LHISTOIRE SAINTE
Avant que de marquer les observations qu'on doit faire en étudiant l'histoire sainte, ou en l'enseignant aux autres, je
* (( Onin illod constet inter omnes ve- ' « llli autem , qui vei-a pietate praediti
raeiter pios , neminem sine vera pietate , bene vivunt, si babent scientîam re*
idest.Tcri Dei vero culta , Tcram posse gendi popalos, nihil est felicias rebas
habere Tirtotem, nec cam Teram esse, humanis, quam si Deo miserante ba-
qaando gloriae servit bomanae. » (S. béant potestatem. » (Id. ibid.) Adg. de Civt. Del , lib. 6 , cap. 19. )
230 TBA.ITB DES ÉTUDES.
crois qu*il est à propos de commeucer par en donner ici une idée générale, qui en fasse sentir le caractère propre, et qui aide à faire connaître en quoi cette histoire est différente des autres.
ARTICLE PREMIER
Caractères propres et particuliers à l'histoire sainte.
Il n en est pas de Thistoire sainte comme de toutes les autres. Celles-ci ne renferment que des faits humains et des événements temporels , souvent pleins dUncertitude et de contrariété. Mais celle-là est l'histoire de Dieu même, de l'Être souverain : l'histoire de sa toute- puissance , de sa sagesse infinie, de sa providence, qui s'étend à tout; de sa sainteté , de sa justice, de sa miséricorde et de ses autres attributs, montrés sous mille formes, et rendus sensibles par une infinité d'effets éclatants. Le livre qui renferme toutes ces merveilles est le plus ancien livre du monde, et Tunique, avant la venue du Messie, où Dieu nous ait fait connaître, d'une manière également claire et certaine, ce qu'il est, ce que nous sommes , et à quoi il nous a destinés.
Les autres histoires nous laissent dans une profonde ignorance de tous ces points importants. Loin de nous donner une idée nette et précise de la Divinité , elles l'obscurcissent , la dégra* dent, la défigurent par mille fables et mille rêveries, toutes plus absurdes les unes que les autres. Elles ne nous font connaître ni ce qu'est ce monde que nous habitons, s'il a commencé, par qui et pourquoi il a été créé, comment il se soutient et se conserve, et s'il doit toujours subsister; ni ce que nous sommes nous-mêmes , quelle est notre origine, notre nature , notre des-^ tination , notre fin.
L'histoire sainte commence par nous révéler clairement, en trois mots, les plus grandes et les plus importantes vérités : quil y a un Dieu; qu'il est avant tout, et par conséquent éternel ; que le monde est son ouvrage , qu'il l'a formé de rien par sa seule parole , qu'ainsi il est tout-puissant : Au commencement Dieu a créé le ciel et la terre '.
Elle nous représente ensuite l'homme , pour qui ce monde a
' Gen. c. I , ▼. I.
TBAITB DES 5T0DES. 331
été formé , sortant des mains de son Créateur et composé d'un corps et d'une âme : d'un corps fait d'un peu de poussière , preuve de sa faiblesse ; d'une âme , qui est le souffle de Dieu , et par conséquent distinguée du corps, spirituelle, intelligente, et , par le fond même de sa nature et de sa constitution , incor** ruptible et immortelle.
Elle nous dépeint l'état heureux dans lequel l'homme a été créé juste , innocent , et destiné à un bonheur sans tin s'il eût persévéré dans sa j ustice et dans son innocence ; sa triste chute par le péché , source funeste de tous ses maux , et de la double mort à laquelle il fut condamné avec toute sa postérité ; enûn sa réparation future par un médiateur tout-puissant, qu'elle lui promet et lui fait envisager dès lors pour sa consolation , mais dans l'éloignement d'un avenir très-reculé, et dont elle lui peint dans la suite tous les traits et tous les caractères, mais sous les sombres couleurs des figures et des symboles, qui sont comme autant de voiles qui servent en même temps à le montrer et à le cacher.
Elle nous apprend que, dans cette réparation du genre humain, la grande œuvre de Dieu , à laquelle tout se rapporte et tout se termine , est de se former un royaume digne de lui , un royaume qui seul subsistera pendant toute l'éternité, et auquel tous les autres feront place ; dont Jésus-Christ sera le fondateur et le roi, selon Tauguste prophétie de Daniel s qui , après avoir vu en esprit ,. sous différents symboles , la succession et la ruine de tous les grands empires du monde , voit enfin le Fils de l'homme s'avancer jusqu'à l'Ancien des jours , usque ad Antiquum dierum ; noble et grande expression pour marquer l'Éternel : et il ajoute aussitôt que Dieu lui donna la puissance, t honneur et le royaume ; que toutes les tribus elles langues le serviront; que sa puissance est une puissance éternelle qui ne lui sera point ôt^e, et que son royaume ne sera Jamais défruit.
Ce royaume est l'Église , qui commence et se forme sur la terre, et qui sera un jour transportée dans le ciel, lieu de son origine et de sa demeure éternelle. Et alors viendra la fin et la consommation de toutes choses », c'est-à-dire de ce monde vi-
* Dùû. 7, I, 14. M Cor. -25, 24.
232 TUÂITÉ DES ÉTUDES.
sible , qui ne subsiste que pour l'autre, lorsque Jéstis-Christ, après avoir détruit tout empire, toute domination et toute puissance, aura remis son royaume, c'est-à-dire Fheureuse et saJDte société des élus^ à Dieu son père.
C'est cette lieureuse société des justes, et celui qui a bien voulu en être le clief , le sanctificateur , le père et Fépoux, qui sont le grand objet et le dernier terme de tous les desseins de Dieu. Dès le commencement du monde , et avant même que le péché en eût perverti l'ordre , il a eu l'un et l'autre en vue. Saint Paul nous déclare , en termes précis , que le premier Adam était la figure du second , qui est forma futuri ' ; et il nous insinue qu'Eve , tirée du côté d'Adam pendant son sommeil mystérieux , était une image naturelle de l'Église , sortie du côté de Jésus- Christ endormi sur la croix pour nous y enfanter.
Dès ces premiers temps on voit Dieu , toujours attentif à son œuvre, préparer de loin la formation de l'Église chrétienne , et en jeter les fondements, en révélant à l'homme les mystères dont la connaissance a toujours été nécessaire au salut; en lui renouvelant souvent la promesse du Libérateur; en lui marquant la nécessité de la foi au Médiateur , pour obtenir la vraie justice; en lui enseignant l'essence de la religion et l'esprit du vrai culte; en transmettant de siècle en siècle, sans altération, ces dogmes capitaux par la longue durée de la vie des premiers patriarches , remplis de foi et de sainteté ; en prenant soin , parle moyen de l'arche, de sauver du naufrage de l'univers ces vérités essentielles ; et enGn en se formant dès les premiers temps une société de justes, plus ou moins nombreuse et visible, et la conservant par une succession nori interrompue.
