CHANGEMENT DE LA EÉPUBLIQUE ROMAINE EN MONABCHIE
Ce que Polybe avait prévu arriva de la manière et pour les causes qu'il avait marquées. Ce fut la grandeur même et la prospérité de Rome qui causèrent la perte de sa liberté. Dès que la république romaine fut arrivée à ce baut point de gloire où lu courage et la vertu de ses anciens généraux et de ses anciens magistrats l'avaient portée, elle commença à déchoir par des déclins d'abord imperceptibles, plus marqués dans la suite, et qui se terminèrent enfin par le violement ouvert des anciennes maximes du gouvernement, et par l'infraction des lois fondamentales de l'État.
Lorsque la république , dit Salluste » , se fut accrue par de laborieux efforts et par la justice ; que des rois puissants eurent été vaincus dans la guerre; que des nations féroces et des peuples fort nombreux eurent été soumis par la force ; que Carthage , la rivale de Rome , eut été ruinée de fond en comble , en un mot, que parterre et par mer tout eut été assujetti à l'empire romain , il se fit une révolution étonnante dans tout le corps de lÉtat. Ceux que ni les travaux , ni les dangers, ni tant d'adversités, n'avaient pu vaincre, succombèrent à la douceur du repos et aux attraits de l'abondance et de la prospérité. L'avarice et l'ambition, sources funestes de tous les maux, s'accrurent à proportion que la puissancede Rome prit de nouveaux accroissements. L'avarice bannit de la république la bonne foi, la probité et toutes les autres vertus ; et substitua en leur place l'orgueil , le faste , le mépris des dieux , et un commerce honteux qui mettait tout à prix et vendait tout. L'ambition de son côté introduisit la dissimulation , la fourberie, la perfidie , et , bientôt après, les violences, les cruautés, les meurtres.
C'est ainsi , selon la belle pensée de Juvénal , que le luxe
' Sallust. iu iieUo Catil.
100 ÏBAITE DES ETUDES.
fléau plus funeste et plus cruel que la guerre, ravagea l'empire romain , et vengea l'univers vaincu :
Sœvior armis Luxuria incubuit , victumque ulciscitur orbem.
Il ne me reste donc plus, pour niontrer la justesse des sages conjectures de Polybe sur le changement qu'il avait prévu devoir arriverdans la république, qu'à rapporter en détail les principales causes qui ont entraîné cette révolution , telles que nous les trouvons dans les auteurs contemporains, ou qui ont écrit peu de temps après ce grand événement. Par là on verra clairement la diftérence étonnante qui se rencontre entre les premiers siècles de la république romaine et ceux qui précédèrent sa ruine; et l'on aura une idée plus parfaite de tous les états par lesquels elle a passé.
Richesses, suivies du luxe danàles bâtiments, les meubles, la table, etc.
Je ne répéterai point ici ce que j'ai dit dans le volume précédent sur le noble désintéressement des anciens Romains , et sur le cas qu'ils faisaient de la pauvreté, de la simplicité, de la frugalité , de la modestie : vertus si communes alors et si généralement pratiquées , qu'on les attribuait moins au mérite particulier des citoyens , qu'au génie de la nation et à l'heureux caractère de ces premiers temps ; mais en même temps vertus si sublimes, et portées à un si haut point de perfection, que dans les derniers siècles de la république elles passaient pour des fables et pour des fictions, tant elles étaient éloignées du goût qui dominait pour lors, et tant elles paraissaient supérieures a la faiblesse humaine!
Depuis que les richesses eurent été mises en honneur » , et queseules elles ouvrirent l'entrée au commandement, à la puissance, à la gloire, on ne fit plus de cas de la vertu : on regarda la pauvreté comme une honte , et l'innocence des mœurs comme
' « Postquam divitiae honori esse cœ- malevolentia daci cœpit. Igitur ex divi-
pernut , et eas gioria , imperium , poten- tiis juveiitHtem luxuria , atque avaritia ,
tia sequebatur , hebescere virtus , pau- cum superbia iavasere. m (Saiiost. in
portas probro haberi, iuuoceDtia pro Belto Jugurih.)
l'effet d'une humeur mélancolique ; et le fruit de ces ridiesses fut le luxe , l'avarice, l'orgueil.
