‹ Traité des études (volume 4)Chapitre 55 sur 64 · Partage égal des terres. Or et argent bannis de Sparte · texte numérisé non relu

Partage égal des terres. Or et argent bannis de Sparte

Le dessein que forma Lyeurgue de faire un partage ^1 des terres parmi les citoyens, et de bannir entièrement de Sparte le luxe , Ta varice, les procès, les dissensions , en même temps qu*il. en bannirait Tusage de Tor et de l'argent , nous paraîtrait un plan de république sagement imaginé , mais impraticable dans l'exécution , si rhistoire ne nous apprenait que Sparte a subsisté dans cet état pendant plusieurs si^es. Concevons-nous qu'on ait pu persuader à des citoyens , auparavant riches et opulents , de renoncer à tous leurs biens et à tous leurs revenus , de se confondre en tout avec les plus pauvres , de s'assujettir à un régime de vivre très-dur et très-génant , de s'interdire , en un mot , l'usage de tout ce qui est regardé ailleurs comme faôsant la douceur et la félicité de la vie.^ Voilà pourtant de quoi Lyeurgue est venu à bout.

Un tel établissement serait moins merveilleux s'il n'avait subsisté que pendant la vie du législateur ; mais on sait qu'il lui survécut de plusieurs siècles. Xénophon, dans l'éloge qu'il nous a laissé d'Agésilas, et Cicéron, dans l'une de ses harangues, remarquent que Lacédémone était la seule ville du monde qui eût conservé immuablement sa discipline et ses lois pendant

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un si grand nombre d'années Soli, dit le dernier en parlant dés Lacédémoniens ' , to^ orbe terrarum y sepHngentos Jam annos amplius unis moribus etnunquam mutatis tegibus vivunt ! Je crois bien que du temps de Gcéron Ya discipline de Sparte , aussi bien que sa puissance, était fort affaiblie et diminuée ; mais tous les historiens conviennent qu'elle se maintint dans toute sa vigueur jusqu'au règne d^Agis, sous lequel Lysandre, incapable lui-même de se laisser éblouir et corrompre par For , rem< plit sa patrie de luxe et d'amour pour les richesses, en y apportant des sommes immenses d'or et d'argent qui étaient le fruit de ses victoires , et en renversant par là les lois de Lycurgue. Cet événement, qui fut le commencement de la décadence de Sparte , mérite bien d'être ici rapporté.

Lysandre >, ayant fait un riche butin dans la prise d'Athènes , envoya à Lacédémone tout Tor et l'argent qu'il avait pris. On tint conseil pour savoir si l'on devait le recevoir ; rare et belle délibération , dont toute l'histoire ne fournit aucun autre exemple ! Les plus sages et les plus sensés des Spartiates, se tenant rigoureusement à la loi, furent d'avis d*écarter delà ville avec horreur et anathème cet or et cet argent ^, comme une peste fatale et une amorce dangereuse de tout mal. D'autres , et ce fut le plus grand nombre , proposèrent un milieu et un tempérament qui fut suivi. L'on ordonna qu'on retiendrait l'or et l'argent , mais que cette monnaie ne serait employée que par le trésor public et n'aurait cours que pour les propres affaires de l'État, et que tout particulier qui s'en trouverait saisi serait mis à mort sur l'heurel Ce fut là une faute essentielle , et qui , avec la ruine des lois de Lycurgue, causa celle de l'État. Ils furent *^ dit Plutarque , assez imprudents et assez aveugles de croire qu*il suffisait de placer comme en sentinelle à la porte des maisons la loi et la crainte du supplice, pour empêcher l'or et l'argent

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87$ THÀTTB DKS ÉTUDES»

d'y entrer, pendant qu'ils laissaient le cœur de leurs citoyens ou* verts à l'admiration et au désir des richesses , et qu'ils y intro« duisaient eux-mêmes une violente passion d'en amasser, en faisant regarder comme une chose grande et honorable de devenir riche.

