Clémence et modération dans la victoire
C'était la maxime des Romains , de traiter avec bonté et avec clémence les peuples et les princes qui se soumettaient, comme aussi de faire sentir tout le poids de leur grandeur et de leur puissance à ceux qui osaient résister : c'est ce que le poète a si bien marqué par ce vers , qu'on peut regarder comme la devise du peuple romam :
Parcere subjectis, et deballere superbos '.
1° Quelque irrités qu'ils fussent contre les Carthaginois quand leurs députés parurent dans le sénat en qualité de suppliants, et que d'un ton humble et touchant ils implorèrent la miséricorde du peuple romain, alors les sentiments de vengeance et de colère ûrent place à ceux de bonté et de clémence ; et la paix leur fut accordée, quoique assurément il n'eut pas été diflicile aux Romains de détruire Carthage et d'achever la conquête de l'Afrique. Ce fut dans cette occasion qu'Asdrubal , surnommé Hœdus , qui portait la parole comme chef des députés, fit un discours si flatteur pour le peuple romain, a II est bien rare^ , « dit-il, que la prospérité et la modération se rencontrent en- « semble , et qu'il soit donné aux hommes d'être en même temps « heureux et sages. Le peuple romain est invincible parce qu'il
' Liv. lib. 25 , n. 37. si aliter facerent. Ex insolentia, qoibus,
^ .En. lib. V, 6. 835. nova bona fortuna sit, impotentes la-
■* « Raro simul bominibus bonam for- titife sanire : populo romano usitata ac
tuuam bonamque meutem dari. Popu prope jain ohsoleta ex Victoria gaadia
lum roma num eo iuTictum esse , qood esse ; ac plus peue parcendo victis , quara
in seoundis rébus sapere et consalere vincendo , imperium auxisse. » 'Liv. lib.
memioeril. Et hercule mirandam fuisse, 30 , n. 42.)
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" ne se laisse point aveugler par la bonne fortune. Et il fau- « (irait, ajouta-t-il, s'étonner s'il agissait autrement : car la « prospérité ne transporte de joie et n'éblouit que ceux pour qui ' elle est nouvelle; au lieu que les Romains sont si accoutumés " a vaincre, qu'ils ne sont presque plus sensibles au plaisir que '■ cause la victoire, et qu'on peut dire, à leur honneur, qu'ils " ont, en un sens, plus augmenté leur empire en pardonnant « aux vaincus qu'en remportant des victoires. »
2° Les Romains ne retinrent rien des conquêtes qu'ils avaient faites sur Philippe de Macédoine'. Pour tout fruit de leurs victoires , ils ne se réservèrent que le plaisir d'enrichir leurs alliés, et la gloire de rendre la liberté à la Grèce. Et afin que ce présent si magnifique, si délicat, si inouï, n'eût rien de suspect et ne pût être sujet au repentir, ils retirèrent leurs garnisons de toutes les villes , sans en excepter une seule.
3" Ils usèrent de la même modération après avoir vaincu Antiochus. Ils affranchirent du joug de ce prince tous les peuples de l'Asie jusqu'au mont Taurus. Ils gratifièrent leurs alliés de flottes, de ports de mer, de villes, de provinces entières, sans conserver pour eux ni galères , ni villes , ni tribut , ni juridiction , ni hommage , sur tant de pays conquis ou affranchis par leurs armes.
4° Aussitôt qu'ils eurent soumis la Macédoine » , ils réduisirent à la moitié tous les tributs et tous les impôts qu'elle payait à ses rois. Us renoncèrent aux profits immenses que rendaient les mines d'or et d'argent , par la seule raison qu'ils étaient onéreux aux habitants. Ils accordèrent à toutes les villes le droit de se gouverner par leurs lois , de créer leurs magistrats et leurs officiers , de tenir des assemblées provinciales pour régler souverainement les affaires publiques ; et ils accordèrent à ces peuples , qui avaient été si longtemps ennemis , tous les privilèges d'une parfaite liberté.
5" Les Romains traitèrent avec la même humanité et la même modération le royaume d'Illyrie^, qu'ils venaient de conquérir
■ l.iv. lil). 33, u. 30, • Id. ibid. u. 20.
- Id. lib. 45, n. 18.
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sur Gentius. Ils le firent jouir des mêmes exemptions et de la même liberté , quoiqu'il leur eût fait une si longue guerre ; et , après en avoir retiré toutes les troupes romaines , ils y établirent la même forme de gouvernement qu'en Macédoine.
