Chose blâmable dans les lois de Lycurgue
Sans entrer ici dans un détail exact de tout ce qui pourrait être blâmé dans les ordonnances de Lycurgue , je me contenterai de quelques légères réflexions , que le lecteur sans doute , justement blessé et révolté par le simple récit de quelques-unes de ces ordonnances , aura déjà faites avant moi.
1 . ( Sur le choix des enfants qui devaient être élevés ou exposés, ) En effet , pour commencer par le choix des enfants qui devaient être élevés ou exposés, qui ne serait choqué de l'injuste et barbare coutume de prononcer un arrêt de mort contre ceux des enfants qui avaient le malheur de naître avec une complexion
' \jt sens adopté par l'ami de Rollin est en effet le seul admissible. Voyei la taole de Torcher, tom. V, p. 337 de sa traduction d'Hérodote. - L.
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trop faible et trop délicate pour pouvoir soutenir les fatigues et les exercices auxquels la république destinait tous ses sujets? Est-il donc impossible, et cela est-il sans exemple, que des enfants, faibles d'abord et délicats, se fortifient dans la suite de rage, et deviepnent même très-robustes? Quand cela serait, n'est-on en état de servir sa patrie que par les forces du corps? et compte-t-on pour rien la sagesse, la prudence, le conseil, la générosité , le courage y. la grandeur d'âme , et toutes les qualités qui dépendent de Tesprit' ? Omnino illttd honestum, quod ex animo exceUo magnificoque quxrimus, animi effi-. citar, noK corporis virions^. Lycurgue lui-même a-t-il rendu moins de service et fait moins d'honneur à Sparte par rétablissement de ses lois que les plus grands capitaines par leurs vic« toires? Agésilas était d'une taille si petite et d'une mine si peu avantageuse, qu'à sa première vue les Égyptiens ne purent s'empêcher de rire; et cependant il avait fait trembler le grand roi de Perse jusque dans le fond de son palais.
Mais ce qui est bien plus fort que tout ce que je viens de rapporter, un autre a-t-il quelque droit sur la vie des hommes que celui de qui ils l'ont reçue, c'est-à-dire que Dieu même? Et un législateur n'usurpe-t-il pas visiblement son autorité quand indépendamment de lui il s'arroge un tel pouvoir? Cette ordonnance du Décalogue , qui n'était autre chose que le renouvellement de la loi naturelle , Tu ne tueras point, condamne généralement tous ceux des anciens qui croyaient avoir droit de vie et de mort sur leurs esclaves et même sur leurs enfants.
2. {Soin unique des corps,) Le grand défaut des lois de Lycurgue, comme Platon et Aristote l'ont remarqué, c'est qu'elles ne tendaient qu'à former un peuple de soldats. Ce législateur paraît en tout occupé du soin de fortifier les corps, nullement de celui de cultiver les esprits. Pourquoi bannir de sa république tous les arts et toutes les sciences ^ , dont un des fruits les plus avantageux est d'adoucir les mœurs, de polir l'esprit, de perfectionner le cœur, et d'inspirer des manières douces , civiles,
' Cic. de OfSc. lib. I, n. 79. ad hamanitatem iafonaarj solet. v\ Pm
^ Ibid. n. 76. Àreh. n. 4.)
3 « Oiiines artes , quibus aetas puerili*
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honnêtes, propres, en un mot, à entretenir la société , et à rendre le commerce de la vie agréable ? De là vient que le caractère des Lacédémoniens avait quelque chose de dur , d'austère , et souvent même de féroce , défaut qui venait en partie de leur éducation, et qui aliéna d'eux l'esprit de tous les alliés.
3. {Cruauté barbare à l'égard des enfants.) C'était une excellente pratique à Sparte d'accoutumer de bonne heure les jeunes gens à souffrir le chaud , le froid , la faim , la soif; et d'assujettir par différents exercices durs et pénibles le corps à la raison * , à laquelle il doit servir de ministre pour exécuter se« ordres , ce qu'il ne peut faire s'il n'est en état de supporter toutes sortes de fatigues. Mais fallait-il porter cette épreuve jusqu'au traitement inhumain dont nous avons parlé Pet n'était-ce pas une brutalité et une barbarie dans des pères et des mères , de voir de sang-froid couler le sang des plaies de leurs enfants , et de les voir même souvent expirer sous les coups de verges?
