CHAPITRE PREMER
BBGLES ET PBIMCIPES POUB l'ÉTDDE DE l'HISTOIBE
PBOFAME.
On peut réduire ces principes à six ou sept : apporter beaucoup d'ordre dans cette étude ; observer ce qui regarde les usa-' ges et les coutumes ; chercher surtout et avant tout la vérité ; s'appliquer à découvrir les causes de l'agrandissement et de la cbute des empires, du gain ou de la perte des batailles, et de pareils événements; étudier le caractère des peuples et des grands Immmes dont parle l'histoire ; être attentif aux instructions qui regardent les mœurs et la conduite de la vie ; enfin remarquer avec soin tout ce qui a rapport à la religion.
S I. Ordre et clarté nécessaires pour bien étudier F histoire.
Une des choses qui peuvent le plus contribuer à mettre de
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Tordre et de la clarté dans cette étude est de distribuer tout le corps d'une histgire en certaines parties et certains intervalles qui présentent d'abord à Tesprit comme un plan général de toute cette bistoire, qui en montrent les principaux événements, et qui en fassent connaître la suite et la durée. Ces divisions ne doivent pas être trop multipliées ; autrement, elles pourraient causer de rembarras et de l'obscurité.
' Ainsi tout le temps deTbistoire romaine depuis Roraulus jusqu^à Auguste , qui est de 723 ans, peut se diviser en cinq parties.
> La première est sous tes sept rois de Rome, et elle dure 244 ans.
^ I.a seconde est depuis rétablissement des cœisuls jusqu'à la prise de Rome , et elle dure 1 20 ans. Elle renferme rétablissement des consuls, des tribuns du peuple, des décemvirs, des tribuns militaires , avec la puissance des consuls; le si^e et la prise de Véies.
^ La troisième est depuis la prise de Rome jusqu'à la première guerre punique , et elle dure 124 ans. Elle renferme la prise de Rome par les Gaulois, la guerre contre les Samnites, et celle contre Pyrrhus. /
^ La quatrième est depuis le commencement de la première guerre punique jusqu'à la fin de la troisième, et elle dure 120 ans. Elle renferme la première et la seconde guerre punique, les guerres contre Philippe, roi de Macédoine ; contre Antiochus, roi d'Asie; contre Persée, dernier roi de Macédoine ; contre les Numantins en Espagne ; et enfin la dernière guerre punique , terminée • par la prise et la ruine de Cartbage.
La cinquième ^ est depuis la ruine de Cartbage jusqu'au changement de la république romaine en monarcbie sous Auguste, et elle dure 115 ans. Elle renferme la guerre d'Acbaïe, et la ruine de Corinthe ; les troubles domestiques excités par les Gracques; les guerres contre Jugurtha, contre les alliés, contre Mithridate; les guerres civiles entre Marins et Sylla, entre César et Pompée, entre Antoine et le jeune César ?. Cette dernière
> Ans de la fondation d^ Rome. ^ 486.
THAITfi DBS BTUDES. 389
guerre se termina par la bataille d'Actiuoi, et par Tautorîté souveraine du jeune César, surnommé depuis Auguste,
J*ai déjà observé , en parlant de l'histoire sainte^ Tusage qu'on devait faire de la chronologie. Je ne répète point ici ce que j'ai dit sur ce sujet.
La géographie est aussi d'une nécessité absolue pour les jeunes gens; et, faute de l'avoir apprise dans ces premières années, beaucoup de gens l'ignorent tout le reste de leur vie , et s'exposent à tomber sur ce point dans des bévues qui les rendent ridicules. Un quart d'heure employé régulièrement tous les jours à cette étude mettra les enfants en état d'en être parfaitement instruits. Après qu'on leur en aura expliqué les principes les plus généraux , il ne faudra jamais laisser passer aucune ville un peu considérable, ni aucune rivière, dont il sera parlé dans leurs auteurs, sans les leur faire voir dans les cartes géographiques. Il faut qu'ils sachent orienter chaque' ville, c'est-à-dire en marquer la situation par rapport aux différents endroits dont il sera question. Ainsi ils diront qu'Évreux est au couchant de Paris; Châlons-sur- Marne, au levant; Amiens, au nord; Orléans, au midi. Us suivront les rivières depuis leur source jusqu'à l'endroit où elles se jettent dans la mer ou dans quelque fleuve, et marqueront les villes considérables qui se rencontrent sur leur passage. On peut, lorsqu'ils sont sufOsamment instruits, les faire voyager sur la carte, ou même de vive voix, en leur demandant, par exemple, quelle route ils tiendraient pour aller de Paris à Constantinople , et ainsi des autres provinces. Pour rendre cette étude moins sèche et moins désagréable, il est bon d'y jomdre de courtes histoires , qui servent à fixer davantage dans l'esprit des enfants l'idée des villes , et qui , chemin faisant,; leur apprennent mille choses curieuses. Elles se trouvent cl^s plusieurs traités de géographie que nous avons en notre langue, dont les maîtres peuvent facilement extraire celles qu'ils jugeront les plus convenables à la jeunesse.