Mais l'introduction de la monnr.ie d'or et d'argent ne fut pas. la première plaie que les Laeédémoniens firent aux lois de leurlégislateur : elle fut la suite du violement d'une autre loi encore plus fondamentale. L'ambition fraya le chemin à l'avarice. , Le désir des conquêtes entraîna celui des richesses, sans lesquelles on ne pouvait songer à étendre sa domination. Le principal but de Lycurgue , dans l'établissement de ses lois , et surtout de celle qui interdisait l'usage de l'or et de l'argent , était , . comme l'ont judicieusement observé Polybe et Plutarque , de réprimer et de refréner l'ambition de ses citoyens, de les mettre hors d'état de faire des conquêtes , et de les forcer en quelque, sorte à se renfermer dans l'enceinte étroite de leur pa3rs , sans porter plus loin leurs vues ni leurs prétentions. En e^et , le gouvernement qu'il avait établi suffisait pour défendre les frontières de Sparte ; mais il ne suffisait pas pour la rendre maîtresse des autres villes. --

Le dessein de Lycurgue n'avait donc pas été de former des conquérants. Pour en ôter jusqu'à la pensée à ses citoyens, il leur défendit expressément*, quoiqu'ils habitassent un pays en- • vironné de la mer, de s'exercer à la marine , d'avoir des flottes, et de combattre sur mer. Ils furent religieux observateurs de . cette défense pendant près de cinq siècles et jusqu'à la défaite, de Xerxès. A cette occasion , ils songèrent à s'emparer de l'enw; pire de la mer, pour éloigner un ennemi si redoutable. Mais ^ s'étant bientôt aperçus que ces commandements éloignés et: maritimes corrompaient lesmceurs de leurs généraux , ils .y re«; noncèrent sans peine, comme nous l'avons remarqué à l'occasion du roi Pausanias.

Quand Lycurgue ' avait armé ses citoyens de boucliers et de lances, ce n'avait point été pour les mettre en état de commettra

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plus ÛDpiméinent des injustices , mais pour s'en défendra, li «n avait Cait un peuple de soldats et de guerriers ' , afin qu'à Tombre des armes ils vécussent dans la liberté , dans la modération, dans la justice, dans Funion, dans la paix, en se conten* tant de leur terrain sans usurper celui des autres, et en se per« suadant qu'une ville, non plus qu'un particulier, ne peut espérer un bonheur solide et durable que par la vertu. Des hommes corrompus, dit encore Plutarque' , qui ne voient rien de plus beau que les richesses , et qu'une domination puissante et étendue, peuvent donnée la préférence à ces vastes empires qui ont assujetti l'univers par la violence. Mais Lycurgue était convaincu qu'une ville n'avait besoin de rien de tout cela pour être heureuse. Sa politique , qui a fait avec justice l'admiration de tous les siècles, avait pour principal but l'équité, la modération, la liberté, la paix ; et elle était ennemie de l'injustice, de la violence, de l'ambition, de la passion de dominer et d'étendrales bornes de la république de Sparte. Ces sortes de réflexions que Plutarque sème de temps en temps dans ses Vies, et qui en font la plus grande et la plus solide beauté , peuvent contribuer infiniment à donner aux jeunes gens une véritable notion de ce* qui fait la solide gloire d'un État réellement heureux, et à les détromper de bonne heure de l'idée qu'on se forme de la vaine grapdeur de ces empires qui ont englouti les royaumes , et de* ees fameux conquérants qui ne doivent ce qu'ils sont qu'à la violence et à l'usurpation.

3, ExeeUerUe éducation de la jeunesse. La longue durée des lois établies par Lycurgue est certainement une chose bien merveilletise ; mais le moyen qu'il employa pour y réussir n'est pas moins digne d'admiration. Ce moyen «fut le soin extraordinaire qu'il prit de faire élever les enfants des Laoédémoniens dans une exacte et sévère discipline. Car , comme le fait remarquer Plutarque, la religion du serment aurait été un faible lien ,

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dcvdp^ Pii|> xai fzokua^ 6Xy); vo(iîCa>v SiaTeXâan. (Plut, lo yita Lyo.)

£Ù^(iov{atv aie' âperfjc èy^ivs^rOat ' Plot- iWd. et io Vita Agea.

sorte de nature aux richesses , en les mettant hors d^état d^étre désirées, d'être volées, et d'enrichir leurs possesseurs ' : car il n'y avait plus aucun moyen d'user ni de jouir de son opulence, non pas même d'en faire parade , puisque le pauvre et le riche mangeaient ensemble en même lieu ; et il n'était pas permis de venir se présenter aux salles publiques après avoir pris la pirecaution de se remplir d'autres nourritures, parce que tous les convives observaient avec grand soin celui qui ne buvait et ne mangeait point, et lui reprochaient son intempérance ou sa trop grande délicatesse, qui lui faisaient mépriser ces repas publics.

