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Emulation pour les arts et pour les sciences

Diodore de Sicile, dans la préface du douzième livre de ses histoires , fait une réflexion fort sensée sur les temps et sur les evenementsdontjeviensdeparler.il remarque que jamais la Grèce ne fut menacée d'un plus grand danger que lorsque Xerxès , après s'être assujetti tous les Grecs asiatiques , vint l'attaquer avec une armée formidable , qui semblait devoir infailliblement lui faire subir le même sort. Cependant elle ne fut jamais plus glorieuse ni plus triomphante que depuis cette expédition de Xerxès , qui est, à proprement parler, l'époque où commence le beau temps de la Grèce, et qui fut en particulier pour Athènes l'occasion et la source de cette gloire qui a rendu son nom si célèbre. Pendant les cinquante années qui suivirent, on vit sortir du sein de cette ville une foule de grands hommes en tous genres, pour les arts, pour les sciences , pour la guerre, pour le gouvernement et la politique.

Pour me borner ici à ce qui regarde les beaux- arts et les sciences, ce qui les porta en si peu de temps à un si haut degré de perfection furent les récompenses et les distinctions proposées à ceux qui y excellaient , qui allumèrent parmi les beaux esprits et les habiles ouvriers une émulation incroyable.

Cimon, au retour d'une glorieuse campagne, ayant rapporté à Athènes les os de Thésée , le peuple, pour conserver la mémoire de cet événement , établit une dispute entre les poètes tragiques , qui devint fort célèbre. Des juges tirés au sort décidaient du mérite des pièces , et adjugeaient la couronne au vainqueur au milieu des louanges et des applaudissements de toute l'assemblée. Dans celle-ci, l'archonte, voyant parmi. les spectateurs de grandes brigues et de grandes partialités, nomma pour juges Cimon lui-même et neuf autres généraux. Sophocle , encore tout jeune , donna pour lors sa première pièce ; et il l'emporta sur Eschyle , qui Jusque-là avait fait l'honneur du théâtre, et y avait toujours

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primé sans contestation. Ce dernier ne put survivre à sa gidire. ]| sortit d'Athènes, et se retira en Sicile , où bientdt après il mourut de chagrin. Pour Sophocle, sa gloire alla toujours oi croissant, et ne Tabandonna pas même dans son extrême vieillesse. Ses enfants l'ayant appelé en jugement pour le faire interdire, sous prétexte que son esprit s'affaiblissait de jour en jour, pour toute apologie il lut devant les juges une pièce intitulée QEdipus Coloneus, qu'il venait tout récemment d'achever; et il gagna son procès.

La gloire de remporter le prix dans ces disputes , où toutes sortes de personnes s'empressaient de produire des ouvrages d'esprit, était regardée comme un honneur si distingué, qu'elle faisait même l'objet de l'ambition des princes, comme l'histoire nous l'apprend des deux Denys de Syracuse.

Ce fut pour Hérodote < une journée bien glorieuse et un plaisir bien flatteur lorsque toute la Grèce assemblée aux jeux olympiques. crut, en lui entendant faire la lecture de ses histoires , entendre les Muses mêmes parler par la bouche de cet historien ; ce qui fit qu'on donna aux neuf livres qui composent son ouvrage les noms des neuf Muses. 11 en était de même des orateurs et des poètes, qui y prononçaient en public leurs discours, et y lisaient leurs poésies. Quel aiguillon de gloire n'excitaient point dans les esprits des applaudissements reçus sous les yeux et par les acclamations de presque tous les peuples de la Grèce !

L'émulation n'était pas nioindre parmi les habiles ouvriers ; et ce fut par là que , sous Périclès , dans un espace de temps assez court , tous les arts furent portés à une souveraine perfection.

Ce fut lui > qui bâtit l'Odéon ou théâtre de musique, et qui fit le décret par lequel il était ordonné qu'on célébrerait des jeux et des combats de musique à la fête des Panathénées; et, ayant été élu juge et distributeur des prix, il ne crut pas se déshonorer en réglant et marquant dans un grand détail les lois et les conditions de ces sortes de disputes.