L'époque de ce changement chez les Romains fut celle de l'agrandissement de leur empire '. Le premier Scipion avait jeté les solides fondements de leur grandeur future : le dernier, par ses conquêtes, ouvrit la porte au luxe. Depuis que Carthage, qui tenait Rome en haleine en lui disputant l'empire , eut été entièrement détruite , la décadence des mœurs n'alla plus lentement ni par degrés, mais fut prompte et précipitée. La vertu aussitôt fit place aux vices, l'ancienne discipline au relâchement , la vie occupée et laborieuse à l'oisiveté et aux plaisirs.
Au lieu que les anciens Romains se piquaient d'honorer les dieux plus par la piété que par la magnificence , Colebantur reiiyloiies pie magis quam magnijîce * , les richesses immenses qui étaient le fruit des dernières conquêtes furent employées à construire des temples superbes pour décorer et embellir Rome.
Il est difficile, pour ne pas dire impossible, que ce qui fait l'objet de l'admiration publique ne devienne tôt ou tard le goiit des particuliers. Aussi un historien remarque-t-il que , dès qu'où eut commencé à faire entrer le marbre dans la construction des temples, qu'on eut bâti des théâtres et des portiques, le luxe des particuliers suivit de près la magnificence publique, publlcamque magnificentiam secuta privaia luxuria est^. On sait à quel excès la fureur des bâtiments fut portée, et- comment de simples particuliers se firent un jeu et en même temps une gloire de venir à bout, à force de dépenses, de raser des montagnes et de combler les mers.
Le luxe fut égal pour tout le reste; et ce fut l'armée revenue victorieuse d'Asie qui l'introduisit dans Rome , ou du moins qui l'y rendit beaucoup plus commun. Tite-Live ^ fait un dénombrement de tous les meubles précieux qui depuis ce temps-là devinrent en usage. Les comédiennes, les ciianteuses, les joueuses d'instruments, commencèrent aussi alors à faire l'agrémeut des repas. Les repas mêmes ne se sentirent plus de l'ancienne
' Vell. l'aterc. liv. 2, u. I . Bello Catilin.
! U%. lil). 3, n. .17. 4 Liv, lib. 39, u. 6.
* Vell. l'alerc. lilj. 2, n I. Salluât. in
102 TBAITE BES ETUDES. 1
simplicité, et ne se faisaient plus qu'à grands frais et avec un grand appareil. Un cuisinier, qui n'était regardé chez les anciens que comme un vil esclave, fut alors en estime et en honneur comme un officier dont on ne pouvait plus se passer; et ce qui jusque-là n'avait été qu'un bas ministère devint un art fort recherché et fort estimé. Tout cela cependant n'était encore rien, en comparaison de l'excès oiî les choses furent portées dans la suite.
Caton' le censeur ne s'était point lassé de représenter dans le sénat les suites funestes du luxe, qui commençait de son temps à s'introduire dans la république. Voyant qu'on avançait dans la Grèce et dans l'Asie, provinces remplies des amorces et des attraits dangereux de tous les plaisirs, et qu'on commençait à porter la main sur les trésors des rois : « Je crains ^ disait-il , que « nous ne devenions les esclaves de ces richesses , au lieu d'en « être les maîtres ; et que les nations vaincues ne nous vainquent « à leur tour, en nous communiquant leurs vices. » Ses craintes n'étaient pas imaginaires, et tout ce qu'il avait pré\'u arriva.
GotU pour les statues, les tableaux- , etc.
Ce fut la prise de Syracuse ^ qui produisit ce malheureux effet. Quoique les statues et les tableaux dont cette grande ville était remplie fussent des dépouilles justement acquises par le droit de la guerre, et que Marcellus eût eu la retenue de n'en enlever que la moindre partie pour orner seulement un temple à Rome, sans en rien réserver ni pour ses jardins, ni pour sa maison, ces ouvrages de l'art, .si estimés et si recherchés , devinrent funestes à l'empire, en inspirant aux Romains de l'admiration et du goût pour ces vains ornements.
