‹ Traité des études (volume 5)Chapitre 24 sur 68 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

DES AMIQUITES.

Outre les événements contenus dans l'histoire, et les réflexion qui en sont une suite naturelle, cette étude renferme encor une autre partie, moins nécessaire et moins agréable, à la vé rite , mais qui peut être fort utile , si elle se fait avec goût e discernement : je veux dire la connaissance des usages, des cou tûmes, et de tout ce qu'on entend parle nom d'antiquités, j me semble qu'il en est à peu près de ceux qui étudient l'histoire comme des voyageurs. Ceux-ci, pour l'ordinaire, se proposent u: certain bift , qui est d'arriver dans leur patrie, ou dans quel que autre lieu où leurs affaires et leurs intérêts les appellent : e c'est ce but , ce motif, qui les fait agir et les met en mouvement Ils ne laissent pas néanmoins, s'ils en ont le loisir , et s'ils se pi quent de curiosité, d'examiner, chemin faisant, ce qui se rencon tre sur leur route de plus remarquable, et d'en faire des espèce

' Le petit dictionnaire de Chompré. — L.

TKAITE DES ÉTUDES. 139

journaux et de mémoires pour leur usage particulier. Voilà

lii qu'on doit aussi pratiquer en étudiant l'histoire; c'est-à-dire

ii le , outre la suite des faits et des événements , et les sages ré-

xions auxquelles ils donnent lieu, on doit encore y ramasser

("60 soin tout ce qui regarde les usages , les coutumes , les lois ,

s arts, et mille autres connaissances curieuses qui servent à

rner l'esprit, et qui contribuent aussi beaucoup à l'intelligence

larfaite de l'histoire.

Utilité de Vétiide des antiquités.

Cette étude est, jusqu'à un certain point, d'une nécessité abjlue pour tous les maîtres. Sans elle, il y a dans tous les auteurs eaucoup d'expressions, d'allusions , de comparaisons , qu'on e peut entendre : sans elle , il n'est presque pas possible de lire un pas, dans la lecture même de l'histoire, qu'on ne se rouve arrêté par des difficultés, dont souvent une légère conaissancc de l'antiquité donnerait la solution. Qu'on parcoure eulement le premier livre de Tite-Live, qui avec l'origine du euple romain renferme celle de presque toutes ses lois et ses outumes , et l'on reconnaîtra de quelle utilité et de quel secours st l'étude dont je parle.

Je sais que cette étude, comme toutes les autres, si on la pousse rop loin , a ses dangers et ses écueils. Il y a une sorte d'érudiion obscure et mal conduite, qui ne s'occupe que de questions gaiement vaines et épineuses, qui dans chaque matière cherbe ce qu'il y a de plus abstrus et déplus inconnu, et qui se )orne presque à la découverte de choses absolument superflues, |u'il serait souvent plus utile d'ignorer que de savoir. Sénèque ' , ^n plus d'un endroit, se plaint que ce mauvais goût, qui avait )ris naissance chez les Grecs, était passé chez les Romains, et ;ommençait à saisir la nation. Il remarque qu'il ya s ennia-

' 11 Kc'ce r.omanos quoque invasit pompam in domo explicat? non putas

nane stiidiuin supervacua discendi. » eum , qui occupalus est in siipervacua

l.ib. de /irev. ril,i- , cap. 14.) litteraruni suppcUectile? Quid qiiod ista

-■ II l'ius scirc Telle, quara ait satis , lihcralium artium consectatio molestos ,

Qtcmperantitn geuua est... An lu existi- vcrhosos, iutempestivos, ai l>i placentas

reprehendendiiin , qu: supervacua facit , et ideo non diceates necessaria ,

usu .libi eoraparat , et pretiosaram reruiu quia supervacua didicerant.»(£/)iî/. 88.)

