Ahyssi donne une idée beaucoup plus affreuse que aqux
3. In medio mari. Cette circonstance a beaucoup d'emphase. Elle attache l'imagination, et fait concevoir des montagnes d'eau solides dans le centre des choses liquides.
Les deux versets suivants sont d'une beauté qu'on ne peut assez admirer. Au lieu de dire simplement, comme nous l'avons déjà remarqué , les Égyptiens sont entrés dans la mer en poursuivant les Israélites, le prophète entre lui-même dans le cœur de ces barbares , il se met à leur place , il prend leurs passions , et les fait parler; non pas qu'ils aient parlé en effet, mais parce que le désir de vengeance et la chaleur à poursuivre les Israélites
' P». II3f 3. ignis a facie (heb. ex ore ) ejiis exarsit :
' u Mare vidit, et fugit.,.. Apparue- carbones succensi sunt ah co m
rant foDtes aquarum ab increpatioiie ^ Va. 17, 10.
tua. Domine, abinspiratione spirittis irii* 4 Ibid. 9
!««.... Ascendit fumus in ira eju&, et
152 TR.UTÉ DFS #.T10ES.
étaient le langage de leurs cœurs, que Moïse leur a mis dans la * bouche pour varier et passionner sa narration.
Dixit inimicus, pour dixerunt jEgyptiL Ce singulier, cet inimicus, tout cela est de si bon goût!
Persequar... comprehendam,,, dividam spolia, etc. On lit et on voit dans ces mots une vengeance palpable , dont on se sent presque animé en lisant. L'auteur sacré n'a point rais de conjonction à aucun des six verbes qui composent le discours du soldat égyptien, afin de lui donner plus de vivacité, et d'exprimer plus au naturel la disposition d'un homme plein de passion, qui s'entretient avec lui-même , et qui ne se met pas en peine de mettre des liaisons et des conjonctions dans ses pensées , qui demandent de la liberté.
Un autre en serait demeuré là ; mais Moïse va plus loin. Impkbitur anima mea. Il pouvait dire : Dividam spolia , et ils me implebo. Mais implebitur anima mea nous les représente regorgeant de dépouilles et nageant dans la joie.
Je tirerai mon épée : ma main les égorgera. C'est ainsi que porte la Vulgate. Ecaginabo gladium meum : interjiciet eos manus mea. La réflexion qui suit suppose ce sens , et est fort belle. Le plaisir d'égorger leurs ennemis n'est pas moins sensible que celui de les dépouiller. Voyons comme il touche cet endroit. 11 pouvait dire en un mot eos interjiciam , je les égorgerai; mais cela aurait passé trop vite : il leur ménage le plaisir d'une longue vengeance. Evaginabo gladium meum, je tirerai mon épée. Quelle image ! Elle frappe même les yeux du lecteur, fnierficiet eos manus mea, ma main les égorgera.
Ce manus mea est d'une beauté que je ne puis exprimer. On voit dans cette expression un soldat sûr de la victoire. On le voit qui regarde^ qui remue, et qui mesure son bras. Je tremble pour les enfants d'Israël. Grand Dieu ! que ferez-vous pour les sauver.' Voilà un déluge de barbares qui courent en fureur à la vengeance et à la victoire. Tous les traits de votre colère peuvent-ils suffire pour arrêter vos ennemis.' Dieu souffle, et la mer lésa déjà enveloppés. Flavit spiritns tuus, et opérait eos mare.
Il faut avouer que cette réflexion est bien vive , bien éloquente, et bien propre à former le goût : et c'est pour cela que j'ai cru
TBAITB DES ETUDES. lo3
n'en devoir pas priver le lecteur. Mais je suis obligé d'avertir que le texte hébreu , au lieu de intt^rjiciet eos manus mea , a : possidère /aciet eos manus mea ; possessioni restituet eos manus mea. Ce qu'os pourrait traduire : « Ma main me les assujettira « de nouveau. Ma main s'en rendra maîtresse. Ma main me « remettra en possession de ces fugitifs, • En effet, c'était là le véritable motif de la poursuite si ardente des Égyptiens : l'histoire y est formelle. « On vint dire au roi des Égyptiens que « les Hébreux s'en étaient enfuis. En même temps le cœur de « Pharaon et de ses serviteurs fut changé à l'égard de ce peuple ; « et ils dirent : A quoi avons-nous pensé de laisser ainsi aller les « Israélites, aGn qu'ils ne nous fussent plus assujettis ^? » L'intention de Pharaon et de ses officiers n'était donc pas de tuer et d'exterminer les Israélites : ils auraient agi contre leurs intérêts. Mais ils songeaient à les forcer, les armes à la main , à rentrer dans l'esclavage , et à retourner aux travaux publics de leur ancienne servitude.