Les riches furent extrêmement irrités de cette ordonnance ; et ce fut à cette occasion que, dans une émeute populaire , un jeune homme, nommé Alcandre , creva un œil à Lycurgue d'un coup de bâton. Le peuple, indigné d'un tel outrage, remit le jeune homme entre les mains de Lycurgue , qui sut bien s'en venger : car, par les manières pleines de bonté et de douceur avec lesquelles il le traita , de violent et d'emporté qu^il était il le rendit en assez peu de temps très-modéré et très-sage.

Les tables étaient chacune d'environ quinze personnes; et, pour y être reçu , il fallait être agréé de toute la compagnie. Chacun apportait par mois un boisseau de farine , huit mesures de vin , cinq livres de fromage , deux livres et demie de figues , et quelque peu de leur monnaie pour l'apprêt et l'assaisonnement des vivres. On était obligé de se trouver au repas public; et, longtemps après , le roi Agis , au retour d'une expédition glorieuse , ayant voulu s'en dispenser pour manger avec la reine sa femme, fut réprimandé et puni.

Les enfants même se trouvaient à ces repas; et on les y menait comme à une école de sagesse et de tempérance. Là ils entendaient de graves discours sur le gouvernement , et ne voyaient rien qui ne les.instruisît. La conversation s'égayait souvent par des railleries fines et spirituelles , mais qui n'étaient jamais bas> ses ni choquantes; et, dès qu'on s'aji^rcevait qu'elles élisaient peine à quelqu'un , on s'arrêtait tout court. On les accoutumait aussi au secret; et quand un jeune homme entrait dans la

' Tov ttXoOtov àffuXov, ji^XXov 8è àÇriXov, xal àicXoOçov ina^yéacem.

(Plut.)

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salle, le plus vieux lui disait, en lui montrant la porte : Bien de tout ce qui se dit ici ne sort par là.

Le plus exquis de tous leurs mets était ce qu'ils appelaient la sauce noire, et les vieillards la préféraient à tout ce qu'on leur servait sur la table. Denys le tyran ' , s'étant fait apprêter un pareil mets par un cuisinier de Sparte*, n'en jug^a pas de même, et ce ragoût lui parut fort fade. Je ne m'en étonne pas , dit celui qui l'avait préparé ; l'assaisonnement y a manqué. Et quel assaisonnement ? reprit le tyran. La course , la sueur , la fatigue, la faim , la soif. Car c'est là , ajouta le cuisinier , ce qui assaisonne à Sparte tous nos mets.

Jutres ordonnances,

Lycurgue regardait l'éducation des enfants comme la plus grande et la plus importante affaire d'un législateur. Son grand principe était qu'ils appartenaient encore plus à l'État qu'à leurs pères ; et c'est pour cela qu*il ne laissa pas ceux-ci maîtres de les élever à leur gré, et qu'il voulut que le public s'emparât de leur éducation, aGn de les former sur des principes constants et uniformes qui leur inspirassent de bonne heure l'amour de la patrie et de la vertu.

Sitôt qu'un enfant était né , les anciens de chaque tribu le visitaient; et , s'ils le trouvaient bien formé, fort et vigoureux, ils ordonnaient qu'il fût nourri , et lui assignaient une des neuf mille portions pour son héritage. Si au contraire ils le trouvaient mal fait, délicat, faible , et s'ils jugeaient qu'il n'aurait ni force ni santé , ils le condamnaient à périr , et le faisaient exposer.

On accoutumait de bonne heure les enfants à n'être point difficiles ni délicats pourle manger; à n'avoir point peur dans les ténèbres ; à ne s'épouvanter pas quand on les laissait seuls; à ne se point livrer à la mauvaise humeur ni à la criaillerie, ni aux pleurs ^'

' « Ubi qaom tyrannaa cœnaTÎsset condiontnr. » (Cic. Tusc. Çuœrt. hb, 6 y

Dionysius, negavit se jare illo nigro, n. 9S.)

quod cœnœ caput erat, delectatum. * Stobie et Plntarqoe racontent ainsi

Tum is qui illa coxerat. Minime miram, ce fait : ce qui est pins vraisemblable ;

inquit;condimentaenimdefaerunt. Qu8B car il ne parait pas q ne Denys ait ja-

taudem? inqait ille. Labor in venatu, mais fait le Toyage de Sparte, comme

sudor, corsas ab Enrota, famés, sitis. Ciciron le suppose.