Mais, dans le temps que la terre commence à être inondée de nouveau d'un déluge d'erreurs et de crimes , plus pernicieux que le déluge des eaux dont elle venait de sortir, Dieu , pour mettre en sûreté les vérités salutaires qui commençaient à s'obscurcir et à s'éteindre dans toutes les nations , en confie le dépôt à une famille qu'il consacre entièrement à la religion. Il s'en forme un peuple particulier, renfermé dans l'enceinte d'un certain pays qu'il lui avait préparé depuis longtemps ; séparé de toutes les
' Rom. 5 , H. £ph. 5, 25, etc.
TBAITE DRS ETUDES. 233
autres nations par ses lois et par ses usages; conduit et gouverué d'une manière toute singulière ; montré comme en spectacle à tout l'univers par les merveilles sans nombre qu'il y a opérées , soit pour l'établir dans la terre qu'il lui avait promise , soit pour l'y maintenir ou pour l'y rappeler. Il ne se contente pas de le conduire, comme les autres peuples, par une providence générale et commune; il s'en rend lui-même le chef, le législateur, le roi. Et il veut que ce peuple , par sa sortie de l'Egypte , par son séjour dans le désert , par son entrée dans la terre promise , par ses guerres et ses conquêtes , par sa longue captivité à Babylone , par son retour dans sa patrie, en un mot par tous ses divers états et changements , soit une figure de ce qui devait arriver à l'Église; et que l'attente du Messie, promis aux patriarches, figuré par les cérémonies et par les sacrifices de la loi , prédit par les prophètes, soit le caractère propre et spécial de ce peuple , qui le distingue de toutes les autres nations.
Voilà ce que l'Écriture sainte nous apprend, et ce qu'elle seule peut nous découvrir, parce qu'elle seule est dépositaire des révélations divines et de la manifestation des décrets de Dieu , cachés dans son sein de toute éternité jusqu'au moment où il lui a plu de les produire au jour. Est-il un objet plus grand , plus intéressant , plus digne de l'attention de l'homme , qu'une histoire où Dieu a daigné tracer lui-même, de sa propre main , le plan de notre destinée éternelle ?
Pour affermir la certitude de la révélation, et pour étabh'r la religion sur des fondements inébranlables , Dieu a voulu lui donner deux sortes de preuves , qui fussent en même temps à la portée des plus simples, et supérieures à toutes les subtilités des incrédules; qui portassent visiblement le caractère de la toutepuissance; et que ni tous les efforts des hommes , ni les prestiges des démons , ne pussent imiter.
Ces deux sortes de preuves consistent dans les miracles et dans les prophéties.
Les miracles sont frappants, publics, notoires, exposés aux yeux de tous, multipliés en une infinité de manières ; longtemps prédits et attendus ; persévérants pendant une longue suite de jours, et même d'années. Ce sont des faits éclatants , des événe-
ments mémorables, que les plus grossiers ne peuvent ignorer; dont des peuples entiers non-seulement sont spectateurs et témoins , mais dont ils sont eux-mêmes la matière et l'objet , dont ils recueillent les fruits et sentent les effets, et qui rendent leur sort heureux ou malheureux. La famille de Noé ne pouvait oublier la ruine du monde entier, causée par le déluge après des menaces continuées pendant un siècle , ni la manière merveilleuse dont elle en avait été seule préservée dans Tarche. Le feu descendu du ciel sur les villes criminelles ; tout le royaume d'Egypte puni , à diverses reprises, par dix plaies accablantes; la mer ouverte pour donner passage aux Hébreux , et refermée pour submerger Pharaon avec toute son armée ; le peuple disraël , pendant quarante ans , nourri de la manne , abreuvé par des torrents tirés des rochers , couvert par une nuée contre l'ardeur du jour, et éclairé par une colonne de feu pendant la nuit ; les habits et les souliers conservés entiers sans être usés pendant un si long voyage ; le cours du Jourdain suspendu ; le soleil arrêté dans sa course pour assurer la victoire ; une armée de guêpes marchant devant le peuple de Dieu pour chasser les Chananéens de Ipurs ferres ; les nuées plusieurs fols converties en une grêle de pierres pour écraser les ennemis ; les nations liguées contre Israël , dissipées par une vaine terreur, ou exter-i minées par un carnage mutuel en tournant leurs armes les une^ contre les autres ; cent quatre-vingt-cinq mille hommes fou-, droyés dans une nuit sous les remparts de Jérusalem : tous ce^ prodiges-, et mille autres de cette nature , dont plusieurs étaient attestés par des fêtes solennelles établies à dessein d'en perpé-» tuer la mémoire , et par des cantiques sacrés qui étaient dans la bouche de tous les Israélites , ne pouvaient être ignorés par les plus stupides , ni révoqués en doute par les plus incrédules.
Il en est de même des prophéties. On est frappé d'étonnement, et l'on regarde comme le dernier effort de l'esprit humain , qu'un historien ' célèbre ait pu par la force de son génie , par la supériorité de ses lumières , et par sa profonde connaissance du caractère des hommes et des peuples, entrevoir et démêler dans les ténèbres de l'avenir un changement considérable qui devait
» Polybe.
arriver dans la république romaine. Et certainement une telle prévoyance est bien digne d'admiration , et il n'y a personne , pour peu de goût et de curiosité qu'il ait , qui ne soit bien aise d'examiner par lui-même s'il est vrai que cet historien ait deviné aassi juste qu'on le dit.
L'histoire sainte nous présente bien d'autres merveilles. On y voit une foule d'hommes inspirés, qui ne parlent pas en doutant, en hésitant , en conjecturant, mais qui d'un ton afBrmatif déclarent hautement et en public que tels et tels événements arriveront certainement dans le temps , dans le lieu , et avec toutes les circonstances que ces prophètes le marquent. Mais quels événements! Les plus détaillés, les plus personnels, les plus intéressants pour la nation , et en même temps les plus éloignés de toute vraisemblance. Sous les règnes florissants d'Ozias et de Joatham, où l'État était dans la paix, dans l'abondance, et où le luxe des tables , des bâtiments , des ameublements, était porté à l'excès, quelle apparence y avait-il à l'affreuse disette et à la honteuse captivité dont Tsaïe ' menaçait alors les dames les plus qualifiées , et aux malheurs extrêmes qui arrivèrent effectivement sous le règne suivant ?
