Partage égal des terres. Or et argent bannis de Sparte
Le dessein que forma Lyeurgue de faire un partage ^al des terres parmi les citoyens, et de bannir entièrement de Sparte le luxe , Fa varice, les procès, les dissensions , en même temps qu'il, en bannirait l'usage de l'or et de l'argent , nous paraîtrait un plan de république sagement imaginé , mais impraticable dans l'exécution , si l'histoire ne nous apprenait que Sparte a subsisté dans cet état pendant plusieurs siècles. Concevons-nous qu'on ait pu persuader à des citoyens , auparavant riches et opulents , de renoncer à tous leurs biens et à tous leurs revenus, de se confondre en tout avec les plus pauvres , de s'assujettir à un régime de vivre très-dur et très-génant , de s'interdire , en un mot , l'usage de tout ce qui est regardé ailleurs comme faisant la douceur et la félicité de la vie.' Voilà pourtant de quoi Lyeurgue est venu à bout.
Un tel établissement serait moins merveilleux s'il n'avait subsisté que pendant la vie du législateur ; mais on sait qu'il lui' survécut de plusieurs siècles. Xénophon, dans l'éloge qu'il nous a laissé d'Agésilas, et Gcéron, dans l'une de ses harangues, remarquent que Lacédémone était la seule ville du monde qui eût conservé immuablement sa discipline et ses lois pendant
■ N6(A0c éTreiÔT^ xupio; èy^vero &vOpanroi xvpawot v6|i6»v. 1 P*.*». pacnXeù; tù>v àvdp<dica>v, &XX* oOx EpUt,^,)
TBAITB DBS l&TUDBS. S77
un si grand nombre d'années Soli, dit le dernier en parlant des Lacédémoniens ' , toto orbeterrarum, septingentos jam annos amplitis wii$ moribus etnunquam mutatis tegibus vivunt ! Je crois bien que du temps de Gcéron hi disdpline de Sparte , aussi bien que sa puissance, était fort affaiblie et diminuée ; mais tous les historiens conviennent qu'elle se maintint dans toute sa vigueur jusqu'au règne d^Agis , sous lequel Lysandre, incapable lui-même de se laisser éblouir et corrompre par Tor, rem* plit sa patrie de luxe et d'amour pour les richesses, en y apportant des sommes immenses d'or et d'argent qui étaient le fruit de ses victoires , et en renversant par là les lois de Lycurgue. Cet événement, qui fut le commencement de la décadence de Sparte , mérite bien d'être ici rapporté.
Lysandre >, ayant fait un riche butin dans la prise d' Athènes , envoya à Lacédémone tout l'or et l'argent qu'il avait pris. On tint conseil pour savoir si l'on devait le recevoir ; rare et belle délibération , dont toute l'histoire ne fournit aucun autre exemple! Les plus sages et les plus sensés des Spartiates, se tenant rigoureusement à la loi, furent d'avis d*écarter de la ville avec horreur et anathème cet or et cet argent ^, comme une peste fatale et une amorce dangereuse de tout mal. D'autres , et ce fut le plus grand nombre , proposèrent un milieu et un tempérament qui fut suivi. L'on ordonna qu'on retiendrait l'or et l'argent , mais que cette monnaie ne serait employée que par le trésor public et n'aurait cours que pour les propres affaires de l'État, et que tout particulier qui s'en trouverait saisi serait mis à mort sur l'heure' Ce fut là une faute essentielle , et qui , avec la ruine des lois de Lycurgue, causa celle de l'État. Ils furent 4, dit Plutarque , assez imprudents et assez aveugles de croire qu'il suflisait de placer comme en sentinelle à la porte des maisons la loi et la crainte du supplice, pour empêcher l'or et l'argent
' Pro Flaceo , n. fl3. v6(Ai(r{ta, TÔv ^oêov licé<yn)ffav çuXa-
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87 a TJiÂrrB des ^tudbs»
d'y entrer, pendant, qu'ils laissaient le cœur de leurs citoyens ou-' verts à Tadmiration et au désir des richesses , et qu'ils y introduisaient eux-mêmes une violente passion d'en amasser, en faisant regarder comme une cbose grande et honorable de devenir riche.