S II. Observer ce qui regarde les lois, les usages et les coutumes des peuples.
Ce n'est pas une chose indifférente , en étudiant l'histoire, que
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d'observer les divers usages des peuples , rinvention des arts , les différentes manières de vivre, de bâtir, de faire la goerre, de former ou de soutenir des sièges, de construire des vaisseaux, de naviguer ; les cérémonies pour les mariages, pour les funérailles , . pour les sacrifices; en un mot, tout ce qui regarde les coutumes et les antiquités. J'aurai lieu d'en dire quelque chose dans la suite.
Ce que j'ai marqué jusqu'ici n'est encore, pour ainsi dire, que lesquelette de l'histoire : les observations suivantes en sont comme l'âme, et renferment ce qu'il y a de plus utile dans cette étude.
§ III. Chercha' surtout la vérité.
Ce qui fait la qualité la plus essentielle et le devoir le plus indispensable de l'historien , marque en même temps ce qui doit faire la principale attention de celui qui s'applique à l'étude de riiistoire.^ Or, personne n'ignore < que ce qu'on exige d'un historien, avant toutes et sur toutes choses, est que, libre de toute passion et de toute prévention, il n'ait jamais la témérité de rien avancer de faux, et quil ait toujours le courage de dire ce qui est vrai. On peut lui passer les négligences dans le style ^ mais on ne lui pardonne point le défaut de sincérité ; et c'est la différence qui se trouve entre le poëme et l'histoire^. Le poëme, ayant pour principal but le divertissement du lecteur, blesse et choque nécessairement s'il est sans art et sans grâce; au lieu que Thistoire , de quelque manière qu'elle soit écrite , fait toujours plaisir si elle est vraie, parce qu'elle satisfait un désir naturel à l'homme, qui est avide de savoir, et toujours curieux d'apprendre quelque chose de nouveau , mais qui ne peut souffrir qu'on le trompe en substituant le mensonge à la vérité , et des imaginations
' « QuU nescit primam esse historiée lectationem pleraqae. » (Cic. de Leg. ,
legem , ne qaid faUi dicere audeat; lib. l,ii. 4et5.)
deinde » ne qaid veri non audeat ? ne qua « Orationi et carmin! est parra gra-
•nspicio gratise sit in scribesdo , ne qaa tla « niai eloqnentia sit somma : historia
simoltatis. » (Cic de Orat. lib. 2 , n. 62.) quoquo modo scripta delcctat. Sont enim
3 M Intelligo te , frater , alias in Iiis- liominea natnra curiosi , et qaalibet nuda
toria leges observandas putare , alias in reram cognitione capinntar , at qui ser-
poemate : quippe quum in illa ad veri- munculis etiam fabellisqae ducantur. »
tatem cancta referantnr , in lioc ad de- (Plin. lib. 5, Epist. 8.)
TBAITÉ DES ÉTUDES. 29 f
creuses à la réalité des faits. Aussi voit-on qu'ordinairement les historiens, pour mériter la créance du lecteur, commencent par faire profession d'une exacte et scrupuleuse sincérité, également exempte d'amour et de haine, d'espérance et de crainte, comme on le peut remarquer dans Salluste et dans Tacite.