140 TBAITE DES ETUDES.

tière d'étude comme dans le reste , un excès et une intempérance 'P^ vicieuse; qu'il n'est pas moins blâmable de faire à grands frai si i^' un amas de connaissances inutiles , que de meubles superflus ; *'" que cette sorte d'érudition n'est propre qu'à faire d'importuns' F* discoureurs , sottement entêtes de leur mérite , et qui dans le ff' fond sont de vrais ignorants. Il parle de Didyme, ce fameux*'' grammairien, qui avait composé quatre mille volumes où il exa-f f" minait une inlinité de questions inutiles, qui n'étaient bonnéfe 1" qu'à être oubliées. Je le trouverais , dit Sénèque, bien malheu-» «ij reux s'il avait été condamné, je ne dis pas à composer, mais*! seulement à lire un si grand nombre de livres : Quatuor millia\f librorum Didtjmus grammalicus scripsit; miser, si tam multa supervacua legisset. ♦''

Juvénal ' se moque aussi, avec raison, du mauvais goût de'* ceux de son temps , qui exigeaient qu'un précepteur fût en état de répondre , sans préparation , sur mille questions absurdes et ridicules. En effet, c'est bien peu connaître le prix du temps, # et bien mal placer sa peine et son travail , que de les employer à l'étude de choses obscures et difflciles , et en même temps, *' comme le dit Cicéron ^, non nécessaires, et quelquefois même vaines et frivoles.

Turpe est difliciles habere nugas , Et staltus labor est ineptiaram 'K

Un maître sensé évitera avec soin ce défaut. En s'appliquanî à l'histoire et aux antiquités , il ne poussera point trop loin ses recherches , et gardera dans cette étude une sage sobriété. Il se souviendra de ce que dit Quintilien^, que c'est une sotte et pl-

ia

3 Sed vos saevas imponite legcs,

Ut prœceptori verborum régula constet; Uc légat historia ; auctores noverit omnes Tanquam nngues digitosque suos, ut forte rogatus Duni petit aut therraas , aiit Pliœbi balnea , dicat Niitricem Anchisae , nomen patriamquc novcrcae AnchemoU ; dicat quot Acestes vixerit annos, Quoi Siculus Phrygibus vini donaveriturnas.

(JrvEN. lib. 3 , sat. 7.)[v. 229-Z36.] ' M Alterum est vitium quod quidam (Gic de Offic. lib. I , a. 19.) oimls magnum studium multamque ope- ^ Martial, ram in res obscuras atque difficiles con- * Quint. 1. I , cap. 8. fenint, easdemque non necessarias. »

TBAITE DES ÉTUDES. 141

^)yable vanité que de se piquer de savoir sur un sujet tout ce n'en ont dit les auteurs les moins estimables; qu'une telle ccupation use et consume mai à propos un temps et des efforts ue l'on doit réserver pour de meilleures choses ; et qu'entre les ertus et les perfections d'un bon maître, celle de savoir ignorer j iertaines choses n'est pas la moindre. Ex quo mihi inter virtutes rammatici habebltiir, aligna nescire.

Il y a un art de faire entrer de l'agrément dans ces matières, Gches pour l'ordinaire et rebutantes , de les assaisonner par de ourles histoires ou réflexions qu'on y mêle , d'en écarter presue toutes les difOcultés et les épines , de n'en laisser cueillir aux îunes gens , pour ainsi dire , que la fleur, de réveiller leur goût t de piquer leur curiosité par des traits singuliers et frappants ; n un mot , de leur faire désirer et attendre avec quelque impaience cette sorte d'exercice.

Avec ces précautions , on ne peut trop recommander l'étude es antiquités , ni aux écoliers ni aux maîtres. Ceux-ci la dolent regarder comme un de leurs devoirs essentiels. Elle fait artie d'une érudition qui est non-seulement convenable, mais bsolument nécessaire à des personnes destinées par leur état

étudier et à enseigner les belles-lettres. L'université, dans ous les temps, s'est distinguée par cet endroit autant que par DUS les autres. On a toujours vu sortir de son sein des savants en out genre , qui ont fait honneur à la littérature et à la nation lar les doctes ouvrages qu'ils ont donnés au public : Turnèbe , luret, Buchanan, Scaliger, Casaubon, et tant d'autres, qui ont nseigné ou étudié dans l'université de Paris.

C'est à nous à soutenir leur gloire , et à regarder leur répu- ;ition comme un riche et précieux patrimoine que nous devons ransmettre à nos successeurs dans son entier, et ne pas soufrir qu'il diminue ou se dissipe par notre paresse et notre indoence. Nous voyons plusieurs de nos confrères se distinguer ans l'université, chacun selon son goût et son attrait, en diférents genres de littérature : composition en prose ou en vers ;recs et latins ; étude profonde de la rhétorique et des anciens héteurs, de la poétique et dos maîtres qui en ont traité, de la ;rammaire en général et de toutes ses parties; connaissance

!42 TBAITÉ DES ÉTUDES.

exacte des auteurs anciens, de l'histoire, tant grecque que; romaine , et des antiquités de l'une et de l'autre nation. Une j noble émulation nous est permise en ce point. Kous devons, tous tant que nous sommes , faire effort pour atteindre , et même, s'il se peut, pour passer ceux qui jusqu'ici nous ont'[. devancés.

