‹ Traité des études (volume 4)Chapitre 33 sur 64 · RÉFLEXIONS · texte numérisé non relu

RÉFLEXIONS

Demande. Que faut-il penser de la conduite de Dieu sur Joseph , à qui sa vertu n'attire que de mauvais traitements , soit de la|)art de ses frères , qui le haïssent et le traitent avec la de^ nière cruauté ; soit du côté de la femme de Putiphar, sa mattresse, qui le calomnie impunément, et le fait renfermer dans un cachot comme un scélérat ?

Réponse ..lii^M^ par cette conduite, a voulu nous donner d'importantes instructions.

t* Son dessein est de détromper les hommes de la fausse idée qu'ils ont de la Providence , et de la fausse idée qu'ils ont de la vertu. Ils croient que Dieu néglige le soin des choses humaines, lorsque ceux qui le craignent sont dans l'oppression et dans la misère. Us croient que la vertu doit toujours rendre heureux en cette vie ceux qui en ont une sincère. L'Écriture détruit ces faux préjugés par l'exemple de Joseph , sur qui les yeux de Dieu sont très-attentifs, et qui est néanmoins haï par ses frères, vendu, exilé, calomnié, mis en prison; qui a conservé une vertu trèspure , sans en être plus heureux pendant plusieurs années ; et qui n'est même tombé dans la captivité et dans le danger de perdre la vie , que parce qu'il est demeuré ûdèle à ses devoirs. Il est vrai que Dieu rompit dans la suite ses liens, et l'éleva à une suprême autorité. iVlais Joseph était préparé à souûVir l'op-

^56 TROTTE DES HTUDES.

pression jusqu'à la tin de sa vie. 11 consentait à mourir dans la prison, si Dieu le voulait; et il n'eût pas été moins précieux à ses yeux, ni moios sûr des biens éternels qu'il espérait de sa miséricorde, quand il eût paru en être abandonné jusqu'au dernier moment.

D. Paraît-il effectivement que Dieu ait pris un soin particulier de Joseph pendant ses disgrâces ?

li. L'Écriture > semble avoir pris à tâche de nous faire remarquer la protection de Dieu sur son serviteur, en nous avertissant qu'il fut toujours avec lui ', et que par cette raison tout lui réussissait heureusement ^ ; qu'il lui fit trouver grâce devant son maître , qui reconnut que le Seigneur était avec Joseph , et qu'il le favorisait et le bénissait en toutes ses actions 4; qu'il inspira àPutiphar de lui donner, tout jeune qu'il était, l'autorité sur toute sa maison ^ ; que , pour attacher le maître à son serviteur par une affection plus durable et plus forte, le Seigneur bénit la maison de l'Égyptien à cause de Joseph , et multiplia ses biens tant à la ville qu'à la campagne , en sorte que son maître n'avait d'autre soin que de se mettre à table et de manger ^ : que quand Joseph fut mis en prison, le Seigneur en eut compassion, et qu'il lui fit trouver grâce ;aussi devant le gouverneur de la prison 7 ; qu'il lui inspira de remettre à Joseph le soin de tous ceux qui y étaient renfermés , sans prendre connaissance-de quoi que ce fût , et de lui tout confier s, en sorte qu'il ne se faisait rien sans son ordre : qu'enfin le Seigneur le fit réussir en toutes choses.

D, jMalgré toutes ces faveurs, la prison n'était-elle pas un séjour bien triste pour Joseph .'

R, Lorsqu'il fut mis en prison , tout paraissait l'avoir abandonné : mais Dieu était descendu avec lui dans l'obscure retraite où on l'avait enfermé , Fait autem Dominas cwn Joseph 9 ; et l'Ecriture ne craint point de dire que la Sagesse éternelle se rendit comme prisonnière avec lui : Hxc descendit cum illo info-

* Gen. 3U. « V. 21.