Lorsque, quelque temps après, Jérusalem, bloquée parla nombreuse armée deSennachérib, était réduite à la dernière extrémité , sans troupes, sans vivres , sans aucune espérance de secours humain , surtout depuis que l'armée des Égyptiens eut été taillée en pièces , ce qu'lsaïe prédisait était-il croyable, que ~]a ville ne serait point prise, qu'elle ne serait pas même assiégée dans les formes, que Fennemi ne lancerait pas contre elle un seul trait , et que bientôt cette armée si formidable serait exterminée tout d'un coup, et sans le concours d'aucun homme, et son roi mis en fuite ?
La destruction entière du roynumedes dix tribus, l'enlèvement de celle de Juda à Babylone après la prise et la ruine de Jérusalem ,1e terme précis de soixante et dix ans marqué pour la durée ^ de sa captivité, son retour glorieux dans sa patrie, son libérateur désigné et appelé par son nom plus de deux cents ans avant sa naissance; la manière surprenante, et inouïe jusqu'alors, dont
« Is. c. 3, V. 10, 26, etc.
236 TUAITS DES ÉTUDES.
cet illustre conquérant devait prendre Babyione : tout cela étaitil du ressort de la prévoyance humaine ? et y voyait-on quelque apparence quand les prophètes le prédisaient ?
Ces prédictions néanmoins, quelque éclatantes qu'elles fussent , ne servaient que de voile ou de préparation à d'autres infiniment plus importantes, auxquelles l'accomplissement des premières devait donner un degré d'autorité et de crédit qui fût au-dessus de tout ce que Tesprit humain peut imaginer et souhaiter de plus fort pour établir une pleine conviction et une croyance inébranlable. On sent bien que je veux parler des prédictions qui regardent le Messie et rétablissement de l'Église chrétienne. Elles sont d'une évidence et descendent dans un détail qui passent toute admiration. Non-seulement les prophètes ont marqué le temps , le lieu, la manière de la naissance du Messie , les principales actions de sa vie , les effets de sa prédication; mais ils ont vu et prédit les circonstances les plus particulières de sa mort et de sa résurrection , et les ont rapportées presque avec autant d'exactitude que les évangélistes mêmes , qui en avaient été les témoins oculaires.
Mais que dire de ces grands événements qui font la destinée du genre humain, qui embrassent toute l'étendue des siècles, et qui vont enûn se perdre heureusement dans l'éternité, qui était leur terme et leur but? l'établissement de l'Église sur la terre par la prédication de douze pécheurs ; la réprobation du corps entier de la nation juive ; la vocation des gentils substitués à la place d'un peuple autrefois si chéri et si privilégié ; la ruine de l'idolâtrie dans tout l'univers ; la dispersion des Juifs dans toutes les parties de la terre, pour y servir de témoins à la vérité des livres saints et à l'accomplissement des prophéties ; leur retour futur à la foi de Jésus-Christ , qui sera la ressource et la consolation de l'Église dans les derniers temps ; enfin cette Église, après bien des combats et des dangers, transportée de 4a terre dans le ciel pour y jouir d'une félicité et d'une paix éternelle ! Voilà de quoi nous entretiennent les prophètes , voilà pourquoi les livres saints ont été écrits.
Je demande , en premier lieu , si ce n*est pas manquer à la partie la plus essentielle de l'éducation de la jeunesse, que de lui lais-
ser ignorer une histoire si respectable et si intéressante par son antiquité, par son autorité, par la grandeur et la variété des faits, et surtout par l'union intime qu'elle a avec notre sainte religion, dont elle est le fondemeut, dont elle renferme toutes les preuves, dont elle nous marque tous les devoirs , et pour laquelle elle est si propre à nous inspirer, dès Tâge le plus tendre, un respect infini , capable de servir, dans la suite , de frein et de barrière contre la licence audacieuse de l'incrédulité , qui prend tous les jours de nouveaux accroissements, et qui nous menace de la perte entière de la foi.
• Je demande , en second lieu, si c'est étudier et enseigner l'histoire sainte comme on le doit, que d'en rapporter les faits simplement comme des faits historiques ; de ne les proposer aux jeunes gens quecomme<des objets de leur curiosité ou de leur admiration, sans les leur montrer comme les appuis les plus fermes de leur croyance , comme les titres domestiques de leur véritable noblesse , comme les gages certains de leur grandeur future ; sans leur apprendre h comparer ces événements miraculeux et prophétiques avec les prodiges et les oracles les plus vantés du paganisme , et sans leur faire sentir combien ceux sur lesquels toute la religion des Romains, par exemple, était fondée, et qae Cicéron ', dans de certains livres , a fait valoir avec toute son éloquence, quoique dans d'autres il les détruise absolument ; combien , dis-je , ces prodiges et ces oracles sont vains et frivoles, et combien , quand on les lui passerait tous pour vrais , ils sont éloignés de la certitude , de la majesté et de la multitude de ceux que l'histoire sainte nous présente à chaque page.
Je demande enfln si c'est rendre à Thistoire sainte, dictée par le Saint-Esprit même, le respect qui lui est dû , que d'en examiner seulement la lettre, sans pénétrer plus avant pour en découvrir l'esprit et la véritable signification , surtout après la vi?e lumière que les écrits des évangélistes et des apôtres, et, après eux, la tradition constante et suivie des Pères , ont répandue sur cette matière. Nous lisons très-souvent dans l'Évangile que les actions qui y sont rapportées étaient l'accomplissement des figures et des prophéties de l'Ancien Testament ; et
> J>e Nat Deor. lib. 1 : de Divinat. lib. 2.
Jésus-Christ lui-même nous assure que c'est de lui principalement que Moïse a écrit : Si crederetis Moysi, crederetis forsitan et mihi; de me enim ille scripsit^. Saint Paul > nous dit en termes clairs et précis que Jésus-Christ était la fin de la loi , et que ce qui arrivait aux Juifs leur arrivait en figure. Saint Augustin, qui n'est en cela que Finterprète et le canal de la tradition de r Église , nous déclare , en parlant des saints de l'Ancien Testament, que non-seulement leurs paroles, mais leur vie, leurs mariages , leurs enfants , leurs actions , étaient une figure et une prédiction de ce qui devait arriver longtemps après dans l'Église chrétienne : Horum sanctorum yquiprxcesserunt tempore nativitatem Domini, non solum sermoy sed etiam vUa, et conjugitty etJUii, etfacta, prophetia fuit hujus temporis, quoper fidem passionis Christ i ex gentibus congregatur Ecclesia ^; et que le peuple hébreu , dans son tout , a été comme un grand prophète de celui qui seul mérite d'être appelé grand : totumque iliud regnum gcntis Hebrœorum , magnum quemdam , quia et magni cujusdam , fuisse prophetam 4. D'où il conclut qu'on doit chercher dans les actions de ce peuple une prophétie de Jésus-Christ et de l'Église : In iisqux in illis, vel de illis divinitus fiebant, prophetia venturi Christi et Ecclesix perscrutanda est.
