DE L'ÉDUCATION DES FILLES
Monsieur de Fénelon , archevêque de Cambrai . commence l'excellent livre qu'il a composé sur cette matière par se plaindre que l'éducation des filles est presque généralement négligée; et cette plainte n'a que trop de fondement. Quoiqu'on fasse beaucoup de fautes dans celle des garçons , on est pourtant assez communément persuadé qu'elle est d'une grande importance pour le bien public. Le long temps que l'on destine à leurs études , les maîtres qu'on leur donne , les dépenses que l'on fait dans cette vue , sont autant de preuves qu'on a sur ce sujet d'assez justes idées. Mais , sous prétexte qu'il ne faut pas que les filles soient savantes , et que la curiosité les rend vaines et précieuses , on ne se met pas beaucoup en peine de les instruire , comme si l'ignorance était l'apanage de leur sexe. C'est une erreur grossière , et extrêmement préjudiciable à l'État, que de négliger ainsi l'éducation des filles.
On doit s'y proposer une double fin , aussi-bien que dans celle des garçons, qui est de former le cœur et de cultiver l'esprit. Je commencerai par la première partie , qui est la plus importante , mais que je traiterai fort succinctement , parce que les avis que je donnerai dans la suite sur ce sujet par rapport aux garçons conviennent également aux filles.
ARTICLE PREMIER
Nécessité et manière déformer les mœurs des filles dès la plus tendre enfance.
Saint Jérôme, en écrivant à Laeta, dame d'une grande qua-
lité , sur l'éducation de sa fille , et à d'autres mères chrétiennes dit d'excellentes choses sur cette matière. J'en ferai usage, aussi hien que^du livre de M. de Fénelon.
J'avertis dès le commencement les mères et les gouvernantes que je considère ici et qu'elles doivent considérer avec moi les filles comme sorties tout récemment des fonts baptismaux, comme y ayant fait des vœux solennels en présence de Jésus-Christ , dont les parents , les maîtres et les maîtresses sont rendus dé' positaires; comme y ayant renoncé à toutes les pompes et à toutes les vanités du siècle; et comme devant par conséquent être élevées dans des principes conformes aux engagements qu'elles y ont pris, non pour quelques années seulement, mais pour toute leur vie. Je ne crois pas qu'on trouve cet avertissement déraisonnable ; et cependant il suffît seul pour établir toutes les règles d'une bonne éducation.
Comme les prémices de toutes choses sont dues spécialement à Dieu , les premières pensées et les premières paroles d'un enfant doivent être consacrées par la piété. La joie d'une mère chrétienne ' , telle que sainte Paule , doit être d'entendre sa fille , d'une voix faible et d'une langue bégayante , prononcer le doux nom de Jésus-Christ , à qui elle a été vouée dans le baptême.
Cette consécration demande qu'une fille * , devenue le temple du Seigneur, n'entende et ne dise jamais rien qui ne respire la crainte de Dieu ; que les paroles contraires à l'honnêteté soient pour elle un langage étranger et inconnu, auquel elle ne comprenne rien ; qu'elle ignore absolument les chansons mondaines ; que ses lèvres encore tendres commencent au contraire à chanter les divins cantiques de David.
Dès que l'âge permettra d'exercer sa mémoire ^ , qu'on lui fasse apprendre par cœur quelques versets choisis de l'Ancien ou
I a Parvulae adhuc lingua balbutiens tura est templum Dei. NihII allud discat
Christi alléluia resonabat.» (S. HipRON. audire, nihilloqui, nisi quod ad timo.
ad Lœtam. rem Dei pertinet. Tiirpia verba non in-
« Non debeo silentio praeterire, quanto telHgat : cantica mundi ignorât. Adhuc
( San cta Paula) exultaverit gaudio, quod tenera lingua psalmis dulcibus imbua-
Paulam, neptem suam , audierat in eu- tur. » (^d Lœtam. )
nis et crepitaculis balbutiente lingua ai- 3 „ Reddat tibi pensum quotidie de
leluia cantare. » ( y4d Eustoch. ) Scripturarura floribus carptum. w (Ibid.)
* « Sic erudienda est anima , quae fu-
du Nouveau Testament , qu'elle récitera régulièrement à sa mère , et qui seront comme sa tâche de chaque jour, et comme un bouquet composé de fleurs cueillies dans les saintes Écritures, qu'elle lui offrira tous les matins.
Qu'elle n'ait aucune liaison avec des enfants d'un sexe différent, et qu'on ne lui donne pour la servir que des filles d'un caractère sage et d'un esprit réglé et sûr. La science du monde peut leur être utile jusqu'à un certain point : mais qu'elles se donnent bien de garde d'en communiquer à leur élève l'air contagieux et les maximes pernicieuses. Car dans cet âge il faut bien peu de chose pour nuire à la pureté et à l'innocence d'un enfant : c'est une fleur tendre et délicate , que le moindre souffle empesté peut corrompre et faire périr en un moment.
Saint Jérôme recommande fortement qu'on n'accoutume point ces créatures innocentes aux airs mondains , et ^ qu'on ne les fasse point boire dans la coupe empoisonnée de Babylone; qu'on ne leur inspire point du goût pour les frivoles ornements du siècle ; qu'on ne gâte et qu'on ne déshonore point leur visage par le fard et le rouge.
