DE LA PHILOSOPHIE
Si j'entreprenais de traiter à fond de la philosophie , je pourrais adresser aux jeunes gens, pour qui j'écris , les paroles que' Cicéron mit dans la bouche d'Antoine , qu'on avait engagé malgré lui à parler de rhétorique. « Écoutez ' , disait-il , écoutez un « homme qui va vous instruire de ce qu'il n'a lui-même jamais « appris. » Il y aurait seulement cette différence à remarquer , que du côté d'Antoine l'ignorance était feinte et simulée , au lieu que du mien elle est effective et réelle, ne m' étant appliqué que très-superûciellement à l'étude de la philosophie , de quoi j'ai souvent eu lieu de me repentir. Peut-être que si je l'avais étudiée sous des maîtres aussi habiles qu'il y en a eu depuis dans; l'université, et qu'on y en voit encore en grand nombre , j'y aurais pris autant de goût qu'à l'étude des belles-lettres , auxquel- ' les seules j'ai donné tout mon temps. Mais du moins je connais assez l'utilité et les grands avantages qu'on peut tirer de la phi-j losophie , pour exhorter les jeunes gens à ne pas manquer de donner à une science si importante toute l'application dont ils sont capables ; et c'est à quoi je me bornerai dans cette petite dissertation, qui ne sera point un traité de philosophie, maisi une simple exhortation aux jeunes gens à l'étudier avec soin.
Quand on n'aurait eo vue que l'éloquence , cette étude serait' absolument nécessaire , comme Cicéron le déclare en plus d'un endroit ; et il ne craint point d'avouer que , s'il a fait quelque' progrès dans l'art de parler, il en est moins redevable aux pré- ' ceptes des rhéteurs qu'aux leçons des philosophes : Fateor me ' oratoreyn , si modo sim , non ex rhetorum officinis , sed ex ' Jcademiae spatiis exstitisse ^ Mais l'utilité de la philosophie'
' « Andite vero , audite, inqnit , ho- neredicendi sentiam. » (Cic. de Orat. lib. minem, etc. Oocebo vos, discipuli , id 2, n. 28 et 20.) quod ip8€ non didici , qirid de omui ge- ' Cic. Orat. n. 12.
e se borne point à ce qui regarde l'éloquence ; elle s'étend à lUtes les conditions et à tous les temps de la vie. En effet, cette étude, quand elle est bien conduite et faite avec )in, peut beaucoup contribuer à régler les mœurs , à perfectioner la raison et le jugement , à orner l'esprit d'une infinité de )nnaissances également utiles et curieuses, et, ce que j'estime ifiniment plus, à inspirer aux jeunes gens un grand respect our la religion , et à les prémunir par des principes solides )ntre les faux et dangereux raisonnements de l'incrédulité , qui 8 fait tous les jours parmi nous que de trop grands progrès.
ARTICLE PREMIER
La philosophie peut beaucoup servir au règlement des mœurs.
Un des moyens les plus efficaces pour régler la conduite de homme est de lui faire connaître ce qu'il est , à quelles coudions il a reçu l'être , quelles obligations et quels devoirs y sont ttachés; où il doit tendre, et quelle est sa fin. Or c'est ce que îpropose la philosophie, je dis même la philosophie païenne ; et
me semble que ses leçons sur tous ces points , quoique imparlites et mêlées souvent de ténèbres, doivent être d'un grand oids sur tout esprit raisonnable.
L'homme , sorti des mains de Dieu , dont il est non-seulement ouvrage le plus excellent , mais encore l'image la plus parfaite , 3 ressent , en tout ce qu'il est , de la noblesse de son extraction , t porte comme empreints dans sa nature les traits et les carac- Sres de son origine.
Du côté de l'âme , une avidité d'apprendre insatiable ; une énétration et une sagacité qui s'étend à tout ; un désir du boneur, que rien de borné ne peut satisfaire ; le vif sentiment 'une liberté à qui tout est indifférent , excepté un seul objet » ; intime conviction de sa destination à l'immortalité : tout cela , t beaucoup d'autres traits , montrent combien l'homme est rand , et comment ( c'est Cicéron qui parle ainsi ) il ne peut ,
Le bien pris en général , et le souverain bien clairement connu.
s'il est permis de s'exprimer de la sorte , être comparé qu'à Dieu seul ' .
A ne considérer même en lui que la structure de son corps , on reconnaît qu'il n'y a eu qu'une main divine capable déformer un ouvrage si parfait , et d'y mettre tant d'ordre , tant de beauté , tant de rapports et de proportions entre toutes les parties qui le composent ^ , en sorte que ce fût une demeure digne du maître qui l'habite^ ; et l'on voit combien Sénèque a eu raison de dire que rhomme n'était point un ouvrage fait à la hâte et sans dessein , mais le chef-d'œuvre delà sagesse divine : Scias non esse hominem tumultuarium et incogltatum opus ^.