Il y a aussi, ce me semble, une grande beauté dans cette expression , ma main me les assujettira de nouveau. Le Dieu des Israélites s'était vanté de tirer son peuple de la prison des Égyptiens, et de les délivrer de leur dure servitude par la force de son bras: Educam vos de ergastulo yEgyptiorum^ , et cruam de servitute, ac redimam in brachio excelso ^, 11 avait fait dire plusieurs fois à Pharaon qu'il étendrait sa main sur lui, sur ses serviteurs , sur ses campagnes , sur ses bestiaux ; qu'il lui ferait bien voir qu'il était le maître et le Seigneur, en étendant sa main sur toute l'Egypte , et en tirant son peuple de l'esclavage : Scient jEgyptil quia ego sum Dominus, qui extenderim manum meam super ALgijptum , et eduxerim filios Israël de medio eorum^. Ici l'Égyptien, qui se croit déjà vainqueur, insulte au Dieu des Hébreux. Il semble lui reprocher la faiblesse de son bras et la vanité de ses menaces. Il oppose sa main à celle de Dieu ; et il se dit à lui-même, dans l'enivrement d'une joie insolente, et dans les transports d'une folle confiance : Quoi qu'en ait dit le Dieu d'Israël , ma main me les assujettira de nouveau.
» EKod. 14 , 5. 3 Kxod. 0, 3 et lô
» IbiJ. «, i>. < Ibid. 7, &
r. Vous avez soufRé, et la mer les a abîmés... Ils sont tombés « nu fond des eaux violentes, comme une masse de plomb '. i^
f^ous avez soufflé, et la mer les a abîmés. Moïse pouvait-il mieux exprimer la suprême puissance de Dieu ? Il ne fait que souffler pour abîmer tout d'un coup des troupes innombrables. Voilà ce qu'on appelle le véritable sublime. Le fiât lux et lux fada est a-t-il rien de plus grand ?
Et la mer les a abîmés . Que de choses en trois mots , opemit eos mare! Quelle sobriété de termes ! quelle foule d'idées ! Cest ici qu'on peut appliquer ce que Pline dit du peintre Timantlie : In omnibus ejus operibus plus intelligitur quampingitur... ut ostendat et'iam qux occultât.
Un autre que Moïse aurait donné l'essor à son imagination. Il nous aurait fait un long détail et de grandes descriptions fades et inutiles. Il aurait épu'sé tout le sujet, et, avec un pompeux verbiage et une stérile abondance, il aurait appauvri sa matière et fatigué son lecteur. Mais ici Dieu souffle, la mer obéit, elle tombe sur les Égyptiens : les voilà tous engloutis. Y eut-il jamais rien de si plein , de si vif , ni de si animé? Vous ne voyez point d'espace entre le souffle de Dieu et le terrible miracle qu'il fait pour sauver son peuple. Flavit spiritus tuus , et operuit eos mare.
Ils sont tombés au fond des eaux comme une masse de plomb. Considérez bien ce dernier trait, qui aide l'imagination et achève le tableau.
« Qui d'entre les dieux est semblable à vous *} Qui vous est « semblable , vous qui faites paraître avec éclat votre sainteté , « qui méritez d'être loué avec une frayeur religieuse, et dont les « œuvres sont autant de merveilles ? Vous avez étendu votre « main , et la terre les a dévorés ^. »
Cet admirable récit est suivi d'un admirable retour de lotuanges. La grandeur du miracle demandait cette vivacité de sentiment et de reconnaissance. Et quel moyen de ne pas se récrier, et de ne pas sortir comme hors de soi-même à la vue d'une telle merveille?
TaAITE DES ETUDES. ];Î5
Interrogation , comparaison , répétition ; toutes Ogures propres à Tadmiration et à l'extase.