.5. Courage et grandeur d'âme dans tadvei'sité.
C'est ici le caractère le plus marqué du peuple romain, et qui montre davantage une force et une constance que rien ne peut abattre ni ébranler.
Jamais ce caractère n'a paru d'une manière plus merveilleuse qu'après la bataille de Cannes. Elle mit le comble aux défaites précédentes, qui avaient déjà extrêmement affaibli l'État. Deux consuls, avec leurs armées, avaient été entièrement défaits. La république se trouvait sans soldats et sans chefs. Plusieurs des alliés s'étaient rangés du côté du vainqueur. Annibal était maître de la Fouille', du Samnium , et de presque toute l'Italie. Un tel coup, un tel malheur aurait accablé tout autre peuple». Cependant, ni la défaite de tant d'armées, ni la défection des alliés, ne purent porterie peuple romain à vouloir entendre parler de paix. Nulle trace de faiblesse , nul signe de découragement ne parut. On vit une conspiration générale au bien public. La résolution fut aussi prompte qu'unanime de se défendre , et de ne prêter l'oreille à aucune proposition d'accommodement.
Ce que dit Pol ybe ^ , à l'occasion d'une autre bataille , se vérifia bien pour lors : que les Romains, soit en général , soit en particulier, ne sont jamais plus terribles que lorsqu'ils se trouvent dans les plus grands dangers , et qu'ils paraissent tout près de leur perte.
6. Justice et bonne foi , principes du gouvernement romain , sources de F amour et de la confiance des citoyens , des alliés et des peuples conquis.
C'est une opinion bien anciennement établie parmi beaucoup de personnes . et que le christianisme même n'a pas entièrement détruite, que la justice et la politique ne peuvent guère s'allier
' Apolie. 5 Polyb. pag. 227.
-' Ljv. lib. 22, n. 61.
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ensemble; qu'un homme destiné à gouverner ne doit point se rendre l'esclave des lois; qu'une exacte probité et un scrupuleux attachement à sa parole et à des engagements pris solennellement jetteraient souvent un prince et un ministre dans de grands embarras; que l'intérêt de l'État doit toujours être la règle et le mobile du gouvernement; en un mot, qu'il est impossible de conduire les affaires publiques sans commettre quelque injustice : rempublicam régi sine injuria non posse.
Cicéron , dans les livres intitulés de la République , qui étaient un extrait de l'admirable ouvrage de Platon sur le même sujet, avait pleinement réfuté cette opinion. Non-seulement, selon lui , c'est une prétention fausse et insoutenable , de croire qu'on ne puisse réussir dans le maniement des affaires publiques sans commettre quelquefois des injustices; mais il regarde le principe opposé comme une vérité incontestable, et comme la base et le fondement de toutes les règles qu'on peut donner en matière de politique , savoir, qu'on ne peut bien gouverner un État sans garder en tout une exacte justice. IS iliil est quod aclhuc de republica puiem dictum , et qtio, possim longius progredi nisi sit amjirniatum , non modo falsum esse illud , sine injuria non posse, sed hoc verissimum, sine summa jiistitia rempublicam régi nonposse^.
Pour donner plus de poids et d'autorité à ses raisons, il les avait mises dans la bouche de Lélius et de Scipion l'Africain , petit-fils par adoption de celui dont nous avons tant parlé. Il est aisé de sentir combien l'on doit regretter la perte d'un tel ouvrage, copié par une main si habile, d'après un si parfait original. Ces deux illustres amis , Lélius et Scipion , l'admiration de leur siècle , et qu'on peut bien proposer au nôtre comme des modèles de grands capitaines et de grands politiques, établissent cette maxime comme un principe indubitable en fait de gouvernement , qu'il n'y a rien de plus pernicieux à un État que l'injustice, et que, sans un grand fonds de justice , une république ne peut point être bien conduite, ni même subsister : 7nhil tam inimicum qitaut
' Irasm. Cic. apud S. Aag. de Civ. Dei. lilj. 2 , c. -n.
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injustitiam civitati, nec omnino nisi magna justitia geri aut stareposse rempublicam.
