‹ Traité des études (volume 4)Chapitre 45 sur 64 · TKAI'IK DES fiXUilBS · texte numérisé non relu

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de faire le récit. Tels sont dans Salluste les portraits de Cutilina, de Marias , de Sylla ; tels dans Tite-Live ceux de Furius Camillus, d'Annibal , et de tant d'autres.

Cest en étudiant avec attention les qualités dominantes et des peuples en général, et des grands capitaines en particulier, qu'on se met en éut de bien juger de leurs desseins,. de leurs actions , de leurs entreprises , et qu'on peut même prévoir quelle en sera la suite. Philopémen, ce capitaine si sensé, voyant d'un côté la mollesse et la nonchalance d'Antiochus, qui s'amusait à des festins et à des noces , et de l'autre Fattention et l'activité infatigable des Romains , n'eut pas de peine à deviner de quel côté tournerait la victoire. Polybe , en plusieurs endroits de son Histoire , a soin , par de sages réflexions , de rendre son lecteur attentif aux qualités personnelles des grands hommes dont il parle , et de faire remarquer que les conquêtes des Romains étaient Peffet d'un plan concerté de loin , et conduit à son exécution par des voies dont Thabileté des capitaines rendait le succès presque immanquable. C'est par cette étude profonde du génie et du caractère des hommes; c'est en examinant à fond h nature et la constitution des différentes sortes de gouvernements , et des causes naturel le-s qui par la suite des temps en changent la forme ; enGn c'est en faisant de sérieuses réflexions sur la disposition présente des affaires et des esprits , que ce même historien , dans le sixième livre de ses Histoires , pousse la sagacité de la conjecture et la prévoyance de l'avenir jusqu'à déclarer nettement que tôt ou tard l'état de Rome retombera dans la monarchie. Lorsque je parlerai de l'histoire romaine, je donnerai un extrait et un précis de cet endroit de Polybe , l'un des plus curieux et des plus remarquables que nous fournisse l'antiquité.

§ VI. Observer dans V histoire ce qui regarde les mceurê et la

conduite de la vie.

Les observations dont j'ai parlé jusqu'ici ne sont pas les seules ni les plus essentielles; celles qui regardent le r^lement des mœurs sont encore plus importantes. « Ce qu'il y a, dit Tlte- « Live dans la belle préface de son ouvrage , ce qu'il y a de plus

« avantageux dans la connaissance de Tbistoire , c*est que l'on « y peut envisager des exemples de toute espèce placés dans un « grand jour. Vous y trouvez des modèles à suivre , tant pour « votre conduite particulière que pour Tadministration des af- « faires publiques : vous y trouvez aussi des actions vicieuses « dans le projet , funestes pour le succès , qui avertissent d*é- « viter d'en faire de semblables. » Hoc illud est prœcipue in cognUione rerum salubre ac /mgfferum ^ omnis te exempli documenta in iUustri posita monumento intueri : inde tibi tuaeque retpublicx y gtiod imitere , copias; indefœdum incœptu , fcedum exitu , quod vîtes.

Il en est à peu près de Tétude de Thistoire comme des voyages ^. S'ils se bornent à parcourir beaucoup de pays , à voir beaucoup de villes , à examiner la beauté et la magnificence des édifices et des monuments publics , seront-ils d'un grand usage ? rendront 'ils quelqu'un plus sage, plus réglé, plus tempérant? lui ôteront-ils ses préjugés et ses erreurs ? Ils l'amuseront pour un temps , comme un enfant , par la nouveauté et la variété des objets , qui lui causeront une stupide admiration. En user ainsi , ce n^est pas voyager, mais s'égarer, et perdre son temps et sa pdne : Non est hoc peregrinari , sed errare. Il est dit d'Ulysse qu'il parcourut beaucoup de villes ; mais ce n'est qu'après , qu'on a remarqué qu'il s'appliquait à étudier les mœurs et le génie des peuples :

Qui mores hominum multorum Tidit, et urbes \

Les anciens entreprenaient de longs et fréquents voyages, mais c'était pour s'instruire, pour voir des bommes, pour profiter de leurs lumières.

Tel est l'usage que nous devons faire de l'histoire. Nous avons besoin d'instruction et de modèles pour embrasser la vertu, malgré tons les périls et tous les obstacles dont elle est environnée : l'histoire nous en fournit de toutes sortes. C'est là qu'on puise des sentiments de probité et d'honneur : Hinc mihi ille justitias haustus bibat^. Il faut étudier avec soin les actions et les pa-

I Sen., Fpbt. 410.

* Uorat.yin Àrte poet., t. 124.