Mais Fintroduction de la monnaie d'or et d'argent ne fiit pas: la première plaie que les Laeédémoniens firent aux lois de leur: législateur : elle fut la suite du violement d'une autre loi encore plus fondamentale. L'ambition fraya le chemin à Ta varice. Le désir des conquêtes entraîna celui des richesses , sans lesquelles on ne pouvait songer à étendre sa domination. Le prin-t ci pal but de Lycurgue , dans l'établissement de ses lois , et surtout de celle qui interdisait l'usage de For et de l'argent , était , comme l'ont judicieusement observé Polybe et Plutarque , de réprimer et de refréner l'ambition de ses citoyens, de les mettre hors d'état de faire des conquêtes , et de les forcer en quelque sorte à se renfermer dans l'enceinte étroite de leur pays , sans porter plus loin leurs vues ni leurs prétentions. En effet , le gouvernement qu'il avait établi suffisait pour défendre les frontiè-; res de Sparte ; mais il ne suffisait pas pour la rendre maltresse des autres villes. -
Le dessein de Lycurgue n'avait donc pas été de former des conquérants. Pour en ôter jusqu'à la pensée à ses citoyens, il leur défendit expressément *, quoiqu'ils habitassent un pays en-vironné de la mer, de s'exercer à la marine , d'avoir des flottes, et de combattre sur mer. Ils furent religieux observateurs de cette défense pendant près de cinq siècles et jusqu'à la défaite, de Xerxès. A cette occasion , ils songèrent à s'emparer de rem*pire de la mer, pour éloigner un ennemi si redoutable. Mais «^ s'étant bientôt aperçus que ces commandements éloignés et: maritimes corrompaient lesmcBurs de leurs généraux , ils y re«; noncèrent sans peine, comme nous l'avons remarqué à l'occasion du roi Pausanias.
Quand Lycurgue ' avait armé se^ citoyens de boucliers et de lances, ce n'avait point été pour les mettre en état de commettre
* WjLtiçprfto oè ocÙTOt; vovrat; elvai xxl vavjj.«)rd!v. ( P«.«r. *i Morib. Laced.}
* Plul.iu Viia Lycurgi.
TAAiTé DBS étudjm; 379
plus impunément des injustices , mais pour s*en défendre. Il: «o avait fait un peuple de soldats et de guerriers ' , afin qu'a Tombre des armes ils vécussent dans la liberté , dans là modération, dans la justice, dans Tunion, dans la paix, en se contentant de leur terrain sans usurper celui des autres, et en se per« suadant qu'une ville, non plus qu'un particulier, ne peut espérer un booheur solide et durable que par la vertu. Des hommes corrompus, dit encore Plutarque' , qui ne voient rien de plus beau que les richesses , et qu'une domination puissante et étendue , peuvent donnée la préférence à ces vastes empires qui ont assujetti l'univers par la violence. Mais Lycurgue était convaincu qu'une ville n'avait besoin de rien de tout cela pour être heureuse. Sa politique , qui a fait avec justice l'admiration de tous les siècles, avait pour principal but l'équité, la modération, la liberté, la paix ; et elle était ennemie de l'injustice, de la violence , de Farabition, de la passion de dominer et d'étendreles bornes de la république de Sparte. Ces sortes de réflexions que Plutarque sème de temps en temps dans ses Vies, et qui en font la plus grande et la plus solide beauté , peuvent contribuer infiniment à donner aux jeunes gens une véritable notion de ce* qui fait la solide gloire d'un État réellement heureux , et à les détromper de bonne heure de l'idée qu'on se forme de la vaine grapdeur de ces empires qui ont englouti les royaumes , et deoes fameux conquérants qui ne doivent ce qu'ils sont qu'à la violence et à l'usurpation.