Premier devoir de lliomme 2}ar rapport à la Divinité. Or quel a été ce dessein ? On peut le dire en un mot : Dieu a formé le monde entier pour l'homme^, et l'homme pour lui-même, afln que par lui la nature, muette d'ailleurs et stupide, devînt en quelque sorte spirituelle et reconnaissante à l'égard de son créa leur ; et que l'homme , placé au milieu des créatures , touteSj destinées à son usage et à son service , leur prêtât sa voix , son intelligence , son admiration , et fût comme le prêtre de la nature entière.De quels biens en effet Dieu n'a-t-il point comblé l'homme ! Non content de pourvoir à ses nécessités, son attention et sa ten dresse lui ont fourni jusqu'aux délices mêmes : Neque enim ne^ ( cessitatibus tantummodo nostris provision est : usque indeli-, , cias amamure. Quelle foule d'arbres ', de légumes, de fruits excel lents, pour les différentes saisons de l'année! Quel nombre infini ^ d'animaux l'air , la terre , la mer, lui fournissent-ils à l'envi ? U
' « Animus humasas , decerpf as ex ' « Omnia quae snnt in hoc mando ,
mente diviua , cum alio nullo , nisi cum quibus utuntur homines , hominum causa
ipso Ueo , si hoc fas est dictu , comparari facta sunt et parata. u (Id, rfe JVat. Deor.
potest. » (Cic. Tusc. Quœst. lib. 5, n. lib. 2, n. 154.)
3« ) '^ Id. ihid. lib. 4 , cap. 5.
' On peut voir dans Ciccron {de la ' « Tôt arbu.sta non iino modo frngi-
Kat. des Dieux, liv. 2, n. ISS-IS^) , et fera , tôt herboe salutares , tôt Tarietates
dans M. de Fénelon {Lettres sur la Reli- cibornm per totum annum digestae , ni
tl
glort , page 163) , la description admira- inerti quoque fortuita terrie alimenta' iB
ble qu'ils font de toutes les parties du praeberent. Jam animalia omnis generis,
corps, et de leurs différentes fonctions. alia in sicco solidoque , a!ia in hamido
■' (( Fignram corporis babilem et ap- nascentia, alia per sublime dimissa, ni
tamingeniohumano dédit.» (Cic. de Leg. omnis rerum naturaî pars tribulum nobii
lib. I . n. 26.) aliqnod conferret. s (Sen. debenej. lib. 4,
< De Beoef. lib. 6 , e. 23, cap. 5. )
l'y a aucune partie de la nature qui ne paye un tribut à l'homme, ifin que l'homme, de son côté, paye à l'auteur de tous ces biens e juste hommage de reconnaissance et de louange qui font la •rincipale partie du culte qui est dû à la Divinité , et le devoir le >Ius essentiel de la créature. Et il ne faut point que l'ingratitude lise que c'est la nature qui nous fournit tous ces biens; car par e mot, auquel on n'attache ordinairement aucune idée distincte, m ne doit entendre autre chose que la Divinité même, qui meut ont , qui produit tout , qui se montre à nous partout, et se fait entir à chaque moment par ses bienfaits et ses libéralités. Quoumque te flcxeris ^ ibi illum videbis occurrentem tibi. Nihil •b illo vacat. Ergo nihil agis , ingratissime morlalium, qui
37iegas Deo debere, sed naturx Qidd enim aliud est na-
ura, quam Deus ■ ?
I Si l'homme ^ dit Épictète^, avait quelque sentiment d'honneur t de gratitude, tout ce qu'il voit dans la nature, tout ce qu'il prouve en lui-même, serait pour lui un sujet continuel de mange, de reconnaissance, d'actions de grâces. L'herbe des hamps qui fournit aux animaux du lait pour sa nourriture, la line de ces animaux qui lui fournit de quoi se vêtir , devraient ! remplir d'admiration. Quand il voit le soc de la charrue briser amollir les mottes de terre, et tracer un long sillon pour îcevoir la semence , il devrait s'écrier : Que Dieu est grand , u'il est bon, de nous avoir procuré tous les instruments prores au labourage ! Quand lui-même se met à table pour manîr, tout devrait le rappeler à Dieu et renouveler sa reconnaisince. C'est lui, devrait-il dire, qui m'a donné des mains pour rendre la nourriture, des dents pour la couper et la broyer, un tomac pour la digérer; et, ce qui est lo sujet d'une louange uniment plus intéressante pour moi , c'est lui qui à tous les ens dont il me comble ajoute encore l'avantage inestimable en connaître l'auteur , et d'en faire un usage conforme à sa vonté. Quoi donc ! continue le même Épictète, tous les hommes ant plongés dans un sommeil léthargique sur ce qui regarde la
' Sen. de Renef. lib. 4 , c. 7 et 8. qui vivait dans le premier siècle. Il était
■ Arriani Epictetus , lib. I , c. 16. esclave iriipaphrodite , capitaine des
' fipictùte était uu philosophe stoïcien, gardes de Méron.
Providence, n'est-il pas juste que quelqu'un au nom de tous entonne publiquement des hymnes et des cantiques en son honneur ? Que peut faire autre chose un vieillard faible et boiteux ' eomme je suis, que de célébrer les louanges divines? Si j'étais cygne ou rossignol *, je chanterais, parce que telle serait ma destination. Mais j'ai reçu en partage la raison; je dois donc m'occuper à louer Dieu. C'est là ma fonction et mon ouvrage. .Je m'en acquitte régulièrement ; et je ne cesserai de m'en acquitter tant qu'il me restera un souffle de vie. .Te vous exhorte à en faire autant. On s'imagine entendre ici parler, non un philosophe stoïque , mais un chrétien.