Fabius ^, par le généreux mépris qu'il en fit après la prise de Tarente , montra plus de prudence que Marcellus n'avait fait à
' Liv. lih. 34,0. 4. 3 „ flostium qaidem illa spolia, et
' « H;ec ego, quo melior laetiorqne in parla belll jare : caeteinm inde primnm
dies fortuna reipub. est. imperiumque initiam mirandi graecarum artium ope-
crescit; et jani in Graeciam Asiamque ra, licentiaeque huic sacra profanaque
tiaascendimus , omnibus libidinum ille- omnia vul^o spr.liaàdi, factum est. »
cebris repletas; et regias etiam attrecta- ( Lit. lib. 25,0. 40 )
mus gazas : eo plus horreo, ne illte magis ■* Liv. lib. 27, n lI6, res nos ceperint, quam uos illaa, » (Liv.)
Syracuse. Car , un offlcier demandant à Fabius ce qu'il voulait qu'on fit d'un grand nombre de statues qui se trouvaient dans ia ville (c'étaient autant de dieux, tous de grande taille, représentés comme combattant chacun dans une attitude particulière), Qu'on laisse aux Tarentins , dit Fabius, leui's dieux irrités. Le second Scipion, dans la prise de Carthage, se conduisit d'une manière encore plus digne de l'ancienne grandeur romaine. Après avoir fait une sévère défense à ses gens de rien prendre ', ni même de rien acheter des dépouilles, il fit dire aux habitants de Sicile qu'ils vinssent chacun reconnaître et reprendre les statues que les Carthaginois leur avaieut autrefois enlevées. Kt,en rendant à ceux d'Agrigente ^ le fameux taureau de Phalaris , il leur dit que ce monument de la cruauté de leurs anciens rois et de la bonté de leurs nouveaux maîtres devait leur apprendre s'il leur était plus avantageux d'être sous le joug des Siciliens que sous le gouvernement du peuple romain. Ce n'est pas , dit Cicérou ^ , que ce grand homme, d'un esprit si cultivé , manquât ou d'endroits pour y placer ces ouvrages de l'art, ou de discernement pour en sentir toutes les beautés : mais c'est que, surpassant nonseulement en désintéressement , mais en délicatesse de goût , tous nos connaisseurs qui se piquent de l'avoir le plus fin , il jugeait que ces ouvrages avaient été faits, non pour satisfaire la vaine curiosité et encore moins le luxe des hommes, mais pour servir d'ornements dans les temples et dans les villes. Et, selon la judicieuse remarque d'un historien * , il aurait été à souhaiter , pour le bien et pour l'honneur de la république , qu'elle eût toujours conservé pour ces beautés de l'art le noble mépris de Scipion , ou même l'ignorance et la grossièreté de IMummius. Ce dernier , en faisant transporter à Rome ce qui s'était trouvé de plus rare parmi les dépouilles de Corinthe, connaissait si peu le prix et l'excellence de ces sortes d'ouvrages , qu'il dit aux entrepreneurs qui étaient chargés de les voiturer, que , s'ils les perdaient , ils seraient tenus d'en fournir d'autres à leurs dépens. La république aurait été heureuse si on n'y eût jamais introduit ce prétendu bon goût, qui ouvrit la porte à des rapines et à des violen-
■ Cic. 4 , Verr. n. 86. » Id. 4, ibid. n. 87 ; et 6 , n. 98.
2 Id. 0, iliid. n. 73. < Vell. Paterc. lib. 1 , a. 13.
104 TRAIiÉ DES ÉTUDES.
ces qui déshonorèrent infiniment le peuple ron)ain chez les étrangers.
