‹ Traité des études (volume 4)Chapitre 52 sur 64 · De C ostracisme · texte numérisé non relu

De C ostracisme

L'ostracisme, chez les Athéniens, était un jugement par lequel on condanmait un homme à une sorte d'exil qui durait dix ans , à moins que le peuple n'en abrégeât le temps. Il fallait qu'il y eût au moins six mille citoyens qui condamnassent à cette peine. Ils donnaient leur suffrage en écrivant le nom du particulier sur une coquille , appelée en grec oarpatxov, d'où est venu le nom di ostracisme. Cette sorte de bannissement n'était point une punition ordonnée pour aucun crime, ni une peine infamante ;

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et c'étaient les plus illustres citoyens s et souvent même les plus gens de bien , qui y étaient exposés. Je ne prétends point me rendre ici Tavocat ou Tapologiste derostracisme, qui, pouvant être considéré sous différentes £aoes, peut aussi partager les esprits sur le jugement qu'on en doit porter. Comme cette loi semblait n'attaquer que la vertu et n'en voulait qu'au mérite , il n'est pas étonnant qu'à la regarder seulement de œ côté-là , elle paraisse extrêmement odieuse , et qu'elle révolte tout esprit raisonnable. C'est ce qui a porté Valère Maxime à taxer de folie et d'extravagance publique cette coutume et cette loi , qui punissait les plus grandes vertus comme on punit ailleurs les crimes , et qui payait par lexil les services rendus à l'État. Quid obest quin publica denientia sit existimanda , summo consensu maximas virtutes quasi gravissima delicta punire , beneficiaque injuriis tependere *?

Sans donc vouloir justifier absolument l'ostracisme, je demande qu'il me soit permis d'en approfondir les raisons et d'en examiner les avantages. Car je ne puis m'imaginer qu'une république aussi sage que celle d'Athènes eût souffert si longtemps et même autorisé une coutume qui n'aurait été fondée que sur Finjustice et sur la violence. £t ce qui me confirme dans eette opinion , c'est que, quand on abrogea cette loi à Athènes , ce ne fut point à titre d'injustice, mais parce qu'ayant eu lieu par rapport à un citoyen méprisé de toute la ville (il se nommait Uyperbolus , et vivait du temps de Nicias et d' Alcibiade), on crut que désormais l'ostracisme 3, flétri et dégradé par cet exemple, déshonorerait un honnête homme et serait injurieux à sa réputation.

Aussi voyons-nous que Cicéron 4 ne condamne pas cette loi a^'ec autant de sévérité que Valère Maxime , et qu'en plaidant pour Sextius , que l'on voulait faire bannir, quoiqu'il eût inté-

» Miltiade, Cimon, Aristide, Thémis- , „ j^p„^ Athenienses, bomine« gîte-

*®^'*» ***^ IRQ *®* » ^o"B* * nostrorum bominam gravi-

Val. Max. 1. &, c. 3. ^ ^^^g dlsjunctos, non deerant qai rempo-

* Ex TOUTOU ûuffxepavac à 5y5(l.O(; bliçam contra popali temeritatem defen

ibç xaOv6pi(7(iivov Ta Tcpâytia xai derent,quamomne8,qai itafeeer«iit,e

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\iâç , xai xaTêAuaev ( P».»: t. {n ^rUi.) * * * )

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rét de décrier les bannissements, il se contente de taier les Athéniens de légèreté et de témérité. Plutarque s*en explique en plusieurs endroits d'une manière assez favorable , ou du moins qui n*est pas dure ni injurieuse , comme on le verra dans la suite. C'est ce qui me porterait à croire que Valère Maxime a jugé de cette loi trop superficiellement, et qu'il s'est trop laissé frapper de quelques inconvénients, sans approfondir ce qu'elle ^ pouvait avoir d'avantageux. Examinons donc quels pouvaient être ces avantages.