Voilà quelles étaient les règles et les maximes du peuple romain dans ces beaux jours dont nous venons de parler. C'était là l'idée qu'en avaient et les alliés et les peuples conquis. Tite-Live ' remarque que la perte des trois premières batailles que gagna Annibal, qui répandit partout la terreur et l'alarme, n'ébranla pas néanmoins la fldélité des alliés : Nec tanien Is terror , quum omniabeUoJlagrarent , Jide socios dimovil. La raison qu'il en apporte est bien glorieuse au peuple romain, et nous donne en peu de mots l'idée d'un parfait gouvernement : « C'est, dit-il, " que ces alliés , se trouvant sous un empire juste et modéré , " obéissaient sans peine à un peuple qui leur était infiniment su- « périeur en mérite , ce qui est l'unique lien de la fidélité. » f'idelicet quiajustoet moderato regebantur imperio , nec abnuebant, quod unum vinculum fidei est , meliorihus parère. Les peuples conquis pensaient de même; et, comparant la domination romaine avec celle sous laquelle ils avaient toujours vécu , et les généraux romains avec leurs anciens maîtres , ils regardaient ces premiers comme des hommes descendus du ciel, tant ils faisaient paraître à leur égard de justice , de bonté , d'humanité ; et ils se félicitaient « d'être tombés sous la puissance d'un <> peuple qui songeait à s'attacher les hommes plus par les bien- « faits que par la crainte, et qui s'appliquait à mériter par un doux " et juste gouvernement l'amour et la conOance des nations « étrangères, au lieu de leur faire porter le joug d'une triste « servitude. » Fenisse eos in populi roviani potestatem , qui bénéficia quam metu obligare homines mallt , exterasque génies fide ac societate junctas habere , quam trisU svJbjecias servitio *.
Mais peut-être qu'une politique intéressée portait le sénat romain à ménager ainsi au loin les alliés et les peuples conquis , et qu'on avait moins d'égard pour les citoyens et les sujets naturels, qui par cette raison étaient moins attachés et moins affectionnés à la république. C'est par cet endroit-là même que le peuple ro-
' Liv. lib. -22, n. IS. J Id, Ub. 26, n. 49.
main est le plus admirable ; et ce que je vais dire montrera clairement que la plus grande ressource d'un État est l'affection des peuples, l'amour qu'ils ont pour le gouvernement, et la confiance qu'ils prennent dans la foi publique ; et que d'y donner la plus légère atteinte , c'est, en fait de politique, la faute la plus capitale , la plus pernicieuse et la plus irréparable.
Après la bataille de Cannes , tout paraissait désespéré. La fidélité de la plupart des alliés fut abattue par un tel coup. L'État se trouvait sans chefs , sans troupes , sans argent ; et cependant il fallait faire de nouvelles levées et des recrues, équiper des flottes, acheter des vivres, des armes, des habits. Tout manquait à l'État , mais le crédit ne lui manquait pas ; et il trouva de promptes et de sures ressources dans l'affection des citoyens.
Le consul • représenta que les magistrats devaient donner l'exemple au sénat , et le sénat au peuple , d'aider la république dans l'extrémité où elle se trouvait : que le moj'en d'engager les inférieurs à contribuer de leurs biens au soutien de l'État était de commencer par le faire soi-même ; qu'ainsi ils devaient tous porter au trésor public leur or et leur argent. Cela fut exécuté surle-champ , et avec un tel zèle , qu'à peine les receveurs et les greffiers pouvaient-ils suffire à l'empressement public , chacun ambitionnant l'honneur de se faire inscrire des premiers. L'ordre des chevaliers, et ensuite le peuple , en firent autant, sans qu'il fût besoin pour cela d'aucun édit public.
Des trente colonies qui se trouvaient dans l'Italie, di.x-huit ^ envoyèrent des députés à Rome pour marquer qu'elles étaient prêtes a fournir les troupes qu'on leur demandait, et encore plus si on le jugeait à propos : que, grâces aux dieux, elles ne manquaient, pour le faire, ni de moyens, ni de courage : ad id sibi neque opes déesse , animum etiani superesse. Ces députés furent reçus et par le sénat et par le peuple avec des acclamations et des marques de joie et d'honneur extraordinaires. Tite-Live a cru devoir conserver dans son histoire les noms de
l.iv. ibid. n. 3C. - Ce fut quelque temps après.
.S2 TRATTE DES ETUDES.
ces colonies , pour ne pas les frustrer • , dit-il , après tant de siècles, d'une îîloire qui leur est si justement due. Pour les douze autres colonies qui refusèrent de faire des levées , le sénat crut qu'il était plus de la dignité du peuple romain de ne les punir qu'en ne faisant aucune mention d'elles : Ea tacita castigatio inagis ex dignitate popu/i romani visa est.
