‹ Traité des études (volume 4)Chapitre 13 sur 64 · SECOND DÉFAUT · texte numérisé non relu

SECOND DÉFAUT

Trop négliger les ornements du discours.

Il y a un autre défaut en matière de prédication beaucoup plus commun que le premier, et qui a des suites inûniment plus pernicieuses : c'est de trop négliger le talent de la parole ; de ne point assez respecter son auditoire; de se présenter devant lui presque sans aucune préparation ; de dire les choses comme elles viennent sur-le-champ , souvent sans ordre, sans choix, sans justesse; et, par cette négligence affectée, d'inspirer à ses auditeurs du dégoût et du mépris pour la parole de Dieu , qui est digne par elle-même de s'attirer l'estime et le respect des hommes , et qui devrait faire leur .plus solide gloire et leur plus douce consolation.

Le but que se propose tout pasteur, tout prédicateur, en parlant aux fidèles, est de les persuader, pour les porter à la vertu et les détourner du vice : mais tous ne prennent pas les moyens propres pour parvenir à ce but , et ne s'appliquent pas à parler d'une manière capable de persuader. C'est ce qui fait la différence des bons et des mauvais prédicateurs. Les uns, comme dit saint Augustin ' , le font grossièrement , désagréablement, froidement, obtuse y de/or miter, Jrigide; les autres ingénieusement, agréablement, fortement, acute, ornate, vehementer.

Le salut de la plupart des chrétiens, Bussi bien que la foi, est attaché a la parole : mais cette parole doit être maniée avec art, avec habileté, pour lui préparer une entrée dans les esprits. L'ornement du discours est un des moyens propres à produire cet effet; et la raison en est bien claire. Il faut que l'auditeur non-seulement entende ce qu'on dit, mais qu'il Técoute volontiers : f^olumiLS non solum intelligenter, verum etiam libenter audiri ^. Or comment écoutera-t-il volontiers , s'il n'est attiré et gagné par l'amorce du plaisir ? Quis tenetur ut audiai, si non

^ De Doct. clir. 1 i , n. 7. 2 ly r^c

delectatur *?.... QtUs eum {oratorem) vetU audire, nisi atuUtorem nonnuUa etiam suaoitate detineat * f Cet ornement n'exclut point la simplicité du discours ; car il ne faut pas une simplicité rude et grossière , qui rebute et fatigue : Nolumus fasiidiri etiam quod submisse dicimus ^. 11 y a un milieu entre un âtyle recherché, fleuri , brillant, et un style bas , rampant , négligé : et ce milieu est l'éloquence qui convient à un pasteur. Illa quoque eloquentia generis tempei^ati apud eloqiientem ecclesiasticum y nec inomata relinquitur^ nec indecenter ornatur 4.

Les fidèles seraient tout autrement instruits qu'ils ne le sont , s'ils assistaient régulièrement aux prônes de leurs paroisses , ce qui est pour eux un devoir d'une plus étroite obligation qu'on ne pense ; et si les prônes se faisaient comme il faut , ce qui n'en est pas un moins essentiel pour les pasteurs. Quelle douleur, quelle peine, pour 'ceux qui ont quelque idée de l'importance de ce ministère , de voir le plus souvent leur auditoire vide , ou trèspeu rempli , et d'avoir peut-être à se reprocher que c'est leur manière de parler ft'oide , languissante, ennuyeuse, et souvent trop longue, qui rebute et écarte les auditeurs ! Ils manquent par là à la fonction la plus importante de leur état. Ils trompent l'attente des peuples, qui accourent avec avidité pour remplir leurs besoins, et qui sont obligés de s'en retourner à jeun. Ils avilissent la parole de Dieu par la manière négligée dont ils l'annoncent, et ne la font plus regarder qu'avec mépris et dégoât. Ils déshonorent la majesté divine , dont ils tiennent la place ^ , et dont ils sont les ambassadeurs ; et ne font point d'attention qu'un envoyé d'un prince , qui en userait ainsi , serait regardé avec raison par son maître comme un prévaricateur.

Us sont bien éloignés de la disposition de cet orateur grec ^ qui ne parlait jamais au peuple qu'il ne s'y fût beaucoup préparé, et qu'il n'eût prié les dieux , avant que de sortir de sa maison , de ne pas permettre qu'il lui échappât une seule parole qui fût indigne de son auditoire : et de celle de l'orateur romain , qui ,

-' N. 5<> * |»ro r,liri.«to Icfîatione fungimiir.