Dans ce qui est dit, par exemple, d'Abraham ^, qu'il chassa de sa maison Agar, qui était sa femme légitime, quoique d'un second rang et esclave , avec Ismaël son fils , sans leur donner autre chose pour leur subsistance qu'un peu de pain et d'eau; un homme de bon esprit et de bon sens peut-il comprendre que ce patriarche, si libéral et si plein d'immanité à l'égard des étrangers , ait traité avec une telle dureté sa femme «t son fils , si cette dureté ne e^che quelque mystère?
Quand la tradition ne nous découvrirait pas ce que signifie l'action du même patriarche prêt à immoler Isaac, la raison seule, j'entends dans un homme éclairé de la foi , ne suffîrait-elle pas pour nous y faire reconnaître la charité du Père éternel , qui a
' Joann. 5, 46. c. 19.
3 Rom. IX), 4 ; I Cor. 10, II. * Lib. 22« cont. Faast. cap. S4. *
2 s. An^st. de cafechuamd. fiûdib ^ G«n. 21.
TBAITK DES ETUDES. 239
aimé les hommes jusqu'à donner pour eux son Fils unique ?
Peut-on raconter aux enfants l'histoire du serpent d'airain , attaché et suspendu à un bois dans le désert pour la guérison des Israélites , que la morsure des serpents de feu faisait mourir, sans leur expliquer en même temps de qui ce serpent était la figure ?
Serait-ce entendre comme il faut l'histoire admirable de Jonas, si l'on se bornait à ce que la lettre nous offre , et si l'on n'y voyait pas Jésus-Christ sortant plein de vie du tombeau le troisième jour, et la prompte et miraculeuse conversion des gentils , qui a été le fruit de la mort et de la résurrection du Sauveur?
lien est ainsi de beaucoup d'autres endroits de l'histoire sainte, qui ne sont point entendus s'ils ne sont approfondis. C'est Tétudier en juif, et non en chrétien , que de ne pas lever le voile dont elle est couverte , et de se contenter d'une surface , riche à la vérité , et précieuse , mais qui cache d'autres richesses d'un prix infiniment plus estimable.
On expliquera ces figures aux jeunes gens avec plus ou moins d'étendue , selon qu'ils seront plus ou moins avancés , s'arrétant surtout à celles qui sont développées dans le Nouveau Testament, et dont par conséquent le sens ne peut pas être douteux , et , parmi celles-là même , choisissant les plus claires et les plus proportionnées à leur âge. Il en est pourtant de si évidentes et de si sensibles par elles-mêmes , quoiqu'on n'en trouve point l'explication dans le Nouveau Testament , qu'il n'est pas possible de s'y méprendre, comme l'histoire de Joseph dont nous parlerons bientôt , et d'autres pareilles.
ARTICLE II
Observations utiles pour l'étude de F histoire sainte.
I. Le premier soin que Ton doit apporter dans l'étude de rhistoire , en général , est d'y mettre beaucoup d'ordre et de méthode, afin de pouvoir distinguer nettement les faits , les personnes , les temps, }es lieux; et c'est à quoi peuvent contribuer la chronologie et la géographie, qu'on a raison d'appeler les deux
240 TBAITB DBS ETUDES.
yeux de Thistoire, puisqu'elles y répandent beaucoup de lumière et qu'elles en écartent toute confusion.
Quand je recommande Fétude de la chronologie, je suis bien éloigné de vouloir jeter les jeunes gens dans un examen de questions difficiles et épineuses dont cette matière est fort susceptible, et dont la discussion ne convient qu'aux savants. II sufGt aux premiers d'avoir une idée nette et distincte , non de Tannée précise de chaque fait particulier, ce qui irait à Tinfini et causerait un grand embarras, mais, en gros et en général , du siècle où sont arrivés les événements les plus considérables.
On a coutume de diviser Fhistoire sainte, depuis la création du monde jusqu'à la naissance de Jésus-Christ, en six âges ou six parties , qui renferment , en tout , l'espace de quatre mille ans. Cette division n'e&t point difQciie à retenir, et elle n'est point au-dessus de la portée des enfants. On marque ensuite combien chaque âge renferme d'années, en évitant, autant qu'il est possible , les fractions, c'est-à-dire les petits nombres,, et en les réduisant à un compte rond et plein. Ainsi le quatrième âge, qui s'étend depuis la sortie d'Egypte jusqu'aux temps ou l'on jeta les fondements du temple, à compter exactement , renferme 479 ans et 17 jours. Il vaut mieux dire aux enfants que cet âge renferme environ 480 ans. On peut encore diviser cet espace en différentes parties , mais il ne faut pas trop les multiplier : 40 ans que le peuple passe dans le désert sous la conduite de Moïse ; plus de 350 depuis son entrée dans la terre sainte, sous la conduite ^de Josué et des juges ; 40 ans sous le règne de Saûl ; autant sous celui de David ; et quelques années de Salomon. Une pareille division ne charge point la mémoire, et répand, ce me semble , beaucoup de clarté dans la connaissance des faits.
Entre les auteurs qui ont traité de la chronologie, Ussérius et le P. Petau sont les plus suivis. Oïl peut choisir pour guide l'un ou l'autre de ces deux savants hommes : mais il est bon que dans un collège ce soit toujours le même dans toutes les classes.
Comme, dans l'histoire sainte, il y a des faits rapportés diversement par les différents auteurs qui en ont écrit , c'est au maître à réunir et à concilier ces différences , en choisissant dans chaque livre les circonstances les plus instructives et les plus intéres-
TBAITB DBS ETUDES. 241
santés. Quand on est arrivé au temps des prophètes , leurs écrits répandent une grande lumière sur les livres historiques, qui omettent beaucoup de faits importants , ou ne les rapportent souvent qu*en très- peu de mots : on en verra quelques exemples dans la suite.
On a imprimé depuis peu ' un livre intitulé, Abrégé de r histoire de l'Ancien Testament, qui peut être d'un grand usagé^ non-seulement pour les jeunes gens , mais aussi pour toutes les personnes qui n'ont pas ou assez de loisir ou assez de lumière pour étudier Thistoire sainte dans TÉcriture même. On a fait entrer dans cet Abrégé tout ce qu'il y a de plus essentiel dans rhistoire sainte. On s'est fait un devoir d'y garder cette simplicité de style qui en fait le propre caractère. On a eu soin de mêler dans les récits historiques certaines paroles de l'Écriture, pleines de sens , et qui donnent matière à de grandes réflexions. Enfin, pour rendre cet ouvrage plus complet et plus utile, ou le termine par un e^Urait des livres sapientiaux et prophétiques. Il serait bien à souhaiter qu'on eût un pareil secours pour l'histoire profane.