Il ne s'agit pas seulement de la gloire de l'université , mais deijii l'honneur de la nation, qui doit nous toucher sensiblement. Il semble que certains peuples voisins travaillent à nous enlever la gloire de l'érudition par l'application extraordinaire qu'ils, donnent aux sciences , et par les grands et doctes ouvrages dontii ils enrichissent le public. Ils ne peuvent disputer aux Français celle d'exceller dans ce qui regarde l'éloquence et la poésie, l'étude des belles-lettres , la finesse et la délicatesse de la compo-i sition -, le siècle de Louis le Grand ayant été pour nous ce que fut autrefois celui d'Auguste pour les Romains, c'est-à-dire la règle et le modèle du bon goût en tout genre. En conservant avec soin et avec jalousie cette glorieuse partie de notre ancien héritage , il n'en faut pas négliger une autre , qui doit aussi nous être fort précieuse ; et la perfection de notre état est de joindre ensemble ces deux choses , le bon goût des belles-lettres et celui de l'érudition.

Ces deux parties, quoique bien différentes, ne sont point incompatibles , et elles doivent se prêter un mutuel secours. En effet, l'érudition brille tout autrement quand elle est soutenue d'une composition fine et déhcate , telle qu'on la voit dans les ouvrages de Muret , de Manuce , et de beaucoup d'autres illustres savants qui ont fait tant d'honneur à la littérature ; et, d'un autre côté, la délicatesse de la composition est infiniment relevée par la solidité et la multiplicité des pensées et des choses que l'érudition lui fournit.

Je ne sais si l'amour de la patrie , et la prévention pour un corps dont j'ai l'honneur d'être, m'aveuglent; mais il me semble que les deux caractères dont je viens de parler se trouvent heureusement réunis dans la plupart des mémoires qu'a donnés au public l'Académie royale des inscriptions et belles-lettres. On y trouve une grande partie des antiquités expliquées avec beaucoup

TEAITË DES ETUDES. 143

netteté et d'élégance. J'en ai fait grand usage dans le peu que If n rapporte ici. Le double titre d'inscriptions et de belles-lettres e porte cette académie marque assez que son but est de joindre 1 délicatesse de la littérature à la profondeur de l'érudition. Pour point parler de beaucoup d'autres savants académiciens, tels l'étaient M. l'abbé Fraguier et M. l'abbé Massieu , elle a perdu, puis peu, un excellent sujet, qui réunissait dans un degré linent ces deux qualités : je parle de M. Boivin le jeune, proiseur royal en langue grecque, garde de la bibliothèque du )i, et l'un des quarante de l'Académie française. Il avait une "fste érudition ; et je ne sais si dans toute l'Europe il y avait un mme qui possédât la langue grecque plus parfaitement que . Mais en même temps il composait dans les trois langues , ecque , latine et française, soit en prose , soit en vers, avec une trême délicatesse. Plusieurs de nos plus habiles professeurs de niversité ne manquaient jamais de lui montrer leurs compoions , et ils se trouvaient toujours bien de sa critique également Ddeste et judicieuse. Pour moi, quoiqu'il fût mon cadet pour ge , je l'ai toujours regardé comme mon maître pour les bellestres , surtout pour le grec; et je lui dois une grande partie du u que je sais.