Ce qu'on doit donc chercher dans l'histoire, préférablement à tout le reste , c'est la vérité. Les bons écrivains ont raison de tâcher de la rendre plus aimable, en s'appliquant à l'orner et à la parer : et un habile maître ne manque pas de faire sentir toutes les grâces et toutes les beautés qui se rencontrent dans un historien ; mais il ne souffre pas que ses disciples se laissent éblouir par un vain éclat de paroles , qu'ils préfèrent des fleurs aux fruits , qu'ils soient moins attentifs à la vérité même qu'à sa parure, ni qu'ils fassent plus de cas de l'éloquence d'un historien que de son exactitude et dé sa fidélité à rapporter les faits. Quintilien , dans le portrait quMl nous tracu, en deux mots, d^ un historien grec , nous apprend à faire ce discernement. « L'his- « toire , dit-il , que Clitarque < a écrite est admirée pour le style, « mais décriée par le défaut de sincérité. » Clitarchi probatur ingenium y fides infamatur * .
On doit donc avertir les jeunes gens d'être sur leurs gardes quand ils lisent des histoires écrites du vivant des princes dont il y est parlé , parce qu'il est rare que ce soit la vérité seule qui les ait dictées , et que l'envie de plaire à celui qui distribue les grâces et les faveurs n'y ait influé en rien. Les meilleurs princes même ne sont pas toujours insensibles à la flatterie , et il y a dans tous les hommes un secret désir de gloire et de louange qui doit rendre suspectes de telles histoires. Si la flatterie rend méprisable un historien , la médisance doit le rendre haïssable. L'une et Tautre ^, dit Tacite, déguisent et altèrent également la vérité: avec cette différence qu'il est aisé de se défendre de l'une, qui est odieuse à tout le monde , et ressent l'esclavage; au lieu qu'on se
' U avait écrit aae histoire d'ÂIexan- Terans dominantes... Sed ambitionem
dre. Longin blâme l'enflure de son style scriptoris facile ayerseris : obtrectatio et
{de Sublim. , c. 3).~L. li?or pronis aaribas accipiautnr , qaippe
* Instit. Orat. X , 1. adalationi fœdam crimen serritatis , ma-
^ « Veritas plaribns modis infracta... lignitati falsa species libertatis inest. m
llliidiae asseutandi, aut rarsas odio ad- (Tac. Jnnat.lib, l, cap. I.)
292 TRAITE DKS ETUDES.
prête volontiers à l'autre , qui nous séduit par une fausse image de liberté , et s'insinue agréablement dans les esprits.
Il y a des historiens, très-estimables d'ailleurs, qui , par le mauvais goût de leur siècle, ou par une trop grande crÀlulité, ont mêlé beaucoup de fables dans leurs écrits , comme Gcéron le remarque d'Hérodote et de Théopompe.
Tel est , par exemple , ce que dit le premier de la naissance de Cyrus > , dont j'aurai lieu de parler dans la suite. Ou pardonne à l'antiquité, dit Tite-Live > , d'avoir plus cherché le merveilleux que le vrai dans ses récits , et d'avoir voulu embellir et orner ^'origine des grandes villes et des grands empires par des fictions ^lùs convenables à la fable qu'à l'histoire. Mais on doit accoutumer les jeunes gens , quand on leur fait lire ces sortes d'auteurs, à faire le discernement du vrai et du faux; et il faut aussi les avertir que la raison et l'équité demandent qu'on ne rejette pas tout dans un écrivain parce qu'il s'y trouve quelque chose de faux, et qu'on n'ajoute pas foi à tout parce qu'il s'y rencontre plusieurs choses vraies.
Cet amour pour la vérité , qu'on tâchera de leur inspirer en tout, peut contribuer beaucoup à les garantir d'un mauvais goût qui autrefois était si commun , je veux dire de la lecture des romans et des histoires fabuleuses , qui étouffent peu à peu Tamour et le goût du vrai , et rendent l'esprit incapable des lectures utiles et sérieuses , qui parlent plus à la raison qu'à l'imagination.
On ne peut trop féliciter notre siècle de ce que, dès qu'on lui a fourni ou des traductions des célèbres auteurs de l'antiquité, ou des ouvrages modernes dignes de son application , il a abandonné aussitôt et même rejeté avec mépris toutes ces fictions ; et de ce qu'il a reconnu que rien, en effet, ne dégradait davantage réminence de la raison humaine , qui est destinée à se nourriif ^ de la vérité, que de se repaître des chimères d'une imagination déréglée, et de s'en rendre le jouet en la suivant dans tous ses égarements. Que si quelquefois on hasarde encore quelques ouvrages
» De leg. 1. I , n 5. dendi. » ( Tuse. Quast. 1. I , n. 44.) 3 In Prsef. 11. « Nihil est homiuis meuti veritatiA lace
3 « Natara inest raentibas noatris in- dnlcias. » {Acwi. Quast. lib. 4 ,u. 31 ) •atiabilis qutedam cupiditas veri ▼!-
TBAITB DES ETUDES. 293
de cette nature, ou voit, à lai gloire de notre temps, qu'ils tombent aussitôt dans Toubli , qu'ils sont négligés de tous les gens sensés, et qu'ils ne deviennent le partage que de quelques esprits frivoles.