Le même auteur a donné depuis peu cet Abrégé avec plus d'étendue, et y a syouté des réflexions qui renferment tout le fonds de la religion , et qui peuvent être d'une utilité infinie pour toutes sortes de personnes.
II. Dans l'étude de l'histoire sainte, il ne faut pas négliger les usages et les coutumes particulières au peuple de Dieu ; ce qui regarde ses lois, son gouvernement, sa manière de vivre. L'excellent livre de M. Tabbé Fleury qui a pour titre , Mœurs des Israélites, renferme tout ce qu'on peut désirer sur ce sujet, et me dispense d'en parler avec plus d'étendue.
III. Il est bon de faire observer aux jeunes gens les principaux caractères des Juifs; par ce nom j'entends les Juifs charnels, qui faisaient le gros de la nation. L'honneur que Dieu leur avait &it de les choisir pour son peuple les avait remplis d'orgueil. Ils regardaient avec un souverain mépris toutes les autres nations ; ils croyaient que tout leur était dû. Pleins de présomption et
^ * En 1728. L'auteur est Mèseagny. — L.
d'estime pour eux-mêmes, ils n'attendaient la justice que de leurs propres efforts. Ils mettaient toute leur conGance dans les pratiques extérieures de la loi. Ils bornaient leurs vœux et leur espérance aux commodités temporelles et aux biens de la terre. Dès qu'ils étaient mis à l'épreuve et que quelque chose venait à leur manquer, oubliant tous les bienfaits de Dieu et tous les miracles qu'il avait opérés en leur faveur, et toujours prêts à se révolter contre lui et contre leurs chefs, ils se livraient aux plaintes, au murmure , au désespoir. Enûn , excepté les derniers temps , ils ont toujours eu pour l'idolâtrie une pente que rien ne pouvait arrêter.
C'est ce dernier trait qui contribue le plus, ce me semble, à faire connaître parfaitement le caractère du peuple juif, et l'un des principaux motifs du choix que Dieu en a fait : je veux dire la dureté de cœur de ce peuple, et son penchant extrême au mal ; par où Dieu a voulu montrer que les moyens purement extérieurs ne sont point capables de corriger le cœur de l'homme, puisque tous , sans exception , ont été employés pendant plusieurs siècles pour guérir les Juifs de l'idolâtrie et pour leur faire observer le premier précepte . et que tous ont été inutiles. Ni les longues et les accablantes misères de la servitude del'l^pte; ni la joie et la reconnaissance d'une délivrance miraculeuse , et l'instruction de la loi donnée au pied du mont Sinaï ; ni la substitution d'une nouvelle race née dans le désert , élevée par Moïse, formée par la loi , intimidée par la punition de leurs pères ; ni l'entrée dans la terre promise , et la jouissance actuelle de tous les effets de la promesse ; ni les divers châtiments , ni les avertissements et les exemples des prophètes pendant le séjour en cette terre, n'oiit pu arracher de leur cœur ce penchant impie. Devenus dans la terre promise beaucoup plus méchants, plus corrompus, plus idolâtres qu'ils ne l'avaient été en Egypte, Dieu enGn est obligé de les remettre aux fers à Ninive et à Babylone : mais ce châtiment ne sert qu'à les endurcir ; et, livrés à toutes sortes de crimes, ils font blasphémer le nom du Dieu d'Israël parmi les nations idolâtres, qu'ils surpassent en méchanceté el en impiété."
C'est Dieu même qui nous déclare dans ses prophètes , et sur-
TBAlTi DES ÉTUDHS. 343
t!>ut dans Ezéchiel ', le dessein qu*il a eu de faire connaître aux hommes par la suite de tous les événements arrivés à son peuple, de leur faire connaître, dis-je, la profonde corruption de leur cœur, et l'impuissance des remèdes purement extérieurs pour guérir un mal si ancien et si désespéré. Cette vue est une des grandes detis des Écritures, et qui nous fait entrer le plus avant dans le secret et dans Tesprit de TAncien Testament. Sans cette ouverture, Thistoire sainte conserve des obscurités impénétrables, et demeure un livre fermé pour la plupart des lecteurs. En effet , pourquoi le choix d'un peuple si dur et si ingrat ? Pourquoi tant de faveurs répandues sur Israël par préférence à tant de nations meilleures que lui en apparence ? Pourquoi une attache si persévérante à ce peuple, malgré une si persévérante ingratitude? Pourquoi le faire passer par tant d'états différents ? Pourquoi cette alternative continuelle de promesses et de menaces, de consolations et d'afflictions, de récompenses et de châtiments? Pourquoi tant d'instructions , d'avertissements , d'invitations, de réprimandes , de miracles , de prophètes , de saints conducteurs? Pourquoi tant de bienfaits pour un peuple qui n'en proflte point, et qui n'en devient que plus méchant? Cette profondeur de la sagesse divine, qui nous étonne, doit en même temps nous instruire ; et c est de cette obscurité même , répandue dans toute la conduite de Dieu sur son peuple , que sort une lumière plus vive que celle du soleil , qui nous démontre l'insuffisance de tous les remèdes extérieurs pour guérir la corruption du cœur humain.
lY. Il paraît visiblement , par la manière même dont l'Ancien Testament est écrit , que le dessein de Dieu , en le donnant aux hommes, a été de les rendre extrêmement attentifs aux grands exemples de vertu qui s'y trouvent. L'Écriture tranche en deux mots l'histoire des impies , quelque grands qu'ils soient selon le monde ; et au contraire elle s'arrête longtemps sur les moindres actions des justes. Le premier livre des Rois est l'histoire de Samuel ; le second , celle de David ; le troisième et le quatrième , celle de Salomon , de Josaphat , d'Ëzéchias , d'Élie , d'Elisée , d'Isaïe. Elle semble ne parler des impies qu'à regret ,
> Kxecb. c. 20.
244 TBAITé DES ÉtODES.
par occasion , et seulement pour les condamner. Quand on compare ce qu'elle dit de Nemrod , qui bâtit les deux plus puissantes villes du monde* et qui fonda le plus grand empire qui ait jamais été dans Tunivers , avec ce qu'elle rapporte des premiers patriarches , on ne sait pourquoi elle passe si rapidement sur des choses très-importantes , qui ont dû rendre la vie de ce fameux conquérant très-singulière, et qui donneraient à Thistoire ancienne tant de lumière et tant d'ornement, pour s'arrêter si longtemps sur des détails , en apparence peu nécessaires, ou de la vie d'Abraham, ou de celle de Jacob, moins illustre encore que celle de son aïeul. Dieu marque en cela combien ses pensées sont différentes des nôtres , en nous faisant voir dans le premier ce que les hommes admirent et ce qu'ils souhaitent , et, dans les autres , ce qu'il approuve et ce qu'il juge digne de sa complaisance et de notre attention.