C'est à cette érudition que doivent tendre les jeunes maîtres i songent à faire des études sérieuses, et à conduire celles des très. La longueur et la difficulté du travail ne doivent point i rebuter. En consacrant tous les jours un certain temps réglé a lecture des anciens auteurs , ils feront peu à peu un amas richesses dont ils seront eux-mêmes étonnés dans la suite, ne s'agit que de connnencer, de mettre le temps à profit, et de re ses remarques avec ordre et clarté. Pour savoir ce qu'il est à opos d'observer dans ses lectures , il faudrait déjà avoir quele goût et quelque teinture d'érudition. Ainsi , pour me ren- 'mer dans celle dont il s'agit ici , il serait à souhaiter qu'un îître , avant que de s'engager dans l'étude des anciens histo- •ns, eût parcouru au moins ce que Rosinus a écrit sur les ani iités romaines. Ce travail n'est pas de longue haleine; et il peut pendant être d'un grand usage pour les jeunes maîtres dans la cture des auteurs , en les rendant attentifs à plusieurs choses

144 THATTÉ DES ÉTUDES.

qui sans cela pourraient leur échapper. On a un petit traité-" latin du P. Cantel, jésuite, intitulé de romana Repub/ica, qui es? f tort propre pour les commençants. Il y en a un français, mai-^** fort abrégé, qui a pour titre, Jbrégé des antiquités romaines qu'on pourrait mettre entre les mains des jeunes gens, jusqu'à ce qu'on en ait fait un exprès pour eux ; et j'espère que quelp que habile maître voudra bien se charger de ce petit ouvrage

On peut rapporter à sept ou huit chefs une bonne partie d»|^ ce qui regarde les antiquités : la religion, le gouvernement poli tique, la guerre, la navigation, les monuments et édifices pu blics, les jeux, les combats, les spectacles, les arts et les scien ces, les usages de la vie commune, comme les repas, les habits les monnaies, etc. '

Chacune de ces parties en renferme beaucoup d'autres. Pai exemple, sous le titre de religion sont compris les dieux, lei prêtres, les temples; les vases, meubles, instruments employé à divers actes de religion; les sacriQces, les fêtes, les voeux e les oblations , les oracles et les présages : sous le titre dej/ow vernement politique, les comices ou assemblées, les différente magistratures , les lois, les jugements ; et ainsi de tout le reste.

Il y a mille choses curieuses , et dignes certainement d'êtr observées , qu'un maître un peu versé dans cette étude fait re marquer à ses disciples , selon que l'occasion s'en présente ; et la longue il leur remplit l'esprit d'un grand nombre de connais sauces utiles et agréables , qui ne leur coûtent presque aucui travail. Quelques exemples en seront la preuve, et montreron combien l'étude des antiquités peut servir, soit pour exciter 1 curiosité des jeunes gens et leur inspirer du goût pour la lec ture , soit même pour leur insinuer d'utiles principes par rap port aux mœurs et à la religion. Je me bornerai ici à un seu article qui regarde les arts, et je n'en traiterai qu'une très médiocre partie.

FAITS ET REFLEXIONS SUB CE QUI REGARDE L INVENTIOIj DES ARTS.

Il est iiiiporiaut , en lisant les auteurs, d'y remarquer soignei sèment l'origine des arts et des sciences, leurs différents pro

^■ès, leur décadence et leur chute, les faits rares et curieux rJi[u'on y trouve sur ce sujet, les hommes illustres qui y ont excellé, il jcs princes qui en ont fait fleurir l'étude en accordant leur protec-

ion aux personnes qui se distinguaient en quelque genre que ce a'i îùt; etl'on nedoit pas omettre les découvertes qui ont échappé aux jd [Ccherches des anciens, et qui étaient réservées pour les siècles >i iiostérieurs. Je ne toucherai que les deux derniers articles , et je ^ |ne contenterai d'en indiquer seulement quelques exemples.

'y joindrai quelque chose sur les mesures et les monnaies.

§ 1. Découvertes échappées aux anciens.

Les jeunes gens entendent souvent parler de cavalerie dans les lescriptions de combats dont les auteurs sont pleins ; mais il est are qu'ils fassent attention aune chose fort étonnante en ellenême, et qu'on a de la peine à comprendre : c'est qu'anciennenentles cavaliers ne se servaient point d'étriers. Il fallait donc, |uand l'âge les appesantissait , qu'ils se fissent mettre à cheal par leurs écuyers, s'ils en avaient, ou qu'ils prissent l'avanage d'un terrain plus élevé , ou de quelque pierre , ou d'un ronc d'arbre. Plutarque observe que Gracchus ^ fit mettre sur es grands chemins , d'espace en espace, des pierres pour aider es cavaliers à monter à cheval.