Second devoir de l'homme, par rapporta lui-même. Outre ce premier devoir, qui est le fondement de la religion, l'homme en a un second , qui est de représenter et d'imiter par ses vertus la Divinité, dont il est l'image vivante et animée. Pour peu | qu'il rentre en lui-même ^ , dit Cicéron , il en reconnaît les traces précieuses et l'empreinte gravée dans son âme, qui est comme le temple de la Divinité ; ce qui doit le porter à répondre par la noblesse de ses sentiments à celle de son origine. De là viennent ces idées naturelles et ces notions primitives que nous portons en nous-mêmes du bon et du mauvais , du juste et de l'injuste , de la vertu et du vice; notions communes à tous les hommes ^ , qui, sans en être convenus entre eux, attachent pareillement l'idée de turpitude au crime , et de gloire à la vertu. Car il n'y a point de nation qui n'estime et n'aime ceux qui sont d'un caractère doux, humain, bienfaisant, reconnaissant; et qui au con-
' tJn jour que son maître , qui était •^ « Qui se ipse norit , aliquid sentiet
fort violent, lui donna un graud coup se habere divinum , ingeniumque in se
sur la jambe , il lui dit froidement de suum sicut simulacrum aliquod dedica-
prendre garde de la lui rompre. Et le tum putabit : tantoque munere deorum
maître ayant redoublé ses coups de telle semper dignum aliquid et faciet et sen-
sorte qu'il lui cassa l'os , Épiclète lui ré- tiet. » (Cic. de iej;. lib. I , n. 59.) pondit sans s'émouvoir : Ne vous l'avais- * « Conimunis iutelligentia nobis notas,
je pas bien dit , que vous jouiez à me res efficit , easque in animis uostris in-
ronipre la jambe ? Il réduisait toute la choavit , ut lionesta in virtute ponantur,
philosophie à deux points : Souffrir et in vitiis turpia... Quae natio non comi-
s'abstenir : 'Avsyou, xaî ànÉXpx). tatem . non benignitatem , non gratum
- El YOÙv àr,Ôwv -Ôfiriv, ÈTtOtouv là a'"™'"" et ieneticii memorem diligit?
!, ■> -i' . \ , " ' , , , Oua; superbos , quae maleflcos , quae cro-
■ri^ç o/jOovo^ £1 xuxvo;, Ta tou xu- ^^,^3 ^„^ j^g'^^^^ „„„ a^pe^atur et
xvo'j. INuv os XoYixo; eiai ' u[AV£îv [A£ odit? » (Id. ibid. n. 44 et 32.) ôet TOv 0e6v.
TKAITÉ DES ÉTUDES. 165
traire ne méprise et ne haïsse les personnes fières , ingrates , îruelles, et qui se plaisent à faire du mal. De là vient aussi ce :émoignage intérieur et cette voix secrète de la conscience • , jui fait goûter aux justes une paix si douce au milieu des plus grandes afflictions , et qui cause aux impies de si cruels tournents dansle sein même de la joie la plus vive et des plaisirs les plus sensibles; et qui prescrit aux uns et aux autres les règles ju'ils doivent suivre et les devoirs qu'ils doivent remplir.
Ces règles , ces lois ne sont point arbitraires ^ , et ne dépenlent point du caprice des hommes. Elles sont imprimées dans e fond de Fàme par la main du Créateur. Elles sont avant tous es siècles, et plus anciennes que le monde, puisqu'elles sont m écoulement de la sagesse divine , à qui il n'est pas libre de penser autrement de la vertu et du vice. Elles sont le modèle et l'original des lois humaines , qui cessent en un sens de l'être dès ju'elles s'écartent de ce type primitif de justice et de vérité que les législateurs doivent se proposer dans toutes leurs ordonaances.
Ces premières notions de bien et de mal peuvent être affaiblies et obscurcies par une mauvaise éducation , par le torrent de l'exemple , par la violence des passions , et surtout par les attraits dangereux de la volupté , qui gâte et corrompt notre esprit par les fausses douceurs qu'elle nous fait sentir, et que nous ne trouvons point dans la pratique de la vertu. Mais il reste toujours en nous un sentiment intérieur de ces vérités primitives; et le soin de la philosophie est de ranimer par ses leçons salutaires ces précieuses étincelles; de nous détromper de toutes ces erreurs en nous rapprochant des premiers principes ;
' « Magna vis est conscientiîe in utram- régent is Dei. Neque enim esse mens di-
qoe partem : ut neque timeant qui nihil viua sine ratlone potest : nec ratio divina
commiserunt , et pœuara semper ante non hanc vini in rectis pravisque sau-
oculos versari patent qui peccaverunt. » ciendis habere... Quamobreni lex Tera
(Id, pro Mil. u. 63.) atque princeps, apta ad jobendum et ad
- « Hanc video sapientissiraorum ho- vitandum, ratio est recta snmmi Jovis...
minum fuisse sententiam : legem ueque Ergo est lex justorum injustorunique dis-
hominum ingeniis excogitatam, neque sci- tinctio , ad illam antiquissimam et rerum
tuni aliquod esse populorum , sed Jeter- omnium principem expressa natnram,
uum quiddam quod nniversum mundum ad quam leges bominum diriguntur ,
regerct imperandi prohibendique sapicn- qu^supplicio improbosafûciuntet defen-
tia.. Oua" vis non mudo senior est quam duiit, et tuentur bouos. » (Id. de Leg.
œtaj populorum et civitatum, sed requa- lib. "2, n. 8- 13.) lis iliius cutium atque terras tuentis et
Ik
de nous guérir des opinions et des préjugés populaires; de nous faire entendre que nous sommes nés pour la justice et la vertu '; de nous convaincre, par des preuves sensibles et évidentes, qu'H y a une providence qui conduit tout et préside à tout% et quilj prend soin non-seulement du monde en général , mais de cliaque homme en particulier; que rien n'échappeà ses yeux clairvoyants, et que Dieu connaît à fond toutes nos actions, et voit nu nos pensées et nos intentions les plus secrètes : car une telle conviction est bien propre à nous inspirer du respect pour la Divinité et de l'amour pour la vertu.