On avait reçu, dans ce même temps , des lettres des deux Scipion qui commandaient en Espagne , par lesquelles, se chai^eant detrouver par eux-mériies dans le pays de quoi payer les troupes, ils demandaient qu'on leur envoyât au plus tôt des vivres et des habits , sans quoi il leur était impossible de conserver la province. Il ne l'était pas moins à la république de leur en fournir dans l'état où elle se trouvait. Le préteur convoqua l'assemblée. Tl représenta au peuple les nécessités publiques , et l'impossibilité où était l'État d'y subvenir, si le crédit lui manquait* aussi bien que les fonds. Il exhorta ceux qui avaient par le passé grossi leur patrimoine, en tenant les fermes du peuple romain a prêter maintenant à la republique une partie des biens dont ils lui étaient redevables , et à faire les avances pour l'Espagne, avec promesse que ces sommes leur seraient exactement rendues dès qu'on le pourrait. Trois puissantes compagnies se présentèrent , et tout fut fourni aux armées d'Espagne aussi abondamment que dans les temps de la plus grande opulence.
Ce noble désintéressement et ce zèle ardent régnaient également dans tous les ordres et dans tous les corps de l'État ^.
La flotte manquait de matelots et de vivres ^. On convint d'imposer sur les particuliers une taxe qui serait réglée sur le rang et sur les revenus de chacun , et la chose s'exécuta sans délai et sans murmures.
Les bâtiments publics tombaienten ruine ^, parce que les fonds manquaient pour les réparations. Des entreprene^irs s'en chargèrent avec joie, sans demander d'argent qu'après que la guerre serait finie.
^ « ?{e unnc qaidem post tôt secnla ^ » Hi mores eaqae caritaa patrise per
sUeantar, fraudenturve laudesua. u Liv. omnes ordiaes velat tenore uno pertine-
lib.27, n. I2.J bat. m M. ibid. n 4-y.;
* a Itaque, nisi fide staret respublica, ^ Liv. lib. 24 , n. II.
opib^s non statarara. » Id. lib. 32, D.4S. j ^ Id. ibid. n IS.
TKAITE DES ETUDES. 83
Dans cette émulation commune et ce mouvement général de tous les corps de l'État pour aider et soulager le trésor public , on y porta d'abord l'argent des pupilles, puis celui des veuves , ceux qui en étaient chargés ne croyant pas pouvoir le déposer dans aucun autre asile plus sûr ni plus sacré que dans celui de la foi publique'.
Cette générosité passa de la ville dans le camp '. Aucun cavalier, aucun centurion, aucun officier ne voulut recevoir de paye, et l'on aurait regardé comme un mercenaire quiconque en aurait reçu.
L'événement montra qu'on avait eu raison de se fier à la république. Toutes les dettes, toutes les avances, toutes les obligations furent acquittées avec la dernière exactitude 3. On voulut même pour quelques-unes prévenir le terme , et , malgré la rareté de l'argent , ou offrit aux maîtres des esclaves qui avaient été affranchis, de leur en payer le prix; mais tous déclarèrent qu'ils ne le recevraient qu'après la fln de la guerre.
Ce sont de tels faits qui doivent nous doimer une juste idée du gouvernement romain. Ce séi\ mot que j'ai rapporté , et qui mériterait d'être gravé en caractères d'or , qu'on ne trouva point d' asile plus sûr ni plus sacré , pour y déposer les biens des pupilles et des veuves , que celui de la foi publique; ce seul mot, dis-je , fait l'éloge le plus magnifique qu'on puisse imaginer du caractère romain. Il nous apprend que si, selon la maxime constante de tous les grands hommes de l'antiquité , des plus fameux législateurs et des plus sages politiques , le but et la loi souveraine du gouvernement est l'utilité publique et le salut du peuple , Salus jjopuli suprema lex esta *, l'affection des peuples aussi , et la confiance qu'ils prennent dans la justice et la boime foi de ceux qui les gouvernent , sont le plus ferme appui et quelquefois le salut et l'unique ressource des États.
' « Nusquam eas tutius sanctiusque - Li». lib. 24 , u. 18.
dcponere credeiitibus , qui deferebant , - Ibid.
quiim iii publica (Ide. » (Id lib. i\ , * Cic. de Leg. Ub. 3, u. IS. n 18