DU DEVOIR DES REGENTS
Après tout ce que j'ai dit jusqu'ici dans cet ouvrage sur la manière d'enseigner, ce qui regarde principalement les régents, il me reste peu de choses à ajouter sur cette matière. Je le réduirai à quatre ou cinq articles : la discipline des classes, les exercices qui s'y font pour faire paraître les écoliers, les compositions et les actions publiques ; les études que doivent faire les maîtres , l'application de tout ce qui a été dit à la conduite et à l'intérieur des classes.
ARTICLE PREMIER
De la discipline des classes.
Elleconsiste à contenir les écoliers dans l'ordre, à se faire écouter avec silence , et à se faire obéir au premier signal ; en quoi surtout paraît l'autorité du maître, qualité rare, mais absolument nécessaire pour faire observer une exacte discipline. J'en ai parlé ailleurs.
J'ai déjà remarqué aussi que l'émulation est le grand avantage des classes. On ne peut être trop attentif à l'exciter et a l'entretenir parmi les écoliers. Il y a mille moyens différents d'y réussir, qui dépendent de l'mdustrie et de l'activité d'un maître zélé pour l'avancement de ses disciples. Le grand art et la grande habileté est de savoir inspirer aux médiocres même de l'ardeur pour le travail.
Mais la partie la plus essentielle de la discipline des classes est pour ce qui regarde les mœurs et la religion. Ce n'est pas que je croie (jue les régents en doivent parler ni longuement ni fréquem-
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ment ; ce serait le moyen de rebuter les jeunes gens. Mais cet objet est le principal motif qui domine dans leur esprit. Us ne le perdent jamais de vue, quoiqu'ils n'y paraissent pas toujours attentifs. Ils ménagent avec adresse toutes les occasions qui se présentent de faire quelques remarques , ou d'établir quelques principes qui y aient du rapport. Ce n'est quelquefois qu'un mot dit, ce semble, au hasard; mais ce mot a souvent de grandes suites. C'est ' ainsi qu'une comparaison tirée des spectacles ^ par saint Augustin, pendant qu'il expliquait en rhétorique un endroit de quelque auteur, servit à ouvrir les yeux à saint Alipe, qui était pour lors son disciple, et aimait ces spectacles jusqu'à la fureur.
Outre ces instructions publiques et communes, le régent peut encore beaucoup servir aux écoliers par l'attention qu'il a sur leur conduite, parles entretiens particuliers qu'il a quelquefois avec eux , par les avis qu'il leur donne et les remontrances qu'il leur fait, par le soin qu'il prend de les placer en classe auprès de compagnons qui ne leur soient point dangereux , et par mille autres industries pareilles.
Un des moyens les plus sûrs de leur être utile , c'est d'entretenir commerce avec les parents , de s'informer par eux de leur caractère et de leur conduite ; à la première absence d'un écolier, de leur en donner aussitôt avis pour en prévenir les suites, dont, sans cela, on se rend responsable. Cette pratique est surtout nécessaire en philosophie , où les écoliers se donnent plus de liberté. Je sais que la plupart des parents songent peu a voir les professeurs, et j'aurai lieu dans la suite de parler de cet abus ; mais leur nonchalance ne doit point empêcher ni diminuer le zèle de ceux-ci.
Je ferais tort à la probité et à la religion des professeurs , si je m'arrêtais ici à prouver que le soin des mœurs fait une partie essentielle de leur devoir. Penser autrement , ce serait se déshonorer soi-même , et se dégrader au-dessous des maîtres païens.
' Confess. 1.6, cap. 7. siam , ([uo illud, quod iasinuabam , et
' . Et forte lectio in manibus erat, jucuDdius et planius fieret , cum iri-i.
quam dum exponerem , opportune mihi sione mordaci eorum quos illa captlvas-
videbatur adhibenda similitudo Circea- set insania.
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ARTICLE II
Faire paraître les écoliers en public.
Il y a plusieurs manières de former les jeunes gens à la parole , et de les faire paraître eu public , dont chacune peut avoir son utilité. Je n'en rapporterai ici que deux , qui sont le plus en usage dans l'université; à quoi j'ajouterai quelques avis et quelques règles sur ce qui regarde la prononciation.
§ I. Des exercices.