On est surpris , avec raison , que les anciens n'aient point em- )Ioyé le verre pour leurs fenêtres. Le verre cependant était en isage chez eiLX. Sans parler des glaces et des miroirs dont les hambres étaient parées, on employait le verre pour faire des ases, des tasses, des gobelets, qui imitaient parfaitement le ;ristal , et qui n'étaient pas un des moindres ornements des bufets. Quoi de plus facile que d'en faire des vitres? Cependant les mciens ne s'en étaient point avisés ».

Ils n'usaient point, non plus, de lin pour les chemises, qui ontribuent beaucoup pourtant à la propreté et à la santé; et ;'est une des raisons qui rendaient chez eux le bain absolument lécessaire.

' In Vita Gracchi. culanam. Lactance, au quatrième siècle

2 l.'usage des vitres chez les Romains (de Opific. Dei , c. 5j , dtcrit des i-Urn-

st prouve , dit Winckelmann , par les ges de la manière la plus formelle — L.

norceaux de verre plat trouvés à Her-

TR. DES ÉTL'D- T. 111. -

On fait de même ol)server aux jeunes gens que plusieurs in^ ventions des plus nécessaires à la vie, telles que sont les moulins à eau, les moulins à vent, les lunettes , la boussole , l'imprimerie , et d'autres choses pareilles , n'étaient point connues des anciens , et que nous devons la plupart de ces rares et précieuses inventions à des siècles de barbarie, où régnaient encore la grossièreté et l'ignorance que l'irruption des peuples du Nord, ') ennemis et destructeurs de tous les ouvrages de l'art, avaient' répandues dans toute l'Kurope. Quelles découvertes n'a-t-on point faites dans l'astronomie par le moyen des lunettes d'ap proche! Quel changement la boussole n'a-t-elle point apporté dans la navigation !

On ne manque pas , à cette occasion , de faire remarquer aux |' jeunes gens que l'invention des arts ne doit point être attribuét à l'industrie humaine seule, mais à une Providence particu lière, qui, se cachant pour l'ordinaire sous des rencontres qui ne paraissaient que l'effet du hasard , a conduit les hommes par degrés à des découvertes merveilleuses , pour leur procurer, dans les temps marqués, les nécessités et les commodités de la vie C'est une vérité que les païens mêmes ont reconnue; et Cicéron ', parcourant ce qu'il y a de plus utile et de plus précieux dans h nature , avoue que tout cela serait demeuré enseveli dans l'oubli et caché dans les entrailles de la terre , si Dieu n'en aval donné la connaissance et l'usage à l'homme.

Pour appuyer cette réflexion et rendre cette vérité plus sen sible, on explique en détail aux jeunes gens ce qui regarde h ' boussole , et un tel récit ne peut que leur faire beaucoup d( plaisir. La boussole, leur dit-on, est une boîte où il y a uni aiguille aimantée, et soutenue de telle sorte qu'elle peut tourne: de tous côtés. Cette aiguille, par la vertu de l'aimant dont on 1';' frottée, se dirige toujours d'une manière fixe, à peu de chosi près, sur la ligne méridienne, tournant une de ses extrémité vers le nord et l'autre vers le midi; et par ce moyen elle décou vre au pilote de quel côté est porté le vaisseau. Les anciens avant l'invention de la boussole, ne pouvaient naviguer forl"

' Cic. de Divinat. 1. 1 , n. 116.