Magnificus in sanctitaie, etc. 11 est impossible ici d^approcher du style vif et concis du texte, qui a trois petits membres séparés les uns des autres sans liaison , et dont chacun est composé de deux mots assez courts: magnificus sanctitate, terribilis laudihus, faciens mirabilia. Il n'est pas plus facile d'en rendre le sens, quelque étendue qu'on donne à la version; ce qui d'ailleurs la rend froide et languissante, au lieu que l'hébreu est plein de fBU et de vivacité.
« Vous vous êtes rendu par votre miséricorde le guide de ce * peuple... et vous le conduirez par votre puissance jusqu'au « lieu, etc. '. »
Ces cinq versets sont une prophétie de la protection éclatante que Dieu devait donner à son peuple après l'avoir tiré de l'Egypte. Tout y est plein d'images vives et touchantes. On ne sait ce qu'on doit admirer davantage dans cette prédiction , ou la tendresse de Dieu pour son peuple * , dont il veut bien devenir luimême le guide et le conducteur, en le conservant peddant tout le voyage, selon qu'il le dit ailleurs , comme la prunelle de son œil , et le portant sur ses épaules comme l'aigle se charge de ses aiglons ; ou sa formidable puissance , qui , faisant marcher devant elle la terreur et l'effroi , glace de crainte tous les peuples qui pourraient s'opposer au passage des Israélites , et les rend immobiles comme une pierre : ou enfin l'attention merveilleuse de Dieu à les établir d'une manière fixe et permanente dans la terre promise, ou plutôt à les y planter : plantabis in monte hxredita" tis tux ; expression énergique , et qui seule rappelle tout ce que rÉcriture dit en tant d'endroits du soin que Dieu avait pris de planter cette vigne chérie , de l'arroser, de la faire croître, de l'environner de fossés et de haies , de multiplier et d'étendre au loin ses branches fécondes.
(t Le Seigneur régnera dans l'éternité , et au delà de tous les « siècles. Car Pharaon est entrédans la mer avec ses chariots et sa « cavalerie , et le Seigneur a fait retourner sur eux les eaux de la
» t 13, 17. ' Deut. 32, 10, 11.
156 TUAITB DES ETUDES.
<t mer ; mais les eiifauts d'Israël ont passé au milieu d'elle à « pied sec ^ »
C'est ici la conclusion de tout le cantique , par laquelle Moïse promet à Dieu , au nom de tout le peuple , une éternelle reconnaissance pour le signalé bienfait par lequel il vient de les délivrer.
Cette conclusion paraîtra peut-être trop simple en comparaison de ce qui a précédé. Mais je reconnais pour le moins autant d'artifice dans cette simplicité que dans tout le reste. En effet, après avoir remué et enlevé les esprits par tant de grandes expressions et de si violentes figures , la justesse de Tart voulait qu'il terminât son cantique par une exposition simple et naïve , tant pour délasser les esprits que pour leur faire comprendre sans figures, sans détours et sans embarras , la grandeur du miracle que Dieu venait de faire en leur faveur.
La sortie du peuple juif de l'Egypte est le prodige le plus merveilleux que Dieu ait fait dans T Ancien Testament. Il le rappelle en mille occasions ; il en parle , s'il était permis de s'exprimer ainsi , avec une espèce de complaisance : il le donne comme la preuve la plus éclatante de la force toute-puissante de son bras. Eu effet, ce n'est pas un seul prodige, mais une longue suite de prodiges plus admirables les uns que les autres. Il était bien juste que la beauté du cantique destiné à conserver la mémoire de ce miracle répondît à la grandeur de l'événement ; et c^la ne pouvait pas n'être point de la sorte , puisque le même Dieu qui était l'auteur des prodiges l'était aussi du cantique.
Mais quelle beauté , quelle grandeur, quelle magnificence n'y apercevrions-nous pas , s'il nous était donné de pénétrer dans les sens mystérieux cacbés sous le voile et sous l'écorce de ce grand événement ! Car on ne peut disconvenir que la sortie de l'Egypte ne couvre et ne représente d'autres délivrances *. L'autorité de saint Paul et de toute la tradition, et les prières de l'Église, nous obligent d'y voir la liberté que le chrétien acquiert parles eaux du baptême , et son affranchissement du joug du prince du monde. L'Apocalypse fait ^ un autre usage de cet événement , en
• > 18, 10. 3 Apoc. 15,2-1.