His enim ^ebus Lacedsmonioram epulas ^ Xenoph. de Laced. Rep.

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à marcher nu-pieds , pour se faire à la fatigue; à coucher durement ; à porter le même habit en hiver et en été, pour s'endurcir contre le froid et le chaud.

A rage de sept ans on les distribuait dans les classes, où ils étaient élevés tous ensemble sous la même discipline. T,eur éducation ' n'était , à proprement parler , qu'un apprentissage d'obéissance , le législateur ayant bien compris que le moyen le plus sûr d'avoir des citoyens soumis à la loi et aux magistrats , ce qui fait le bon ordre et la félicité d'un État, était d'apprendre aux enfants , dès l'âge le plus tendre , à être parfaitement soumis aux maîtres.

Pendant qu'on était à table , le mattre proposait des questions aux jeunes gens. On leur demandait , par exemple : Qui est le plus homme de bien de la ville ? Que dites-vous d'une telle action ? Il fallait que la réponse fût prompte, et accompagnée d'une raison et d'une preuve conçue en peu de mots ; car on les accoutumait de bonne heure au style laconique , c'est-à-dire à un style concis et serré. Lycurgue voulait que la monnaie fût fort pesante et de peu de valeur; et au contraire que le discours comprît en peu de paroles beaucoup de sens.

Pour ce qui est des lettres , ils n'en apprenaient que pour le besoin. Toutes les sciences étaient bannies de leur pays. Leur étude ne tendait qu'à savoir obéir , à supporter les travaux, et à vaincre dans les combats. Ils avaient pour surintendant de leur éducation un des plus honnêtes hommes de la ville et des plus qualifiés, qui établissait sur chaque troupe des maîtres d'une sagesse et d'une probité généralement reconnues. . Le vol non-seulement n'était point interdit parmi ces jeunes gens , mais leur était commandé : j'entends le vol d'une certaine espèce , lequel , à proprement parler , n'en avait que le nom ; et j'expliquerai dans mes réflexions les raisons et les vues de Lycurgue pour le permettre. Ils se glissaient le plus finement et le plus subtilement qu'ils pouvaient dans les jardins et dans les salies à manger, pour y dérober des herbes ou de la viande; et s'ils étaient découverts, on les punissait pour avoir manqué

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d*adres86. Oa raconte qu*un d*eux, ayant pris un petit renard , le cacha sous sa robe, Bi souffrit , sans jeter un seul cri, qu^il lui déchirât le ventre avec les ongles et les dents , jusqu'à ce qu*il tomba mort sur la place.

La patience et la fermeté des jeunes Lacédémoniens éclataient surtout dans une fête qu'on célébrait en Thonneur Jie Diane surnommée Orthia , où les enfants > , sous les yeux de leurs parents et en présence de toute la ville , se laissaient fouetter jusqu'au sang sur l'autel de cette inhunaaine déesse , et quelquefois même expiraient sous les coups, sans pousser aucun cri, ni même aucun soupir. Et c'étaient leurs pères mêmes > qui , les voyant tout couverts de sang et de blessures , et près d'expirer, les exhortaient .à persévérer constamment jusqu'à la fin. Plutarque nous assure qu'il avait vu de ses propres yeux plusieurs enfants perdre la vie à ce cruel jeu \ De là vient qu'Horace donne répithète de patiente à la ville de Lacédémone ^pcUiens Lacedœmon ; et qu'un autre auteur fait dire à un homme qui avait souffert trois bons coups de bâton sans se plaindre : Très plagas spartana nobilitate concoxi,

L*occupation la plus ordinaire des Lacédémoniens était la chasse et les différents exercices du corps. Il leur était défendu d'exercer aucun art mécanique. Les Ilotes , qui étaient une espèce d'esclaves, cultivaient leurs terres, et leur en rendaient un certain revenu.