A peine peut-on croire ce que Cicéron rapporte des excès horribles auxquels cette passion d'amasser des vases et des tableaux de grand prix porta Verres pendant le temps de sa préture en Sicile ■. La plupart des autres gouverneurs ne lui cédaient guère dans cette espèce de brigandage. Quelle différence entre de tels magistrats et les anciens Romains , qui se faisaient un devoir et un honneur de laisser aux alliés, et même aux peuples tributaires, ces sortes d'ornements, pour faire sentir aux uns la douceur du gouvernement romain , et pour consoler les autres de leur servitude!
J varice insatiable; injustices ; rapines; mauvais traitements à l'égard des alliés et des peuples conquis.
C'est une réflexion fort judicieuse de Cicéron^, que cet oracle d'Apollon qui déclara que Sparte ne périrait jamais que par l'avarice , est une prédiction pour tous les peuples qui sont dans l'opulence, aussi bien que pour les Lacédémoniens. Cet oracle s'est vérifié par rapport à la république romaine plus que dans aucun autre État. Tous les historiens qui parlent de sa ruine conviennent que l'avarice en fut la cause, et que cette avarice fut allumée parles richesses et le luxe. En effet, dès qu'on vient à désirer passionnément la magnificence ^ , les grands équipages , les beaux meubles , l'abondance et la délicatesse de la table , c'est une suite naturelle et nécessaire qu'on aime sans bornes et sans mesure l'argent , qui est le prix de toutes ces choses , et sans lequel on ne peut se les procurer.
Salluste4 reconnaît, après avoir fait beaucoup de réflexions sur les causes de la grandeur et de la puissance des anciens Romains, qui souvent avec peu de troupes ont défait de nombreuses armées, et avec un revenu très-médiocre ont soutenu de longues guerres contre les rois les plus opulents , sans que jamais aucune
' 7 Verr. n. 134. quibus reljus effectum est, ut infinita pe-
2 Cic. de Offic. lib. 2 , n "7. cunisE cupiditas esset. » (Cic. de Offie-
•^ « Delectaut magniflci apparatus, lib. 1, n. 25.)
\itiEque cultus cum elegaiitia et copiai * Sallust. in Eello CatU.
adversité ait pu abattre leur courage; Salluste , dis-je , reconnaît que Rome n'a été redevable de cette grandeur et de cette puissance qu'à un petit nombre d'illustres citoyens, dont le rare mérite et la solide vertu avaient rendu la pauvreté victorieuse des richesses, et le petit nombre des soldats supérieur à des troupes innombrables. Mais, ajoute-t-il, depuis que les citoyens se sont laissé corrompre par le luxe et par l'oisiveté, Rome, comn^e une mère épuisée, a cessé de produire de grands hommes ; et si elle a encore subsisté quelque temps , ce n'a été que par une suite et par un effet de son ancienne grandeur, qui continuait de soutenir la république malgré la faiblesse et les vices de ses magistrats.
11 est beau de comparer ces heureux temps où la pauvreté était généralement en honneur dans la république avec les derniers siècles où l'on vit régner le faste, le luxe, la magnificence, et en même temps une basse et sordide avarice. Quels hommes que ces consuls et ces dictateurs qu'on allait prendre à la charrue! Quelle noblesse, quelle grandeur d'âme dans les deux Scipions , dans Fabius , dans Paul Emile ! L'argent était-ii compté pour quelque chose chez ces anciens Romains? Quand Pyrrhus ' entreprit de corrompre le sénat par des présents , se trouva-t-i! dans la ville une seule personne qui fût tentée d'en recevoir i» Les choses étaient bien changées du temps de Jugurtha , qui avait su gagner à force d'argent les suffrages de presque tous les sénateurs. Aussi, lorsqu'il fut forcé de sortir de Rome^, tournant les yeux de temps en temps vers cette ville, il dit que, prête à se vendre au plus offrant, elle ne manquait que d'un acheteur.