* V. i. 9 (ien. 39. 21.

veam, et in vinculis nondereliquit illuni >. Elle adoucissait ses ioiigiies nuits, passées à souffrir et à veiller; elle éclairait ces ténèbres que la lumière du soleil ne pouvait percer ; elle ôtait à la solitude et à la captivité , dont les lectures et l'occupation ne pouvaient diminuer ni suspendre le sentiment, ce poids terrible de l'ennui qui renverse les plus fermes. Enfin , elle faisait couler dans son cœur une paix dont la source était invisible et intarissable. Lorsque Joseph fut associé au trône de Pharaon , il n^est point dit que la sagesse y monta avec lui , comme il est dit qu'elle descendit avec lui en prison. Elle l'accompagna sans doute dans le second état ; mais le premier était plus cher à Joseph , et il doit l'être à quiconque a de la foi.

D. Quelle autre instruction Dieu a-t-il voulu nous donner dans la conduite qu'il a gardée à Tégard de Joseph }

R. Il a voulu, en second lieu, nous apprendre comment sa providence conduit toutes choses à l'exécution de ses desseins, et comment elle y fait servir les obstacles mêmes que les hommes s'efforcent d'y apporter.

Le dessein de Dieu était d'élever Joseph à un point de grandeur et de puissance où ses frères seraient réduits à se prosterner humblement devant lui. Les frères de Joseph s*y opposent; mais il fCy a , dit l'Écriture , ni sagesse , ni prudence , ni conseil contre le Seigneur '. Ce qu'ils font pour humilier Joseph est le premier degré par lequel Dieu le conduit à l'élévation et à la gloire; et l'horrible calomnie de son impudique maîtresse, qui mettait, ce semble, le comble à tous ses malheurs , est ce qui le fera presque monter sur le trône.

Cest ce que Joseph lui-même fit remarquer à ses frères dans la suite, en leur disant que ce n'était pas eux qui l'avaient fait venir en Egypte , mais que c'était Dieu qui l'y avait envoyé : Non vestro consilio , sed Dei volmitate hue missus sum ^. Cette parole cstun grand sujet de consolation pour ceux qui ont de la foi. Tout ce qu'on entreprendra contre eux deviendra un moyen |)our assurer leur bonheur et leur salut. Les desseins secrets , les haines déclarées, la captivité, la calomnie, les feront arriver

« Sap. 10, '3, li. ^ Gcn. 15, 8.

-• l»rov. 21 ,o«).

351t TRAITS DES ETUDES.

au terme que la grâce leur a marqué. Après cela Teuvie et rii>justice seront confondues ; et, lorsqu'elles auront porté Joseph sur le trône , elles paraîtront tremblantes devant lui.

/>. Quels moyens Joseph emploie-t-il pour combattre la tentation qui lui est suscitée par sa maîtresse ?

/?. Nous trouvons dans sa conduite un excellent modèle de ce que nous devons faire quand nous sommes tentés. Joseph se défend d*abord par le souvenir de Dieu et de son devoir. Comment, dit-il à cette femme hardie et sans pudeur, pourrais-je commettre une telle action , ayant Dieu pour témoin et pour juge ? C'est à ses yeux que nous deviendrions criminels vous et moi. C'est lui qui me commande de vous désobéir en cette occasion. Comment pourrais-je éviter ses regards ou corrompre sa justice, ou me mettre à couvert de son indignation ? Quomodo ergo possum hoc malum ' facere, etpeccare in Deum meum » f Lorsque la tentation est devenue si forte qu'il a tout à craindre de sa faiblesse, il prend la fuite, quitte tout et s'expose à tout, plutôt que de demeurer dans l'occasion prochaine d'offenser Dieu.

Z>. N'y a-t-il point encore d'autre réflexion à faire sur les malheurs et les disgrâces de Joseph ?