L'Écriture prescrit des règles et fournit des modèles pour toutes sortes d'états et de conditions. Rois, juges, riches, pauvres, gens mariés, pères, enfants, tous y trouvent des instructions excellentes sur tous leurs devoirs. C'est une pratique fort utile, et en même temps fort agréable, d'accoutumer les jeunes gens à réunir d'eux-mêmes et à rapporter sur-le-champ plusieurs exemples sur une même matière.
Les BOIS , dans l'Écriture sainte (j'entends ceux qui sont selon le cœur de Dieu), ne se regardent que comme les ministres du Roi souverain , et n'usent de leur autorité que pour rendre leurs sujets heureux en les rendant meilleurs. Us sont pleins de zèle pour la gloire de Dieu et pour le bien public. Qu'on étudie avec quelque attention les sentiments de piété que David fait paraître dans le transport de l'arche et dans les préparatifs pour la construction du temple, les missions que Josaphat ordonne et fait lui-même en personne dans son royaume, les soins d'Ézéchias pour la religion dès le commencement de son règne, le zèle infatigable de Josias pour rétablir le véritable culte, non-seulement dans Juda , mais encore dans les dix tribus : on verra que ces princes ne se croyaient assis sur le trône que pour faire régner Dieu dans leurs États. Et, pour montrer que la piété n*est point
' MiDiY« et Bahylone. Con.
TBAITB DES ETUDES. 245
contraire à la vraie politique ^ FÉcriture affecte quelquefois de rapporter en détail les sages précautions qu'ils prenaient pour la guerre et pour la paix : fortiGcations de villes, magasins d'armes , troupes réglées; soins de ragriculture, de la nourriture et de la sâreté des troupeaux , sources assurées et innocentes de Fabondanee qui régnait dans tout le pays , et qui mettait le peuple en état de payer avec joie et facilité les impôts, toujours réglés sur les véritables besoins de l'État et sur les facultés de chaque particulier.
Les JUGES , les magistrats , les ministres , toutes les personnes constituées en autorité, trouvent des modèles parfaits dans Moïse, dans Josué, dans les Juges jusqu'à Samuel , dans Job , Nébémie, Esdras, Éliacim. Toute leur conduite marque un désintéressement parfait. Ils ne pensent point à établir ou à élever leur famille. Ils sont populaires, simples, modestes, sans faste, sans distinctions , sans gardes , sans jalousie dans le commandement ; recevant avec joie les avis des inférieurs , et les associant volontiers à leur autorité.
Riches. Abraham , Job, Booz, etc.
On sait combien Abraham était riche , et combien en même temps il était libéral et généreux. Il aurait regardé comme une tache et comme une honte pour lui si un autre que Dieu l'eût enrichi. Non accipiam ex omnibus quae tua sunt ' , dit-il au roi die Sodome , qui , par reconnaissance , lui offrait tous les biens qu'Abraham avait retirés des mains de ses ennemis , ne dicas : Fgo difavi Abraham. Sa maison était ouverte à tous les passants et à tons les voyageurs. L'Écriture ' nous représente ce saint liorame assis , dans la plus grande chaleur du jour, à l'entrée de son pavillon , et placé là comme en sentinelle par la charité , pour y attendre ou plutôt pour chercher les occasions d'exercer l'hospitalité; car il est dit qu'il courait au-devant des passants : Quos quum vidissety cucurrit in occursum eorum.
Job était un prince puissant et fort considéré. L'Écriture nous trace en sa personne un portrait magnifique d'un homme public, constitué en autorité, et comblé de richesses^. Il sen-
• (ien. 14,23. ^ Job, e. 31 , r. 18.
^ Gen. 1», 1,2,
tait avec une vive recounaissance que la compassion l'avait élevé et nourri dès son enfance , et qu'il Pavait eue pour guide dès le sein de sa mère '. Il mettait au-dessus de ses plus glorieux titres d'être Tœil de Taveugle , le pied du boiteux , le père des pauvres, Tasile des étrangers, le consolateur de la veuve, et le protecteur de l'orphelin destitué de tout secours >. U ne dédaignait point d'entrer en discussion avec son serviteur et avec sa servante lorsqu'ils croyaient avoir quelque sujet de plainte contre lui , intimement convaincu qu'eux et lui avaient un mattre commun, et que le même Dieu était leur créateur et le si^n^. Jamais il ne mit sa confiance dans ses grandes richesses 4, et les disgrâces de ses ennemis ne lui causèrent jamais de secrète joie^. Accessible à tous sans distinction , il s'instruisait des affaires avec un extrême soin. Revêtu ^ de la justice comme d'un vêtement royal, et orné de l'équité de ses jugements comme d'unWadème 7, il arrachait à l'injuste sa proie d'entre les dents, et lui brisait les mâchoires , afin de le mettre hors d'état de nuire à l'avenir^. Le plus doux fruit qu'il retirait de son zèle était la satisfaction d'avoir délivré celui qui était près de périr 9 , et d'en être comblé de bénédictions; et, dans le temps même qu'il était assis au milieu des sénateurs et des princes, et qu'il en était environné comme un roi Test de ses gardes , il ne laissait pas d'être le consolateur des affligés.
Booz 1° n'est pas moins admirable dans son genre. Au milieu des richesses il est laborieux , appliqué aux travaux de la campagne, simple, sans luxe, sans délicatesse, sans mollesse , sans hauteur. Quelle affabilité , quelle douceur, quelle bonté envers ses domestiques ! Que le Seigneur soit avec vous ! dit-il à ses moissonneurs. Et ils lui répondent : Que le Seigneur vous 6énisse ! Beau langage de l'antiquité religieuse , mais peu connu de nos jours !
Quelle louange ne mérite point ce qu'il dit et ce qu'il fait à l'égard de Ruth , qu'il prie de ne point aller dans un autre champ
3 V. 24,25. 8 V. IMS.
>C. 29,T. Ifi. »oRuth, c. 2.