§ rV. S'appliquer à découvrir les causes des événements.
PolyI)e < , qui maniait la plume aussi habilement que l'épée , et qui n'était pas moins bon écrivain qu'excellent capitaine , marque , en plusieurs endroits de ses livres \ que la meilleure manière de composer et d'étudier l'histoire est de ne se pas borner au simple récit des faits, du gain ou de la perte d'une bataille , de l'agrandissement ou delà chute des empires : mais d'en approfondir les raisons, et d'en lier ensemble toutes les circonstances et les suites ; de démêler, s'il se peut, dans chaque événement, les desseins secrets et les ressorts cachés; de remonter jusqu'à l'origine des choses , et aux préparations les plus éloignées; de bien discerner les causes véritables d'une guerre d'avec' les prétextes spécieux dont on les couvre ; et surtout d'être attentif à ce qui a décidé du succès d'une entreprise , du sort d'une bataille, de la ruine d'un État. Sans cela > , dit-il , l'histoire fournit au lecteur un spectacle agréable , mais non une instruction utile; elle sert à contenter la curiosité dans le moment , mais elle n'est de nul usage dans la suite pour la conduite de la vie.
Il remarque que la guerre des Romains en Asie contre Antiochus était une suite de celle qu ils avaient faite auparavant contre Philippe , roi de Macédoine : que ce qui avait donné occasion a celle-ci était l'heureux succès de la seconde guerre punique , dont la principale cause , du côté des Carthaginois , avait été la perte de la Sicile et de la Sardaigne : qu'ainsi , pour se former une juste idée des divers événements de ces guerres , il ne faut pas les considérer séparément ni par parties , mais embrasser le tout ensemble , et en bien étudier les liaisons , les suites et les dépendances.
• Polyb. Hist lib. 3. Tcpô; 8è xh (JiéXXov oOôèv cbseXet t6
' •AywvKrjia fièv , (Jiàey^jjLa 8è ou TrapotTrav. ( III , 31 , 12. ) Yi^vexai* xai TuapauTÎxa jùv tépTrei ,
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Il observe , au même endroit , que ce serait se tromper grossièrement que de régarder la prise de Sagonlepar Annibal comme la véritable cause de la seconde guerre punique. Le regret qu'eurent les Carthaginois d'avoir cédé trop facilement la Sicile par le traité qui termina la première guerre punique; Tinjustice et la violence des Romains, qui proOtèrent des troubles excités dans l'Afrique pour enlever encore la Sardaigne aux Carthaginois, et pour leur imposer un nouveau tribut; les heureux succès et les conquêtes de ces derniers dans l'Espagne : voilà quelles furent les véritables causes de la rupture du traité, comme Tite-Live ', suivant en cela le plan de Polybe , Tinsinue en peu de mots dès le commencement de son histoire de la seconde guerre punique.
Polybe prend de là occasion d'établir un principe fort utile pour l'étude de l'histoire , qui est qu'on doit y distinguer exactement trois choses : les commencements , les causes , les prétextes d'une guerre. Les commencements sont les premières .entreprises qui éclatent au dehors, et qui sont les suites des résolutions formées en secret : tel était le siège de Sagonte. Les causes sont les différentes dispositions des esprits, les mécontentements particuliers , les injures qu'on a reçues, Tespérance de réussir dans ses entreprises : telles étaient , dans le fait dont nous parlons, la perte de la Sicile et de la Sardaigne jointe à l'imposition d'un nouveau tribut , et l'occasion favorable d'un chef aussi habile et aussi aguerri qu'était Annibal. Les prétextes ne sont qu'un voile qui sert à cacher les véritables causes.