On appelle ainsi les actions publiques dans lesquelles les écoliers rendent compte des auteurs qu'ils ont mis en classe ou en particulier, et de tout ce qui a fait la matière de leurs études. Il faut que cette sorte d'exercice ait paru avoir beaucoup d'utilité , et ait été tout à fait au goût du public , puisqu'on fort peu de temps, sans aucune ordonnance de la part de l'université , elle a été adoptée par tous les collèges, qu'elle a passé dans les maisons particulières , et qu'elle a pénétré dans toutes les provinces.
En effet , c'est la manière la plus simple , la plus naturelle , et en même temps la plus avantageuse, de produire les jeunes gens en public, que de leur faire ainsi rendre compte des auteurs qu'on leur a expliqués. Par là on les tient en haleine pendant toute une année , et on les oblige d'apporter beaucoup plus d'attention à leurs études, en leur montrant de loin le public comme devant être le témoin et le juge du progrès qu'ils y auront fait. On leur donne aussi parla une honnête hardiesse en les accoutumant de bonne heure à paraître en public, à parler devant le monde, à ne point fuir la lumière; et en les guérissant d'une timidité naturelle et pardonnable à cet âge, mais qui serait un obstacle à une partie du bien qu'ils pourraient faire dans la suite , et qui souvent devient invincible quand on ne s'est point appliqué dans ces premières années à la surmonter.
Quelques personnes croient qu'on devrait faire parler latin dans ces exercices. J'ai été moi-même quelque temps dans cette pensée et dans cette pratique; mais l'expérience m'a fait connaître qu'elle était moins utile aux jeunes gens. Le principal but qu'on se propose, c'est de les préparer aux emplois qu'ils doivent uu
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jour exercer : instruire, plaider, faire le rapport d'une affaire , dire son avis dans une compagnie. Or tout cela se fait en français , et , à peu de chose près , de la manière dont on parle dans les exercices. D'ailleurs croit-on qu'il soit facile ni même possible à un jeune homme de s'expliquer élégamment en latin? Quelle gêne , quelle contrainte pour un écolier ! N'est-ce pas lui ôter la moitié de son esprit, et le mettre hors d'état de produire au dehors ses pensées, en quoi consistent surtout l'avantage et l'agrément de ces exercices ? Enfin nous est-il permis de négliger absolument le soin de notre langue, dont nous devons faire usage tous les jours, et de donner toute notre application à des langues mortes et étrangères? Le sentiment du pubhc sur ce point n'a pas été douteux.
Il s'agit maintenant de savoir de quelle manière on doit faire ces exercices. Le moyen sûr d'y réussir comme en toute autre chose , c'est d'y mêler l'agréable à l'utile :
Omne tulil punclum , qui miscuit utile dulci.
L'utile doit marcher avant tout, c'est-à-dire qu'un jeune homme doit avoir étudié avec soin l'auteur sur lequel il entreprend de répondre, rendre compte des difficultés qui s'y trouvent , éclaircir les endroits obscurs , faire sentir la force et l'énergie des expressions et des pensées , et tâcher de rendre dans la traduction qu'il en fera de vive voix le sens et les beautés de l'original.
S'il s'agit de grec, surtout dans les commencements, il faut que le répondant soit en état de rendre raison de chaque mot , où il est, en quel cas et pourquoi, en quel temps, en quel mœuf , quelle est sa signification et sa racine, et qu'il puisse surle-champ former tous les temps d'un verbe , conformément aux règles de sa grammaire. J'en dis autant, à proportion, d'un auteur latin par rapport aux commençants. Ils doivent aussi avoir quelque teinture des histoires qui y sont rapportées , et de la situation des villes et des ûeuves dont il y est parlé , aussi bien que Jes fables, s'il s'y en rencontre. Dans les classes plus avancées , ces connaissances doivent avoir plus d'étendue.
Voilà ce que j'appelle le fond des exercices, ce qui en fait la
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ase , ce qu'il faut toujours supposer , qui est de bien posséder les uteurs et les matières sur quoi l'on répond. Mais il ne faut pas 'en tenir là ; et l'habileté d'un maître , par rapport à ces exerices , est d"y savoir jeter de l'agrément , et d'éviter une triste écheresse, qui les fait languir et les rend ennuyeux à l'audieur.