Troisième devoir de l'homme par rapport à la société Quand un homme serait seul sur la terre , il serait toujours teniJ, aux deux sortes de devoirs dont je viens de parler; c'est-à-dire (j, qu'il devrait toujours honorer la Divinité , et se respecter lui même en vivant d'une manière sage et réglée. Mais il y a d'au-j très obligations , par rapport à la société commune dont il fait partie ^. Dieu est le père commun d'une grande famille, dont tous les hommes sont les enfants , unis ensemble par le lien de i l'humanité, formés les uns pour les autres, obligés par consé-, quent de concourir au bien public, et de s'entr'aider mutuelle ment par toutes sortes de services. Ainsi l'homme ne doit point! borner ses vues ni son zèle au seul lieu particulier où il est né, mais se regarder comme un citoyen du monde entier 4 , qui dans ce sens ne fait qu'une seule ville.
Il est vrai que cette société générale ^, qui embrasse d'abord ,
la
■ « Nos ad jusUtiam esse natos , neqne mus , ortusqne nostri partem patria vin-
opinione sed natura constitutum esse dicat, partem parentes , partem amici ;|
jus. » (Cic. de Ijeg. lib. 1 , n. 28.) hominesque hominum causa generati
- « Domiuos e.«se omnium rerum ac sunt , ut ipsi inter se alius alii prodesselUS
moderatores deos, eaqne qu;p gerantur , possiut : in hoc naturam debemus ducem,.
eorum geri judicio ac numiiie ( Neque sequi , et communes ut ilitatcs in médium
universo generi hominum soJum , sed afferre mutatione ofticiorum. u (Id. (i«|(j
etiam singulis diis inimortalibus consuli Offic. lib. I , n. 22.)
et provider! De Natur. Deor. lib. 2 , u. ■> « Univerius hic mundns, una civitag'Lf
JG4.) Eosdem , qualis quisque sit , quid romraunis hominum existimanda. » (Id.
agat, quid in se admittat , qua mente , de Leg. lib I , n 23.) qua pietate religiones colat , iutueii ; « Socrates quidem, quum rogaretur
piorumqae et irapiorum habere rationem. cujatem se esse diceret , .Mundanum ia-
His enim lebus imliutae mentes , haud quit : totius enim mundi se incolam et
sane abhorrebunt ab utili et a vera sen- civem arbitrabatur. » (Id. Tusc. Quœsi.
tentia. » (ld.de Leg.lih. 2, n. 15.) lib. 5, n. UW.)
3 « Quoniam (ut praeclare scriptum * « Gradua plures sunt societatis ho-'lk
est a Platone) non nobis solum uati su- minum... Ab iUa enim immensa socie-
US les hommes, se partage ensuite par degrés en d'autres sortes particulières plus étroites entre les hommes d'une même tion, d'une même ville, d'une même famille. Et de là naissent î différents devoirs de la société civile à l'égard des amis, des iés , des parents , des pères et mères, de la patrie. Mais ils ont lis leur source dans le premier principe dont nous avons parlé, li est que l'homme, selon les vues et la destination de Dieu, t né pour l'homme.
'V^oilà un petit abrégé des maximes de morale que le pagasme nous fournit. Ces principes, il faut l'avouer, sont grands , lidos, lumineux; mais ils ne vont pas jusqu'où ils devraient er ; et , quelque parfaits qu'ils paraissent , ils laissent l'homme chemin , sans lui montrer ni le motif qui doit sanctifier ses ions , ni la fin qu'il doit se proposer. Il n'y a que l'Écriture nte qui nous donne une notion claire et certaine de l'homme , nous découvrant les avantages de sa première origine ; sa Lite dans le péché, et les suites funestes de cette chute; sa répaion parle Libérateur ; ses différents devoirs à l'égard de Dieu,
prochain et de lui-même; le but où il doit tendre, et la ite qui peut 1'}' conduire : et un philosophe chrétien neman- B pas d'instruire ses disciples de toutes ces vérités. Mais il
semble que c'est un grand avantage pour eux que de leur mtrer dans le paganisme même des règles de mœurs si pures , les principes de conduite si sublimes, qui prouvent invinciment que la vertu n'est point , comme les libertins voudraieni le persuader, un simple nom, ni les devoirs de la religion el la vie civile de simples établissements humains sagement inités par une politique adroite pour contenir la multitude : is que tous ces devoirs , toutes ces obligations , toutes ces ; , sont renfermées dans la nature même de l'homme , et sont ! suite nécessaire des desseins de Dieu sur lui. ]'est pour cela que je regarde comme une pratique très-utile faire lire en classe , de temps en temps , aux jeunes gens qui dient en philosophie, des endroits choisis des livres philoso-
generis bumani , in exigutim angu?- lib. I , n. 53.) jue coiicluilitur. » (Id. de O/fic.
168 TEAITE DES ETUDES.
phiques de Cicéron , et surtout de ceux où il traite des offices e des lois.
Outre cet avantage , les jeunes gens y trouveront de quoi nour ' rir et entretenir le goût des belles-lettres, qu'ils auront pris dan les classes précédentes. Cette lecture pourra être aussi d'un ' grande utilité aux maîtres même, pour leur donner une latinil ' pure, nette, élégante, et propre aux matières philosophiques'' ce qui n'est pas une chose de petite conséquence pour leur prc fession.