Lycurgue voulait que ses citoyens jouissent d'un grand loisir. Il y avait des salles communes où l'on s'assemblait pour la conversation. Quoiqu'elle roulât assez souvent sur des matières graves et sérieuses , elle était assaisonnée d'un sel et d'un agrément qui instruisait et corrigeait en divertissant. Ils étaient rarer ment seuls : on les accoutumait à vivre comme les abeilles, tour jours ensemble , toujours autour de leurs chefs. L'amour de la patrie ^ et du bien commun était leur passion dominante.

I (t Spartae puer! ad aram sic Terbe- ' n Ipsi illos patres adhortantnr, ut

ribus accipiuntar, ut maltas e visceribas ictas flagellorum fortiter perferant, et

sangais exeat, nonnanqaam etiam , ut laceros ac Mmianlmes rogant, perwve*

qiMm ibi esseta audiebam, ad necem : rentTulnerapnebere Tulneribua. «(Sin.

qooram non modo nemo exclamarit un de Provid. cap. 4.)

qnam, sed ne ingemuit qoidem. M (Cfc. ^ Lib. I, od. 7.

7Wc. Qutest. lib. 2, n. 34.) ♦ EîÔiÇcv TOÙç noXtta;, (AixpoO

372 TBÀITÉ DBS ihrtJDBS.

Ils ne croyaient point être à eux, mais à leur pays. Pédarète , n'ayant pas eu Thonneur d'être choisi pour un des trois cents qui avaient un certain rang distingué dans la ville , s'en retourna chez lui fort content et fort gai, disant qu*U était ravi que-Sparte eût trouvé trois cents hommes plus honnêtes gens que lui.

Tout inspirait à Sparte l'amour de la vertu et la haine du vice : les actions des citoyens, leurs conversations, et même les inscriptions publiques. Il était difficile que des hommes nourris au milieu de tant de préceptes et d'exemples vivants ne devinssent pas vertueux, comme des païens peuvent l'être. Ce fut pour conserver en eux cette heureuse habitude que Lycurgue ne permit pas à toutes sortes de personnes de voyager, de peur qu'elles ne rapportassent des mœurs étrangères et des coutumes licencieuses , qui leur auraient bientôt inspiré du dégoût pour la vie et pour les maximes de Lacédémone. Il chassa aussi de sa ville tous les étrangers qui n'y venaient pour rien d'utile ni de profitable , et que la curiosité seule y attirait ; craignant que chacun n'y fît entrer avec lui les défauts et les vices de son pays , et persuadé qu'il était plus important et plus nécessaire de fermer les portes des villes aux moeurs corrompues qu'aux malades et aux pestiférés.

A proprement parler, le métier et l'exercice des Lacédémoniens était la guerre. Tout tendait là chez eux; tout respirait les armes. Leur vie était bien plus douce à l'armée qu'à 4a ville ; et il n'y avait qu'eux au monde à qui la guerre fût un temps de repos et de rafraîchissement , parce qu'alors les liens de cette discipline dure et austère qui régnait à Sparte étaient un peu relâchés, et qu'on leur laissait plus de liberté. Chez eux, lapre^ mière loi de la guerre et la plus inviolable , comme Démarate le déclara à Xerxès ' , était de ne jamais prendre la fuite , quelque supérieure en nombre que pût être Tarmée des ennemis; de ne jamais quitter son poste ; de ne point livrer se^ armes ; en un mot, de vaincre ou de mourir. De là vient qu'une mère > recomman-

ôîîv IÇeoTÔTOt; êaurûv Ow* èvôoiKTca- t^v à<ntî8a , xai 7capaxs>euo(jivY] ,

afioO xaiftXoxi(Aiaç, ôXouçelvatTYî; Téxvov (ê;pY]), ^ tocv, i\ èki tàç.

TcaTpiôoç. ( P1.0T. de nrtut. mulier, ) On rappor-

* Herod. I. 7. tait qaelqnefois ■sur leara boucliers oenx

» "AXXyi irpo(rav«at8oOca t<^ uaiSi <I"» avaient été tué«.