/?. Quelque durs et quelque injustes que fussent les traitements que Joseph eut à souffrir, jamais il ne lui échappa une seule parole de murmure. Il ne s'abandonna point au découragement dans sa servitude , mais il se» donna tout entier au service de son maître. Dans le grand loisir qu'ont les prisonniers , et malgré Je penchant naturel qu'ont les hommes à parler de leurs aventures, il n'avait point fait le récit des siennes. Quand il est forcé de s'en ouvrir à l'échanson , il le fait avec une modération et une charité qu'on ne peut assez admirer. J'ai été enlevé par fraude et par violence^ dit-il , du pays des Hébreux, etfai été renfermé dans cette prison, sans être coupable. Il ne nomme ni ses frères, qui l'ont vendu ; ni sa maîtresse, qui l'a calomnié. Il dit seulement qu'il aétéenlevé et fait esclave, quoiqu'il fdt libre; et condamnée une dure prison, quoiqu'il fût innocent. Un autre, moins humble et moins prudent que lui, aurait raconté sa vie,

I Heh. Hoc grande scelus. 2 Gea. 39 , \).

et insisté sur les drconstances qui lui auraient Mx le plus dlionneur. S'il en eût usé ainsi , le Saint-Esprit aurait laissé dans les ténèbres une vertu qui n'aurait pu les souffrir, et qui aurait voulu se consoler de ses malheurs par la vaine satisfaction de se faire admirer; au lieu qu'il a pris soin d'apprendre à tous les siècles ce que Joseph n'a pas voulu dire en secret, et dans l'obscure caverne où il était enfermé.

:. ElétxUUm de Joseph, Premier voyage de ses frères en Egypte. {Gen.^c. 41 et 42.)

Deux ans se passèrent depuis que Téchanson eut été rétabli^ après lesquels Pharaon eut deux songes en une même nuit. Dans l'un il vit sept vaches grasses qui sortaient du r^il , et qui furent dévorées par sept autres vaches maigres sorties après elles du fleuve. Dans le second il vit sept épis pleins , qui furent aussi dévorés par sept autres épis fort maigres. Aucun des sages d'Egypte n'ayant pu expliquer ces songes , l'échanson se souvint de Joseph et en parla au roi, qui le fit aussitôt sortir de prison et lui raconta ses songes. Joseph répondit que les sept vaches grasses et les sept épis pleins signifiaient sept années d'abondance; et que les vaches et les épis maigres marquaient sept années de stérilité et de famine, qui viendraient ensuite. Il conseilla au roi d'établir un homme sage et habile qui eût soin, pendant les sept années d'abondance , de faire serrer une partie des grains dans des greniers publics , afm que l'Egypte y trouvât une ressource pendant la stérilité. Ce conseil plut à Pharaon , et il dit à Joseph : C'est vous-même que j'établis aujourd'hui pour commander à toute l'Egypte :tout le monde vous obéira, et il n'y aura que moi au-dessus de vous. En même temps il ôta son anneau ■ (Je son doigt, et le mit au doigt de Joseph : il le Gt monter sur son second char, et fit crier par un héraut que tout le monde fléchît le genou devant lui. Il changea aussi son nom , et lui en donna un qui signifiait Sauveur du monde.

Les sept années d'abondance arrivèrent comme Joseph l'avait prédit. Pendant ce temps , il fit mettre en réserve une graude

' Le «ceau du prince clait à cet anneau.

quantité de blé dans les greniers du roi. La stérilité vint ensuite , et la famine était dans tous les pays : mais il y avait du blé en ÉîTi'pte. Le peuple, pressé delà faim, demanda à Pharaon de quoi vivre. Il leur dit : Allez à Joseph , et faites tout ce qull vous dira. Joseph donc, ouvrant tous les greniers, vendait du blé aux Égyptiens et aux autres peuples.