3 Quint. 1. 12, cap. 2.

rôles des grands lioiiimes de T antiquité , et s'en occuper sérieusement.

Cicéron * , voulant porter son frère Quintus à la douceur et à la modération , le fait souvenir de ce qu'il avait lu , dans Xénophon , sur Cyrus et sur Agésilas. Il nous marque* que c'était là Tusage que lui-même faisait des lectures de sa jeunesse, et qu'il avait appris dans l'histoire à tout souffrir , à tout mépriser pour sa patrie. « Combien , dit-il , les écrivains grecs et latins « nous ont-ils laissé de modèles de >ertus , qu'ils ne nous pro- « posent pas pour les regarder seulement, mais pour les imiter ! » Et c'est en les étudiant sans cesse, et en tâchant de les copier « dans le maniement des affaires publiques , que je me suis « formé l'esprit et le cœur par l'idée des grands hommes dont « ces écrivains nous ont tracé de si admirables portraits. » Quam multas nobis imagines^ non solum ad intuendum, verum etiam ad imitandum, /ortissimorum virorum expressas scriptores et grœci et latini reliquenint ! quas ego mihi semper in administranda repuhlica proponens , animum et metitem meam ipsa cùgitatione hominum excellentium conformabam.

11 faut donc, en apprenant l'histoire aux jeunes gens , être fort attentif à leur en faire tirer un des principaux fruits , qui est le règlement des mœurs; y mêler pour cela, de temps en temps , de courtes réflexions ; leur demander à eux-mêmes le jugement qu'ils forment des actions qui y sont rapportées ; les accoutumer surtout à ne se point laisser éblouir par un vain éclat extérieur, mais à juger de tout selon les principes de Téquité, de la vérité, de la justice; leur faire admirer la modestie, la frugalité, la générosité , le désintéressement , Tamour du bien public, qui régnaient dans les bons temps des républiques grecques et de celle de Rome. Quand des jeunes gens sont ainsi formés de bonne heure , et qu'ils sont accoutumés dès le plus bas âge, par l'itude de l'histoire, à admirer les exemples de vertus et à détester les vices , on peut espérer que ces premières semences , aidées d'un secours supérieur, sans lequel elles avorteraient bientôt, porteront leur fruit dans le temps ; et qu'il leur arrivera quelque chose de pareil à ce qu'on rapporte d'un disciple de Platon , que ce sage

* Epist. 2 f ad QuinU ^ Pro Àrch. pœta , b. 14.

philosophe avait élevé avec grand soin dans sa maison. Quand il fut retourné dans celle de ses parents , étonné de la manière violente et emportée dont son père parlait : « Jamais , dit-il, je n'ai « rien vu de tel chez Platon. » Àpud Platonem educatus puer , quum ad parentes relatas vociferantem vider et patrem, Nunquant, inquit, hocapvd Platonem vidi^,

§ VII. Remarquer avec soin tout ce qui a rapport à la religion.

Il reste une dernière observation à faire en étudiant l'histoire , qui consiste à remarquer soigneusement tout ce qui regarde la religion et les grandes vérités qui en sont une dépendance nécessaire : car , à travers ce chaos confus d'opinions ridicules , de cérémonies absurdes , de sacriûces impies , de principes détestables , que l'idolâtrie , fille et mère de l'ignorance et de la corruption du cœur, a enfantés , à la honte de Pesprit humain et de la raison , on ne laisse pas d'entrevoir des traces précieuses de presque toutes les vérités fondamentales de notre sainte religion. On y reconnaît surtout l'existence d'un être souverainement puissant , souverainement juste, maître absolu des rois et des royaumes ; dont la providence règle tous les événements de cette vie; dont la justice prépare pour l'autre des récompenses et des châtiments aux bons et aux méchants ; enfin, dont la lumière pénètre dans les replis les plus cachés des consciences, et y porte malgré nous le trouble et la confusion. Comme j'ai déjà traité cette matière avec quelque étendue dans le Discours préliminaire qui est à la tête du premier volume , je ne crois pas devoir ici m*y arrêter plus longtemps.

Voilà, ce me semble, les principales observations auxquelles on doit rendre attentifs les jeunes gens qui étudient l'histoire , en se proportionnant néanmoins toujours à leur âge et à leur portée , et en ne leur proposant jamais des réflexions qui soient audessus de leurs forces. Il s'agit maintenant de faire l'application de ces principes généraux à des exemples particuliers ; et c'est ce que je vais essayer de faire de la manière la plus nette et la plus intelligible qu'il me sera possible.

> Sen., de Ira,Ub. 2,c. 22.

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