♦ il»iil " I'cricl«'«.

tout habile qu'il était , déclare ^ ^u'il ne plaidait jamais aucuue cause sans s'y être disposé avec tout le travail nécessaire. Je n'oserais marquer clairement de quels termes se sert Quintilien * pour condamner la négligence d'un avocat qui manquerait à ce devoir essentiel à sa profession , et qui Test beaucoup plus à celle d'un ministre de la parole, d'où dépend le salut des peuples.

Je sais que l'accablement des affaires , presque inévitable aux pasteurs sérieusement appliqués à leurs devoirs, leur laisse quelquefois peu de temps pour préparer leurs discours ; mais il ne s'agit pas ici de pièces d'éloquence travaillées et polies avec un extrême soin , qui demandent un long travail , et par conséquent un grand loisir. Un pasteur qui avec quelque fonds d'esprit a de Tétude et de la lecture, et qui joint à ces qualités un grand zèle pour le salut des fidèles , ne manque jamais de réussir et d'être goûté par le peuple, quand il met de l'ordre dans ses discours, qu'il dit des cboses solides et touchantes , qu'il les appuie de passages tirés de TÉcriture, et qu'il a soin de se renfermer dans des bornes raisonnables pour ne point fatiguer son auditoire. Une telle préparation n'emporte pas beaucoup de temps, et elle est d'un devoir indispensable.

Y a-t-il dans le ministère ecclésiastique quelque fonction qui paraisse plus importante, plus nécessaire, plus digne du zèli3f pastoral, que le soin des pauvres , et celui d'administrer les sacrements? Cependant d'un côté nous voyons que les apôtres ^ , assemblés en corps pour remédier aux plaintes que la dispensation des aumônes avait fait naître parmi les fidèles , se croyaient obligés de renoncer à ce ministère , quelque saint qu'il fût , plutôt que de quitter la prédication de la parole de Dieu , dont ils étaient chargés spécialement , et préférablement à tout le reste : et de l'autre saint Paul , si instruit des devoirs de l'apostolat , et si infatigable dans le travail , déclare nettement que Jésm- Christ ne l'a point envoyé pour baptise/', mais pour prêcher

■ c Ad illam causarom operam nun- solam negligentis , sed et mali , et in

qoam nisi paratns et meditatas accedo. » sascepta causa perfldi ac proditoris est ,

(Cic. de Log. lib. 1 * n. 12. ) pejas agere qnam possit. » (Quintil.

^ « AfTerret ad dicenduiu curac semper lib. 12, cap. 9. }

quantum plurimum poterit. ^eque enim 3 \(.t. G, 2

80 TfiAlTE DES ETUDES.

l'Évangile > . I.e ministère de la prédication est donc la principale fonction des apôtres , des évéques , et de tous les pasteurs; à laquelle ils doivent donner toute l'application dont ils sont capables, en écartant avec une sévérité inflexible tout ce qui est incompatible avec ce premier et ce plus essentiel de leurs devoirs.

C'est le précepte et Texemple que nous ont donnés tous les grands saints qui ont fait tant d'honneur au christianisme par leurs savantes et éloquentes prédications, quoique la plupart fussent placés dans les plus grands sièges de l'Église, et fussent occupés à la défendre contre les hérésies.

Saint Grégoire de Nazianze > , plein de mépris pour l'arrangement des paroles et pour les vaines délicatesses du discours, qui ne servent qu'à flatter l'oreille, était bien éloigné de négliger ce que l'éloquence pouvait avoir d'utile, comme il le marque en plus d'un endroit. « Je ne me suis réservé ^ , dit-il , que l'élo- « quence 4 , et je ne me repens point des peines et des fatigues « que j'ai souffertes sur mer et sur terre pour l'acquérir. Je sou- » haiterais pour mes amis et pour moi que nous en possédassions « toute la force ^. C'est de tous mes biens le seul qui me soit resté. « Je l'offre, je le dévoue , je le consacre à mon Dieu. La voix de « son commandement, et le mouvement de son esprit, m'ont » fait abandonner toutes les autres choses , pour faire avec la <( pierre précieuse de l'Évangile un échange de tout ce que je « possédais. Je suis donc ainsi devenu , ou , pour mieux dire , je » désire ardemment de devenir cet heureux^marchand qui, avec « des choses viles et périssables, eu achète d'excellentes etd'éter- » nelles. Mais , comme ministre de la parole Je m'attaclie uni* « quement à l'art de parler. J'en fais mon partage , et je ne Ta- « bandonnerai jamais^... » Dans un autre endroit, il remercie son peuple de ce que, par son ardeur incroyable pour la parole de Dieu , il le consolait des discours injurieux «t pleins de malignité que la jalousie de ses ennemis répandait contre son élo-

