliquer ses intentions , pour leur exposer les conditions du traité qu'il veut bien faire avec eux , et de la paix qu'il veut bien leur accorder ; selon cette majestueuse parole de saint Paul : Pro Christo legatlonefungimur^'*. Op^ de qui un ambassadeur doit-il tirer ses instructions ? de qui doit-il recevoir les paroles qu'il est chargé de

' Joann. 17, 3. ♦• I Cor. 2,2

' nom. Il, 34 et 35. ' Philip. 3 , 8.

3 Coloss. 2,2. " Coloss. 4, 3 et 4.

« Ibid. 1 , 27. ' Kphes. 3 , 4 , 8 et 9

5 I Cor. 2, 12 et 16. »" 2 Cor. 5, 20.

TRAITÉ DES ETUDES. iOi

porter à ceux avec qui il a à traiter, sinon du maître qui renvoie? (Test pour cela que saint Paul exhortait les Éphésiens ' à offrir pour lui de continuelles prières , « afin que le Dieu dont il « exerçait la légation et Tambassade lui ouvrît la bouche, et lui « donnât des paroles pour annoncer librement le mystère de « rÉvangile. » £t le même apôtre, dans un autre endroit, déclare que c'est Dieu lui-même qui a mis dans sa bouche et dans celle des autres apôtres la parole de la réconciliation : PosuU in nobis verbum reconcîliationis^.

Quand les prédicateurs peuvent-ils dire véritablement aux peuples qui les écoutent : » Nous faisons la charge d'ambassa- « deurs pour Jésus-Christ ^ ; et c'est Dieu même qui vous exhorte « par notre bouche 4 : nous vous parlons devant Dieu en Jésus- « Christ ^, ou plutôt c'est Jésus-Christ qui parle en nous ; » sinon lorsque les vérités qu'ils annoncent, et les preuves dont ils les appuient, sont tirées de TÉcriture sainte, et ont pour garant la parole de Dieu même? Elle est d'ailleurs d'une fécondité infinie, soit qu'on veuille enseigner le dogme, ou expliquer les mystères *, soit qu'on veuille développer les principes de la morale, ou attaquer les vices. « Toute écriture qui est inspirée de Dieu « est utile pour instruire, pour reprendre , pour corriger, et pour « conduire à la piété et à la justice. ^ »

Il faut avouer que les vérités qu'on annonce aux fidèles ont tout une autre force ^ et font tout une autre impression , quand elles sont ainsi revêtues de l'autorité divine, parce que naturellement tout homme, avec l'idée de la Divinité, porte dans son cœur un fond de vénération pour elle. D'ailleurs ces vérités demeurent gravées bien plus profondément dans les esprits lorsqu'elles sont attachées à quelques passages de l'Ëcriture sainte , dont on a soin d'approfondir le sens et de faire sentir l'énergie. L'auditeur peut avoir devant les yeux l'endroit qu'on explique , ce qui le rend bien plus attentif : du moins il le trouve chez lui ; et , en le lisant , il rappelle facilement tout ce qu'on a dit pour le faire entendre. Mais une simple citation , souvent fort courte , dont

* Ephes. 6, 19, 20. * '2 Cor. 12, 19.

» 2 Cor. 5, 19. ^ Il.kl. i:i,3.

3 Ibid. 20. " -2, Timot. 3, 1(5.

102 TBAllE DES ETUDES.

pour Tordinaire on n'avertit point , passe rapidement , ne laisse aucune trace , et se confond avec le reste du discours. 11 ne faut pas attendre un grand fruit d'instructions qui ne sont fondées que sur des raisonnements humains.

« On suivrait , » dit M. de Fénélon dans ses Dialogues sur rÉloquence , où il établit d'excellentes règles sur la manière de prêcher, « on suivrait vingt ans bien des prédicateurs sans ap- «« prendre la religion comme on la doit savoir. » — « J'ai souvent u remarqué, ajoute-t-il dans un autre endroit , qu'il n'y a ni art « ni science dans le monde que les maîtres n'enseignent de ^ suite par principes et avec méthode. Il n'y a que la religion t( qu'on n'enseigne point de cette manière aux fidèles. On leur « donne dans l'enfance un petit catéchisme sec, et qu'ils appren- « nent par cœur sans en comprendre le sens : après quoi ils <' n'ont plus pour instruction que des sermons vagues et déta- « chés. Je voudrais qu'on enseignât aux chrétiens les. premiers « éléments de leur religion , et qu'on les menât avec ordre jus- « qu'aux plus hauts mystères; c'est ce que l'on faisait autrefois. « On commençait par les catéchèses, après quoi les pasteurs en- « seignaient de suite l'Évangile par des homélies. Cela faisait « des chrétiens très-instruits de toute la parole de Dieu. »