TRAITE DBS ÉTUDES. 247
pour y glaner, mais de se joindre à ses filles pour boire et noanger avec elles ! et Tordre charitable qu'il donne à ses gens de lui laisser couper de Torge avec eux , et de jeter même exprès des épis dans le champ , afin qu^clle pût les ramasser sans honte ; nous apprenant , par cette sage conduite , à épargner à ceux à qui nous faisons des libéralités laconfu-sion de recevoir, et à nousmêmes la tentation de la gloire, et même du plaisir de donner! De vesfris quoque manipulis projicite de industria, et rema* nere permittite, vt ahsque vuhore colHgat
Tobie. Le Saint-Esprit npus donne dans ce saint homme un modèle parfait de la vie privée , et nous montre en lui Tassemblage de toutes les vertus et de tous les devoirs de cet état. On y voit une fermeté à se défendre, dès le bas âge, de la contagion du mauvais exemple; une égalité d'esprit dans les différentes situations de la vie; une générosité, dans son abondance, à soulager tes malheureux , et à prêter même de grosses sommes sans intérêt; une patience à supporter une pauvreté extrême, nonseulement sans murmure , mais avec actions de grâces ; un courage invincible à exercer les œuvres de miséricorde; une douceur à souffrir les contradictions domestiques; une ferme confiance en Dieu dans les plus pures épreuves; une attention suivie à élever son fils, autant par ses exemples que par ses leçons, dans la crainte du Seigneur, dans la justice pour le prochain, dans la compassion pour les pauvres ; enfin une vive et ferme attente des biens futurs, qui le soutenait et le consolait au milieu des plus grandes afflictions. Nous sommes, dit-il, les enfants des saints, et nous attendons cette vie que Dieu doit donner- à ceux qui ne violent jamais la fidélité qu'ils lui ont promise ».
Pauvres. Quel exemple que Job pour ceux à qui les disgrâces imprévues enlèvent tout d'un coup leur bien ! Le Seigneur me tavait donné ; le Seigneur me Va ôté : que son nom soit béni * /
Rutîî , étonnée de ce que Booz daigne jeter les yeux sur une pauvre femme étrangère, apprend aux personnes réduites comme elle à la mendicité combien elles doivent être humbles et reconnaissantes, en faisant réflexion que rien ne leur est dû.
Que le sort des pauvres serait digne d'envie, s'ils avaient,
' Tob. 2, 18. 2 Job, I., 21.
*i48 THÀITB D£S ETUDES.
comme Tobie, cette belle maxime dans le cœur: Ne craignez point, mon fils. Il est vrai que nous sommes pauvres; mais nous aurons beaucoup de bien si nous craignons Dieu , si nous nous abstenons de tout péché, et si nous faisons de bonnes œuvres',
Pebsonnes mariées. Les saintes femmes des patriarches : Sara, fille de Raguel ; Ruth , Esther, Judith ; Tobie père et fils, Job. Un seul mot de ce dernier nous montre jusqu^où ces anciens justes portaient la chasteté conjugale. Job était un prince riche et puissant, qui vivait dans Faboiidance, qui était enviroBoé d'une cour attentive à lui plaire. Cependant il nous apprend luimême qu'il avait fait un- pacte avec ses yeux , et s'était imposé une loi sévère de ne jamais arrêter ses regards sur une vierge. Pepigifœdus cum oculis meis, ut ne cogitarem quidem de vitgine ».
Ce que j'ai dit des différents états pour lesquels on trouve des règles et des modèles dans l'Écriture, doit s'entendre aussi des différentes vertus et de toutes les matières de morale.
La vertu toujours exercée y purifiée y afferme par les maux. Abel , Abraham , Joseph , Moïse , David , Job , Daniel , etc.
Le crime malheureux. Caïn, Abimélec et les Sichimites, Absalom , Achitophel, Jéroboam, Baasa, Achab.
Pardon des injures, Abraham à Tégard de Lot; Joseph à l'égard de ses frères; David à l'égard de Saiil.
Oppression des pampres , des faibles , des veuves, orphelins , éixdxïgeixs ^ crie vengeance et l'obtient. Abel contre Caïn; Jacob contre Laban et Ésaû ; Israël contre les Égyptiens ; le sang des enfants de Gédéon contre Abimélec ; Urie contre David ; Nabotb contre Achab et Jézabel.
La pénitence couvre les plus grands crimes et arrête les plus terribles menaces. Les Ninivites, les Israélites très-souvent, Achab, Manassé.
V. La connaissance dv Dieu et de ses attributs doit être un des plus grands fruits de l'étude de rhistoire sainte.
Unité de Dieu. Cette vérité brille partout dans les Écritures, ou il semble que Dieu crie à haute voix qu'il n'y a point de dieu,
' Toh. 4,23 ■■' Job,3l, 1.
point de seigneur que lui. Ego Dominus , et- non est alius... Ego Deus , et non est alius * .
La TOUTE-PUISSANCE de Dieu, manifestée par la création , la conservation et le gouvernement de l'univers ; par la facilité avec laquelle il élève sur le trône et en précipite qui il veut, établit les empires et les détruit, rend les nations florissantes où misérables ; par Tempire souverain qu'il exerce non-seulement sur tout ce qui est extérieur et visible , mais sur les esprits et les cœurs , en les faisant passer tout d'un coup d'une résolution prise à une autre toute contraire, selon ses desseins. Exemples : Laban et Ésau, marchant contre Jacob; conseil d' A chitopbel dissipé par celui de Ghusaï ; toute Tarmée de Juda , transportée de colère et du désir de la vengeance , marchant sous Roboam contre Jéroboam, arrêtée et congédiée sur-le-champ par une seule parole du prophète ; l'armée d'Israël retournant à Samarie chargée de dépouilles, renvoyant deux cent mille capti£ssur la simple remontrance d'un prophète et de quelques grands seigneurs de Samarie ; etc.
Bonté de Dieu et ses motifs. Elle se répand avec profusion et sans s'épuiser, en prodiguant le nécessaire , le commode, le délicieux , sur des hommes qui ne le connaissent point et qui ne lui en rendent pas grâces , ou qui l'offensent et le blasphèment.
Patience de Dieu. Il supporte les crimes et l'impénitence des hommes pendant plusieurs siècles , depuis les prédications d'Hénoch jusqu'au déluge. La mesure des Amorrhéens n'est comblée qu'après plus de quatre cents ans. Le peuple juif eu fournit plusieurs exemples , surtout la ruine de Samarie et de Jérusalem , et la captivité d'Israël et de Juda , dont ces deux royaumes avaient été menacés pendant plusieurs siècles.
Justice de Dieu. Quand enfin elle éclate, elle est terrible, accablante , inexorable ; rien ne la peut arrêter ni détourner : Déluge , Sodoroe , Ninive , Babylone , etc.
Le caractère de la punition est ordinairement proportionné à la nature du crime. Toute la terre , infectée par les hommes , est toute submergée par les eaux du déluge. Les villes malheureuses
I ls«i. 4& , 18 et n.
260 TAAITÉ DES ETUDES.
brûlant du feu impur sont consumées par le feu. L* adultère et l'homicide de David sont vengés par les incestes et les meurtres de ses enfants.