Iléclaircit encore ce principe par d'autres exemples. Croit-on, dit-il , que l'irruption d'Alexandre dans l'Asie fut la première cause de la guerre contre les Perses? Il s'en faut bien que cela ne fût ainsi : et , pour s'en convaincre , il ne faut que jeter les yeux sur les longs préparatifs qui avaient précédé cette irruption, laquelle fut le commencement et le signal, non la cause , de la guerre. Deux grands événements avaient fait conjecturer à Philippe que la puissance des Perses, autrefois si formidable, commençait à pencher vers sa ruine : le retour glorieux et triomphant des dix mille Grecs sous la conduite de Xénophon à travers les villes ennemies, sans qu'Artaxerxe, victorieux, eût osé s'opposer
' Lit. lib. 21 , n. I.
à la résolution hardie qalls formèrent de traverser en corps d'armée tout son empire pour retourner en leur pays ; et la généreuse entreprise d'Agésilas, roi de Lacédémone, qui, avec une poignée de monde , porta la guerre et la terreur jusque dans le sein de r Asie Mineure sans trouver aucun obstacle à ses desseins , et qui ne fut arrêté dans ses conquêtes que par les divisions de la Grèce. Philippe, comparant cette lâcheté et cette nonchalance des Perses avec l'activité et le courage de ses Macédoniens , animé par Tespérance de la gloire et des avantages qui devaient être le fruit certain de cette guerre , après avoir su par une habileté incroyable réunir en sa faveur tous les esprits et tous les suffrages de la Grèce , prit pour prétexte de la guerre quUl méditait contre les Perses les anciennes injures que les Grecs en avaient reçues , et travailla avec un soin infatigable aux préparatifs de la guerre , dont Alexandre , son 6ls , qui succéda à ses desseins aussi bien qu'à son royaume , profita sagement pour les mettre en exécution. La faiblesse et la njnchalance des Perses furent donc la véritable cause de cette guerre : leurs anciennes entreprises contre la Grèce en furent le prétexte ; et l'entrée d'Alexandre dans TAsie en fut le commencement.
11 développe de la même manière les prétextes apparents et les véritables causes de la guerre des Romains contre Antiochus.
Denys d'Halicamasse ' pose les mêmes principes que Polybe. Il déclare en plusieurs endroits que, pour tirer de la lecture des histoires le- profit qu'on en doit espérer, et pour la rendre utile au maniement des affaires publiques , il ne faut pas borner sa curiosité aux faits et aux événements, mais qu'il en faut pénétrer les raiisons , étudier les moyens qui les ont fait réussir, entrer dans les vues et dans les desseins de ceux qui les ont conduits , examiner avec attention le succès que Dieu leur a donné (ces paroles sont remarquables dans un païen ) , et n'ignorer aucune des circonstances qui ont donné le branle et le mouvement aux e.itr^rises dont il s'agit.
Un homme d'esprit et de sens , dit il ailleurs ^, secontente-t-il de savoir que dans la guerre contre les Perses les Athéniens et
' IMoays. llalicarn. Anliquit. rom. - Ihid. lib. II- Ub. 5.
les LacédéinonieDS remportèrent contre eux trois victoires, deux sur mer, et l'autre sur terre; et qu*a?ec une armée de cent dix mille soldats au plus ils battirent celle du roi des Perses , composée de plus de trois cent mille hommes? Ne souhaite-t-il pas, outre cela, d'être instruit des endroits où ces batailles se donnèrent; des causes qui firent pencher la victoire du côté du petit nombre , et qui donnèrent lieu à un événement si surprenant ; du nom et du caractère des généraux qui se signalèrent de part et d'autre; en un mot, de toutes les circonstances mémorables et de toutes les suites d'une action si importante? Car, ajoute-t-il, c'est un ^and plaisir pour un homme sensé et judicieux qui lit une histoire écrite de cette sorte, d'être conduit comme par la main au début et au. terme de chaque action, et, au lieu de simple lectetr qu'il serait, de devenir comme le témoin et le spectateur de tout ce qui lui est raconté.
M. Bossuet, évéque de Meaux, remarque de même, dans son Discours sur l'Histoire universelle ' , qu'il ne faut pas considérer seulement l'élévation et la chute des empires , mais qu'il faut encore^ plus s'arrêter sur les causes de leurs progrès et sur celles de leur décadence.