3. ExceUerUe éducation de la jeunesse, La longue durée des lois établies par Lycurgue est certainement une chose bien merveilleiise ; mais le moyen qu'il employa pour y réussir n'est pas moins digne d'admiration. Ce moyen «fut le soin extraordinahre qu'il prit de faire élever les enfants des Laoédémoniéns dans nne exacte et sévère discipline. Car , comme le fait remarquer Plutarque, la religion du serment aurait été un faible lien ,
^' OO |U^v TOÛTOYe AuxovpY()> xe- T60To<7wéTa^sxal(n>vi^p(xo(XEVy57ra);
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àv8p^ ^Cci> xal tcoXeok ÔXtqç vofitZitov SiaTeXûdt. ( P^-ut. ia nta Lyo,)
cùdàti(Mviav àwc* àpc-rij; ènCvstrOai ' Ptut- »bid. et ia Viia Ages. xal 6(AOvotai; t^ç irpo; aOrriv, Tcpo;
880 TBAITÉ DBS BTUDBSt
si par réducatioii et la nourriture il n'eût imprimé les lois dans leurs mœurs, et ne leur eût fait sucer presque avec le lait Tamour de sa police. Aussi vit- on que ses principales ordonnances se conservèrent pendant plus de cinq cents ans , comme une bonne et forte teinture qui a pénétré jusqu'au fond '. £t Océron fait la même remarque , en attribuant le courage et la vertu des Spartiates non pas tant à leur bon naturel qu'à Texcellente éducation qu'on recevait à Sparte : Cujus civitatis spectata ac nobilUata virtusy non solum natura corrohorata, verum etiam cUsci" plina , putatur». Ce qui fait voir de quelle importance il est pour un État de veiller à ce que les jeunes gens soient élevés d'une manière propre à leur inspirer l'amour des lois de la patrie. ■ Le grand principe de Lycurgue , et Aristote le répète en termes formels^, était que, comme les enfants sont à l'État, il faut qu'ils soient élevés par l'État et selon les vues de l'État. C'est pour cela qu'il voulait qu'ils fussent élevés en public et en commun, et non abandonnés au caprice des parents, qui, pour l'ordinaire, par une indulgence molle et aveugle et par une tendresse mal entendue, énervent en même temps et le corps et l'esprit de leurs enfants 4. A Sparte, dès l'âge le plus tendre, on les endurcissait au travail et à la fatigue par les exercices de la chasse et de la course : on les accoutumait à supporter la faim et la soif, le chaud et le froid. £t ce que les mères auront bien de la peine à se persuader, c'est que ces exercices durs et pénibles tendaient à leur procurer une forte et robuste santé capable de soutenir les fatigues de la guerre, à laquelle ils étaient tous destinés, et la leur procuraient en effet.
4. Obéissance. Mais ce qu'il y avait de plus excellent dans, l'iducation de Sparte ;, c'est qu'elle enseignait parCaitemeot aux jeunes gens à obéir. De là vient que le poète Simonide donne à cette ville une épithète bien magnifique^, qui marque qu'elle
« *Q<mep PoKpîî; àxpàTOu xai loyy' ^oW. Mb. S.) pOLc xaôavLatxévrjc. [P».ut. Ia compar, * « MolU» illa edvMlio, qnam hwJnl-
iMfc, e. NuvTa , S 5. ] ^^^ ^**V"" • ÎT^/T"^ "^ÎT
a Clc. pro Flaeeo, B. 63. ^ «* corporU frugit. » (Qoi.t. lib. I,
* OÙ YW^ YoaiÇetv avrèv a(»TOv ®*^' ^'^ ' e ' «.-„♦ & <■&*•
T^< TcdXeo);. Aeï 8è tôv kocvcov xotvifjv ^ 7roiei<r6ai xat ti^v ioxYi^iv. C Aust.
TBAiré DES ÉTtJDBS. 881
seule savait dompter les esprits et rendre les hommes souples et soumis aux lois , comme les chevaux que Ton forme et que Ton dresse dès leurs plus tendres années. (Test pour cela qu*Agésilas conseilla à Xénophon de faire venir ses enfants à Sparte , afin qu'ils y apprissent la plus belle et la plus grande de toutes les sciences ' , qui est celle de commander et d'obéir. Il l'avait bien apprise lui-même , et il en sentait toute j'importance. Plutarque observe qu'il ne parvint pas, comme les autres rois*, à commander sans avoir auparavant parfaitement appris à obéir ; et que ce fut pour cela que de tous les rois de Lac^Jémone il fut celui qui sut le mieux s'accorder avec ses sujets ^, ayant ajouté à la grandeur véritablement royale et aux manières nobles qui loi étaient naturelles, un air de bonté, d'humanité, d'affabilité populaire, qu'il tenait de l'éducation.
11 donna dans la suite le plus mémorable exemple de soumission à la loi et à l'autorité publique , qui soit dans l'histoire; et ce n'est pas sans raison que Xénophon et Plutarque mettent cette action au-dessus de tout ce qu'il a fait de plus glorieux. Après les grandes victoires qu'il avait remportées contre les Perses, toute l'Asie étant déjà émue, et la plupart des provinces prêtes à se révolter , il songeait à aller attaquer le roi de Perse dans le cœur de ses Ëtats , et il se préparait à partir pour cette grande expédition. Sur ces entrefadtes arrive un courrier qui lui annonce que Sparte est menacée d'une furieuse guerre , et que les éphores le rappellent, et lui ordonnent de venir au secours de sa patrie. Agésilas , sans délibérer un moment , partit en s'écriant : O malheureux Grecs y plus ennemis de vous-mêmes que les barbares! Il faut être bien maître de soi , et bien respecter l'autorité publique , pour renoncer avec une si prompte obéissance à toutes les conquêtes qu'il avait déjà faites et aux magnifiques espérances qu'un avenir presque assuré lui présentait.