A qui le nom de Phidias ^ et la réputation de ses ouvrées ne sontils point connus? Ce célèbre sculpteur, infiniment plus sen-

' Lacian. in Hérodote. 3 Ibid.

' Plut in Vila Pericl.

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sible à la gloire qu'à Tintérét , se hasarda » malgré rextrême délicatesse qu*il connaissait au peuple d'Athènes sur ce point , d'insérer son nom ou du moins la ressemblance de son visage dans une fameuse statue , ne croyant pas qu'il pût y avoir pour lui de plus précieuse récompense de son travail que de partager avee son ouvrage une immortalité dont lui-même était l'auteur et la eause.

On s^it avec quelle ardeur les peintres entraient en lice Tun contre l'autre , et avec quelle vivacité ils se disputaient la palme. Leurs ouvrages étaient exposés en public, et des juges également habiles et incorruptibles adjugeaient la victoire à celui qui avait le mieux réussi.

Parrhasiuset Zeuxis disputèrent ainsi ensemble : celui-ci avait représenté dans un tableau des raisins qui étaient si ressemblants, que les oiseaux vinrent les becqueter ; l'autre , dans le sien , avait peint un rideau : Zeuxis^ fier du puissant suffrage des oiseaux, le pressa, comme en insultant, de tirer le rideau, afin qu'on vît son ouvrage. 11 connut bientôt son erreur ' , et céda la palme à son émule , avouant ingénument qu'il était vaincu , puisque , s'il avait trompé les oiseaux , Parrhasius l'avait trompé lui-même, tout maître en Fart qu'il était.

Ce que j'ai dit de l'ardeur qu'un seul homme excita à Athènes par rapport aux arts et aux sciences nous montre combien l'émulation pourrait faire de bien dans un État , si elle était appliquée à des choses utiles au public , et si elle était retenue et renfermée dans de justes bornes. Quel honneur n'ont point fait à la Grèce les habiles ouvriers et les savants hommes qu'elle a pro^ duits en si grand nombre, et dont les ouvrages, supérieurs à l'injure des temps et à la malignité de l'envie , sont encore aujourd'hui regardés , et le seront toujours, comme la règle du bon goût et le modèle de la perfection ! Des marques d'honneur et de justes récompenses attachées au mérite piquent et réveillent l'industrie , animent les esprits et les tirent d'une espèce d'engourdissement et de léthargie, et remplissent en peu de temps un royaume d'hommes illustres en tout genre. Feu M. Colbert,

I H Intellecto errore concessit pal- lucres fefellisset, Parrbasiusx aatem se mam iogeauo pudore , qaoniam ipse vo- artificem. » (Pliv. lib. 35, cap. lo.)

mioistre d'Etat, avait destiné par an quarante mille écus pour ceux qui se distingueraient dans quelque genre que ce fût, ou dans les arts, ou dans les sciences; et il disait souvent, à des personnes * de confiance qu*il avait chargées du soin de lui Êdre connaître les habiles gens, que, s'il y avait dans le royaume quelque homme de mérite qui souffrit et fût dans le besmn , il en chargeait leur conscience et les en rendait responsables. Ce ne sont point ces sortes de dépenses qui ruinent un État; et un ministre qui aime véritablement son prince et sa patrie ne peut guère mieux les servir qu'en leur procurant , par d'assez modiques sommes , des avantages si précieux et une gloire si durable : car, pour appliquer ici ce que dit Horace sur un autre sujet, quand il manque quelque chose aux gens de bien , on peut acheter des amis à bon prix.

Vilis aniicorum est anooDa , bonis ubi quid deest '.

TROISIÈME MORCEAU TIRÉ DE l'HISTOTRE GRECQUE ^.