AETICLE II.
La philosophie peut beaucoup servir à perfectionner la raison.
De tous les dons naturels que l'homme a reçus de Dieu, raison est le plus excellent •, celui qui le distingue davantage d reste des animaux , et qui fait briller en lui les traits les plus li^ mineux de sa ressemblance avec Dieu. Par elle il a l'idée d beau, du grand, du juste, du vrai; il prononce et juge sur l qualités et les propriétés de chaque chose ; il compare ensemh '. plusieurs objets, tire les conséquences des principes, se sf d'une vérité pour passer et s'élever à une autre : enfin par elle met dans ses connaissances et dans ses raisonnements un ord et une suite qui y répandent la lumière et la grâce, qui les re dent tout autrement intelligibles, et qui en font bien mie sentir toute la force et toute la vérité. Il est aisé de comprend combien est importante une science qui aide et conduit l'esp: dans toutes ces opérations.
On trouve d'excellentes réflexions sur ce sujet dans le prem discours qui est à la tête de l'Jrt de penser ' . J'en ferai ici gra usage, ne connaissant rien qui soit plus propre à donner a 'jeunes gens de l'estime et du goût pour la philosophie , ni c ^ : puisse mieux leur en faire sentir tous les avantages , et même ''nécessité. ' ^
: l'fC
» « In homine optimum quid est? Ra- mnnia. » (Se«. Episi. 76.) tio. Hac antecedit animalia. Ratio per- 2 plus connu sous le titre de Log^ ji^
fecta , proprium hominis bonum est : de Port-Royal. — L. "
caetera illi cum animalibus satisque com-
TBAITÉ DES ÉTUDES. 169
« Il n'y a rien, dit l'auteur de cette Logique , de plus estimae que le bon sens et la justesse de l'esprit dans le discernement 1 vrai et du faux. Toutes les autres qualités de l'esprit ont des îages bornés ; mais l'exactitude de la raison est généralement ;ile dans toutes les parties et dans tous les emplois de la vie. Ce est pas seulement dans les sciences qu'il est dlfflcile de dis- Qguer la vérité de l'erreur, mais aussi dans la plupart des sujets )nt les hommes parlent et des affaires qu'ils traitent. Il y a •esque partout des routes différentes , les unes vraies , les autres usses; et c'est à la raison d'en faire le choix. Ceux qui choisisnt bien sont ceux qui ont l'esprit juste ; ceux qui prennent le auvais parti sont ceux qui ont l'esprit faux : et c'est la preière et la plus importante différence qu'on peut mettre entre s qualités de l'esprit des hommes.
« Ainsi la principale application qu'on devrait avoir serait de rmer son jugement , et de le rendre aussi exact qu'il le peut re; et c'est à quoi devrait tendre la plus grande partie de nos udes. On se sert de la raison comme d'un instrument pour aclérir les sciences , et on se devrait servir au contraire des iences comme d'un instrument pour perfectionner sa raison , justesse de l'esprit étant infiniment plus considérable que utesles connaissances spéculatives , auxquelles on peut arriver irle moyen des sciences les plus véritables et les plus solides... es hommes ne sont pas nés pour employer leur temps à meirer des lignes, à examiner le rapport des angles, à considérer s divers mouvements de la matière. Leur esprit est trop grand , ur vie trop courte , leur temps trop précieux , pour l'occuper à ! si petits objets. Mais ils sont obUgés d'être justes , équitables , dicieux dans tous leurs discours , dans toutes leurs actions , dans toutes les affaires qu'ils manient; et c'est à quoi ils doiint particuhèrement s'exercer et se former. .< Ce soin et cette étude est d'autant plus nécessaire, qu'il est range combien c'est une qualité rare que cette exactitude d'' gement. On ne rencontre partout que des esprits faux , qui ont presque aucun discernement de la vérité; qui prennent utes choses d'un mauvais biais; qui se payent des plus mauises raisons, et qui veulent en payer les autres; qui se laissent TH. Dtb r.ii 1'. f. m, .
J70 TKAITÉ DES ETUDES.
emporter par les moindres apparences; qui sont toujours dans l'excès et dans les extrémités; qui décident hardiment de ce qu'ils ignorent et n'entendent point, et qui s'arrêtent à leur sens avec tant d'opiniâtreté, qu'ils n'écoutent rien de ce qui pourrait les détromper....
« Cette fausseté d'esprit n'est pas seulement cause des erreurs que l'on mêle dans les sciences, mais aussi delà plupart des fautes que l'on commet dans la vie civile, des querelles injustes, ! des procès mal fondés, des avis téméraires , des entreprises mal concertées. Il y en a peu qui n'aient leur source dans quelque erreur et dans quelque faute de jugement; de sorte qu'il n'y a point de défaut dont on ait plus d'intérêt de se corriger....