« Car , dit-il , ce même Dieu qui a fait l'enchaînement de l'u- « ni vers, et qui , tout-puissant par lui-même , a voulu, pour éta- « blir l'ordre , que les parties d'un si grand tout dépendissent les « unes des autres , ce même Dieu a voulu aussi que le cours des « choses humaines eût sa suite et ses proportions. Je veux dire « que les hommes et les nations ont eu des qualités proportion- « nées à l'élévation à laquelle ils étaient destinés ; et qu'à la ré- « serve de certains coups extraordinaires où Dieu voulait que « sa main parût toute seule, il n'est point arrivé de grands chan- " gements qui n'aient eu leurs causés dans les siècles précédents. « Et comme dans toutes les affaires il y a ce qui les prépare , ce « qui détermine à les entreprendre et ce qui les fût réussir, la « vraie science de l'histoire est de remarquer dans chaque temps « ces secrètes dispositions qui ont préparé les grands change- « ments , et les conjonctures importantes qui fes ont fsdt arri- « ver. En effet , il ne suffit pas de regarder seulement devant
' Ch. I.
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« ses yeux , c'est-à-dire de coDsidérer ces grands événements qui « décident tout à coup de la fortune des empires. Qui veut enten- « dre à fond les choses bumaines doit les reprendre de plus haut; « et il lui faut observer les inclinations et les moeurs, ou, pour « dire tout en un mot , le caractère tant des peuples domi- « nants en général que des princes en particulier , et enûn de « tous les hommes extraordinaires qui , par Timportance du « personnage qu'ils ont eu à faire dans le monde , ont contribué « en bien ou en mal aux changements des États et à la fortune « publique.»
Cette dernière réflexion nous conduit naturellement à ce que j'ai dit qu'il fallait, en cinquième lieu , remarquer dans l'étude de l'histoire.
§ V. Étudier le caractère des peuples et des grands hommes
don t parle F h istoire.
Pour ce qui regarde le caractère des peuples, je ne puis rien feire de mieux que de renvoyer le lecteur aux remarques que M. Bossuet a faites sur ce sujet dans la seconde partie de son Discours sur THistoire universelle. Cet ouvrage est' l'un des plus admirables qui aient paru de notre temps, je ne dis pas seulement par la beauté et par la sublimité du style , mais encore plus par la grandeur des choses mêmes , par la solidité des réflexions , par la profonde connaissance du cœur humain^ et par cette vaste étendue qui embrasse tous les siècles et tous les empires. On y voit avec un plaisir inGni passer comme en revue tous les peuples et toutes les nations du monde avec leurs bonnes et mauvaises qualités ; avec leurs mœurs , leurs coutumes , leurs inclinations différentes : Égyptiens, Assyriens, Perses, Mèdes, Grecs , Romains. On y voit tous les royaumes du monde sortir comme de terre , s'élever peu à peu par des accroissements insensibles, étendre ensuite de tous côtés leurs conquêtes, parvenir par différents moyens au faite de la grandeur humaine , ^ par des révolutions subites tomber tout d'un coup de cette élévation, et aller, pour ainsi dire, se perdre et s'abtmer dans le même néant d'où ils étaient sortis. Mais , ce qui est bien plus digne d'attention , on y voit dans les mœurs mêmes des peu-
pies, dans leurs caractères, dans leurs vertus et dans leurs vices, la cause de leur agrandissement et de leur chute : on y apprend non-seulement à démêler ces ressorts secrets et cachés de la politique humaine, qui donnent le mouvement à toutes les actions et à toutes les entreprises , mais à y reconnattre par tout un être souverain qui veille et préside à tout , qui règle et conduit tous les événements, qui dispose et décide en maître du sovt de tous les royaumes et de tous les empires du monde. Je ne puis donc trop exhorter ceux qui sont chargés de l'éducation de la jeunesse à lire et à étudier avec attention cet excellent livre, si capable de former en même temps et l'esprit et le cœur; et, après ravoir bien étudié eux-mêmes, à tâcher d'en inspirer le goût à leurs élèves.
Ce que j'ai dit des peuples, on doit l'entendre aussi des grands hommes , des personnages célèbres qui se sont distingués en bien ou eu mal dans chaque nation ; dont il faut s'appliquer avec soin à étudier le génie, le naturel , les vertus , les défauts , les qualités particulières et personnelles , en un mot un certain fonds d'esprit et de conduite qui domine en eux et qui les caractérise : car c'est là proprement les connaître. Autrement , on n'en voit que la surface et le dehors ; et ce n'est pas par l'habillement , ni même par le visage seul, qu'on discerne les hommes et qu'on en peut juger.