Deux choses, ce me semble, peuvent surtout contribuer à aire goûter ces exercices. La première est que le répondant s'aplique particulièrement à faire sentir et remarquer les beautés ,e l'auteur qu'il explique; c'est sur quoi je me suis fort étendu ans le premier volume de cet ouvrage". La seconde, qu'il fasse les réflexions judicieuses sur les faits et les histoires aussi bien |ue sur les maximes qui se rencontrent dans les livres dont il end compte; et c'est sur quoi j'ai essayé de donner quelques moièles dans ce second volumç. J'ai toujours observé que ces deux hoses plaisent extrêmementà l'auditeur, parce qu'elles marquent, lu côtédu jeune homme, du goût et du jugement; et c'est de quoi 'on fait le plus de cas , et à quoi effectivement les maîtres doivent 'appliquer davantage.
Je crois donc qu'outre l'étude foncière dont j'ai parlé, qui fait l'utile et le solide des exercices , on peut préparer quelques en- Iroits d'une manière particulière; donner sur cela aux écoliers linéiques cahiers qu'on leur fait lire plusieurs fois avec attention , jit même apprendre par cœur, surtout dans les commencements. j)n sent bien que des endroits préparés ainsi avec soin par un jnaître habile doivent plaire beaucoup plus que ce qu'un jeune lomme dirait de lui-même sur-le-champ. Il apprend et s'accouume par là à bien penser et à bieu parler; et il y joint des rélexions qui viennent de son propre fonds, auxquelles celui qui nterroge donne lieu par des questions qu'il lui fait. Mais je ne )ense pas qu'il soit à propos décharger la mémoire des jeunes ;ens d'un grand nombre de Cahiers de cette sorte , de peur que , ie reposant sur le travail d'autrui, ils ne fassent point d'efforts le leur côté , et ne négligent l'étude de l'auteur même sur lequel Is doivent répondre.
' Ue l'édition in-i".
Il y a une manière d'interroger qui contribue beaucoup w faire paraître le répondant, et d'où l'on peut dire que dépem [i tout le succès d'un exercice. Il ne s'agit pas pour lors d'ins- [ truire l'écolier, encore moins de l'embarrasser par des questionsli, recherchées et difficiles, mais de lui donner lieu de produire an au dehors ce qu'il sait. Il faut sonder son esprit et ses forces ;el ue lui rien proposer qui soit au delà de sa portée, et à quoi l'on s | ne doive raisonnablement présumer qu'il pourra répondre ,-ie£ choisir les beaux endroits d'un auteur, sur lesquels on peut étrew sur qu'il est mieux préparé que sur tous les autres, et qui patiil leur beauté intéressent davantage l'auditeur : quand il fait un m récit, ne l'interrompre point mal à propos, mais le lui laissemi continuer de suite jusqu'à ce qu'il soit achevé; proposer alors» ses difficultés avec tant de netteté et tant d'art, que l'écolier^ j s'il a un peu d'esprit, y découvre la solution qu'il eu doit donner : 1 avoir pour règle de parler peu, mais de faire parler beaucoup le e répondant; enfin songer uniquement à le faire paraître en s'ou-n bliant soi-même, par où Tonne manque jamais de plaire à l'au-ii ditoireet de s'attirer son estime.
La matière ordinaire des exercices doit être ce qu'on explique en classe pendant le cours de l'année, en sorte que, pour s'y bien préparer, il suffise presque de se rendre bien attentif aux leçons du professeur. Un écolier plus laborieux, et qui a des secours! particuliers, peut y ajouter quelque chose; et en cela son zèle est fort louable, pourvu que ce travail extraordinaire ne nuised point aux devoirs essentiels de la classe. j
Je voudrais, quelque auteur qu'on exphquât, surtout s'il estt grec, qu'on établît pour règle, dans les exercices, de commen-. cer par faire expliquer à l'ouverture du livre, et que 1 écolier I marquât en peu de mots de quoi il s'agit dans les endroits sur lesquels il serait tombé. C'est le moyen d'obliger le répondant d'être également prêt sur tout , et de prouver aux auditeurs que les exercices se font de bonne foi.