6. (Feimeié peu humaine dans les mères,) On admire le courage des mères Spartiates , à qui la nouvelle de la mort de leurs enfants tués dans un combat, non-seulement n'arrachait aucune larme, mais causait une sorte de joie. J'aimerais mieux que dans une telle occasion la nature se Ht entrevoir davantage, et quelV mour de la patrie n'étouffât pas tout à fait les sentiments de la tendresse maternelle. Un de nos généraux , à qui dans l'ardeur du combat on apprit que son fils venait d'être tué, parla bien plus sagement : « Songeons , dit-il , maintenant à vaincre l'ennemi ; « demain je pleurerai mon fils. »
5. (Excessif loisir.) 5e ne vois pas comment on peut excuser la loi qu'imposa Lycurgue aux Lacédémoniens de passer dans l'oisiveté tout le temps de leur vie , excepté celui où ils faisaient la guerre. Il laissa tous les arts et tous les métiers aux esclaves et aux étrangers qui habitaient parmi eux, et ne mit entre les mains de ses citoyens que le bouclier et la lance. Sans parler du danger qu'il y avait de souffrir que le nombre des esclaves nécessaires pour cultiver les terres s'accrût à un tel point qu'il passât
' « Ezercendom corpat, et ita afB« bore toiermado. v {De {}ffic. lib. I, ciendam e«t , ut obedire consilk) rationi- n. 7tt. ) que poMit in exMqaeadis negotiis et la-
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de beaucoup celui des maîtres , ce qui fut souvent parmi eux une source de séditions, dans combien de désordres un tel loisir devait-il plonger des hommes toujours désœuvrés, sans occupation journalière et sans travail réglé! C'est un inconvénient qui n*est encore aujourd'hui que trop ordinaire parmi la noblesse, et qui est une suite naturelle de la mauvaise éducation qu'on lui donne. Excepté le temps de la guerre, la plupart de nos gentilshommes passent leur vie dans une entière inutilité. Ils regardent également Tagriculture , les arts , le commerce au-dessous d'eux , et ils s'en croiraient déshonorés. Ils ne savent souvent manier que les armes. Ils ne prennent des sciences qu'une légère teinture , et seulement pour le besoin ; encore plusieurs d'entre eux n'en ont aucune connaissance, et se trouvent sans aucun goût pour la lecture. Ainsi il n'est pas étonnant que la table , le jea, les parties de châsse, les visites réciproques , des conversations pour l'ordinaire assez frivoles, fassent toute leur occupation. Quelle vie pour des hommes qui ont quelque esprit !
6. {Pudeur et modestie absolument négligées,) Mais ce qui rend Lycurgue plus condamnable , et ce qui fait mieux connaître dans quelles ténèbres et dans quels désordres le paganisme était plongé, c'est de voirie peu d'égard qu'il a eu à la pudeur et à la modestie. Un maître chrétien ne manque pas d'opposer à cette licence effrénée la sainteté et la pureté des lois de TÉvangile; et par ce contraste il leur fait sentir quelle est la dignité et Tex* ceUence du christianisme.
Il le fait encore d'une manière qui n'est pas moins avantageuse , par la comparaison même de ce que les lois de Lycurgue ont de plus louable avec celles de l'Evangile. C'est une chose bien admirable , il faut Ta vouer , qu'un-^euple entier ait consenti à un partage déterres qui égalait les pauvres aux riches.,. et que par le changement de monnaie il se^ soit réduit à une espèce de pauvreté. Mais le législateur de Sparte , en établissant ces lois , avait les armes à la main. Celui des chrétiens ne dit qu'un mot , Bienheureux les pauvres d'esprit! et des milliers de fidèles , dans la suite de tous les siècles, renoncent à leurs biens , vendent leurs terres, quittent tout, pour suivre Jésus-Christ pauvre.
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S-ur le vol permis chez les Lacédémoniens.
.rai cru devoir traiter cet article séparément et avec quelque étendue, parce que, dans le jugement qu*on en porte , il me semble qu'on n*est pas assez attentif à examiner le fond des choses. On condamne durement cette coutume des Lacédémoniens, comme pouvant porter les jeunes gens à peu respecter , en d'autres occasions , le bien d'autrui , et comme étant contraire à la loi naturelle et au Décalogue. Dans le dénombrement qu'on fait des crimes permis chez différentes nations , de l'inceste parmi les Perses , du meurtre des pères vieux ou infirmes chez les Indiens, de l'adultère chez d'autres peuples, on ne manque pas d*y faire entrer le vol des Lacédémoniens , et de faire remarquer que chez les Scythes ■ , nation regardée ordinairement comme barbare , et qui , destituée de lois , ne connaissait et ne cultivait la justice que par une espèce d'instinct naturel , le vol était coudamné et puni comme un des plus grands crimes.