Tant que dura ce noble désintéressement, ceux qui avaient le commandement des troupes ou le gouvernement des provinces, loin de songer à s'enrichir des dépouilles des alliés ou de celles des peuples conquis, s'en regardaient comme les tuteurs et les pères. C'est qu'alors le principe du peuple romain était de se soumettre les peuples moins par la force des armes que par les bienfaits, et d'aimer mieux se faire des amis que des esclaves \ Ki la marche des troupes, ni le campement des armées , ni les quar-
' 'i^- 'il' 3'i , n. i. i ,d, iiiid
» Salliist. in Bello Jugurtb.
fOG ÏKAITE DES ÉTUDES.
tiers d'hiver, ni le séjour des commandants dans une ville, n'étaient à charge à personne. Et voilà ce qui faisait tant d'honneur et attirait tant de respect à l'empire romain. Le sénat alors , dit Cicéron, était le recours et l'asile des rois, des peuples, des nations. Nos magistrats et nos généraux faisaient consister leur plus grande gloire à défendre les provinces, et à soutenir les alliés avec une justice et une fidélité inviolables. Ainsi nous étions les protecteurs plutôt que les maîtres du monde '.
Écoutons le même Cicéron, et il nous apprendra combien, de son temps, les choses étaient changées. Toutes les provinces, dit-il ', gémissent, tous les peuples libres sont dans la désolation , tous les royaumes se plaignent hautement des violences et des vexations qu'ils souffrent de notre part. Il n'y a maintenant, dans tout l'espace des contrées qui s'étendent jusqu'à l'Océan, aucun endroit ni si éloigné, ni tellement à l'écart, oîi l'avarice et l'injustice de nos généraux et de nos magistrats n'aient pénétré. Il n'est plus possible de soutenir, je ne dis pas la force, les armes, les attaques des nations, mais leurs cris, leurs plaintes, leurs reproches. 11 est difficile , dit-il ailleurs ^, de vous exprimer combien la conduite injuste et violente de ceux que nous envoyons dans les provinces avec autorité nous a rendus odieux à toutes les nations étrangères. Nul temple n'a été sacré pour eux, nulle ville ne leur a paru respectable , nulle maison particulière n'a pu être fermée et inaccessible à leur avarice. Voilà ce qu'était la république romaine dans les derniers temps; et si l'on cherche quelle fut la première cause et l'origine de tous ces désordres, on trouvera ( je ne puis le répéter trop souvent ) que ce fut l'amour des richesses et du luxe.
ambition démesurée, désir effréné de dominer , suivis de factions, de séditions, de meurtres, de proscriptions , et de la ruine entière de la liberté.
Cicéron '• , après Platon , prescrit deux règles essentielles à ceux qui sont chargés du gouvernement. La première est de n'a-
' « Itaqne illud pairocinium orbis ' 4 Verr. n. 207. terrae verius quam imperium poterat ^ Pro lege Manil. u. 65. coiniaari. « ^Cic. de Offic. lib. 2 , n. 27 .J ' Cic. de Oftic. lib 1 , n 85.
voir en vue que le bien public, sans jamais regarder ce qui serait de leur avantage particulier; et la seconde , d'étendre leurs soins également sur tout le corps de l'État , et de n'en pas négliger une partie en faisant du bien à l'autre. Car, ajoute-t-il, il en est de celui qui gouverne comme d'un tuteur, et il doit en cette qualité faire le bien de ceux dont les intérêts lui ont été confiés, et non le sien propre. Et celui qui n'aurait soin que d'une partie des citoyens , et qui négligerait les autres , exciterait la discorde et la sédition, qui sont ce qu'il y a de plus pernicieux à toutes les républiques.