<• Une grande partie des faux jugements des hommes est causée par la précipitation de l'esprit , et par le défaut d'attention, qui fait que l'on juge témérairement de ce que l'on ne f'onnaît que confusément et obscurément. Le peu d'amour que les hommes ont pour la vérité fait qu'ils ne se mettent pas en ] peine, la plupart du temps, de distinguer ce qui est vrai de ce qui est faux. Ils laissent entrer dans leur à me toutes sortes de discours et de maximes. Ils aiment mieux les supposer pour vé ritables que de les examiner. S'ils ne les entendent pas , ils vea lent croire que les autres les entendent bien. Et ainsi ils s( remplissent la mémoire d'une infinité de clioses fausses , obscu' res et non entendues, et raisonnent ensuite sur ces principes sans presque considérer ni ce qu'ils disent ni ce qu'ils pensent""" La vanité et la présomption contribuent beaucoup à ce défaut On croit qu'il y a de la honte à douter et à ignorer; et l'on aimmieux parler et décider au hasard , que de reconnaître qu'oj ^ n'est pas assez informé des choses pour en porter jugement Nous sommes tous pleins d'ignorance et d'erreurs; et cependanl^on a toutes les peines du monde à tirer de la bouche des hon» ' mes cette confession si juste et si conforme à leur condition na turelle : Je me trompe , et je n'en sais rien.
« Il s'en trouve d'autres, au contraire, qui, ayant assez d lumières pour conucfître qu'il y a quantité de choses obscure et incertaines, et voulant, par une autre sorte de vanité, tê ^i moigner qu'ils ne se laissent pas aller à la crédulité populaire
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TKA.1TE DES ETUDES. 17 i
ettent leur gloire à soutenir qu'il n'y a rien de certain. Ils se chargent ainsi de la peine de les examiner; et, sur ce mauvais incipe, ils mettent eu doute les vérités les plus constantes, la religion même. C'est la source du pyrrhonisme , qui est une tre extravagance de l'esprit humain, qui, paraissant contraire à témérité de ceux qui croient et décident tout, vient néanmoins la même source, qui est le défaut d'attention. Car, comme les :S ne veulent pas se donner la peine de discerner les erreurs, I autres ne veulent pas prendre celle d'envisager la vérité avec soin nécessaire pour en apercevoir l'évidence. La moindre îur suffît aux uns pour les persuader de choses très-fausses, elle suffit aux autres pour les faire douter des choses les plus rtaines; mais, dans les uns et dans les autres, c'est le même faut d'application qui produit des effets si différents. « La vraie raison place toutes choses dans le rang qui leur Qvient. Elle fait douter de celles qui sont douteuses , rejeter [les qui sont fausses , et reconnaître de bonne foi celles qui at évidentes. »
A ces réflexions tirées de VJrt de penser, j'en ajouterai une M. l'abbé Fleury.
« Tout le monde , dit-il dans son Traité des Études \ voit l'uité de raisonner juste, je ne dis pas seulement dans les sciences, lis dans les affaires et dans toute la conduite de la vie : mais at-étre plusieurs ne voient pas la nécessité de remonter jus- 'aux premiers principes, parce qu'en effet il yen a peu qui le isent. La plupart des hommes ne raisonnent que dans une rtaine étendue, depuis une maxime que l'autorité des autres, leur passion, a imprimée dans leur esprit, jusqu'aux moyens cessaires pour acquérir ce qu'ils désirent. Il faut s'enrichir : ne je prendrai un tel emploi , je ferai telle démarche , je soufrai ceci et cela, et ainsi du reste. Mais que ferai-jede mon îD quand j'en aurai acquis? mais est-il avantageux d'être rie.' C'est ce que l'on ne cherche point.... « Le véritable savant, le véritable philosophe, va plus loin, commence de plus haut. Il ne s'arrèU' ni à l'autorité des autres,
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ni à ses préjugés. Il remonte toujours jusqu'à ce qu'il ait trouvé un principe de lumière naturelle, et une vérité si claire, qu'il ne la puisse révoquer en doute. Mais aussi, quand il l'a une fois trouvée, il en tire hardiment toutes les conséquences , et ne s'en écarte jamais. De là vient qu'il est ferme dans sa doctrine et dans sa conduite, qu'il est inflexible dans ses résolutions, ijo patient dans l'exécution, égal en son humeur, et constant dansHi la vertu. >>
On sent assez combien il est important de prémunir de bonne heure par de tels principes l'esprit des jeunes gens contre les faux jugements et les faux raisonnements, si communs dans les4i( discours et dans la conduite des hommes ; et c'est ce que fait laj philosophie, dont le principal but est, comme je l'ai déjà dit, de perfectionner la raison.
.le sais bien que la raison est un don naturel, qui ne vienti^ point de l'art, et qui ne peut être un pur effet du travail; mais l'art et le travail peuvent la cultiver, la rectifier, la perfection-it; ner. On trouve maintenant dans les ouvrages d'esprit, dansif! les discours de la chaire et du barreau, dans les traités de [ science, un ordre, une exactitude, une justesse , une solidité» ?« qui n'étaient pas autrefois si communes. Plusieurs croient, et^f ce n'est point sans fondement , qu'on doit cette manière dt w. penser et d'écrire au progrès extraordinaire qu'on a fait depuis î< un siècle dans l'étude de la philosophie.
Quand je dis qu'elle est très-propre à perfectionner la raison je n'entends pas parler seulement des règles que la logique donne en particulier sur ce sujet. Elles sont très-utiles en elles. $] mêmes , non-seulement parce qu'elles servent à découvrir le dé faut de certains arguments embarrassés, mais parce qu'elle nous aident à connaître la source de la plupart des erreurs quiff^ se glissent dans nos pensées et dans nos raisonnements. Il eii est de ces règles comme de celles de la rhétorique. On ne peu| pas nier que celles-ci ne soient d'un très-grand secours pour l'ej loquence, mais c'est principalement par l'application qu'on e;t fait aux discours des anciens et des modernes, dont on fait ai ju^ couvrir aux jeunes gens les beautés et les défauts, par la confo) j^t mité ou l'opposition qu'ils ont avec ces préceptes. ! ^
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J"en dis autant des règles de la logique. Leur principale utilité îonsiste à les appliquer à toutes les questions que l'on examine , j tous les raisonnements que l'on fait, sur quelque sujet que ce Duisse être.
