‹ Traité des études (volume 5)Chapitre 20 sur 68 · Gracques · texte numérisé non relu

Gracques

Tibérius et Caïus Gracchus , descendus , par leur mère , du fameux Scipion , soutinrent par un rare mérite l'éclat de leur naissance. Ils avaient l'un et l'autre l'esprit grand , l'âme haute, un désintéressement parfait , une éloquence véhémente et propre à entraîner les esprits, un zèle vif et ardent pour la justice , une compassion naturelle pour les misérables , une haine irréconciliable contre toute oppression, que la résistance faisait dégénérer en animosité personnelle contre les oppresseurs. On ne peut nier (}ue ces deux illustres frères n'eussent des intentions fort droites, que dans leurs entreprises ils ne se proposassent pour but une réformation qui paraissait nécessaire, et qu'en effet ils u'aient remédié par de sages règlements à plusieurs désordres. Mais des engagements formés d'abord par de bonnes vues , e ; poussés ensuite avec trop de chaleur, les portèrent plus loin qu'il n'avaient pensé. Ils poursuivirent avec une opiniâtreté inflexible ce qu'ils avaient commencé par un sentiment de vertu ; et par là de grandes quahtés, qui auraient pu être fort utiles à l'État si elles avaient été conduites par une sage modération , lui devinrent funestes et pernicieuses.

Ce qui fournit le principal sujet des discordes fut la loi qu'ils proposèrent au sujet de la distribution des terres , qui pour cette raison était appelée la loi agraire. Quand les Romains avaient conquis des terres sur leurs voisins , ils avaient coutume d'en vendre une partie , d'ajouter les autres au domaine de la répubhque , et de donner ces dernières aux plus pauvres des citoyens pour les faire valoir, à condition qu'ils en payeraient tous les ans une petite rente au trésor public. Les riches ayant commence à enchérir sur eux , à porter beaucoup plus haut ces rentes , et àcliasser parce moyen les pauvres de leurs possessions, ou fit une loi qui portait qu'aucun citoyen ne pourrait posséder que jusqu'à cinq cents arpents de terre. Cette loi réprima pour quelque temps l'avarice des riches : mais ceux-ci dans la suite ayant trouvé le moyen de frauder la loi en se faisant adjuger l;i fa-mede ces terres sous des noms empruntés , et enfm les tenant ouvertement eux-mêmes, les pauvres étaient réduits à une

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fxtréine misère, et l'Italie était en danger de se voir remplie d'esclaves et de barbares, dont les riches se servaient pour cultiver ces terres d'où ils avaient écarté les citoyens.

Rien n'était plus criant qu'un tel désordre, et rien aussi ne paraissait plus raisonnable que la loi proposée par les Gracques. Ils s'étaient contentés d'abord d'ordonner que les riches qui avaient usurpé des terres en sortiraient après avoir reçu du public le prix de ces terres , qu'ils retenaient si injustement, et que les citoyens qui avaient besoin d'être soulagés y entreraient en leur place. « Quoi ! disaient-ils au peuple, les bêtes sauva- " ges trouvent dans les montagnes et dans les forêts de l'Italie « des forts et des tanières pour s'y retirer ; et ces braves Ro- « mains , qui combattent et qui s'exposent à la mort pour la « défense de l'Italie, ne jouissent que de la lumière et de l'air, « qu'on ne peut leur ravir, et sont sans maisons et sans retraites, « obligés d'errer dans les campagnes avec leurs femmes et leurs « enfants. Us ne font la guerre et ne meurent que pour augo nieuter le revenu et entretenir le luxe des riches ; et ces pré- «■ tendus maîtres de l'univers (car on les appelle ainsi) n'ont « pas un seul pouce de terre qui leur appartienne '. »

Il est quelquefois de certains désordres dans un État, auxquels on ne peut remédier sans ruiner l'État même; conmie il est des maladies dans le corps humain , dont on ne peut tenter la guérison sans un danger presque certain de mort. Les plus gens de bien à Rome, et les sénateurs les mieux intentionnés pour le bien public, voyaient clairement les suites funestes des lois proposées par les Gracques; et le mallieur de ceux-ci, comme le remarque Cicéron^, fut de n'être pas demeurés unis de sentiments et de conduite avec cette portion de la république , la plus saine et la plus sage. Il leur en coûta la vie à l'un et à l'autre ; et leur fin tragique sembla lever l'étendard des discordes sanglantes , et donner aux citoyens le signal de combattre entre eux à main armée pour satisfaire l'ambition de quelques particuliers^. Depuis ce temps, les lois cédèrent à la violence ; le plus puissant devint le maître; les dissensions civiles, qui

' Plut, in Vit. Gracch. — ' Cic. Orat. de Harusp. resp. d, 41. — ^ Vall. l'aterc Ub. 2, u I.

usque-là s'étaient terminées par des traités pacifiques , ne furent jlus décidées que par la voie des armes ; et , comme les mauvais îxemples vont toujours en croissant, on vit bientôt le sang des •itoyens couler à grands flots dans Rome , et les armées roraailes marcher, enseignes déployées , les unes contre les autres.

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