TBAITE DES ETUDKS. 147

)in en pleine mer, parce qu'ils n'avaient pour se conduire que i soleil et les étoiles; et quand ce secours leur manquait, ils liaient au hasard, et ne savaient de quel côté le vaisseau avanait. C'est pour cela qu'ils ne s'éloignaient pas beaucoup des côis , et qu'ils n'osaient entreprendre des voyages de long cours, a boussole a levé ces difficultés , parce que, quelque temps u'il fasse pendant le jour, et quelque obscurité qu'il y ait durant I nuit, elle montre toujours où est le nord et le midi , et, par ne suite nécessaire, où est l'orient et l'occident, et fait connaître LÎrement la route que tient le vaisseau. La découverte du nouveau monde , et par conséquent le salut 'une infinité d"âmes, dépendait de l'invention de la boussole; çt est étonnant qu'elle ait été ignorée si longtemps , car elle n'est Dnnue en Europe que depuis environ trois cents ans. Des deux ertus spécifiques qu'a la pierre d'aimant, les anciens en conaissaient une parfaitement, savoir, celle d'attirer et de soutenir fer. Comment ne sont-ils point parvenus à découvrir l'autre , ui est de se tourner et de se fixer toujours vers le nord et le midi , écouverte qui nous paraît maintenant si facile et si naturelle.' ui ne voit clairement que Dieu, qui rend les hommes attentifs u distraits sur les effets de la nature, selon ses vues et son bon laisir, avait réservé dans ses décrets éternels cette importante écouverte pour les temps où il voulait que l'Évangile fût porté ans ces terres, inaccessibles jusque-là à nos vaisseaux, parce Li'elles étaient séparées de nous par des espaces immenses de ler qu'ils ne pouvaient traverser, et que Dieu n'avait point encore vé les barrières qui nous en avaient fermé l'entrée.!* En parlant aux jeunes gens des vaisseaux des anciens , on les sertit qu'il y a une grande difficulté entre les savants pour exiquer comment les rangs de rames étaient disposés. Il y en a, t le P. de INIontfaucon, qui veulent qu'ils fussent mis en long, et peu près comme sont aujourd'hui les rangs de rames dans les ilères. D'autres (et il est lui-même de ce nombre) soutiennent le les rangs des birèmes, des trirèmes, des quinquérèmes ou intères , et d'nulres , multipliés jusqu'au nombre de quarante i certains vaisseaux , étaient les uns sur les autres, non periindiculairement , ce qui aurait été impossible , mais oblique-

148 TBAITÉ DES ÉTUDES.

nient et comme par degrés ; et ils le prouvent par une infinité di^^ passages d'auteurs. Mais ce qu'il y a de plus fort pour ce senti ment, c'est que les anciens monuments, surtout la colonn<f Trajane, nous représentent ces rangs les uns sur les autres. Cef pendant , ajoute le P. de IMontfaucon, nos plus habiles gens d inarine prétendent que cela est impossible. Tous ceux , dit-il i à qui j'en ai parlé, dont quelques-uns sont delà première dis tinctiou et d'une habileté reconnue de tout le monde , parlent d même. i

Sans être fort habile dans la marine, on conçoit aisément qu'i devait y avoir une difficulté presque insurmontable dans la ma nœuvre des vaisseaux d'une grandeur extraordinaire , tels qu ceux de Ptolémée Philopator ', roi d'Egypte , et d'Hiéron, roi d|ï Syracuse. Le vaisseau d'Hiéron , fabriqué sous la direction d'Aï chimède , avait vingt rangs de rames , et l'autre quarante. Celui ci était long de deux cent quatre-vingts coudées, large de trente];; huit, et eu avait de hauteur environ cinquante. Les rames d ceux qui tenaient le plus haut rang avaient de longueur trent« huit coudées. Il paraît , par la colonne Trajane , que dans les b. rèmes et dans les trirèmes il n'y avait qu'un rameur à chaqi, rame : il n'est pas aisé de décider pour les autres. Aussi Plutarque remarque-t-il que le vaisseau de Ptolémée , plus semblable un bâtiment immobile qu'à un navire , n'était que pour la pomj et le spectacle, et non pour l'usage. Tite-Live dit à peu près 1 même chose du navire de Philippe , roi de Macédoine , qui ava seize rangs de rames : Jussus Philippus naves omnes tectc tradere ; qitinet regiam unam inhabills prope magnltudinU quant sexdecim versus remorum agebant^. Végèce ne comp, entre les vaisseaux de. raisonnable grandeur et propres pour guerre, que les quinquérèmes et ceux de moindres rangs ; et n'est guère parlé que de ceux-là dans les auteurs. Il para même que , depuis Auguste , on n'a guère employé d'autf'j vaisseaux à plusieurs rangs de rames que les trirèmes et 1» birèmes.

Mais , pour bien juger de la manœuvre de ces vaisseaux d'ui

' On en peut voir la description dans ' In Vita Demetr. Âtbéuée, liv. 5. ' liv. Ub. 33, n. 30.

TBAITE DES ETUDES. 149

grandeur extraordinaire, il faudrait l'avoir vue de ses propres eux. L'histoire' parle des navires de Démétrius, surnommé le Poliorcète, qui étaient à seize rangs de rames : avant lui on n'en vait point encore vu de tels. Leur agilité, dit Plutarque , leur itesse et leur adresse à tourner, étaient encore plus admirables fue leur grandeur énorme. Tout cela était de l'invention de ce )rince, qui avait un merveilleux génie pour les arts , et qui inenta bien des choses inconnues aux architectes. Ces navires aisaient l'admiration des gens de son temps , qui n'auraient amais pu croire que cela fût possible s'ils ne l'avaient vu.

