‹ Traité des études (volume 4)Chapitre 25 sur 64 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

{De Vutilité de Fàistoire.) Ce n'est pas sans raison que l'Iiistoire ' a toujours été regardée comme la lumière des temps , la dépositaire des événements , le témoin fidèle de la vérité , la source des bons conseils et de la prudence , la règle de la conduite et des mœurs. Sans elle, renfermés dans les bornes du siècle et du pays où nous vivons , resserrés dans le cercle étroit de nos connaissances particulières et de nos propres réflexions, nous demeurons toujours dans une espèce d'enfance ' qui nous laisse étrangers à l'égard du reste de l'univers , et dans une profonde ignorance de tout ce qui nous a précédés et de tout ce qui nous environne. Qu'est-ce ^ que ce petit nombre d'années qui composent la vie la plus longue; qu'est-ce que l'étendue du pays que nous pouvons occuper ou parcourir sur la terre, sinon un point imperceptible à l'égard de ces vastes régions de l'univers, et de cette longue suite de siècles qui se sont succédé les uns aux autres depuis l'origine du monde ? Cependant c'est à ce point imperceptible que se bornent nos connaissances , si nous n'appelons à notre secours l'étude de Tbistoire, qui nous ouvre tous les siècles et tous les pays ; qui nous fait entrer en commerce avec tout ce qu'il y a eu de grands hommes dans l'antiquité ; qui nous met sous les yeux toutes leurs actions , toutes leurs entreprises, toutes leurs vertus, tous leurs défauts ; et qui, par les sages

' « Historia testis temporam , lax ye- pori comparetur omni. » ( Sbh. de Coh'

ritatis, yita mémorise, magistra vitae, sol. ad Mare. c. 20.)

uuncia vetastatis. » ( Cic. de Orat. lib. n Nullum seculum magnis ingeniis

2 , D. 36.) clQsam est, nallum non cogitatio ni per>

'-' Nescire quid antea quafh natus sis vium. » ( Idem.)

accident, id est semper esse puerum. w » Si magnitadine animi egredi ba-

( Cic. in Orat. n. I3U.) manie imbecillitatis angastias libet, mal-

^ n Terramhanccum popuiis arbihas- tum per qnod spatiemur temporis est. . . que. . . puncti loco ponimus , ad uni- Licet in coasortiam omnis œvi pariter inversa referentes : minorem portjonem cedere, » (Idem, {<« i^rei*. vito^cap. 14. ) telas nostra qoam puncti habet, si lem-

ICO THAITE DES ETUDES.

réflexions qu'elle nousfournit, ou qu'elle nous donnelieu de faire, nous procure en peu de temps une prudenceanticipée, fort supérieure aux leçons des plus habiles maîtres.

On peut dire que l'histoire est l'école commune du genre humain, également ouverte et utile aux grands et aux petits, aux princes et aux sujets , et encore plus nécessaire aux grands et aux princes qu'à tous les autres. Car comment , à travers cette foule de flatteurs qui les assiègent de toutes parts, qui ne cessent de les louer et de les admirer, c est-à dire, de lescorrom|)re et de leur empoisonner Fesprit et le cœur ; comment , dis-je , la timide vérité pourra-t-elle approcher d'eux , et faire entendre sa faible voix au milieu de ce tumulte et de ce bruit confus? comment osera-t-elle leur montrer les devoirs et les servitudes de la royauté, leur faire entendreen quoi consiste leur véritable gloire, leur représenter que, s'ils veulent bien remonter jusqu'à l'origine de leur institution , ils verront clairement qu'ils sont pour les peuples » , et non les peuples pour eux; les avertir de leurs défauts, leur faire craindre le juste jugement de la postérité, et dissiper les nuages épais que forme autour d'eux le vain fantôme de leur grandeur et l'enivrement de leur fortune ?

Elle ne peut leur rendre ces services si importants et si nécessaires que par le secours de l'histoire , qui seule est en possession de leur parler avec liberté , et qui porte ce droit jusqu'à juger souverainement des actions des rois même , aussi bien que la renommée, que Sénèque appelle liber r imam principum judicem 2. On a beau faire valoir leurs talents, admirer leur esprit ou leur courage , vanter leurs exploits et leurs conquêtes ; si tout cela n'est point fondé sur la vérité et sur la justice, l'histoire leur fait secrètement leur procès sous des noms empruntés. Elle ne leur fait regarder la plupart des plus fameux conquérants que comme des fléaux publics, des ennemis du genre humain, des brigands des nations ^, qui, poussés par une ambition inquiète et aveugle, portent la désolation de contrées en contrées ^ , et

< n Assiduis bonitalis argnmentis pro- ^ (, Praedo gentium leyavit se. m ( Je»

havit, non rcmpubiicam siiani esse, sed hem. 4, 7.)