Les princes , dit Plutarque S font consister ordinairement leur
MaOT]<TO(Aévov; tôv {laOïquàTtav oppLOffratov aOxôv toi; Otdqxooiç Tca-
x6 xaXÀiarov, à^xzà^w, xal «px^tv. pé<Txe % tc}) çuerei Vjyeiiovtxcd xaî (ki-
[ PI.UT, in ^gex. S 20. ] (ri>tx(j> icpo(ncT7]<Tà^.£voc àirà xf\^
a A Sparte, le» enfants destiné, au àytovy); Ta 5ti|X0TIX0V xal OiXovOott)-
trdiM éUient dispenaé* de la •érèrité de ^^^ i <>> 'r r r
Indiscipline. , « Plut, ad Prindpem indoctom.
^ Aïo xau icoAu Ta>v paatAecov eu-
ZSt TBAITB DKS BTtJDES*
grandeur en ce qu'ils commandent à tous et n'obéissent à personne. Souvent même , dans la crainte qu'une raison trop éclairée ne vienne à les maîtriser, et n'émousse, pour ainsi dire, la pointe et la force d'une autorité à laquelle ils ne veulent point mettre de bornes , ils affectent de demeurer dans l'ignorance de leurs devoirs. Qui sera donc, ajoute Plutarque, le maître des rois, qui n'en ont point ? Ce sera la loi , cette reine souveraine des dieux et des hommes, comme l'appelle Pindare : mais une loi non écrite dans les livres, mais gravée dans le cœur ; qui les suivra partout, qui ne les aband(Hinera jamais, et qui exercera sur leur esprit un doux et souverain empire. Un officier .disait tou& les matins au toi des Perses, en l'éveillant : Souvenez-vous, sei-. gneur, d'accomplir les ordonnances d'Orosmade : c'était le légi»* lateur des Perses. L'amour du bien public et de la justice en dit autant à un prince bien sensé et bien instruit.
Pour mieux faire connaître le caractère des Lacédémoniensefe leur parfaite soumission aux lois , je rapporterai ici un endroit*^ d'Hérodote *, bien digne d'être remarqué. Xerxès, près d'entrer^ dans la Grèce, demanda à Démarate , l'un des rois de Sparte , qui s'était réfugié auprès de lui, s'il croyait que les Grecs osas-: sent l'attendre ; et il lui recommanda surtout de lui parler avec sincérité. « Puisque vous me l'ordonnez, lui répondit Démarate^ « la vérité va vous parler par ma bouche. Il est vrai que de tout « temps la Grèce a été nourrie dans la pauvreté : mais on a intro- « duit chez elle la vertu , que la sagesse cultive , et que la vi- « gueur des lois maintient. C'est par4'usage que la Grèce sait « faire de cette vertu qu'elle se défend également des incommo; « dites de la pauvreté et du joug de la domination. Mais , pour ne « vous parler que de mes Lacédémoniens , soyez sûr que, nés et « nourris dans la liberté, ils ne prêteront jamais l'oreille à au« « cune proposition qui tende à la servitude. Fussent-ils aban- « doAnés par tous les autres Grecs , et réduits à une troupe de « mille soldats ou à un nombre encore moindre, ils viendront « au-devant de vous et ne refuseront point le combat. • Le roi,
* [ Lib. VII , $ 102. ] ar«6 qoelqnes. remarques car wm caqiree-
'^ J'insérerai à la fin de eet article le sioa de ce pactage qal a'ect poist texte grec de ce paesàge d'Hérodote difBcalté. ...