La PBOYiDïiiNCE de Dieu entre dans tout, préside à tout jusque dans le moindre détail, règle et fait tout. Dieu appelle la famine , Tépée, la peste, pour punir des ingrats et humilier des superbes. Il suscite tout d'un coup Tesprit des peuples qui ne pensent point à la guerre , et les amène de loin pour ravager un autre peuple coupable. Il inspire aux troupes Tardeur, le courage, Tobéissanee , le mépris des fatigues et des dangers. Il donne aux chefs la vigilance, Tactivité, Faudace pour entreprendre les choses les plus difficiles; la prévoyance, le discernement des expédients les plus utiles ; l'autorité , et Tart de se faire en même temps craindre et aimer. Il lève les obstacles , facilite les entreprises , accorde le succès. Au contraire , il ôte à tous ceux qu'il veut perdre le conseil , la présence d'esprit, la force, le courage. Il jette le désordre et la consternation dans les armées, jusqu'à faire tourner les épées des soldats contre leurs compagnons. Il parvient à ses desseins par les moyens les plus contraires , comme rhistoire de Joseph le montre ; et souvent il y parvient par des moyens qui paraissent Teffet du pur hasard , quoiqu'ils soient tous concertés et préparés par une sagesse infinie, comme l'his- ,(' ioire de David depuis son état de berger jusqu*à la mort de Saùl le fait voir clairement.
Les maîtres, en expliquant l'histoire sainte aux jeunes gens, ne peuvent trop insister sur la providence, qui est un attribut de Dieu , dont la connaissance est la plus intéressante , la plus importante , la plus nécessaire ; qui influe dans tous les événements publics et particuliers ; que tout homme doit avoir présente dans chaque circonstance de la vie , dans chaque action de la journée ; qui est la plus ferme base de la religion ; qui forme les liens les plus naturels et les plus étroits de la créature avec le Créateur ; qui lui fait sentir davantage sa dépendance universelle, sa faiblesse, ses besoins ; qui lui offre les occasions des plus grandes vertus, delà confiance en Dieu, de la reconnaissance, du détachement, de rhumilité, de la résignation, de la patience; et qui fournit à la piété et au culte religieux la matière la plus ordinaire
TBAITÉ DES ÉTUDES. 351
de ses exercices par la prière, par les vœux, par les actions de grâces ^ par les sacrifices.
Connaissance de l'ayenib. Un des caractères les plus incommunicables de la Divinité est la connaissance de Favenîr. Souvent Dieu fait aux fausses divinités le défi de prédire ce qui doit arriver : Annuntiate quœ ventura sunt in futurum , et scîemus quia dii estis vos ■ / Il faut , en enseignant Thistoire sainte , y faire soigneusement remarquer aux jeunes gens les prédictions les plus célèbres, soit qu'elles regardent les événements temporels ou qu'elles aient rapport à la religion , et leur faire observer le caractère des prophètes , leur mission , le but et les dangers de leur ministère. Ils sont saints et irréprochables dans leurs mœurs , mènent une vie pauvre et obscure , sans ambition, sans intérêt, saos tirer aucun avantage de leurs prédictions. Ils sont envoyés à des incrédules qui les contredisent et les persécutent, qui ne se rendent qu'après l'évidence de Taccomplissement. Leurs prédictions regardent des événements publics, et annoncent la destinée des royaumes. Elles sont circonstanciées , publiées longtemps avant raccomplissemeut , connues de tous, à la portée des plus simples. Tous ces caractères , réunis ensemble , sont de puissants motifs de crédibilité.
Yi. Enfin JÉSUS Ghbist étant la fin de la loi , il faut , quand Foccasion s'en présente naturellement , le faire envisager aux jeunes gens dans les histoires qu'on leur explique ; dans les sacrifices , dans les cérémonies ; dans les actions des patriarches , des juges, des rois, des prophètes ; en un mot, de tous ceux que Dieu a choisis pour figurer, par quelque endroit, ou Jésus- Christ , ou l'Église , qui est son épouse et son ouvrage.
VII. A toutes ces observations je crois devoir en ajouter une dernière sur les privilèges de la piété , à laquelle il est très-important de rendre la jeunesse attentive. En effet , Dieu a voulu montrer, par toute la suite de l'histoire de l'Ancien Testament , que toutes les promesses et toutes les récompenses, même pour la vie présente , étaient attachées à la piété ; que tous les biens temporels viennent de Dieu, comme de leur unique source; et
• Uai. 41 ,23.
352 TilAlTÉ DES ETUDES.
qu'il ne les faut attendre que de lui seul , quoiqu'il en réserve à ses serviteurs, dans Téternité , de plus dignes de sa magnificence, et de plus proportionnés à la vertu. Cétait cette piété, dont le propre caractère consistait dans une ferme confiance en Dieu, qui réglait seule la destinée de son peuple , et qui décidait absolument de la félicité publique et du sort de TÉtat. Tout était mesuré sur elle , les saisons favorables , l'abondance , la fécondité , la victoire sur les ennemis , la délivrance des plus grands dangers, Taffranchissement de tout joug étranger , la jouissance de tous les avantages qu^'on peut goûter dans le sein d'une profonde paix. Elle obtenait tout , et surmontait tout. C'est par elle que Jonathas , seul avec son écuyer, met en fuite une armée entière; que David sans armes terrasse le géant , et se met à couvert des artifices et de la violence deSaûl ; que Josaphat , sans tirer Tépée , triomphe de trois peuples ligués contre lui ; qu'Ézéchias sauve Jérusalem et le royaume de Juda , en voyant périr cent quatre-vingt-cinq mille Assyriens. Au contraire, l'impiété attirait tous les fléaux de la colère de Dieu , la famine , la peste , la guerre , les défaites , la servitude , la ruine entière des plus puissantes maisons; et le crime conduisait toujours à une fia malheureuse.
De pareilles observations peuvent beaucoup servir à inspirer des sentiments de piété insensiblement, agréablement, sans travail , sans affectation , sans paraître prêcher ni faire de longues moralités. C'est la principale fin que Dieu s'est proposée en liant tous les devoirs , toutes les vertus , tous les préceptes, toutes les vérités salutaires, tous les mystères, en un mot toute la religion , à des faits dont les hommes de toute condition , de tout âge, de toute sorte de caractères, sont touchés, parce qu'ils sont d leur portée, et qu'ils n'ont pas moins d'agrément que d'utilité. Omettre de telles observations, serait priver les jeunes gens des plus grands fruits que présentent les livres saints, et leur laisser ignorer ce qui fait l'âme des Écritures.
Après avoir marqué les principales choses qu'on peut observer en lisant et en expliquant l'histoire sainte, et avoir comme posé Ifis fondements et les principes de cette étude , il me reste à en faire l'application à quelques histoires particulières, afln de
TBAITE DES ETUDES.
montrer comment on peut mettre en pratique les règles que j'ai données. C'est ce que je vais tâcher d'exécuter avec le plus d'ordre et de darté qu'il me sera possible.