Comme les jeunes gens , lorsqu'ils entrent en philosophie . mt pour l'ordinaire l'esprit encore peu formé et peu ouvert, on ;es exerce sur des matières faciles, intelligibles, et qui soient à leur portée. La manière déraisonner par syllogismes, qui paraît Il quelques personnes longue et ennuyeuse, est d'une absolue nel«ssité, surtout dans les commencements; et les jeunes gens de- Ineureraient muets , et comme stupides , si on voulait les faire jiarler autrement.
On leur fait remarquer comment quelquefois l'omission d'un lot , le changement d'un terme, un double sens, une équivoque, end un raisonnement vicieux.
On leur apprend à se tenir fermes à leur principe , à y rameer tout , à ne s'en point laisser écarter, et à y trouver la solution es difficultés qu'on leur oppose.
Par cet exercice journalier et cette application continuelle des igles , leur esprit s'ouvre et se forme peu à peu , se développe 3. plus en plus chaque jour, s'accoutume à sentir le faux, aciaiert une facilité de s'exprimer, et devient capable d'entrer jms les questions les plus difficiles et les plus abstruses. J'étais onné, quand j'assistais aux exercices de philosophie, de voir dans s écoliers un changement sensible de trois mois en trois mois, nt leur raison se perfectionnait ; et à la fin du cours ils n'éient plus reconnaissables. Voilà ce qui arrive communément ins les classes de philosophie , quand les écoliers ne manquent d'esprit ni d'application ; et l'on ne peut exprimer quels fruits i retirent de cette étude.
Le passage subit de l'étude des belles-lettres à celle de la phisophie , c'est-à-dire d'un pays agré-able , riant , et tout rempli fleurs, à une région pour l'ordinaire sèche, épineuse et earpée, rebute quelquefois les jeunes gens; et c'est pour cela, mme je l'ai déjà insinué, qu'il serait à souhaiter que la latinité s cahiers fût pure et élégante, comme celle des œuvres philophiques de Cicéron. Mais cet inconvénient-là même prouve
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combien l'étude de la philosophie est nécessaire. Rien n'est plus j contraire à la solidité de l'esprit, aussi bien qu'à la santé du , corps , que de les tenir dans des délices continuelles. Par là ils ,j contractent l'un et l'autre une faiblesse, une mollesse qui les , rend incapables de tout effort. Chercher partout de l'agrément, ^ et du plaisir, c'est vouloir se nourrir toujours de lait , et demeu- ,|j rer dans une continuelle enfance. ,^
La vérité peut s'offrir à nous sous deux faces. Quelquefois , g elle se montre avec toute la pompe et tout l'éclat de l'éloquence , nj dont les ornements lui appartiennent à juste titre , et font partie de son cortège. Souvent aussi elle paraît avec un habit simple, |fj sous un dehors négligé, sans suite et sans escorte; et cette der-, ;; nière marche est celle qui lui plaît davantage, et qui est plus de, ^, son goût. Le bon esprit consiste , dans le premier cas , à séparer (^ la vérité des ornements qui l'environnent, et qui peuvent lui être communs avec la fausseté ; et dans le second , à ne se point rebu- ,,, ter d'un extérieur peu majestueux, et quelquefois même cho-^j, quant, mais de l'envisager en elle-même et d'en faire tout le cas fi( qu'elle mérite. . uj
Les maîtres rendent ce double service aux jeunes gens. Ceu^ ifjt qui leur enseignent les belles-lettres et l'éloquence les accou- (ftument de bonne heure , et dès les premières classes , à peser leii ifraisons plus que les paroles ; à discerner partout le vrai ; à dét a [ pdtiiller les raisonnements de toute la parure que leur prêti an l'éloquence , pour en mieux sentir la force ou la faiblesse; et ;, um ne se point laisser éblouir par un éclat trompeur de paroles et ài^ figures, souvent vide de choses et de pensées. Les philosophes jjjj de leur côté , travaillent principalement à rendre les jeunes gen jî)f attentifs à la vérité considérée en elle-même, à leur donuei luf des règles sûres pour la bien discerner, à les accoutumer à u» (jr,-, grande justesse et à une grande exactitude dans tous leurs rai «tp sonnements, et à leur inspirer, s'il est permis de s'exprime esi ainsi , un certain goût et un certain sentiment du vrai qui le lei îiçj,; fasse reconnaître partout où il se rencontre , et qui leur fass odur aussi rejeter ce qui n'en a que le dehors et l'apparence. , [jp.
Un autre inconvénient qui nuit encore beaucoup aux hommeJi Qj ^ non-seulement dans l'étude des sciences, mais aussi dans la coj ^
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Juite ordinaire et dans les différents emplois de la vie, c'est de QC pouvoir donner une forte attention a des choses difficiles et îpineuses , ni suivre un raisonnement un peu long et embarl-assé, ni enfin s'appliquer à des matières subtiles, abstraites, ?t indépendantes des sens. C'est à quoi la philosophie remédie l'une manière merveilleuse, surtout par l'étude de la métaphysique et des mathématiques, dont les objets purement spirituels jilèvent l'âme au-dessus de la matière, et la délivrent de la servitude où les sens s'efforcent de la retenir. I L'auteur de r.îrt de penser n'a pas manqué de faire observer •es deux inconvénients dont je parle , pour marquer combien il st avantageux de s'exercer de bonne heure à entendre les véités difficiles. L'endroit est trop beau pour ne pas l'insérer ici oui entier.