I I Cor. 1,17. (lit^r l'éloquence sous les plus halùlc)

^ Orat. 15. uiaitres.

» Orat. 3. ^ Orat. 12.

'* Saiut Grégoire de Maziaiize avait '* Orat. 27 \i)M plusieurs voyages pour aller ctu-

TBAITU DES ÉTUDES. 81

quence, qu'il avait acquise dans Tétude des auteurs profanes, mais qu'il avait ennoblie par la lecture dés livres sacrés , et par le bois vivifiant de la croix , qui lui avait ôté tout ce qu'elle avait eu d^amertume. Et il ajoute qu'il n'était pas du sentiment de beaucoup d'autres, qui voulaient qu'on se contentât d'un discours sec, simple, sans ornement, sans élévation ; qui couvraient leur paresse ou leur ignorance par un mépris dédaigneux de leurs adversaires, et qui prétendaient en cela imiter les apôtres, SHDS considérer que les miracles et les prodiges leur tenaient lieu d'éloquence.

Saint Ambroise, dans l'endroit même < où il recommande que le discours d'un ecclésiastique soit pur, simple , clair, plein de poids et de gravité, ajoute que, comme l'élégance n'y doit point être affectée , il ne faut pas aussi y mépriser l'agrément. Et il pratiqua toujours lui-même ce qu'il avait enseigné.

T eut-il jamais un pasteur plus occupé que saint Augustin >, et plus dévoué aux'bonnes œuvres? Mais son zèle, non moins éclairé que fervent, ne dérobait rien du temps qu'il lui fallait pour préparer les choses nécessaires à l'instruction des fidèles. Il paraît que dans les commencements ses sermons étaient écrits mot à mot et appris par cœur, parce qu'il avait alors plus de temps, et plus de besoin d'user de cette précaution. Dans la suite , il se contenta de chercher le sens des endroits de l'Écriture qu'il avait dessein d'expliquer, d'approfondir les vérités qu'ils contenaient, et de trouver les passages nécessaires pour les appuyer et les éclaircir : et cette recherche ne laissait pas de lui coûter beaucoup , aussi bien que la fatigue de parler, comme il le marque lui-même à la fin du quatrième discours qu'il fit sur le psaume 103 : Magno labore quœsifa et inventa sunt, magno labore nuntiata et disputata sunt : sit labor noster fructuosus vobiSf et benedicat anima nostra Dominum. L'ardeur insatiable de ses auditeurs pour l'écouter est un garant bien sûr du talent qu'il avait pour la parole , et du soin qu'il y donnait.

Tai réservé exprès saint Chrysostome pour le dernier de mes

' « Oratio ait para, siinplexjdilacida, non iniermissa gratia. m ( O/Ztc. lih I, ntque manifesta, plena gravitatis et cap. 22. ; ponderis, non afTectata elegantiu . sed ' Kpist. 73.

témoins , parce qu'il est Tun des Pères qui ont le plus insisté sur la matière que je traite. Dans son beau traité sur le sacerdoce, qui est regardé avec raison comme son chef-d'œuvre , il établit, comme un principe incontestable, que la principale partie du devoir des évéques , et par conséquent de tous les pasteurs , consiste dans Tinstruction qui se donne par la parole, parce que c'est par elle seule qu'ils sont en état d'enseigner aux fidèles les vérités de la religion , de les animer à la vertu , de les retirer du vice, et de les soutenir dans les rudes épreuves qu'ils ont à souffrir, et dans les combats qu'ils ont à livrer tous les jours contre les ennemis de leur salut. Sans ce secours, une pauvre église est semblable à une ville attaquée de toutes parts, et qui se trouve sans défense ; ou à un vaisseau battu de la tempête , et qui est sans pilote. La parole , dans la bouche du pasteur, est comme l'épée dans la main d'un capitaine ; mais cette épée demande d'être maniée avec art et avec adresse : c'est-lniJre, pour parler plus clairement, qu'un pasteur doit se préparer avec beaucoup de soin aux prédications et aux autres discours qu'il est obligé de faire en public , et qu'il doit employer tous ses efforts pour acquérir ce talent > , puisque c'est de là que dépend le salut de la plupart des âmes qui lui sont confiées.