V C'était une barrière très-utile contre la tyrannie dans uo État purement démocratique, dont la liberté , qui eu est l'âme tt la loi souveraine, ne pouvait subsister que par l'égalité. Il était difficile que le peuple ne prît ombrage de la puissance des ci* toyens qui s'élevaient au-dessus des autres , et dont l'ambition * , si naturelle au cœur de l'homme, donnait de justes alarmes à une république extrêmement jalouse de son indépendance. Il convenait de prendre de loin des mesures pour les faire rentrer dans l'ordre , d'où leurs grands talents ou leurs grands services semblaient les avoir tirés. Us se souvenaient encore de la tyrannie de Pisistrate > et de ses enfants , qui n'avaient été que de simples citoyens comme les autres. Us avaient devant les yeux ÉpUèse, ïhèbes, Corintlie, Syracuse, et presque toutes les villes grecques , dont les tyrans s'étaient emparés dans le temps • que leurs citoyens ne craignaient rien pour leur liberté. Kt qui oserait assurer que Thémistocle, Ëphialte, l'ancien Démosthène , Alcibiade, et même Cimon et Périclès, eussent refusé de régner à Athènes s'ils avaient pu l'entreprendre, comme Pausanias et Lysandre le tentèrent à Lacédéinone , et tant d'autres dans leurs républiques , et comme César le fit à Rome ?

2» Cette sorte de bannissement n'avait rien de honteux et d'infamant. Ce n'était point , dit Plutarque 3, une punition de crime ou de malversation, mais une précaution jugée nécessaire contre un orgueil et une puissance qui devenaient à charge. C'était un

* ï^ 6v>và[JLei popeîç , xal jcpoç rot » omnium civiam soorara pot«atiam Iffonrixa ôy)(JLO>tpaTixVjv à(Tl3|l|l£Tpoi. extimescebant. » (Coa». Nkp. in Milt. {VvvT. in f^ila Theinist.) cap. 8.)

* « Alhenieuses, propter PisLstrati tjr- ^ In Vita Ari&t. raunidem , qu.» paucis aunis ante fue-

remèjledouxet humain contre Fenvie, à qui un trop grand méritafaisait ombrage et donnait de violents soupçons. Rn un mot , c'était un moyen sûr de mettre l'esprit du peuple en repos, sans se porter à aucune violence contre le banni. Car il conservait la jouissance et la disposition de son bien; il possédait tous les droits et tous les privilèges de citoyen , avec Tespérance d'être rétabli dans un temps fixe , qui pouvait être abrégé par une infinité d'incidents. Ainsi on ne rompait point par Fostracisme tous les liens qui attachaient Texilé à sa patrie; on ne le poussait point au désespoir; on ne le forçait pas à prendre des partis extrêmes. Aussi voyons-nous par l'événement que ni Aristide , ni Cimon, ni Thémistocle même, ni les autres, n'ont point pris des engagements contre leur patrie , et qu'au contraire ils ont toujours conservé pour elle beaucoup de fidélité et de zèle : au lieu (jue les Romains, faute d'avoir une loi pareille, ont forcé Camille a faire des imprécations contre sa patrie , ont engagé Coriolan à prendre les armes contre elle, comme le fit aussi depuis Sertorius, contre son inclination. On en venait d'abord à faire déclarer un citoyen ennemi de l'État^ comme César, Marc- Antoine , et plusieurs autres ; après quoi il ne restait plus de ressource que dans le désespoir, ni d'assurance pour sa propre conservation que dans les violences et les guerres ouvertes.

30 Cest aussi par cette loi que les Athéniens se sont préservés des guerres civiles qui ont si fort troublé et ébranlé la république romaine. Avec une semblable loi, on n'en serait pas venu à assassiner les Gracques. On se serait peut-être épargné la guerre de IVIariuset deSylIa, celle de César et de Po'npé3, et les funestes suites du triumvirat. Mais Rome n'ayant point ce remède doux et humain ', comme parle Plutarque, propre à calmer, à adoucir, à consoler l'envie , quand les deux factions du sénat et du peuple étaient un peu échauffées , il ne restait plus d'autre parti ni d'autre issue que de décider la querelle par lesarmeset parla violence. Et c'est ce qui a enfin attiré à Rome la perte de sa liberté.

Peut-être donc pourrait-on croire qu'il ne faut pas juger de cette loi de l'ostracisme comme Valère Maxime et plusieurs

autres , qui ne sont frappés que de Fabus de la loi , sans examiner à fond les véritables motifs de son établissement et ses utilités, et sans considérer qu'il n'y a point de si bonne loi qui n'ait ses inconvénients dans l'application.

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