Il ne faut pas croire non plus que ce soit principalement par tes actions d'éclat qu'on les puisse connaître. Quand ils se donnent en spectacle au public, ils peuvent se contrefaire etse contraindre, en prenant pour un temps le visage et le masque qui convient au personnage qu'ils ont à soutenir. Cest dans le particulier, dans l'intérieur, dans le cabinet, dans le domestique, qu'ils se montrent tels qu'ils sont, sans déguisement et sans apprêt. C'est là qu'ils agissent et qu'ils parlent d'après nature. Aussi c'est surtout par ces endroits qu'il faut étudier les grands hommes, pour en porter un jugement certain : et c*est l'avantage inestimable qu'on trouve dans Plutarque, et par où Ton peut dire qu'il l'emporte infiniment sur tous les autres historiens. Dans les vies qu'il nous a laissées des grands hommes célèbres parmi les Grecs et les Romains , il descend dans un détail qui fait un
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plaisir infini. 11 ne se contente pas de montrer le capitaine . le conquérant , le politique , le magistrat , l'orateur : il ouvre à ses lecteurs Tintérieur de la maison , ou plutôt le fond du cœur de ceux dont il parle ; et il leur y fait voir le père^ le mari , le maître, l'ami. On croit vivre et s'entretenir avec eux , être de leurs parties et de. leurs promenades, assister à leurs repas et à leurs conversatious. Gicérou dit quelque part qu'en marchant dans Athènes et dans les lieux circonvoisins ' , on ne pouvait faire un pas sans rencontrer quelque ancien monument d'histoire , qui rappelait dans l'esprit le souvenir des grands hommes qui y avaient autrefois vécu, et qui les rendait en quelque sorte présents. Ici , c'était un jardin où l'on s'imaginait voir encore les traces de Platon qui s'y promenait en traitant des plus graves matières de philosophie : là , c'était le lieu des assemblées publiques où £scbine et Démosthène semblaient encore plaider l'un contre l'autre. On croyait, en parcourant les bords de la mer, y entendre la voix de l'orateur grec qui apprenait à vaincre le bruit tumultueux des assemblées en surmontant celui des flots. Il me semble que la lecture des Vies de Plutarque produit un effet à peu près semblable , en nous rendant comme présents les grands hommes dont il parle, et en nous donnant de leurs mœurs et de leurs manières une idée aussi vive et aussi animée que si nous avions vécu et conversé avec eux. On connaît plus parfaitement le fond du génie , de l'esprit , du caractère d'Alexandre , par la vie assez courte et assez abrégée qu'en a faite Plutarque , que par l'histoire fort détaillée et fort circonstanciée qu'en ont écrite Quinte-Curce et Arrien.
Cette connaissance exacte du caractère des grands hommes £ait une partie essentielle de l'histoire ; et c'est pour cela qu'ordinairement les bons historiens ont soin de donner un précis et une idée générale des bonnes et des mauvaises qualités de ceux qui ont eu le plus de part aux événements dont ils entreprennent
* « Qaacamqae ingredimar , in ali- tem , quem accepimas primum hic ( in
«laam hiatoriam vcfftigiam ponimus. Usa Academia) dispatare solitam : cnjus
aatem evenit , ot acrius aliquanto «t at- etiam illi hortali propinqai non me-
tentim de clans viris, locoram adnio> moriam solam mihi afferant, sed ipsam
nittt, cogitemas.. . Telat ego nanc mo> videntur in conspectu meo hic ponere,
▼eor. Venit cnim mihi Platonis in men- etc. » [De Finib. lib. 5 , n. 2 , etc.)
pies, dans leurs caractères, dans leurs vertus et dans leurs vices, la cause de leur agrandissement et de leur chute : on y apprend non-seulement à démêler ces ressorts secrets et cachés de la politique humaine , qui donnent le mouvement à toutes les actions et à toutes les entreprises , mais à y reconnaître par tout un élre souverain qui veille et préside à tout , qui règle et conduit tous les événements , qui dispose et décide en maître du sort de tous les royaumes et de tous les empires du monde. Je ne puis donc trop exhorter ceux qui sont chargés de Téducation de la jeunesse à lire et à étudier avec attention cet excellent livre , si capable de former en même temps et l'esprit et le cœur; et, après l'avoir bien étudié eux-mêmes, à lâcher d'en inspirer le goût à leurs élèves.