se reipublicae. » ( Skh- de Ctem. lib. I , ^ « Pbilippi aut Alcxandri latrocinia

cap. 19. ) cfleterorumque , qui , exitio gentium clari,

^ Seiiec. de Consol. ad Marc. <*. 1. non minores fuere pestes mortalium

qui , semblables à une inondalion ou à un incendie , ravagent tout ce qu'ils rencontrent. Elle leur met sous les yeux un Caligula, un INéron, un Domitien, comblés de louanges pendant leur vie, devenus , après leur mort, l'horreur et l'exécration du genre humain : au lieu que Tite , Trajan , Antonin , Marc-Aurèle, en sont encore regardés comme les délices, parce qu'ils n'ont usé de leur pouvoir que pour faire du bien aux hommes. Ainsi Ton peut dire que l'histoire, dès leur vivant même, leur tient lieu de ce tribunal établi autrefois chez les Égyptiens, où les princes , comme les particuliers, étaient cités et jugés après leur mort ; et que , par avance ', elle leur montre la sentence qui décidera pour toujours de leur réputation. Enlin, c'est elle qui imprime aux actions véritablement belles le sceau de l'immortalité, et qui flétrit les vices d'une note d'infamie que tous les siècles ne peuvent effacer. C'est par elle que le mérite méconnu pour un temps , et la vertu opprimée, appellent au tribunal incorruptible delà postérité, quileurrend avec dédommagement la justice que leur siècle leur a quelquefois refusée , et qui, sans respect pour les personnes, et sans crainte d'un pouvoir qui n'est plus, condamne avec une sévérité inexorable l'abus injuste de l'autorité.

Il n'est point d'âge, point de condition qui ne puisse tirer de riiistoire les mêmes avantages ; et ce que j'ai dit des princes et des conquérants comprend aussi, en gardant de justes proportions, toutes les personnes constituées en dignité: ministres d'État, généraux d'armée, officiers, magistrats, intendants, prélats; supérieurs ecclésiastiques, tant séculiers que réguliers ; les pères et mères dans leur famille , les maîtres et maîtresses dans leur domestique; en un mot, tous ceux qui ont quelque autorité sur les autres. Car il arrive quelquefois à ces personnes d'avoir, dans une élévation très -bornée, plus de hauteur, de faste et de caprices que les rois , et de pousser plus loin l'esprit despotique et le pouvoir arbitraire. Il est donc très-avantageux que l'histoire leur fasse à tous d'utiles leçons ; que d'une main non suspecte elle leur présente un miroir Adèle de leurs devoirs et de leurs obliquant inandatio qua planum omne per^ ' « Prnecipuum munus aiinalium reor, ^sttm est ,qaaincoiiUagratioqua ma^ua ne virtute» sileantur, utque pravis dicti.n pars aoiniaotiuni (exaruit. m ( Sk:*. lih. fuctisque ei posteritftte et iiif<iniia nietus 3, Nat. qutest- m l'rafat. ) sit m ( Tac. .4nnnl. lib. 3, cap ii."). j

gâtions , et qu'elle leur fasse entendre qu'ils sont tous pour leurs Inférieurs , et non leurs inférieurs pour eux.

Ainsi rhistoire , quand elle est bien enseignée , devient une école de morale pour tous les hommes. Elle décrie les vices, elle* démasque les fausses vertus; elle détrompe des erreurs et des préjugés populaires ; elle dissipe le prestige enchanteur des richesses et de tout ce vain éclat qui éblouit les hommes; et démontre , par mille exemples plus persuasifs que tous les raisonnements , qu'il n'y a de grand et de louable que Thonneur et la probité. De Testiine et de l'admiration que les plus corrompus ne peuvent refuser aux grandes et belles actions qu'elle leur présente , elle fait conclure que la vertu est donc le véritable bien de l'homme, et qu'elle seule le rend véritablement grand et estimable. Elle apprend à respecter cette vertu > , ^t à en démêler la beauté et l'éclat à travers les voiles de la pauvreté , de l'adversité , de l'obscurité, et même quelquefois du décri et de l'infamie; comme, au contraire , elle n'inspire que du mépris et de l'horreur pour le crime, fût-il revêtu de pourpre, tout brillant de lumière, et placé sur le trône.