TaAiTB DES JBTUDKS. 378

dait à son fils, qui partait pour une eampagne, de revenir avec •on bouclier ou sur son bouclier ; et qu'une autre , apprenant que son fils était mort dans le combat en défendant sa patrie , répondit froidement : Je ne l'avais mis au monde que pour cela '. Cette disposition était commune parmi les Laeédémoniens. Après la fameuse bataille de Leuctres, qui leur fut si funeste, les pères et les mères de ceux qui étaient morts en combattant se félicitaient les ifns les autres , et allaient dans les temples remercier les dieux de ce que leurs enfwts avaient fait leur devoir, au lieu que les parents de ceux qui avalent survécu à cette dé* ââte étaient inconsolables. A Sparte, ceux qui avaient pris la fuite dans un combat étaient diffamés pour toujours. Non-seulement on les excluait de toutes sortes de charges et d'emplois, des assemblées , des spectacles ; mais c'était encore une honte dé leur donner sa fille en mariage ou de recevoir une fille d'eux , et on leur faisait impunément mille outrages en public

Ils n'allaient au combat qu'après avoir imploré le secours des dieux par des sacrifices et des prières publiques; et pour lors ils marchaient à l'ennemi pleins de confiance, comme étant assurés de la protection divine , et , pour me servir de l'expression de Plutarque , comme si Dieu était présent et combattait avec eux : ûç

Quand ils avaient rompu et mis en fuite leurs ennemis , ils ne Jes poursuivaient qu'autant qu'il le fallait pour s'assurer la victoire ; après quoi ils se retiraient , estimant qu'il n'était ni glo<rieux ni digne de la Grèce de tailler en pièces des gens qui cèdent et qui se retirent. Et cela ne leur était pas moins utile qu'honorable; car leurs ennemis, sachant que tout ce qui résistait était passé au fil de l'épée , et qu'ils ne pardonnaient qu'aux fuyards , préferaient ordinairement la fuite à In résistance.

Quand les premiers établissements de Lycurgue furent reçus ' et confirmés par l'usage , et que la forme de gouvernement qu'il avait établie parut assez forte et assez vigoureuse pour se maintenir d'elle-même et pour se conserver : comme Platon * dit de

* Cic. Tasc. Qaacst. lib. I, n. 1U2. Plat, philosophe avait lu ce qne Moïse dit de

in Vita Ages. Diea quand II créa le monde : f^idit Deus

3 Ce passage de Platon est dans le euneia qtuefeeerat, et erant valde bona,

Ttmée, et donne lien de croire qnece ( Cen. 1 , 31. )

^74 TRAITS DBS ^UDBS.

Dieu qu*après aW)ir achevé de créer le inondé, il se réjouit lors- Cfu^l le vit tourner et faire ses premiers mouvements avee tant de justesse et d'harmonie ; ainsi ce sage législateur, charmé de la grandeur et de la beauté de ses lois , sentit un redoublement de |)laisir quand il les vit, pour ainsi dire , marcher seules et cheminer si heureusement. -

Mais désirant, autant que cela dépendait de la prudence humaine, de les rendre immortelles et immuables, il fit entendre au peuple qu'il lui restait encore un point, le plus important et le plus essentiel de tous , sur lequel il voulait consulter Foracle d'Apollon ; et , en attendant, il les fit tous jurer que , jusqu'à ce quMl fût de retour, ils maintiendraient la forme de gouvernement qiuMl avait établie. Quand il fut arrivée Delphes, il consulta le dieu pour savoir si ses lois étaient bonnes et suffisantes pour ren^ dre les Spartiates heureux et vertueux. Apollon lui répondit qu'il ne manquait rien à ses lois, et que, tant que Sparte les obseï^ verait , elle serait la plus glorieuse ville du monde , et jouirait d*une parfaite félicité. Lycurgue envoya cette réponse à Sparte ; et , croyant son ministère consommé , il mourut volontairement à Delphes, en s'abstenant de manger. Il était persuadé que la mort même des grands personnages et des hommes d'État ne doit pas être oisive ni inutile à la république , mais une suite de leur ministère, une de leurs plus importantes actions, ^ celle qui leur doit faire autant ou plus dlionueur que toutes les autres. II crut donc qu'en mourant de la sorte il mettait le sceau et le comble à tous les services qu'il avait rendus pendant sa vie à ses concitoyens, puisque sa mort les obligerait à garder toujours ses ordonnances , qu'ils avaient juré d'observer inviolablement jus« qu'à son retour.

C'était une chose commune chez les païens de croire qu'on était maître de se donner la mort quand on lé voulait.

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