Ce que j*ai dit des peuples, on doit l'entendre aussi des grands hommes , des personnages célèbres qui se sont distingués en bien ou eu mal dans chaque nation ; dont il faut s'appliquer avec soin à étudier le génie, le naturel , les vertus , les défauts , les qualités particulières et personnelles , en un mot un certain fonds d'esprit et de conduite qui domine en eux et qui les caractérise : car c'est là proprement les connaître. Autrement , on n'en voit que la surface et le dehors ; et ce n'est pas par l'habillement , ni même par le visage seul , qu'on discerne les hommes et qu'on en peut juger.
Il ne faut pas croire non plus que ce soit principalement par tes actions d'éclat qu'on les puisse connaître. Quand ils se donnent en spectacle au public, ils peuvent se contrefaire et se contraindre , en prenant pour un temps le visage et le masque qui convient au personnage qu'ils ont à soutenir. C'est dans le particulier, dans l'intérieur, dans le cabinet, dans le domestique, qu'ils se montrent tels qu'ils sont, sans déguisement et sans apprêt. C'est là qu'ils agissent et qu'ils parlent d'après nature. Aussi c'est surtout par ces endroits qu'il faut étudier les grands hommes, pour en porter un jugement certain : et c'est l'avantage inestimable qu'on trouve dans Plutarque, et par où l'on peut dire qu'il l'emporte infiniment sur tous les autres historiens. Dans les vies qu'il nous a laissées des grands hommes célèbres parmi les Grecs et les Romains , il descend dans un détail qui fait un
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plaisir infini. 11 ne se contente pas de montrer le capitaine . le conquérant, le politique, le magistrat, l'orateur : il ouvre à ses lecteurs Tintérieur de la maison , ou plutôt le fond du cœur de ceux dont il parle ; et il leur y fait voir le père^ le mari , le maître, Tami. On croit vivre et s'entretenir avec eux , être de leurs parties et dc^ leurs promenades, assister à leurs repas et à leurs con- Ycrsatious. Gicérou dit quelque part qu'en marchant dans Athènes et dans les lieux circonvoisins ' , on ne pouvait faire un pas sans rencontrer quelque ancien monument d'histoire , qui rappelait dans l'esprit le souvenir des grands hommes qui y avaient autrefois vécu, et qui les rendait en quelque sorte présents. Ici , c'était un jardin où l'on s'imaginait voir encore les traces de Platon qui s'y promenait en traitant des plus graves matières de philosophie : là, c'était le lieu de-s assemblées publiques où £scbine et Démosthène semblaient encore plaider l'un contre l'autre. On croyait, en parcourant les bords de la mer, y entendre la voix de l'orateur grec qui apprenait à vaincre le bruit tumultueux des assemblées en surmontant celui des flots. Il me semble que la lecture des Vies de Plutarque produit un effet à peu près semblable , en nous rendant comme présents les grands hommes dont il parle, et en nous donnant de leurs mœurs et de leurs manières une idée aussi vive et aussi animée que si nous avions vécu et conversé avec eux. On connaît plus parfaitement le fond du génie, de l'esprit, du caractère d'Alexandre , par la vie assez courte et assez abrégée qu'en a faite Plutarque , que par l'histoire fort détaillée et fort circonstanciée qu'en ont écrite Quinte-Curce et Arrien.
Cette connaissance exacte du caractère des grands hommes £ait une partie essentielle de l'histoire ; et c'est pour cela qu'ordinairement les bons historiens ont soin de donner un précis et une idée générale des bonnes et des mauvaises qualités de ceux qui ont eu le plus de part aux événements dont ils entreprennent
* « Qaacamqae ingredimar , in ali- tem , quem accepimas primum hic ( ia
qoam hictoriam vcctigiam ponimas. Usa Academia) dispatare solitam : cujas
aatem evenit , ot acrias aliquanto «t at- etiam illi hortali propinqai non me-
tentios de clans vins, locorom admo* moriam solam mihi afYèrunt, sed ipsam
nittt, cogitemus.. . yelat ego nunc mo- videntar in conspecta meo hic ponere,
▼eor. Venit cnim mihi Platonis in men- etc. » [De Finit . lib. 5 , n. 2 , etc.)