Mais , pour me borner à ce qui est de mon dessein , je regarde l'histoire comme le premier maître qu'il faut donner aux enfants, également propre à les amuser et à les instruire, à leur former l'esprit et le cœur, à leur enrichir la mémoire d'une inGnité de faits aussi agréables qu'utiles. Elle peut même beaucoup servir*, par l'attrait du plaisir qui en est inséparable, à piquer la curiosité de cet âge avide d'apprendre, et à lui donner du goût pour rétude. Aussi , en matière d'éducation , c'est un principe fondamental et observé dans tous les temps , que l'étude de l'histoire doit précéder toutes les autres et leur préparer la voix. Plutarque nous apprend que le vieux Caton^ ce célèbre censeur^ dont le

' (( Sed si, quemadmodam visas oca- veternum perspiciemus , quanavis maltaa

lorum quibusdam medicamentis acuiso- circa divitiaram radiantiam splendor

iet et repargari : sic et nos , si aciem impediat , et intiientem « bioc honomm ,

animi liberare impedimentis Toluerimus, illinc magnarum potestatam falaa las

poterimus perspicere virtatem, etiam yerberet. » (Stiit. Episi. 115.)

obrutam cnrpore, etiam paupertate op- ^ « Fatendum in ipsis rebas quae dis*

posita , et humilitate et infamia obja- cuntar et cognoscuntar, inTÎtamenta

centibus : ceriiemus, inquam , pulcliritu- inesse , quib us ad discendom oogooflcen-

dineni illam , quamvis sordido obtectam. dumque moveamur. » ( Cic. de Fin bw%^

ilursusa^que malîtiamet aeramnosi animi et mal. lib. 5 , n. '^.5. )

nom et la vertu ont tant fait d'honneur à la république romaine, et qui prit un soin particulier d'élever par lui-même son fils, sans vouloir s'en reposer sur le travail des maîtres, composa exprès pour lui , et écrivit de sa propre main, en gros caractères, de belles histoires , afin, disait-il , que cet enfant, dès le plus bas âge , fût en état, sans sortir de la maison paternelle, de faire connaissance avec les grands hommes de son pays, et de se former sur ces anciens modèles de probité et de vertu.

Il n^est pas nécessaire que je m'arrête plus longtemps à prouver l'utilité de l'histoire; c'est un point dont on convient assez généralement , et que peu de personnes révoquent en doute. L'important est de savoir ce qu'il faut observer pour rendre cette étude utile , et pour en tirer tout le fruit qu'on en doit attendre. Cest ce que je vais essayer de faire.

( Division de Vouvrage. ) Pour mettre quelque ordre dans ce que j'ai à dire sur l'histoire , je diviserai ce traité en quatrç parties. La première sera sur le goût de la solide gloire et de la véritable grandeur, et servira à précautionner les jeunes gens contre les fausses idées que l'étude même de l'histoire pourrait leur donner sur ce sujet. La seconde regardera l'histoire sainte. La troisième traitera de l'histoire profane. Dans la dernière je dirai quelque chose de la fable, de l'étude des antiquités grecques et romaines , des auteurs où Ton doit puiser la connaissance de rhistoire, et de l'ordre dans lequel on les doit lire.

Je ne parle point ici de Thistoire de France , parce que l'ordre naturel demande que l'on fasse marcher l'histoire ancienne avant la moderne , et que je ne crois pas qu'il soit possible » de trouver du temps , pendant le cours des classes , pour s'appliquer à celle de la France. Mais je suis bien éloigné de regarder cette étude comme indifférente ; et je vois avec douleur qu'elle est négligée par beaucoup de personnes , à qui pourtant elle serait fort utile, pour ne pas dire nécessaire. Quand je parle ainsi, c'est à moimême le prejnier que je fais le procès , car j'avoue que je ne m'y

* Ce que RoHin jugeait impossible , rhétorique : un jeune homme ne sort

se pratique maintenant avec succès dans plus du collège sans avoir la moindre

rrniversité. L'histoire de France est teinture de l'histoire de son pays. - t.. «tudiée par les élèves de seconde et de

104 TBAIÏE DES ÉTUDES.

duis point assez appliqué ; et j'ai honte d'être en quelque sorte étranger dans ma propre patrie , après avoir parcouru tant d'autres pays. Cependant notre histoire nous fournit de grands modèles de vertu , et un grand nombre de belles actions , qui demeurent la plupart ensevelies dans Tobscurité, soit par la faute de nos historiens , qui n'ont pas eu , comme les Grecs et les Romains s le talent de les faire valoir; soit par une suite du mauvais goût qui fait qu'on est plein d'admiration pour les choses qui sont éloignées de notre temps et de notre pays, pendant que nous demeurons froids et indifférents pour celles qui se passent sous nos yeux et dans le siècle où nous vivons. Si l'on n'a pas le temps d'enseigner aux jeunes gens dans les classes l'histoire de France, il faut tâcher au moins de leur en inspirer du goût, en leur en citant de temps en temps quelques traits qui leur fassent naître l'envie de l'étudier quand ils en auront le loisir.

Page 1