Ce n'est pas qu'il veuille qu'on tienne une jeune fille dans un état entièrement opposé à celui du monde pour l'habillement et les manières , ni qu'on lui refuse les ornements qui conviennent à son âge et à sa condition. Ce refus ne servirait qu'à irriter ses désirs et à les rendre plus violents '. Elle verra les autres mieux parées qu'elle, et leur portera envie. Le sexe aime naturellement la parure. Une mère sage accordera à cette pente naturelle tout ce qui ne sera point contraire aux règles delà modestie chrétienne. Sa vue sera, en lui permettant l'usage de ces ornements, de luj en inspirer peu à peu le mépris et le dégoût; et elle aura soin de faire en sorte que des personnes respectées dans le momie
' Provide ne bibat ' de aureo calice Latam. )
Babylonis. )> (^d Caucfen/. ) » « Si ipsa non habuerit, habentf*
« Cave ne aures ejua perfores : ne ce- alias non videbit?$[X6xO(T(JLOV genus fc
russa et purpurisso consecrata Christo mineum est Quin potius habenJc
ora depingas : nec collum auro et mar- satietur : et cernât laudari alias, qu*
garitis premas : nec caput gcmmis one- ista non habeant : meliusqne est ut sa-
res : nec capillum irrufes , et ei aliquid tiata contemnat , quam non habendo ha-
de gehennoe ignibus auspiceris. » {Ad !»«*.•« 4e4ideret. » {Ad Gaudent. )
louent en présence de sa fille celles qui seraient vêtues plus modestement.
Il en sera ainsi dans tout le reste. Une fille , dit M. de Cambrai , qui n'a été détachée du monde qu'à force de l'ignorer, eî en qui la vertu n'a pas encore jeté de profondes racines, est bientôt tentée de croire qu'on lui a caché ce qu'il y a de plus merveilleux. Il vaut beaucoup mieux qu'elle s'accoutume peu à peu au monde, auprès d'une mère pieuse et discrète, qui ne lui en montre que ce qu'il lui convient d'en voir, qui lui en découvre les défauts dans l'occasion, et qui lui donne l'exemple de n'en user qu'avec modération pour le seul besoin.
Le choix d'une gouvernante est l'affaire la plus importante que puisse avoir une mère. Elle doit l'avoir longtemps demandée à Dieu par des prières humbles et ferventes, et l'avoir méritée par des intentions pures, et par un désir sincère de procurer à sa tille une éducation véritablement chrétienne. Je ne m'étendrai point ici sur cette matière : on peut consulter ce qui sera dit dans la suite sur le choix , sur les qualités et sur les devoirs d'un précepteur.
Le moins qu'on puisse exiger d'une gouvernante , c'est qu'elle ait le sens droit, un esprit docile, une humeur traitable, et une véritable crainte de Dieu. Une mère éclairée et prudente suppléera facilement au reste. Elle s'appliquera dans des conversations aisées et familières à la former' par ses avis , qu'elle accompagnera toujours d'une douceur et d'une bonté qui les fassent passer jusqu'au cœur : car, sans cela , les avis les plus sages ue feront que révolter l'amour-propre , et trouveront tous les accès fermés.
Un des premiers soins d'une mère est de s'instruire d'abord elle-même à fond de tout ce qui est nécessaire pour bien élever des enfants. Elle trouvera ce secours dans le livre que M. de Fénelon a composé sur l'éducation des filles, qui est fort court et fort intelligible. Elle en doit faire une étude particulière qui aille jusqu'à le lui rendre familier , et le faire lire plusieurs fois à la gouvernante. Ce n'est pas encore assez. Prenez, dit M. de Fénelon lui-même à une mère qui l'avait consulté sur ce sujet, prenez la peine de lire ce livre avec elle. Donnez-lui la liberté de
VOUS arrêter surtout ce qu'elle n'entend pas, et aont elle ne se sent pas persuadée. Ensuite mettez-la dans la pratique ; et , à mesure que vous verrez qu'elle perd de vue, en parlant à l'enfant, les règles de ce livre qu'elle était convenue de suivre, faitesle lui remarquer doucement en secret.
Cette application , continue M. de Cambrai, vous sera d'abord pénible ; mais songez qu'en qualité de mère c'est là votre devoir essentiel. D'ailleurs vous n'aurez pas longtemps de grandes difficultés là-dessus ; car cette gouvernante , si elle est sensée et de bonne volonté , en apprendra plus en un mois par sa pratique et par vos avis, que par de longs raisonnements. Bientôt elle marchera d'elle-même dans le droit chemin. Vous aurez encore cet avantage pour vous décharger, qu'elle trouvera tout faits dans ce petit ouvrage les principaux discours qu'il faut tenir aux enfants sur les plus importantes maximes, en sorte qu'elle n'aura presque qu'à les suivre. Ainsi elle aura devant ses yeux un recueil des conversations qu'elle doit avoir avec l'enfant sur les choses les plus difficiles à lui faire entendre. C'est une espèce d'éducation pratique qui la conduira comme par la main.
A. ce livre de M. de Fénelon il faut joindre l'admirable préface du Catéchisme historique de M. l'abbé Fleury, qui renferme ce que l'on peut désirer de plus solide et de plus sensé sur la manière d'instruire les enfants et de leur enseigner la religion.
Voilà ce qui doit faire l'étude des mères , des gouvernantes , des religieuses chargées de l'instruction des filles , et , je puis ajouter, des précepteurs à qui l'on confie le soin des jeunes enfants. Si l'on s'appliquait sincèrement et de bonne foi à mettre en pratique les excellents avis renfermés dans ces deux ouvrages , il n'y aurait pas lieu de se plaindre, comme on le fait si souvent, du peu de succès de l'éducation des jeunes personnes de l'un et de l'autre sexe.
S'il m'était permis de me joindre à ces deux grands hommes , sans me comparer à eux pour le mérite ni pour la réputation , j'ajouterais qu'on pourra peut-être trouver dans le septième livre de cet ouvrage , où je traite du gouvernement intérieur des classes et du collège , quelques réflexions utiles aux personnes chargées de l'éducation , soit des filles, soit des garçons.