Jacob , rayant appris , commanda à ses enfants d*y aller. Ils partirent au nombre de dix ; car Jacob avait retenu Benjamin auprès de lui , de peur qu'il ne lui arrivât quelque accident dans le chemin. Étant arrivés en Egypte, ils parurent devant Joseph et Fadorèrent. Joseph les reconnut d'abord ; et, en les voyant prosternés devant lui, il se souvint des songes qu'il avait eus autrefois : mais il ne se fit point connaître à eux. Il leur parla même fort durement , et les traita d'espions qui venaient pour examiner le pays. Ils lui repartirent : Seigneur, nous sommes venus ici pour acheter du blé. !Nous sommes douze frères, tous enfants d'un même homme, qui demeure dans le pays deCbanaan. Le dernier de tous est demeuré avec notre père^ et l'autre n'est plus au monde. Eh bien! reprit Joseph, je m'en vais éprouver si vous dites la vérité. Envoyez l'un de vous pour amener ici le plus jeune de vos frères ; et cependant les autres demeureront en prison. Il se contenta néanmoins d'en retenir un seul. Pénétrés de frayeur et de regret, ils se disaient Tun à l'autre en leur langue : Cest avec justice que nous souffrons tout ceci , parce que nous avons péché contre notre frère. Nous le voyions accablé de douleur, lorsqu'il nous priait d'avoir pitié de lui ; mais nous ne voulûmes pas l'écouter. C'est pour cela que ce malheur nous est arrivé. Ruben , l'un d'entre eux , leur disait : Ne vous le dis-je pas alors , de ne point commettre un si grand crime contre cet enfant? cependant vous ne m'écoutâtes point. Cest son sang maintenant que Dieu vous redemande. Joseph , qui les entendait sans qu'ils le sussent, ne put retenir ses larmes. Il se retira pour un moment, et revint ensuite leur parler. Alors il fit prendre Siméon, et le fit lier devant eux : puis iLcommanda secrètement à ses officiers de remettre leur argent dans leurs sacs. Ils partirent donc avec leurs ânes chargés de blé.

TBAITB DES Bl'UDES. 361

BÉFLEXIONS.

D. Pourquoi Dieu laissa-t-ilJoseph en prison pendant plu* fiieurs années, sans paraître se souvenir de lui?

R. Ce terme, si long quand on est captif, était nécessaire pour affermir Joseph dans Thumilité, dans la soumission aux ordres de Dieu, et dans la patience. 11 nous eât attendris, si nous Teussions vu dans les fers, et que nous eussions connu son innocence. Mais Dieu , qui avait pour lui une compassion inGniment plus indulgente et plus tendre, le laissait dans un état d'où nous aurions voulu le tirer. Il connaissait ce qui manquait à sa vertu ; il savait combien devaient durer les remèdes nécessaires à sa santé ; il découvrait dans l'avenir ses tentations et ses périls, et lui préparait dans les liens le secours et la force dont il aurait besoin dans son élévation. Cest ainsi qu'il en use pour les élus, dont il veut , avant tout,{)lfermir la patience et Thumilité, et qu'il n'expose à la tentation qu'après les y avoir longtemps préparés.

Z>. Gomment Pharaon se détermine-t-il si aisément à choisir pour premier ministre Joseph, et à revêtir de l'autorité souveraine un étranger et un inconnu ?

R, C'est une grâce pour toute une nation , qu'une salutaire pensée inspirée à un prince. Lorsque Joseph parlait aux oreilles de Pharaon, Dieu l'instruisait en secret. Il le rendait attentif aux sages avis et à la rare prudence d'un étrariger et d'un captif; et il le délivrait de tous les préjugés qui empêchent si souvent les personnes constituées en dignité de se rendre dociles à la lumière, et d'avouer qu'on en peut avoir une supérieure à la leur. Il lui faisait comprendre qu'une sagesse purement humaine exécuterait mal ce qui lui était conseillé par une sagesse divine , et qu'il chercherait inutilement un autre ministre que celui que Dieu avait choisi. Où pourrions-nous, dit ce prince sensé, trouver un homme comme celui-ci, qui fût aussi rempli quHl Vest de Vespril de Dieu > ?