Ce fondement une fois posé , je le répète encore , il faut employer tous ses soins pour répandre de l'agrément dans les exercices. On a vu souvent des auditoires assez nombreux prêter une attention étonnante pendant un assez long temps, parce
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le les choses y étaient traitées d'une manière fort intéressante. Il Un jeune homme répond sur l'Évangile grec selon saint Luc. ï presque, pour faire ses preuves, il a expliqué, comme je l'ai
I It, quelques lignes de côté et d'autre à l'ouverture du livre, il ■ irrête aux histoires les plus remarquables , par exemple à celle !: i Lazare et du mauvais riche. Il en fait le récit, en y mêlant
II \i passages latins , et même grecs , de l'Évangile , qui renferent quelque belle maxime. Factum est ut moreretur mendias, et portaretur ab angelis in sinum Abrahx '. Mortuus est
\itemdives, etsepultiis est in inferno.... Crucior in hac flam-
i\a. FA dixit illi Abraham : Fili, recordare quia recepisti
na in vita tua, et Lazarus similiter mata; nunc autem hic
msolatur, tu vero cruciaris *, etc. On demande à l'écolier le-
[lel il aurait mieux aimé être, ou du riche, ou de Lazare : il
hésite pas sur le choix. On lui en demande ensuite les raisons;
îndroit même qu'il explique les lui fournit. Par là on le met
|ir les voies, et on lui donne lieu de tirer de son propre fonds,
1 du moins du livre qu'il a entre les mains , des réflexions tres-
ilides sur les principales circonstances de cette histoire. A cette
îîcasion, on lui fait rapporter tout ce qui est dit dans le même
vangile sur la pauvreté etsur les richesses. 11 est aisé de com-
endre combien, sous le prétexte d'enseigner la langue grecque
un jeune homme, on lui peut mettre d'excellents principes
ûs l'esprit. On voit toujours les auditeurs sortir extrêmement
ntents de ces sortes d'exercices.
Quand les écoliers répondent sur Quinte-Curce, sur Salluste, ir Tite-Live, sur quelques Vies de Plutarque, combien y ail de réflexions à faire sur les actions des grands hommes dont y est parlé! Il n'est pas étonnant que des auditeurs qui ont a sens et du goût soient charmés d'entendre dire de si belles aoses à des jeunes gens , et de leur voir faire usage de ce qu'il a de plus beau et de plus solide dans les auteurs anciens. Un des exercices qui réussissent le mieux , et qui plaisent damtage au public , est sur la rhétorique. On fait lire à un jeune omme des endroits choisis de Cicéron et de Quintilien , ou les
Luc. 16, 2;;. — ' V. 2i,2ii.
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grands principes d'éloquence sont établis; et on les lui fait ap prendre par cœur pendant le cours de l'année , à la place des le cens ordinaires. On lui en fait faire l'application à des hara gués de Démosthène et de Cicéron , qu'on lui a auparavail expliquées avec soin. On l'oblige de marquer la différence d([ style et du caractère de ces deux grands orateurs , qui ont tou jours été regardés comme les modèles les plus parfaits de l'élo quence. Des plus habiles avocats du parlement, qui assistèren en grand nombre à un pareil exercice que faisait le fils d'un il lustre magistrat', en sortirent extraordinairement contents; e il est vrai que le répondant parlait avec toute la grâce que l'orf peut désirer.
On vient de faire tout récemment dans un collège l'essai d'ui nouvel exercice, qu'on a lieu d'espérer qui aura des suites avanj tageuses par l'heureux succès qu'il a eu. 11 regarde la langue franl çaise. On avait fait lire à deux jeunes frères ^ dont l'un étudiait en cinquième, et l'autre en troisième, des remarques sur cette langue , extraites avec choix et discernement de plusieurs livreî qui traitent de cette manière. Ils en ont fait l'application à plu sieurs endroits tirés de l'histoire de Théodose par M. Fléchier qu'on leur a proposés à l'ouverture du livre; et ils y ont fait observer en même temps , comme cela se pratique en expliq-uanl un auteur latin, ce qui s'y trouve de plus beau et de plus remarquable, soit pour les pensées et les expressions, soit pour les principes et la conduite de la vie. Cette interrogation , ajoutée aux autres matières qui composent cet exercice , a paru être fort du goût du public, et a fait désirer qu'elle fût mise dans la suite, en usage. N'est-il pas raisonnable, en effet, de cultiver avec quel que soin l'étude de notre langue propre et naturelle , pendant que nous donnons tant de temps à celle des langues anciennes et étrangères ?