Mais peut-on raisonnablement présumer que le plus grand des législateurs (j'entends parmi les païens) ait autorisé formellement un désordre aussi grossier que le vol, pendant que les plus petits législateurs , dans tous les pays et dans tous les siècles , ont eu soin de le punir sévèrement, et même de mort?
Plutarque , qui rapporte cette coutume dans la Vie de Lycurgue , dans les Mœurs des Lacédémoniens , et dans plusieurs autres endroits, n'y donne jamais le moindre signe d'improbation , quoiqu'il soit ordinairement un juge si équitable et si éclairé dans la morale : et je ne me souviens pas qu'aucun des anciens en ait fait un crime aux Lacédémoniens ni à Lycurgue.
D'où peut donc être venu le jugement peu favorable qu'en portent souvent les mo'demes? De ce qu'ils ne se donnent pas la peine d'en peser les circonstances , ni d'en pénétrer les motifs.
1° Les jeunes gens à Lacédémone ne font ces larcins que par ordre de leur commandant >.
S"" Ils ne les font que dans un temps marqué , et en vertu de la loi ^
' « Jastitia geatis ingeuiis calta , non '^ Plat, in Vita Lyc. legibM. Nollam scelas apad eos fnrto ^ Apophtheg. Lacon graviut. » (Justin. lib. 2, cap. 2 )
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3" Ils ne volaient jamais que des légumes et des vivres ' , comme des suppléments au peu de nourriture qu*on leur donnait exprès en très-petite quantité. Ainsi tous ces larcins n'étaient regardés que comme des tours de souplesse qu'on leur permettait publiquement, pour chercher de quoi vivre plus au large.
4° Le législateur avait eu plusieurs motifis en permettant cette sorte de vol. .
C'était pour rendre les possesseurs plus vigilants à serrer et à garder leur bien.
On voulait par là inspirer aux jeunes gens plus de hardiesse et d'adresse , comme étant destinés à la guerre.
On leur donnait peu de nourriture afin qu'ils ne fussent jamais rassasiés , jamais replets et chargés d'embonpoint ; qu'ils fussent alertes et légers; qu'ils apprissent à supporter la faim , et qu'ils eussent une santé plus forte et plus égale.
Mais le principal motif > était que tous ces jeunes gens étant sans exception destinés à la guerre , il jugeait important de les accoutumer de bonne heure à la vie de soldat : de leur apprendre à vivre de peu , à pourvoir eux-mêmes à leur subsistance sans avoir besoin du pain de munition ; à soutenir de grandes fatigues à jeun; à se maintenir longtemps avec peu de vivres dans un pays où les ennemis , accoutumés à une grande consommation , mouraient de faim dès les premiers jours , et étaient obligés d'aban* donner le terrain, chassés par l'impuissance où ils étaient d'y vivre , au lieu que le Lacédéraonien y trouvait de quoi subsister sans peine. C'est à quoi le législateur, tout guerrier et uniquement attentif à former des soldats , avait voulu pourvoir de loin' par l'éducation en les accoutumant à une grande frugalité et à une grande sobriété, faute desquelles la plupart des desseins échouent à la guerre , et les plus fortes armées sont dans l'impos* sibilité de maintenir leurs conquêtes. De sorte qu'aujourd'hui , où par la bonne chère et par la somptuosité des tables on a multiplié les besoins des armées , le plus embarrassant des soins de ceux qui les commandent est de pourvoir aux vivres , et le premier obstacle qui les empêche d'avancer dans le pays ennemi est
> lo«t. Lacon. — « Ibid.
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le défaut de subsistance. Aussi ce que nos meilleurs généraux regardent comme ce qu*il y a de plus singulier et de plus incroyable dans rhistoire ancienne, e^estla facilité et la promptitude avec lesquelles les plus grosses armées se transportaient d'un pays dans un autre.
Ce sont ces avantages que Lycurgue a voulu procurer à un peuple tout guerrier; et il ne pouvait choisir un mo3^n plus efficace ni plus certain. Cest jusque-là qu'il faut aller pour entendre sa loi et pour lui rendre justice. Après toutes ces observations , je ne sais si Ton fera encore aux jeunes Lacédémoniens un grand scrupule de leurs vols , et si on les croira obligés à restitution. En ce cas , il est aisé de les justifier par des raisons encore plus solides et plus foncières.