£n parlant ainsi , il ruinait par le fondenieut toutes les erreurs d'une fausse politique , qui regarde la vertu et la religion comme peu propres au gouvernement des États, et qui se trouve perpétuel-

> Gen. 41 , )8.

263 TRAITÉ DBS ETUDES.

hment gênée dans ses vues et ses projets par une exacte probité. Un roi infidèle couvre d*une éternelle honte cette folle impiété. 11 est persuadé que plus on a l'esprit de Dieu , plus on est capable de conduire un royaume. Et la moindre attention suffit pour découvrir que la maxime opposée est l'effet du renversement de l'esprit humain.

D. Que faut- il penser de la gloire de Joseph, élevé presque jusque sur le trône ?

R, Le Saint-Esprit nous apprend , dans un autre livre , que les calomnies dont ou avait noirci la réputation de Joseph furent alors pleinement dissipées, et que la honte du mensonge retomba sur ceux qui en avaient été les auteurs. Mendaces attendit qui maculaverunt illum, et dcdit ilU clarifatem «ter' nam ' . Ainsi toute la pompe dont il était environné était le triomphe de la vertu. Cétait elle qui était montrée à tous les peuples. Cétait elle qui était élevée sur un char magnifique, d'où elleap^ prenait aux justes de tous les siècles à ne tomber jamais dans le découragement , et à conserver une patience invincible. C'était devant elle que tout le monde fléchissait le genou; et Joseph était le héraut qui y exhortait tous les hommes, dans le temps que le héraut qui marchait devant lui exigeait cette marque extérieure de respect pour le premier ministre de Pharaon.

D. Les songes de Joseph, à l'égard de ses frères, furent-ils accomplis ?

/?. On le reconnaît clairement quand on les voit tous prosternés aux pieds de Joseph : Quumque adorassent eum fratres sui *. Voilà ce qu^ils avaient tant appréhendé , ne sachant pas l'intérêt qu'ils avaient à le reconnaître pour maître. Plus ils se sont efforcés de l'éloigner, et de s'en rendre indépendants, plus ils ont contribué à l'établir sur leurs têtes. Ils n'ont pas voulu l'adorer quand ils l'avaient dans leur famille ; ils le vont chercher en Egypte pour se prosterner à ses pieds : ils Font renoncé, et lui ont voulu ôter la vie , quand son père l'a envoyé vers eux ; ils sont contraints de paraître devant lui, après une espèce de résurrection^ pleins de crainte et de tremblement : ils l'adorent après l'Egypte et les autres nations, ddnt ils suivent

* Cap. 10 li. ' tien. 4*2,6.

enfin Texemple, et ils ne crdiguent que d'en être rejetés , parce qu^ils le regardent comme le sauveur du monde ; au lieu qu'ils ataienf appréhendé de lui être soumis , parce qu ils ne considéndentdans son élévation que leur propre abaissement.

Z). Que nous apprennent les remords des frères de Joseph au sujet du traitement qu'ils lui avaient fait souffrir ?

R. On voit, dans les reproches qu'ils se font à eux-mêmes, et la force de la conscience, et le fruit de la sainte éducation donnée par Jacob à sa famille , qui n'a pas toujours été fidèle à la lumière, mais qui ne s'est point efforcée de l'éteindre, et qui a iBspecté la loi qui condamnait ses actions. C'est justement, se disent-ils Tun à l'autre, que nous souffrons tout ceci, parce que nous avons péché contre notre frère «. Les hommes n'ef- Ca^eront jamais de leur cœur le sentiment que Dieu y a imprimé de sa présence et de sa justice ; ils ne réussiront jamais à se persuader que le crime n'est rien , ou qu'il n'a pas été vu , ou qu'il demeurera impuni. Ils seront quelquefois rassurés par la patience et par le silence de leur juge , ou par la multitude de leurs eomplices ; mais lorsque la vengeance commencera à éclater, ils seront les premiers à avouer qu'ils l'ont méritée , et leurs complices ne leur paraîtront que comme des témoins préparés pour les accuser et les confondre.

