‹ Traité des études (volume 4)Chapitre 24 sur 64 · GRANDEUR · texte numérisé non relu

GRANDEUR

Tout le monde convient qu'un des premiers soins de quiconque pense à former les jeunes gens dans l'étude des belles-lettres, c'est d'établir d'abord des principes et des règles du bon goût qui leur puissent servir de guides dans la lecture des auteurs 11 est d'autant plus nécessaire de leur donner un pareil secours pour l'histoire, qui peut être regardée comme une étude de morale et de vertu, qu'il est infiniment plus important de juger sainement de la vertu que de l'éloquence; et qu'il est beaucoup moins honteux et moins dangereux de se méprendre sur les règles du discours que sur celles des mœurs.

Notre siècle , et encore plus notre nation , ont un besoin extrême d'être détrompés d'une infinité d'erreurs et de faux pré-

' (< Qui» provcnere ihi ma^na Acripto- leriiin ) factn proinaximis celebrautur » rum ingénia : pcr terranim orbem ( ve- ( Sali,, iu IfeUo CatUin. )

jugés, qui devienneut tous les jours de plus en plus douiiuants, sur la pauvreté et les richesses , sur la modestie et le faste ; sur la simplicité des bâtiments et des meubles, et sur la somptuosité et la magnificence ; sur la frugalité, et les rafûnements de la bonne ehère; en un mot, sur presque tout ce qui faitTobjet du mépris 00 de l'admiration des hommes. Le goût public ' devient sur cela la règle des jeunes gens. Ils regardent comme estimable ce qui est estimé de tous. Ce n'est pas la raison, mais la coutume, qui les guide. Un seul mauvais ' exemple serait capable de corrompre l'esprit des jeunes gens , susceptibles de toutes sortes d'impressions : que n'y a-t-il donc point à craindre pour eux dans un temps où les vices sont passés en usage, et où la cupidité s'efforce ^ d'éteindre tout sentiment dMionneur et de probité? Quel besoin n'ont-ils pas de cette science <, dont le principal effet est de dissiper les faux préjugés , qui nous séduisent parce qu'ils nous plaisent ; de nous guérir et de nous délivrer des erreurs populaires que nous avons sucées avec le lait; de nous apprendre à faire le discernement du vrai et du faux , du bon et du mauvais , de la solide grandeur et d'une vaine enflure ; et d'empêcher que la contagion ^ du mauvais exemple et des coutumes vicieuses n'infecte l'esprit des jeunes gens , et n'étouffe en eux les heureuses semences de bien et de vertu qu'on y remarque! C'est dans cette science^, qui consiste à juger des

' « RecU apad nos locnm tenet error, Bbi publicus factus est. » (Sb». Epist.

c Nulla res nos majoribas malis im- |)Hcat , qaam quod ad ramorem compo- Btmor : optima rati ea , qaae magno as- •ensa recepta sunt. . . nec ad rationem, Md ad similitndinem vivimus. » ( Id. lib.

de yUa beata, cap. I. )

' (( Unum exemplam , aut luxariœ , ait avaritiae, multum mali facit. . .

qaid tu accidere his moribus credis in qaos pobUce factus est impetus?... adeo nemo nostruni ferre impctum vitiorum tam raagno comitatu venientium potest. »

( Id. E/Ast. 7. )

« Desinit esse remedio locas , ubi quae

fiierantTitia, mores sunt. » (Id. Epist. 30.)

' « Certatar' ingenti qaodam neqaitiac

certamine : major quotidie peccandi eu-

piditas» miiiw ven;cundi:e e»t. » ( Id du

Ira, lib. 2, cap. 8.^

* « Sapientia animi mag»tra est ..

Qjœ sint mala , quae videantur, osteudii.

Vanitatem exuit mentibus, dut magnitii' dinem sulidani ; nec ignnrari sinit , inter magna quid intersit et tumida. » ( Id.

Episi. 90. )

c Inducenda est in occupatum locum Tirtas , quae mendacia contra verum placentia exstirpet; qune nos a populo, cui nimis crediraus, séparât, ac sinceris opinionibus reddat. »i ( Id. Epist. 9i.)

■^ « Tanta est corruptela malae coasuetudiuis, ut ab ea tanqoam igniciili exstingaantur a natura dali , exorianturqoe et confirmeutur vitia contraria. »

( Cic. de Leg. lib. I , n. 33. )

** » Socrates hanc summam dixit esse sapientiam, bona mulaque distinguere. u ( Sknec. Epist- 71, )

« mer ; mais les eiifauts d'Israël ont passé au milieu d'elle à « pied sec ^ »

C'est ici la conclusion de tout le cantique , par laquelle Moïse promet à Dieu , au Doni de tout le peuple, une éternelle reconnaissance pour le signalé bienfait par lequel il vient de les délivrer.

Cette conclusion paraîtra peut-être trop simple en comparaison de ce qui a précédé. Mais je reconnais pour le moins autant d'artifice dans cette simplicité que dans tout le reste. En effet, après avoir remué et enlevé les esprits par tant de grandes expressions et de si violentes figures , la justesse de Tart voulait qu'il terminât son cantique par une exposition simple et naïve , tant pour délasser les esprits que pour leur faire comprendre sans ligures, sans détours et sans embarras , la grandeur du miracle que Dieu venait de faire en leur faveur.