Du gouvernement de Lacédémone,

H n*y a peut-être rien dans toute Fhistoire profane de plus attesté ni en même temps de plus incroyable que ce qui regarde le gouvernement de Lacédémone , et la discipline que Lycurgue y avait établie. Ce sage législateur était fils de Tun des deux rois qui commandaient ensemble à Sparte ; et il lui eût été £acile de monter sur le trône après la mort de son frère aîné, qui n'avait point laissé d'enfant mâle. Mais il se crut obligé d'attendre les couches de la reine sa belle-sœur, qui pour lors était grosse ; et , après l'heureux accouchement de cette princesse, il se rendit luimême le tuteur et le protecteur de l'enfant contre les attentats de sa propre mère , laquelle, avant même que d'être accouchée, avait offert de faire mourir son fils si Lycurgue voulait l'épouser.

Il conçut le hardi dessein de réformer en tout le gouvernement de Lacédémone; et, pour être en état d'y établir de plus sages règlements, il jugea à propos de faire plusieurs voyages, afin de connaître par lui-même les différentes moeurs des peu-

« M. Perrault et M. l'abbé GaUou. 3 Voyei l'Histoire Ancienne, tome II ,

' Horat. 1 I, epist. 12 ag. 301-303 de notre édition. — L.

pies , et de consulter ce quUl y avait de personnes plus habiles et plus expérimentées dans Tart de gouverner. Il commença par nie de Crète , dont les lois dures et austères étaient fort célèbres. 11 passa de là en Asie, où régnait une conduite tout opposée; el enfln il se rendit en Egypte, le domicile des sciences, de la sagesse et des bons conseils.

Sa longue absence ne servit qu*à le &ire plus désirer de ses citoyens ; et les rois même pressèrent son retour , sentant bien qu'ils avaient besoin de son autorité pour contenir le peuple dans le devoir et dans l'obéissance. Dès qu'il fut retourné à Sparte , il travailla à changer toute la forme du gouvernement , persuadé que quelques lois particulières ne produiraient pas un grand ef* fet. Il commença par gagner les principaux de la ville, à qui il communiqua ses vues ; et, s'étant assuré de leur consentement, il vint dans la place publique accompagné de gens armés , pour étonner et pour intimider ceux qui voudraient s'opposer à son entreprise.

On peut rappeler à trois principaux établissements la nouvelle forme de gouvernement qu'il introduisit à Lacédémone.

PRBldlEB ÉTABLISSEMENT.

Sénat.

De tous les nouveaux établissements de Lycurgue , le plus grand et le plus considérable fut celui du sénat, lequel, comme dit Platon^ tempérant la puissance trop absolue des rois par une . autorité égale à la leur , fut la principale cause du salut de cet État. Car, au lieu qu'auparavant il était toujours chancelant, et qu'il penchait tantôt vers la tyrannie par la violence des rois, tantôt vers la démocratie par le pouvoir trop absolu du peuple , ce sénat lui servit comme d'un contre-poids qui le maintint dans l'équilibre et qui lui donna une assiette ferme et assurée; les vingthuit' sénateurs qui le composaient se rangeant du côté des rois quand le peuple voulait se rendre trop puissant, et fortifiant au

' Ce eonseil était composé de trente personnes , en y comprenant les deus rois.

ai.

^66 TRAITÉ IIES ETUDES.

contraire le parti du peuple quand les rois voulaient porter trop loin leur autorité.

Lycurgue ayant ainsi tempéré le gouvernement , ceux qui vinrent après lui trouvèrent la puissance des trente qui composaient le sénat encore trop forte et trop absolue ; c^est pourquoi ils lui donnèrent un frein en lui opposant l'autorité des éphores ' , environ cent trente ans après Lycurgue. Les éphores étaient au nombre de cinq, et ne demeuraient qu'un an en charge, Us avaient droit de faire arrêter les rois et de les faire mener en prison , comme cela arriva à l'égard de Pausanias. Ce fut sous le roi Théopompe que commencèrent les éphores. Sa femme lui ayant reproché qu'il laisserait à ses enfants la royauté beaucoup moindre qu'il ne l'avait reçue, il lui répondit : Au contraire, je la leur laisserai plus grande , parce qu'elle sera plus durable >.

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