3. Second voyage des enfants de Jacob en Egypte. Joseph reconnu par ses frères. ( Gen^ c. 43, 44, 45. )

Lorsque les enfants de Jacob, au retour de leur voyage, lui eurent raconté tout ce qui leur était arrivé , l'emprisonnement de Siméon , et l'ordre exprès qu'ils avaient reçu de mener Benjamin en Egypte , cette triste nouvelle le perça de douleur, et renouvela celle que la perte de Joseph lui avait causée. Il refusa longtemps de laisser partir son cher Benjamin , qui, seul, faisait toute sa oonsolation; mais enfin, voyant que c'était une nécessité, et qu'autrement il le verrait périr de faim avec lui, il consentit à son départ, sur les assurances réitérées que lui donnèrent ses autres enfants de le lui ramener. Ils partirent donc tous ensemble

> Gciu 42 , 21.

264 TBAITB DES BTUDES.

avec des présents ))our Joseph, et le double de l'argent qu'ils avaient trouvé dans leurs sacs.

Étant arrivés en Egypte, ils se présentèrent devant Joseph. Lorsqu'il les eut aperçus, et Benjamin avec eux, il dit à son intendant : Faites entrer ces gens-là chez moi, et préparez un festin , parce qu'ils mangeront à midi avec moi. L'intendant exécuta Tordre, et les fit entrer. Eux, tout surpris d'un tel traitement, s'imagkiaient qu'on allait leur faire un crime de l'argent qui s'était trouvé dans leurs sacs. Us commencèrent donc par se justifier auprès de l'intendant , disant qu'ils ne savaient pas comment cela était arrivé ; et que, pour preuve de leur bonne foi, ils rapportaient cet argent. L'intendant les rassura en leur disant : Ne craignez rien , c'est votre Dieu et le Dieu de votre père qui vous a fait trouver de l'argent dans vos sacs ; car, pour moi, i'ai reçu celui que vous avez donné. Aussitôt après il leur amena Siméou, leur frère. On leur apporta de l'eau ; ils se lavèrent les pieds, et attendirent l'arrivée de Joseph.

Dès qu'il parut , ils se prosternèrent devant lui et lui offrirent leurs présents. Joseph , après les avoir salués avec bonté, leur dit : Votre père , ce bon vieillard dont vous m'aviez parlé, vit-il encore.? Comment se porte-t-il ? Ils répondirent : Notre père^ votre serviteur, est encore en vie , et il se porte bien. En même temps ils se prosternèrent de nouveau. Joseph ayant aperçu Benjamin , Est-ce là , leur dit-il , votre jeune frère , dont vous m'aviez parlé ? Mon fils , ajouta-t-il , je prie Dieu qu'il vous bénisse. Et il se hâta de sortir, parce que la vue de son frère l'attendrissait si fort , qu'il ne pouvait plus retenir ses larmes. Quelques moments après , il vint retrouver ses frères ; et, ayant commandé qu'on servît à manger , il se mit à table avec eux.

Après que Joseph eut mangé avec ses frères , il donna secrètement cet ordre à son intendant : Mettez du blé dans les sacs de ces geus-là, et l'argent de chacun d'eux à l'entrée de leurs sacs; et mettez ma coupe d'argent dans le sac du plus jeune. L'intendant fit ce qui lui était ordonné. Le lendemain matin , ils partirent avec leurs ânes chargés de blé ; mais à peine étaient-ils sortis de la ville , que Joseph envoya son intendant après eux, pour leur faire des reproches de ce qu'ils avaient volé sa coupe. \\s furent

TBAIT£ DBS ETUDES. 265:"

fort surpris de se voir accusés d'une action si lâche , à laquelle ils n'avaient pas seulement pensé. Nous vous avons rapporté , dirent-ils , l'argent que nous avions trouvé à l'entrée de nos sacs : comment se pourrait-il faire que nous eussions dérobé dans la. maison de votre maître de l'or ou de l'argent? Que celui qui se trouvera coupable de ce vol meure , et nous demeurerons tous esclaves de votre maître. L'intendant les prit au mot. On les fouilla tous, en commençant par les plus âgés ; et enfin la coupe fut trouvée dans le sac de Benjamin.