Mais , dit-on , si cela est ainsi , pourquoi saint Paul ne s'est-il point soucié d'acquérir ce talent ? et pourquoi ne rougit-il point d'avouer qu'iY est ignorant y et peu instruit pour la parole *; et cela en écrivant aux Corinthiens , qui faisaient tant de cas de l'éloquence ?

Cette parole , dit saint Chrysostome , dont on n'a point pénétré le sens ni connu la profondeur , en a trompé plusieurs , et a servi de prétexte et de voile à leur paresse. Si saint Paul était ignorant, comme vous le prétendez , comment a-t-il confondu les Juifs de Damas , n'ayant point encore fait de miracles ? Comment a-t-il terrassé les Grecs ? et pourquoi se retira-t-il à Tarse ? Ne fut-oe pas après en être demeuré tellement victorieux par la puissance de la parole , que , ne pouvant souffrir la honte d'être vaincus , ils résolurent de le faire mourir ? De quoi se servit-il pour com

• Xpyi t6v îepéa Tràvxa uoieïv UTièp ' '< Imperitua semione. m (2 C'jr. 1 1 , «« ) ToO xaÛTYiv XTy|<Ta<TÔat tyiv î<Tyuv.

TttAJlK DES RTUDES. 8<

ittre et pour disputer contre ceux d'Antioche, qui s*efforçaient embrasser les cérémonies des Juifs? Ce sénateur de TAréopage, li demeurait dans la ville du monde la plus superstitieuse et la us savante , ne le suivit-il pas avec sa femme , après avoir ouï tulement un de ses discours ?... Que fit cet apôtre à Tbessalonile, à Corinthe , à Éphèse , et à Rome même ? Ne passa-t-il pas s jours et les nuits à expliquer les Écritures divines ? £st-il be- »in de raconter toutes les disputes qu'il a eues avec les épicuriens les stoïciens ?... De quel firont ose-t«on encore après cela Tapûer ignorant , lui qui a été admiré de tout le monde , et dans ses sputes et dans ses sermons ; lui que les Lycaoniens prirent >ur Mercure, sans doute à cause de son éloquence ? Il se peut faire que des pasteurs pleins de zèle , de cbarité, et ès-propres d'ailleurs pour le gouvernement, manquent du tant de la parole, et ne puissent pas instruire leurs peuples par euxémes. Alors l'exemple de Valère , évêque d'Hippone , qui, pour tppléer au peu d'usage qu'il avait de la langue latine , fit prêter saint Augustin en sa place et en sa présence , devient pour IX une règle , et les autorise à chercher ailleurs le supplément ) ce qui leur manque. Les curés de campagne , qui ne peuvent tint emprunter la voix d'autrui , ont le secours des livres '. On fait exprès pour eux des homélies courtes, faciles , à la portée !S plus grossiers , qu'ils peuvent débiter à leurs peuples de vive »ix , ou au moins leur en faire la lecture. Saint Augustin ne âmerait point cette pratique , lui qui croit qu'un pasteur * inpable de composer lui-même un bon discours peut le faire mposer par un autre , et , après Tavoir appris , le prononcer mme s'il en était l'auteur. C'est que, de quelque manière que soit, il est d'une indispensable nécessité que les peuples soient struits.

' M. l'abbé Lambert. criptum , memoricpque coromendent , at- * a Sant qaidam , qui bene pronnn- que ad populum proférant : si eam perte possant , qukl aotem pronuntient sonam gerunt, non i m probe faciunt. » \ogUare non possunt. Quod si ab aliis ( De Doctr, christ, lib 4 , n. 62. ) nant eloqaenter sapienterque cons-

Page 1