<■ Il y a, dit-il, des estomacs qui ne peuvent digérer que les landes légères et délicates ; et il y a de même des esprits qui ne B peuvent appliquer à comprendre que les vérités faciles, et reêtues des ornements de l'éloquence. L'un et l'autre est une deçà tesse blâmable , ou plutôt une faiblesse. Il faut rendre son esrit capable de découvrir la vérité , lors même qu'elle est cachée t enveloppée, et de la respecter sous quelque forme qu'elle taraisse. Si l'on ne surmonte cet éloignement et ce dégoîit qu'il j;t facile à tout le monde de concevoir de toutes les choses qui nraissent un peu subtiles et scolastiques , on étrécit insensiBleent son esprit, et on le rend incapable de comprendre ce qui i se connaît que par l'enchaînement de plusieurs propositions. t ainsi , quand une vérité dépend de trois ou quatre principes l'il est nécessaire d'envisager tout à la fois , on s'éblouit, on se Ibute, et l'on se prive par ce moyen de la connaissance de pluîurs choses utiles; ce qui est un défaut considérable. Lacaicité de l'esprit s'étend et se resserre par l'accoutumance; et jîst à quoi servent principalement les mathématiques , et généjlement toutes les questions épineuses et abstraites. Car elles tnnent une certaine étendue à l'esprit, et elles l'exercent à s'ap- ;iquer davantage et à se tenir plus ferme dans ce qu'il connaît. » On ne saurait croire combien cette sorte d'étude est propre onner aux jeuues gens une force, une justesse , une pénétra-
tion d'esprit, qui les conduisent peu à peu à entendre par euxmêmes et à débrouiller les questions les plus abstraites et les plus embarrassées. J'ai va pratiquer au collège une coutume qui a toujours eu beaucoup de succès : c'était pour les écoliers les i plus forts. Outre les cabiers de la classe, on leur faisait lire, soit en public , soit en particulier, certaines parties de traités de 1 philosophie , comme les six livres de la Recherche de la Vérité du P. Malebranche, les Méditations de Descartes, ses Princi- ,L pes de physique : et après qu'on avait lu avec eux et qu'on leur avait expliqué ces traités, on leur en faisait faire des extraits et des précis, chacun à leur manière, mais toujours avec un certain 1, ordre et une certaine méthode , en établissant d'abord bien t clairement l'état de la question , posant les principes , apportant les différentes preuves sur lesquelles ils sont appuyés , rapportant exactement toutes les difiicultés qu'on y peut opposer, et eu donnant la solution. Le maître voyait ensuite ces extraits ; , et s'il y avait quelque endroit qu'il fallût ou retrancher, ou ajou- . ter, ou étendre, ou abréger, il le faisait remarquer, et en apportait les raisons.
Voilà certainement ce qui est bien capable de donner aux jeunes gens un esprit d'ordre , d'exactitude , de précision, de péné tration , qualités si nécessaires pour tous les emplois de la vie;!,. ce qui les met en état de soutenir un travail ou un examen d'affaires long et pénible , sans se laisser rebuter par l'obscurité des questions ni par la multiplicité des pièces qu'il faut discu^ ter ; et ce qui leur apprend à saisir dans les affaires les plus embrouillées le point décisif, à ne le perdre jamais de vue, à j rappeler tout le reste , et à en mettre les preuves dans un joui et dans un ordre qui eu fassent sentir toute la force.
Sans parler d'une intinité de connaissances rares et curieuseiL^, que donne la philosophie , croit-on que deux années employée^ ^ à acquérir les talents dont je viens de parler ( et j'ai vu plusieur écoliers en tirer ce fruit) soient un temps perdu , et qu'on doiv le regretter? Des parents sensés et raisonnables peuvent-ils ja mais se repentir d'avoir fait instruire leurs enfants de la sorte et si par une précipitation aveugle et inconsidérée , qui ne devien que trop commune , ils retranchent ou abrègent le temps des
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jQé à la philosophie , n'ont-ils pas lieu de se reprocher de leur 'oir retrauché la partie des études (j'ose l'assurer, et mon goût îclaré pour les belles-lettres ne peut pas ici me rendre suspct), la partie des études la plus importante , la plus nécesliiire , la plus décisive pour les jeunes gens, et celle dont la prte se peut le moins couvrir, et est la plus irréparable ?
iJe conclus de tout ceci, que les parents qui aiment véritable ent leurs enfants doivent leur faire faire le cours entier de philosophie ; leur procurer pendant ce temps tous les secours îcessaires pour avancer dans cette étude et pour la leur facier ; les engager a faire de temps en temps , en leur présence, >3 répétitions où leurs maîtres président; et surtout leur déarer, dès le commencement du cours , que leur intention est l'ils soutiennent publiquement tous les actes qu'on a coutume ; soutenir en philosophie. Cette dépense n'est pas grande , sur pied où sont maintenant Içs choses dans l'université ; et l'on ; saurait la réduire à une trop grande simplicité. Mais , quand le serait plus considérable , elle est d'une si grande importance )ur leurs enfants , et elle met une si notable différence dans urs études par l'obligation indispensable qu'elle leur impose ! s'appliquer sérieusement à un travail suivi, qu'ils ne devraient is certainement l'épargner.