'* I Cor. c. 1<>.
nous montrant ceux qui ont vaincu la béte , tenant à la main les harpes de Dieu , et chantant le cantique de Moïse ', serviteur de Dieu , et le cantique de TAgneau , en disant : Seigneur Dieu , vos œuvres sont grandes et merveilleuses , etc. Or, comme, selon r Écriture, les merveilles de la seconde délivrance surpasseront inGniment celles de la première, et en aboliront entièrement la mémoire, ainsi Ton peut juger que les beautés du sens spirituel de ce cantique effaceraient celles du sens historique.
De telles merveilles passent de beaucoup mes forces, et n'entrent point dans le dessein de cet ouvrage , où je me suis proposé de former le goût des jeunes gens par rapport à l'éloquence. Cette explication du Cantique de Moïse peut y contribuer plus que toute autre chose. J'ai cru, en donnant ce morceau, faire au public un présent qui lui serait agréable. La modestie de l'auteur l'avait tenu jusqu'ici comme enseveli dans les ténèbres : on ne sera point fâché que la juste reconnaissance d'un disciple plein de respect pour la mémoire de son maître le fasse paraître au jour. AJajqualité de maître il avait joint à mon égard celle de père, m'ayant toujours aimé comme son enfant. Il avait pris dans les classes un soin particulier de me former, me destinant dès lors pour son successeur : et je l'ai été en effet en seconde, en rhétorique, et au collège Royal. Je puis dire sans flatterie que jamais personne n'a eu plus de talent que lui pour faire sentir les beaux endroits des auteurs , et pour donner de l'émulation aux jeimes gens. L'oraison funèbre de M. le chancelier le Tellier, qu'il prononça en Sorbonne, et qui est la seule pièce de prose qu'il ait permis qu'on imprimât, sufûtpour montrer jusqu'où il avait porté la délicatesse du goût : et les vers qu'on a de lui peuvent passer pour un modèle en ce genre. Mais il était encore plus estimable par les qualités du cœur que par celles de l'esprit. Bonté, simplicité, modestie % désintéressement, mépris des richesses, générosité portée presque jusqu'à l'excès , c'était là son caractère. Il ne proGta de la confiance entière qu'un puissant ministre ^ avait en lui , que pour faire plaisir
1 « Gantantes canlicum Moysi çprvi éla rerlcar daii« runnerwté Dej^ „ "* M- de IvTMiToi».
' Il n'a jamais Toala rnns^otir à <-fre
aux autres. Quand il me vit principal au collège de Beauvais, il sacrifia , par bonté pour moi et par amour du bien public , deux mille écus pour y faire des réparations et des embellissements nécessaires. Mais les dernières années de sa vie, quoique passées dans la retraite et l'obscurité , ont effacé tout le reste. 11 s'était retiré à Compiègne , lieu de sa naissance. Là , séparé de toute compagnie , uniquement occupé de Tétude de TÉcriture sainte , qui avait toujours fait ses délices, ayant continuellement dans l'esprit la pensée de la mort et de l'éternité s il se consacra entièrement au service des pauvres enfants de la ville. 11 leur fit bâtir une école , peut-être la plus belle qui soit dans le royaume , et fonda un maître pour leur instruction. Il leur en tenait lieu luimême : il assistait très-souvent à leurs leçons : il en avait presque toujours quelques-uns à sa table : il en babillait plusieurs: il leur distribuait à tous, dans des temps marqués, diverses récompenses pour les animer : et sa plus douce consolation était de penser qu'après sa mort ces enfants feraient pour lui la même prière que le fameux Gerson , devenu par humilité maître d'école à Lyon , avait demandée , par son testament , à ceux dont il avait pris soin : Mon Dieu , mon Créateur, ayez pitié de votre pauvre serviteur Jean Gerson! 11 a eu le bonheur de mourir pauvre en quelque sorte au milieu des pauvres, ce qui lui restait de bien ayant à peine suffi pour une dernière fondation qu'il avait faite des Sœurs de la Charité pour instruire les filles ^ et pour prendre soin des malades.
Je prie le lecteur de me pardonner cette digression , que ma tendre reconnaissance pour un maître à qui j'ai tant d'obligations doit rendre excusable.
* n a donné an publie an recueil des tirées des propres paroles de VÉcritura extraits qu'il avait faits sur ce sujet, sainte et des saints Pères. intitulé Pensées édifiantes sur la Mort ,
TRAITB DES ETUDES. |.)«J