J'ai fait ces remarques pour montrer combien il est imporant , en lisant les auteurs grecs et latins , d'être attentif à y )bserver exactement , dans les descriptions qu'on y trouve de lottes et de combats sur mer, tout ce qui a rapport à la consruction des vaisseaux , à leurs formes et à leurs espèces difféentes, et aux différents changements qui sont arrivés dans la narine par rapport à la navigation.

Je dois pourtant avertir les jeunes gens, en général , qu'il y a »rtains faits merveilleux rapportés par les anciens , sur lesquels [1 est bon de suspendre un peu sa croyance jusqu'à ce qu'on les jiit examinés avec plus de soin. Pline ^ dit que du temps de Tibère on avait trouvé le secret de rendre le verre malléable ; mais bu'on avait étouffé entièrement cette invention , de peur qu'elle 06 fît perdre le prix et l'estime à l'or, à l'argent, et à toute sorte le métaux. Dion 3 rapporte l'histoire d'un ouvrier qui , ayant laissé tomber à dessein devant Tibère un vase de verre qu'il lui présentait , en ramassa sur-le-champ les morceaux , et , après les avoir un peu maniés, montra le vase entier et sans aucune fracture. D'autres auteurs , sur la foi de Pline , ont raconté le même fait. Cependant les savants assurent que la prétendue malléabilité du verre est une chimère , que la saine physique dément absolument. Aussi Pline avoue que ce qu'on en disait avait plus de cours que de fondement : Eajama crebrior diu quam certior fuit.

Je ne sais si l'on peut faire plus de fond sur ce que le même

' Mot. in Vita Demetr. Ulod. Sic. M.ih. 36, c. 26. 1b. 20. s Ub. 57,pag. 617.

J 50 TBAITE DES ETUDES.

Pline ' raconte d'un petit poisson appelé par les Grecs eckeneis,] et par les Laùns rémora , qui, s'étaiit attaché sous le gouvernail, , delà galère qui portait l'empereur Caligula, l'arrêta tout court ,.f^, sans que quatre cents rameurs qui y étaient là pussent faire ( avancer. ,.

§ II. Homieurs rendus aux savants. ijni

Il y aurait beaucoup de choses à observer dans l'histoire ancienne sur ce qui regarde les honneurs rendus à ceux qui ont iu venté ou perfectionné les arts , et en général aux savants du *" premier ordre qui se sont distingués d'une manière particulière : mais mon dessein ne me permet pas de m'étendre beaucoup sur ce sujet , quelque intéressant qu'il fut pour nous.

On ne peut lire la lettre que Philippe ^ , roi de Macédoine , écrivit à Aristote , sans être ravi d'admiration en voyant que ce prince' préférait à la joie que lui avait causée la naissance d'un fils, celle" qu'il aurait de lui donner pour maître le premier philosophe de son temps et le plus habile homme qui eût jamais été.

L'estime singulière que fit Alexandre le Grand des poésies' d'Homère , et les égards qu'il eut , dans le sac de la ville de Thèbes, pour la mémoire de Pindare, ne lui ont guère moins acquis de réputation que toutes ses conquêtes; et on l'admire presque autant lorsque , déchargé du faste de la royauté , il aime à s'entretenir familièrement avec les célèbres peintres et sculpteurs de son temps, que lorsque, marchant à la tête de ses armées , il porte partout la terreur.

La protection éclatante que Mécène accorda aux gens de lettres , employant pour leur faire du bien tout le crédit qu'il avait auprès du prince, a rendu son nom immortel , et a procuré au siècle d'Auguste la gloire d'être regardé à jamais comme l'âge d'or de la littérature, et la règle du bon goût en tout genre d'érudition.