C'est ainsi que les pasteurs instruisaient anciennement leur^ peuples ; et la principale préparation qu'ils croyaient devoir apporter à cet important ministère, qui leur paraissait très-redoutable ^ était l'étude de l'Écriture sainte. Je me contenterai de citer ici le témoignage et l'exemple de saint Augustin. Valère , son évéque , l'avait ordonné prêtre nialgré lui , dans le dessein principalement de lui faire exercer le ministère de la prédication ; eu effet, il l'en chargea peu de temps après. Qui pourrait exprimer les craintes, les inquiétudes, les alarmes de saint Augustin à la vue de cette fonction , que plusieurs regardent maintenant comme un jeu , mais qui faisait trembler ce grand homme ? Que lui manquait-il néanmoins, ou du côté des talents naturels, ou par rapport au fonds de science nécessaire à un prédicateur.^ et c'est ce que lui représentait son évêque. Lui-même avoue * qu'il savait assez toutes les choses qni regardent la religion : mais il

' Epiât. 21, al V.iler.

TUAITE DES ETUDES. 103

croyait n avoir pas encore app: is comment il fallait distribuer ces vérités aux autres pour contribuera leur salut; et c'est pour cela qu'il demandait avec tant d'instance qu'au moins ou lui accordât quelque espace de temps pour s'y préparer par l'étude de lÉcriture sainte , par la prière , et par les larmes. « Que , si » disait-il dans la belle requête qu'il présenta à sonévéque, c après « que j'ai connu par expérience ce qui est nécessaire à un homme « chaîné de la dispensation des sacrements et de la parole de a Dieu , vous ne voulez pas me donner le temps d'acquérir ce M que je vois qui me manque, vous voulez donc que je périsse? « Valère, mon cher père, où est votre charité?... car qu'aurai-je, « à répondre au Seigneur quand il méjugera? Lui dirai-je qu'é- « tant déjà embarqué dans les emplois ecclésiastiques, il ne • m'a plus été possible de m'instruire de ce qui m'était nécessaire « pour m'en bien acquitter ? »

Ce que saint Augustin a pensé sur ce sujet, tous les Pères qui ont été chargés du ministère de la prédication l'ont pensé et Font pratiqué comrme lui : saint Basile, saint Grégoire de Nazianze, saint Chrysostome ; et ils ont marqué cette route à leurs successeurs. Cette étude est donc nécessaire à tous, et peut suffire à beaucoup. Il y a une infinité d'ecclésiastiques, peu habiles d'ailleurs, destinés cependant à instruire les enfants et les personnes du peuple ou de la campagne , que la seule lecture des livres saints, et surtout du Nouveau Testament, mettra en état de s'acquitter avec succès de leur emploi , et en qui cette lecture , faite avec quelque soin , suppléera à ce qui peut leur manquer du côté de la science et de la facilité de parler. Saint Augustin veut que plus ils se sentent pauvres de leur propre fonds ' , plus ils aient recours aux richesses de l'Écriture ; qu'ils empruntent d'elle une autorité qu'ils ne peuvent avoir par eux-mêmes, en appuyant leurs paroles de son témoignage ; et qu'ils trouvent dans sa grandeur et dans sa force le moyen de croître en quelque sorte et de se fortifier avec elle.

' M Quanto se pauperiorem ceruit in miuor erat , ina(;;noi'(iiii Icstimonio qjio-

sais , tanto eum opoiiet in istis esse di- dammodo crescat. » ( De Ductr. chr.

tiorcin : ut quod diverit Ruis verbis , lib- 4. cnp. 5. ) prolMt ex ilHs; et ifui propriis verbis

$ II. De C étude des Pères.

Mais , pour remplir plus dignement un ministère si sublline et si important , il faut ajouter à Tétude de l' Écriture sainte celle des docteurs de l'Église, qui en sont les véritables interprètes, et que Jésus-Christ, l'unique maître des hommes, a daigné s'associer dans cette honorable qualité en les éclairant particulièrement de ses lumières.