TB41Té DBS ÉTUDES. 383
eotendaat un tel discours, se mit à rire; et , comme il ne pouvait comprendre que des hommes libres et indépendants, tels qu'on lui dépeignait les Lacédémoniens , qui n'avaient point de maîtres qui pussent les contraindre , fussent capables de s'exposer ainsi aux dangers et à la mort , « Ils sont libres > et indé- « pendants de tout homme , reprit Démarate ; mais ils ont au* « dessus d'eux la loi, qui les domine , et ils la craignent plus que « vous-même n'êtes craint de vos sujets. Or, cette loi leur défend à de fuir jamais dans le combat , quelque grand que soit le nomk bre des ennemis ; et elle leur commande , en demeurant fer* n mes dans leur poste , ou de vaincre ou de mourir. » La chose arriva comme Démarate l'avait prédit. Trois cents Lacédémo- ' niens, ayant à leur tête Léonide, l'un des rois de Sparte , osèrent disputer le passage des Thermopyles à Tarmée innombrable des Perses. Enfin, après avoir fait des efforts incroyables décourage , accablés par le nombre plutôt que vaincus , ils périrent tous avec leur chef, excepté un seul qui se sauva à Lacédémone , où il fut traité comme un lâche et comme un traître à la patrie. On éleva, dans la suite , un superbe tombeau dans ce lieu-là même à ces braves défenseurs de la Grèce, avec cette inscription , qui était du poëteSimonidC'
'û Çeîv', àYYçtXov Aaxe$at(AOviot;, ôri tî) 8e Kei|ieôay ToTç xeivcov 7CEtô6(i.evoi vo(AC(AOtc.
c'est-à-dire : Passant , va annoncer à Lacédémone que nous sommes morts ici pour obéir à ses saintes lois. Il est bon de t^ire remarquer aux jeunes gens la simplicité des inscriptions antiques.
Observations critiques sur un passage d* Hérodote.
1% 'EXXàôt Trevty) {Jièv alei xoxe cuvTpoçoç brzv àpetri Se iTiaxtoç è(rri ,
> * *EX8*jOepot yàp èovTe; où Tràvta vovra; èv t^ xàÇei , èTrixpaTeeiv, ^
ÈXeuOepot elaiv ' ëiccirri y^p <^9( ^' àTrdXXuaOai.
(TTCÔTIQC « VOJAO? , xov 07CoS&i(l/xîvou<Ti ^ « V9ît\ animo Lacedsemonii in Ther-
iroUc^ !ti jxâXXov, ^ ol aol <yé* iroteO- mopy"» occidcront, in qpos Simonide» :
<ri yÔV Xà àv èxetVO; àvcoy^* àvwyei ^'*^' •'«'P''»' Spanae . nos te hic vidi«se i«- 8è Xtbtrrè aiSÎ , OÙX èÔV «pSUyeiV oOSèv Dum^^IinSi'» patri» Icgiba. ob^equInHir., »
irXîjÔoç àvSpûv èx {Aàx>i;, àXXà (xe- (Crc. lib. i, Tu», Çuœtt. n. loi.)
3S4 TBAITÉ DBS AtODES.
T^ Te mvCnv deica(iôvtTOu , xai t^v 6eoicoauvY)v '.
Valla traduit ainsi ce passage : Grœcia semper quidem alumnafuit pavpertntiSy hospes virtuHs y quant a sapientia accivU et a severa disciplina; quam usurpans Grœcia , et paupertatem tueiur, et dominatum. Henri Estienne, au lieu de paupertatem tuetur^ a substitué à la marge paupertatem propulsât ; ce qui est conforme au texte grec , tàv itcvîtiv à7ra{i.uvETai.
Ce passage m*a embarrassé; et certainement il n'est point sans difficulté. Il semble présenter une contradiction évidente , en disant d*abord que la pauvreté a toujours été en honneur dans la Grèce , et ensuite que la même Grèce rejette et écarte loin d'elle ' la pauvreté. (Test pourquoi la traduction de Valla me plaisait assez , et en la suivant je trouvais un fort beau sens dans ce passage : « La Grèce, disait Démarate à Xerxès, jusqu'ici a tou- « jours été le domicile de la pauvreté et l'école de la vertu. lus- « truite par les leçons de ses sages , et soutenue par une rigide R observation de ses lois , elle s'est toujours conservée jusqu'ici « et dans l'amour de la pauvreté et dans l'honneur du comman- « dément, et patfpertatem tuetur ,et dominatum, » Mais , pour donner ce sens au passage d'Hérodote , il fallait changer le texte et supposer qu'il y avait iirapiuvsTat au lieu de àirajAuvi tai , comme apparemment Valla l'avait supposé.
Me trouvant dans cet embarras, je proposai ma difficulté à un ami absent, fort versé dans la connaissance des auteurs grecs et latins , et dont les observations et les conseils m'ont été d'un grand secours dans l'ouvrage que j'ai donné au public. Tinsérerai ici sa réponse, qui pourra être utile aux jeunes maîtres , en leur montrant comment il faut s'y prendre pour expliquer des endroits obscurs et difQciles.