Us retournèrent à la ville fort affligés , et allèrent se jeter aux pieds de Joseph. Après quelques reproches , il leur déclara que celui dans le sac duquel on avait trouvé la coupe demeurerait son esdave. Alors Juda, ayant demandé^ permission de parler, représenta à Joseph que , s'ils retournaient vers leur père sans ramener avec eux ce fils, qu'il aimait tendrement, ils le feraient mourir de chagrin. C'est moi , ajouta-t-il , qui ai répondu de lui à mon père : que ce soit moi, s'il vous plaît, qui demeure esclave en sa place ; car je ne puis retourner sans lui , de peur d'être témoin de l'extrême affliction qui accablera notre père.

A ces paroles , Joseph ne put plus se retenir. Il commanda qu'on fît sortir tout le monde. Alors , les larmes lui tombant des yeux , il jeta un grand cri , et dit à ses frères ; Je suis Joseph. Mon père vit-il encore ? Aucun d'eux ne lui répondit , tant ils étaient saisis d'étonnement. Il leur parla donc avec douceur, et leur dit : Approchez-vous de moi. Lorsqu'il»se furent approchés, il dit : Je suis Joseph, votre frère , que vous avez vendu pour être emmené en Egypte. Ne craignez poiiit , et ne vous affligez point de ce que vous m'avez traité ainsi ; car c'est Dieu qui m'a envoyé ici devant vous pour vous conserver la vie. Ce n'est point par votre conseil que cela est arrivé , mais par la volonté de Dieu. Allez dire à mon père que Dieu m'a établi sur toute l'Egypte. Qu'il se hâte de venir. Il demeurera près de moi ; et je le nourrirai lui et toute sa famille , car il reste encore cinq années de famine. Vous voyez de vos yeux que c'est moi qui vous parle. Annoncez à mon père le haut rang où je suis élevé , et tout ce que vous avez vq dans l'Egypte. Hâtez- vous de me ramener. Après leur avoir parlé ainsi , il se jeta au cou de Benjamin , et

266 TRÀITB DES ÉTUDES.

l'embrassa en pleurant; il embrassa de même tousses autres frères , et après cela ils se rassurèrent pour lui parler.

Cette nouvelle se répandit aussitôt dans toute .la cour. Pharaon en témoigna sa joie à Joseph , et lui dit de faire venir au plus tôt toute sa famille en Egypte. Joseph fit partir ses frères avec des vivres pour le voyage , et des voitures pour transporter leur père, leurs femmes et leurs enfants. Lorsqu'ils furent arrivés dans le pays de Chanaan, ils dirent à Jacob : Votre fils Joseph est vivant , et il a autorité dans toute l'Egypte. A ces mots , Jacob se réveilla comme d'un profond sommeil , et il n'en voulait rien croire; mais enfin, ayant entendu le récit de tout ce qui s'était passé, et voyant les chariots et les autres choses que son fils lui envoyait, il dit : Je n'ai plus rien à souhaiter, puisque mon fils Joseph vit encore ; j'irai , et je le verrai avant que de mourir. Il partit bientôt après avec toute sa famille, et arriva en Egypte. Après qu'il eut salué le roi , Joseph l'établit dans le pays de Gessen, le plus fertile de TÉgypte, où Jacob vécut encore dix-sept ans.

BÉFLEXIONS .

Z). Le moment où Joseph se fait connaître à ses frères est l'endroit de son histoire le plus touchant et le plus intéressant; mais il est précédé de circonstances bien étranges. Gomment en effet concilier son indifférence et son oubli à l'yard de son père et de ses frères , qu'il laisse exposés aux suites funestes d'une cruelle famine, et l'extrême dureté qu'il exerce sur eux en les calomniant et les emprisonnant; comment , dis-je, concilier tout cela avec cette bonté et cette tendresse qu'il laisse entrevoir dans le temps même qu'il les traite si durement?