C'est un principe constant que , depuis le premier partage des biens , nous ne possédons plus rien que dépendamment des lois et selon la disposition des lois ; et qu'en abandonnant à chaque particulier la jouissance de la portion de bien qui lui est échue , elles peuvent y faire les réserves, les restrictions, et y imposer les servitudes et les charges qu'elles jugent convenables. Or, tout le corps de TËtat de Sparte, en acceptant les lois de Lycurgue, était convenu solennellement que, sur les trente-neuf mille lots distribués aux Spartiates, il serait permis aux jeunes gens de prendre , parmi les légumes et les vivres , ce que le possesseur ne garderait pas avec assez de soin, sans qu'il pût se plaindre de la rapine ni avoir action contre le ravisseur. Aussi il est clair que lorsque le jeune homme était surpris , il n'était jamais puni comme ayant fait une injustice et pris le bien d'autrui , mais seulement comme ayant manqué d'adresse.
Rien n'est plus ordinaire dans tous les États que ces sortes de réserves , et de semblables droits accordés sur le bien d'autrui. C'est ainsi que Dieii, non-seulement avait donné aux pauvres le pouvoir de cueillir du raisin dans les vignes, et de glaner dans les champs et d'en emporter même les gerbes entières , mais encore accordé a tout passant , sans distinction , la liberté d'entrer autant de fois qu'il lui plaisait dans la vigne d'autrui eSt d'en manger autant de raisin qu'il voulait, malgré le maître de la vigne. Dieu en rend lui-même la première raison : c'est que la
terre d'Israël était à lui, et que les Israélites n'en étaient que les fermiers , qui en jouissaient à cette condition onéreuse.
De semblables servitudes sont établies dans les autres républiques, sans qu'on s'avise d'y soupçonner la moindre injustice. Les soldats ont droit de logement chez les particuliers ; droit d'y prendre leur subsistance dans les marches ou dans les quartiers d'hiver, de se faire fournir de chariots et d'autres besoins. Un seigneur a droit de s'emparer ' , comme il lui plaît et quand il lui plaît, de tout le gibier et des bétes fauves qui sont chez ses vassaux, quoique les terres qui nourrissent ces bétes ne lui appartiennent point, et même d'empêcher les propriétaires de toucher à ces bêtes, quoiqu'ils les aient vues naître chez eux.
C'est ainsi que tout te corps de l'État lacédémonien , composé de tous les particuliers, avait transporté publiquement aux jeunes gens le droit de venir prendre dans les jardins et dans les salles les vivres qui les accommodaient. Et ces jeunes gens n'étaient pas plus criminels en se servant de cette liberté , que les bourgeois d'Athènes en allant prendre dans les jardins et dans les vergers de^ Gimon ce qui leur convenait , parce que tous les particuliers de Sparte étaient censés avoir donné unanimement aux jeunes gens , qui après tout étaient leurs propres enfants, la même permission que Cimon avait accordée aux Athéniens , qui n'étaient que ses concitoyens.
Pour ce qui regarde l'exemple des Scythes , chez qui le vol était sévèrement puni , la raison de la différence est sensible. Cest que la loi , qui seule décide de la propriété et de l'usage des biens, n'avait rien accordé chez les Scythes à un particulier sur le bien d'un autre particulier, et que la loi chez les Lacédémoniens avait fait tout le contraire. C'eût été un véritable vol d'aller prendre du fruit dans les jardins de Périclès , de Thémistocle, d'Alcibiade, parce qu'ils s'en étaient réservé la propriété ; mais ce n'^en était point un d'en aller cueillir dans les yergers de Cimon et de Pélopidas , parce qu'ils avaient associé à la jouissance de ces biens tous leurs concitoyens.
Il n'était nullement à craindre que la coutume reçue à Sparte
< U est presque inatile d'observer que cet exemple n'a plus d'application parmi nous. — L.
apprît aux jeunes gens à ne pas lespecter en d'autres cas le bien (J'autrui : car les établissements de Lycurgue, qui avaient banni de Sparte Tusage de For et de l'argent, et qui obligeaient tous les citoyens de vivre et de manger ensemble , avaient rendu le vol des meubles et de la monnaie , ou inutile , ou même impossible. Aussi ne voit-on pas que pendant tant de siècles on ait jamais découvert un seul vol à Lacédémone.