Je crois, m'écrit cet ami, avoir rencontré le vrai sens du passage d'Hérodote. J'en donnerai la traduction française , après avoir établi les fondements qui la justifient.
La principale difficulté consiste dans le sens qu'on doit donner
I Herod. I. 7, p. 473, edit. Henr. Steph. ann. 1592.
TfiAITlÉ DBS ETUDES. S85
à àir«(AuviTai. Si Ton y trouve de Téquivoque en le oonstniisant avec ircvtr.v , cette équivoque est levée par «^Knrcouwiv , que le même verbe gouverne également. Or ^eoiroouw) ne signifie point ici Vhonneur du commandement, comme vous le traduisez.
Car, 1*" pour soutenir cette version, il faudrait changer âirx^ (AuviTAi en ifrafAuvcTat de SOU autorité, et contre la foi des manuscrits et des imprimés , qu'il n*est jamais permis d'abandonner, à moins d'y être forcé par Tévidence du sens que forme le texte.
T Le caractère propre des Grecs, surtout dans ces premiers temps , était l'amour de la liberté , de l'indépendance , de Taffranchissement de tout joug, r(xù7ovcpt.ix , et non pas le désir de la domination, l'ambition du commandement , la gloire des conquêtes.
3<* Que l'on nomme, si l'on, peut , non un peuple, mais une seule ville sur laquelle les Grecs eussent alors étendu leur empire, et sur laquelle ils affectassent l'honneur du commandement, Démarate se serait donc rendu ridicule de vanter à Xerxès le commandement des Grecs, pendant qu'il ne pouvait montrer un village sur lequel ils l'exerçassent.
4" Quand on accorderait pour un moment que ce Lacédémonien aurait voulu exagérer la jalousie des Grecs pour l'honneur du commandement , capable de leur faire tout sacrifier pour se conserver cette glorieuse possession , jamais il ne se serait servi du mot ^eottcouvy) pour exprimer cette pensée. Il lui aurait préféré certainement TQ^sfAovia , àpxrj, ^uva<rreia, xpodoç, et peut-être xoipxvtYi s'il avait voulu parler comme Homère. Car ^Koiroauvv) ne signifie que la domination d'un maître sur ses esclaves , dominatio herilis in serves. C'est un terme odieux , qui emporte l'idée de servitude dans celui qui y est soumis , et qui donne une idée entièrement opposée au génie des Grecs , lesquels dans la suite, quoique leur ambition eût été allumée par leurs grandes victoires sur les Perses , ne pensèrent néanmoins jamais à établir nulle part cet empire despotique : ^aaffoauvïjv. Les Athéniens et les Lacédémoniens , qui partagèrent tour à tour l'honneur du commandement, affectèrent dans leurs conquêtes, les premiers d'introduire dans toutes les villes la démocratie , et les autres Varisiocratie , et à les animer contre la servitude des
886 TBAITB DES ÉTUDBS.
Perses par cette image flatteuse de la liberté. Je ne m'arrête point à le prouver, toute l'histoire y est formelle.
5*^ Ce que Démarate ajoute immédiatement desLacédémoniens, pour prouver par cet exemple particulier sa thèse générale , montre clairement qu'il ne s'agit pas ici d'une «^mttooûwiv active <[u'il8 veuillent se conserver sur les autres , mais d'une «^eoncoûviay passive que Xerxès exigeait d'eux , mais à laquelle jamais les Spartiates ne pourraient se résoudre quand ils seraient abandonnés de tous les Grecs , et qu'ils resteraient seuls livrés à une mort certaine. Cest le but du raisonnement , c'est ce qu'il ne faut pas perdre de vue;
Je ne vois donc pas comment on peut recevoir une traduction qui combat en même temps le texte formel de l'original , la propriété des termes, le vrai caractère des peuples, l'évidence des faits , et la suite du raisonnement de celui qui parle.
Voici la traduction queT j'ose substituer ' :
« Il est vrai que de tout temps la Grèce a été nourrie dans la « pauvreté. Mais on a introduit chez elle la vertu , que la sagesse « cultive , et que la vigueur des lois maintient. Cest par l'usage n que la Grèce sait faire de cette vertu , qu'elle se défend égale- R ment des incommodités de la pauvreté et du joug de la do- « mination. »