La sortie du peuple juif de l'Egypte est le prodige le plus merveilleux que Dieu ait fait dans T Ancien Testament. Il le rappelle en mille occasions ; il en parle , s'il était permis de s'exprimer ainsi , avec une espèce de complaisance : il le donne comme la preuve la -plus éclatante de la force toute-puissante de son bras. En effet, ce n'est pas un seul prodige, mais une longue suite de prodiges plus admirables les uns que les autres. Il était bien juste que la beauté du cantique destiné à conserver la mémoire de ce miracle répondît à la grandeur de l'événement; et cela ne pouvait pas n'être point de la sorte , puisque le même Dieu qui était l'auteur des prodiges l'était aussi du cantique.

Mais quelle beauté , quelle grandeur, quelle magnificence n'y apercevrions-nous pas , s'il nous était donné de pénétrer dans les sens mystérieux cacbés sous le voile et sous l'écorce de ce grand événement ! Car on ne peut disconvenir que la sortie de l'Egypte ne couvre et ne représente d'autres délivrances *. L'autorité de saint Paul et de toute la tradition, et les prières de l'Église, nous obligent d'y voir la liberté que le chrétien acquiert parles eaux du baptême , et son affranchissement du joug du prince du monde. L'Apocalypse fait ^ un autre usage de cet événement , en

• > IB, 19. » Apoc. 15,2-4.

a 1 Cor. c. IK

nous montrant ceux qui ont vaincu la béte , tenant à la main les harpes de Dieu , et chantant le cantique de Moïse ', serviteur de Dieu , et le cantique de TAgneau , en disant : Seigneur Dieu , vos œuvres sont grandes et merveilleuses , etc. Or, comme, selon l'Écriture, les merveilles delà seconde déUvrance surpasseront infiniment celles de la première, et en aboliront entièrement la mémoire, ainsi l'on peut juger que les beautés du sens spirituel de ce cantique effaceraient celles du sens historique.

De telles merveilles passent de beaucoup mes forces, et n'entrent point dans le dessein de cet ouvrage , où je me suis proposé de former le goût des jeunes gens par rapport à l'éloquence. Cette explication du Cantique de Moïse peut y contribuer plus que toute autre chose. J'ai cru, en donnant ce morceau, faire au public un présent qui lui serait agréable. La modestie de l'auteur l'avait tenu jusqu'ici comme enseveli dans les ténèbres : on ne sera point fâché que la juste reconnaissance d'un disciple plein de respect pour la mémoire de son maître le fasse paraître au jour. AJa^qualité de maître il avait joint à mon égard celle de père, m'ayant toujours aimé comme son enfant. Il avait pris dans les classes un soin particulier de me former, me destinant dès lors pour son successeur : et je l'ai été en effet en seconde, en rhétorique, et au collège Royal. Je puis dire sans flatterie que jamais personne n'a eu plus de talent que lui pour faire sentir les beaux endroits des auteurs , et pour donner de l'émulation aux jeunes gens. L'oraison funèbre de M. le chancelier le Tellier, qu'il prononça en Sorbonne, et qui est la seule pièce de prose qu'il ait permis qu'on imprimât, suffit pour montrer jusqu'où il avait porté la délicatesse du goût : et les vers qu'on a de lui peuvent passer pour un modèle en ce genre. Mais il était encore plus estimable par les qualités du cœur que par celles de l'esprit. Bonté, simplicité, modestie -^ , désintéressement, mépris des richesses, générosité portée presque jusqu'à l'excès , c'était là son caractère. Il ne profita de la confiance entière qu'un puissant ministre ^ avait en lui , que pour faire plaisir

1 « Canfnntes cnnlicum Moysi servi élu reclear dnns ruiiiyersité. Del. » •* M. de Louvois.

2 II n'a jamais voalu consentir à «'Ire

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aux autres. Quand il me vit principal au collège de Beauvais, il sacrlGa , par bonté pour moi et par amour du bien public, deux mille écus pour y faire des réparations et des embellissements nécessaires. Mais les dernières années de sa vie, quoique passées dans la retraite et Tobscurité, ont effacé tout le reste. Il s'était retiré à Compiègne, lieu de sa naissance. Là, séparé de toute compagnie , uniquement occupé de Tétude de FÉcriture sainte , qui avait toujours fait ses délices, ayant continuellement dans l'esprit la pensée de la mort et de l'éternité ^,\\se consacra entièrement au service des pauvres enfants de la ville. 11 leur fit bâtir une école , peut-être la plus belle qui soit dans le royaume, et fonda un maître pour leur instruction. Il leur en tenait lieu luimême : il assistait très-souvent à leurs leçons : il en avait presque toujours quelques-uns à sa table : il en habillait plusieurs : il leur distribuait à tous, dans des temps marqués, diverses récompenses pour les animer : et sa plus douce consolation était de |>enser qu'après sa mort ces enfants feraient pour lui la même prière que le fameux Gerson , devenu par humilité maître d*école à Lyon , avait demandée , par son testament , à ceux dont il avait pris soin : }fon Dieu , mon Créateur, ayez pitié de votre pauvre serviteur Jean Gerson! 11 a eu le bonheur de mourir pauvre en quelque sorte au milieu des pauvres, ce qui lui restait de bien ayant à peine suffi pour une dernière fondation qu'il avait faite des Sœurs de la Charité pour instruire les filles » et pour prendre soin des malades.

Je prie le lecteur de me pardonner cette digression , que ma tendre reconnaissance pour un maître à qui j'ai tant d'obligations doit rendre excusable.

* n a donné an poblic on recueil de* Urè.e$ de$ propres paroles de VÉerlturj extraits qn'll arait faits car ce sujet , sainte et des saints Pères. tntitulé Pensées édifiantes sur la Mort ,

TRAITE DES ETODES. |.>1)

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