R, C'est cette contradiction apparente qui doit nous avertir qu'il y a quelque mystère caché sous la surface d'une action qui sans cela pourrait choquer la raison, et paraîtrait contraire aux sentiments que la nature a imprimés dans !e cœur de tous les hommes.

Joseph, vendu par ses frères aux Égyptiens « regardé par Jacob comme mort, oublié par toute sa famille ^ honoré pendant cet intervalle et réguaift en Egypte, est hicontestablemeDt U

figure de Jésus-Christ livré aux gentils par les Juifis, renoncé généralement par sa nation , mis à mort par leur cruelle envie , reconnu et adoré par les gentils comme leur sauveur et leur roi.

Dans le premier voyage que les enfants de Jacob firent en Egypte, il est dit que Joseph connut bien ses frères , mais qu'il ne fut point connu (T eux ^. C'est l'état des Juifs :en refusant de se soumettre à Jésus-Christ, ils ont cessé de le voir, mais iN n'ont pu s'affranchir de son empire. Hs lisent les Écritures , et rencontrejit partout leur Seigneur sans le connaître. Ils l'ont vu et ne l'ont pas reçu. Il leur a parlé en énigmes et en paraboles, parée qu'ils étaient indignes d'entendre des mystères qu'ils te* fusaient de croire ; mais le voile ne demeurera pas toujours sur leur cœur.

Pendant le long intervalle que dure leur aveuglement , ils souffrent une cruelle famine ; non de pain matériel , mais , comme l'avait prédit un prophète, delà parole de Dieu, dont l'intelligence leur est refusée. Mittam famem in terram : nonfamem panis, neque sitim aquœ, sed audiendi verbum Domini*. La terre de Chanaan est condamnée à une entière stérilité. Le véritable pain de vie ne se trouve que dans TÉgypte. Pour vivre, il faut nécessairement y aller ; et jusqu'à ce que Benjamin, le dernier des en&nts de Jacob, figure des derniers Juifs, y paraisse en personne , la faipine affligera toujours cette malheureuse nation.

Jusque-là Joseph paraîtra n'avoir que de la dureté pour* ses firères. Il leur parlera comme à des inconnus, d'un ton propre à les intimider et avec un visage sévère : Quasi ad alienos durius ioquebatur^. C'est ainsi que Jésus-Christ traite depuis longtemps un peuple ingrat et aveugle. 11 paraît ne connaître plus ses frères selon la chair. Il semble avoir oublié les pères d'une postérité infidèle et sanguinaire.

Cependant Joseph se faisait violence pour ne point laisser paraître sa tendresse. Il ne pouvait retenir ses larmes ; il était obligé de se détourner, de se cacher le visage , de sortir même de temps en temps pour essuyer ses pleurs. L'effort qu'il faisait pour les cacher était la figure de cette miséricorde secrète cachée dans le

» Gen. 42,8. * Gen 42,7,

^ Ainot. 8, H.

Tfi4ITB DBS ETUDES;

sein de Dieu , et réservée pour les moineats marqués dans son conseil étemel. Les promesses de Dieu s'accompliront sur Israël, car ses dons sont sans repentir, et sa vérité sera immuable dans tous les siècles. Mais une juste sévérité suspend les effets d'une clémence que nos gémissements, unis à ceux du prophète , doivent hâter.

D, Joseph peut-il être regardé, par d'autres circonstances de sa vie , comme figure de Jésus-Christ .'

/{. Il y a peu de saints de l'Ancien Testament en qui Dieu ait pris plaisir de marquer autant de traits de ressemblance avec son Fils que dans Joseph. Le simple exposéen sera une preuve évidente.

Rapports entre Joseph et Jéstis-Christ.

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