On peut dire que ce sont là les lois fondamentales de tout bon et sage gouvernement; et c'est l'observation exacte de ces lois qui avait toujours fait le caractère des bons citoyens et des grands hommes de la république, parce que c'était sur ce plan et sur ces principes que la république avait d'abord été formée et établie. Lorsqu'à la puissance des rois = , qui était devenue insupportable, on substitua celle des magistrats annuels, le sénat fut considéré comme le conseil perpétuel et publicde l'État , pour être en quelque sorte l'àme et la tête de la république, le gardien et le défenseur des lois , le protecteur de la liberté et des privilèges du peuple ; et l'entrée dans cet illustre corps fut ouverte à tous les citoyens, sans autre distinction que celle du mérite et delà vertu. Les magistrats faisaient gloire de respecter l'autorité du sénat, et étaient regardés comme les ministres de cet augusie conseil; et les différents ordres de l'État contribuaient par leur éclat particulier à relever la gloire de la première et de la plus noble compagnie. C'est ce concert et cette union pour le bien public qui conservèrent si longtemps la bonne intelligence dans la république, qui firent réussir toutes les guerres qu'on entreprit , et qui répandirent partout la gloire et la terreur du nom romain. Une conduite opposée produisit un effet tout contraire.
Avant la destruction de Carthage", les disputes entre les citoyens pour la domination et la puissance n'étaient point portées jusqu'aux dernières violences : la crainte des forces étrangères était un frein qui les retenait dans la modération, et qui leur
' Cic. Ont. pro Sexf. n Vil. 2 .S.iUuit in Uello .lugurtli
108 IBAITE DES ETUDES.
faisait respecter les lois. Jusque-là les Romains n'avaient pas eu encore assez de courage pour répandre le sang des citoyens ' , et le dernier excès des dissensions civiles était de sortir de la ville, et de se retirer sur quelque montagne voisine. Quand Rome se vit délivrée de toute crainte au dehors, la licence et l'orgueil, suites ordinaires de la prospérité, troublèrent bientôt le concert et l'union qui avaient régné jusque-là. La noblesse et le peuple, sous prétexte de défendre, l'une sa dignité, l'autre sa liberté , ne songèrent plus, chacun de leur côté, qu'à attirer tout à eux, et a se rendre maîtres de tout. La plupart de ceux qui se mirent à la tête de ces deux partis ^ , sous le beau nom de défenseurs du bien public , ne travaillèrent en effet qu'à établir leur puissance particulière; et, au milieu de ces deux factions, la république, déchirée par ce partage, et livrée à l'ambition de ses citoyens, suivait toujours la loi du plus puissant. Il ne faut point demander qui parmi ces chefs de parti avait pour lui la justice et le bon droit ^. Tous étaient injustes, tous étaient usurpateurs : mais celui qui était le plus fort et qui demeurait le vainqueur était toujours sûr d'être applaudi.
On voit par là que ce qu'il y a de plus capable de faire oublier la justice et les lois *, c'est la passion de dominer et de se rendre maître des autres ; passion d'autant plus dangereuse , qu'elle est couverte d'une apparence de vertu et de gloire, et que par cette raison elle entraîne ordinairement ceux qui passent pour avoir plus d'élévation et de grandeur d'âme.
Nous allons voir ces funestes dispositions se développer peu à peu, croître comme par degrés avec le temps, et causer enfin la ruine entière de la liberté.
' t< Kondara erant tam fortes ad san- pariter corruptis; sed ut qnisque locu-
guinem civilem , nec praeter externa no- pletissimus, et injuria validior, quia
verantbella; ulfimaque rabies secessio praesentia defeodebat, pro bono duce-
ab suis babebatur. « (ijv. lib 7, n. 40.) batur. « (Sallust. in Fragm.)
'' t( Per illa tempora, quicumque rem- ■• « Maxime addacuntur pleriqne ut
puMicam agitavere, honestis nomiuibus, eos justitiae capiat oblivio , quum in im-
alii siculi jura populi defenderent , pars periorum , honorum , gloriae rupidita-
quo senatus auctoritas maxima foret, tem iuciderunt... Kst autem in hoc ge-
l)ouum publicum simulantes, pro sua nere molestum , quod in maximis animis
quisque potentia certabaat. » (Sallcst. spleudidissimisque ingeniis plerumque
in Bello CatUin.) exsistunt honoris, imperii , potentiae,
^ « Boni et mali cives appellati , non glorice cupiditates. m (Cic. de Offic. lib.
ob raerila in rempublicam, omnibus I,n. 26.)
TBAITÉ DES ETUDES. 10t>