Quand on lit que le roi Catholique et le cardinal Ximenès ^ , allant un jour à un acte public qui se soutenait dans la nouvelle université d'Alcala , voulurent que le recteur marchât au milieu

Lib. 31 , cap. I. ^ Ilist. de Ximén. par M. Fléchier ,

î AuL Gfill. lib. y , c. 3. Ub. 6.

eux ( prérogative que cette université a toujours conservée ipuis ) , on sent bien que ce n'était point à la personne du rec- !ur qu'ils rendaient cet hommage public, mais qu'en grand roi t en grand ministre ils voulaient, par là , inspirer le goût des ttres et des sciences, qui rendent toujours avec usure aux rinces la gloire qu'elles en reçoivent.

Les privilèges singuliers que nos rois accordèrent autrefois a université de Paris, la mère et le modèle de toutes les autres , artaient du même principe ; et la réputation qu'elle s'est acquise elle-même et au monde chrétien montre que les rois nos fonlateurs n'ont point été trompés dans leurs vues, qu'elle a rem- (lies au delà de toutes leurs espérances. Il en sera ainsi dans ous les temps. Les arts et les sciences fleuriront toujours dans es États où elles seront honorées ; et à leur tour elles honoreront nfiniment les États et les priuces qui les auront fait fleurir.

Je ne puis m'empêcher d'insérer ici un fait arrivé tout réîemment et presque sous nos yeux , qui mérite d'être célébré jlans toutes les langues, et inscrit en caractères éclatants dans ,ous les fastes de la littérature. C'est ce qui s'est fait en Angie- ;erre dans les obsèques du célèbre M. Newton, l'Archimède de aotre siècle par la sublimité de ses raisonnements dans la théorie, et par la force de son génie industrieux et inventif dans la pratique. Je ne ferai que transcrire ce qui se trouve dans le bel éloge qu'en ût M. de Fontenelle , avec son éloquence ordinaire , dans l'ouverture de l'Académie des sciences de l'année t727.

« Son corps fut exposé sur un lit de parade dans la chambre « de Jérusalem , endroit d'oii l'on porte au lieu de leur sépulture « les personnes du plus haut rang et quelquefois les têtes cou- « ronnées. On le porta dans l'abbaye de Westminster, le poêle « étant soutenu par niilord grand chancelier, par les ducs de « Montrose et Roxbugh , et par les comtes de Pembrocke, de « Sussex et de Mascleslield. Ces six pairs d'Angleterre, qui firent « cette fonction solennelle , font assez juger quel nomhre de « personnes de distinction grossirent la pompe funèbre. L'évê- « que de Rochester fit le service , accompagné de tout le clergé ■ de l'église. Le corps fut enterré près de l'entrée du choeur. Il « faudrait presque remonter chez les anciens Grecs , si l'onvou-

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a lait trouver des exemples d'une aussi grande vénération pour « le savoir. La famille de M. ]N'e\ston imite encore la Grèce il « plus près par un monument qu'elle lui fait élever, et auqut i « elle emploie une somme considérable. Le doyen et le chapitre Hiiif « de Westminster ont permis qu'on le construise dans un en « droit de l'abbaye qui a été refusé à la plus haute noblesse. La 'i\^ « patrie et la famille ont fait éclater pour lui la même reconnais " sance que s'il les avait choisies. »

Je n'ai pas besoin de prier qu'on me pardonne cette digres- \z: sion. Pour peu qu'on soit sensible au bien public et à l'honneur des lettres , il ne se peut qu'on ne soit vivement touché de cette espèce d'hommage solennel que la noblesse d'un puissant royaume, au nom , ce semble, de toute la nation, rend à la i science et au mérite. j fi

§ III. Des mesures de temps et de lieux, et des monnaies anciennes.

J'ajoute c€t article , non pour entrer dans la discussion de ces matières, la plupart très-difflciles , mais pour en donner une légère connaissance aux jeunes gens , et pour mettre sous leurs yeux un tarif des différentes sommes qui se rencontrent souvent dans les auteurs , et qui par elles-mêmes ne présentent à l'esprit aucune idée claire de leur valeur. Pline ' l'ancien dit que Roscius, le plus célèbre acteur de son temps, gagnait par an cinq cent mille sesterces : Apud majores Roscius histrio h-s qttingenta anniia méritasse proditur. On lit dans Patercultis * , que Paul Emile mit dans le trésor public deux cents millions de sesterces : Bis miUies centies H-s œrario contidit. Déjeunes gens ne connaissent point nettement la valeur de ces sommes. Le tarif leur apprend en un coup d'oeil que la première somme est de 62,500 liv., et la seconde de vingt-cinq millions de notre monnaie.

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