^.'éloquence de la chaire a au-dessus de celle du barreau un avantage et un secours qu'on n'estime point assez , et dont il me semble qu'on ne fait point assez d'usage. Dans la dernière , l'orateur tire presque tout ce qu'il a à dire de son propre fonds. Il F peut bien s'aider de quelques pensées , de quelques tours que lui *' fourniront les anciens , mais il ne lui est pas permis de les copier; et quand il le pourrait, son sujet, pour l'ordinaire, ne le comporterait pas. Il n'en est pas ainsi d'un prédicateur. Quelque matière qu'il ait à traiter, il a un vaste champ ouvert dans les écrits des Pères grecs et des Pères latins, où il est sûr de trouver tout ce qu'on peut dire de plus solide sur cette matière ; nonseulement les principes et leurs conséquences, les vérités et leurs preuves, les règles et leur application , mais encore très-souvent IflP pensées et les tours : en sorte qu'un orateur assez médiocre par lui-même se trouve tout d'un coup riche du fonds d'autrui, qui devient en un certain sens son propre bien par l'usage même qu'il en fait. Et, bien loin qu'on puisse lui faire un crime de se parer ainsi de ces précieuses dépouilles, on devrait au contraire lui savoir très-mauvais gré s'il osait préférer ses propres pensées à celles de ces grands hommes , à qui il a été donné , par un privilège particulier, d'instruire après leur mort tous les. pays et tous les siècles.

On ne prétend pas , quand on parle ainsi, borner le travail des prédicateurs à extraire les plus beaux endroits des Pères , et à les débiter de la sorte à leurs auditeurs. Quand pourtant cela serait ainsi , les peuples n'en seraient pas moins bien instruits , et ils ne seraient pas fort à plaindre d'avoir encore aujourd'hui pour maîtres et pour pasteurs saint Ambroise, saint Augustin, saint Chrysostome. J'ai entendu un curé de Paris, qui était fort goûté

et fort suivi , dont lés prônes n étaient presque composés que de. moroeaux de M. le Tourueux et de M. Nicole. En effet , qu'importe au peuple d'où soit tiré ce qu'on lui dit, pourvu que ce soit excellent et propre à l'instruire ? Mais rien n'empêche un prédicateur de prêter, ou plutôt de joindre sou éloquence à celle de ces grands hommes , en tirant d'eux le fond des preuves et du raisonnement , et le tournant à sa manière sans s'en rendre esclave. S'il entreprend, par exemple, de nwntrer pourquoi Dieu permet que les justes soient affligés dans cette vie , saint Chrysostome, dans sa première homélie au peuple d'Antioche, lui en fournit dix ou douze raisons différentes, toutes appuyéesde passages de l'Écriture sainte , et en ajoute encx)re un plus grand nombre dans d'autres discours. Saint Augustin dit aussi des choses merveilleuses sur cette matière , dont il parlait souvent , parce que de tout temps cette instruction et cette consolation ont été nécessaires aux justes. Un prédicateur, qui d'ailleurs a de l'esprit et du talent pour la parole, se trouvant au milieu de ces richesses immenses , dont il lui est permis de prendre tout ce qui lui plaira, peut-il manquer de parler d'une manière grande, uoble, majestueuse , et en même temps instructive et solide? Quand on est un peu versé dans la lecture des Pères , on sent bien si un discours est puisé dans ces sources , si les preuves et les principes en sont tirés ; et, quelque éloquent, quelque solide même qu'il soit d'ailleurs , il lui manque quelque chose d'essentiel si cette partie lui manque.

Je le répète encore , cet avantage est d'un prix inestimable , et ne demande pas un travail ni un temps infini. Quelques années de retraite suffiraient pour cette étude , quelque vaste qu'elle paraisse; et si un homme possédait bien seulement les homélies de saint Jean Chrysostome et les sermons de saint Augustin sur TAncien et le Nouveau Testament , avec quelques autres petits traités de ce dernier Père, il y trouverait tout ce qui est nécessaire pour former un excellent prédicateur. Ces deux grands maîtres suffiraient seuls pour lui apprendre comment il faut instruire les peuples en leur enseignant à fond et par principes la religion, en leur expliquant avec clarté le dogme et la morale; mais surtout en leur faisant bien connaître Jésus-Christ, sa doc-

1(yj TRAITÉ DES ÉTUDES.

rriiie, ses actions, ses souffrances, ses mystères; et attachant toutes ces instructioDS sur le texte même de TÉcriture , dont TexplicatioD est à la portée et au goât des ignorauts comme des savants , et fixe les vérités dans Tesprit d'une manière et plus facile et plus agréable.

On ne peut trop inculquer aux jeunes gens , à l'exemple de saint Augustin, la nécessité où ils seront un jour, si Dieu les appelle au ministère ecclésiastique , de faire des études solides, d'apprendre la religion dans les sources, de se rendre faimilière ri^Icriture , et de prendre pour maîtres et pour guides les saints Pères avant que d'entreprendre dUnstruire les autres.

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